jan 17

Se souvenir

eben« Sans l’Histoire, tu ne comprends rien du monde où tu vis, me dit Isaac, c’est comme de marcher en pleine rue les yeux bandés : tu te cognes partout, tu ne sais pas où tu vas, ni d’où tu viens – et tu finis par te faire écraser par un camion. »

Après Les trois soeurs et le dictateur et La cité des filles choisies, Elise Fontenaille entraîne cette fois son lecteur à la découverte d’un pan méconnu de l’Histoire de la Namibie par le prisme d’un beau jeune homme aux traits fins, à la douce peau noire et aux grands yeux bleus.

Ebenzebe dit Eben a eu un jour la volonté farouche d’arracher ses propres yeux. Comment supporter d’entendre  de quelle barbarie ils sont le signe, comment accepter de porter en soi le poids d’une histoire tragique et douloureuse ? Comprendre d’où l’on vient est la clef et c’est par la connaissance de l’Histoire de sa famille et de son peuple qu’Eben va accepter cette apparence qui scelle pour toujours en lui le devoir de mémoire.

Eben est le descendant des Héreros, peuple de bergers pacifiques venus d’Éthiopie à la recherche de meilleures terres pour leurs troupeaux. En 1903, les Hereros étaient 80 000 à parcourir ces vastes déserts qui sont parmi les plus beaux du monde, où l’eau est un trésor aussi précieux que les diamants qui font aujourd’hui la richesse du pays. En 1908, leurs bourreaux venus d’Allemagne sous les ordres du tristement célèbre général Von Trotha n’en compteront plus que 15 000 dans leurs sordides carnets où ils consignent l’efficacité du génocide. Ainsi commence le siècle en Namibie, par un massacre oublié des livres d’Histoire. Une sombre page de la colonisation s’est écrite avec le sang des Hereros puis des Namas. Et les viols des femmes par les soldats venus d’Europe ont laissé des traces jusque dans les yeux bleus de certains de leurs descendants.

Comment accepter cet héritage ? Comment s’accepter avec le sang des bourreaux dans ses veines ? A aucun moment Elise Fontenaille n’oublie le public auquel elle s’adresse, faisant de son héros le porte-parole des oubliés de l’Histoire mais aussi le portrait d’un jeune homme qui gagne sa liberté et sa dignité en se frottant à la difficile mais nécessaire compréhension de son passé et de ses origines. Eben ou les yeux de la nuit est un roman court (une cinquantaine de pages aussi habitées que passionnantes) qui ne pourra qu’aiguiser la curiosité de ses lecteurs qui auront j’en suis certaine à cœur de faire à leur tour ce chemin pour comprendre, savoir et tourner avec passion les pages du grand livre de l’Histoire du monde qui est la notre.

Et  pour ceux qui voudront aller plus loin, la lecture du Blue book, (en hommage au livre relié de bleu de Thomas O’Reilly qui collecta en 1917 les témoignages des rares rescapés) sera un précieux sésame pour mieux comprendre la colonisation de la Namibie à travers ce génocide occulté qui a préfiguré les génocides à venir.

jan 10

Avis de grand froid

lumikki_even« Il était une fois une fille qui apprit à avoir peur ». Cette phrase qui reviendra à plusieurs reprises dans Je m’appelle Lumikki donne le ton de ce roman où va souffler un air à vous faire plus que frissonner. Un roman où se mêlent les références aux contes et à Blanche-Neige en particulier et l’ambiance des grands polars venus de Scandinavie…

Je m’appelle Lumikki (Blanche-Neige en  finnois) commence comme il se doit dans la neige dont le manteau serait immaculé s’il n’était entaché de rouge. « Oh, puissé-je avoir une enfant à la peau blanche comme la neige, aux lèvres rouges comme le sang et aux cheveux noirs comme l’ébène » : ce seront les trois couleurs du roman et le noir qui fait défaut au prologue sera la tonalité de ce roman au personnage opaque et mystérieux.

Lumikki est une lycéenne discrète, voire secrète, dont le passé s’éclairera par flash back au fil du roman. Une fille sans histoires mais étrangement toujours sur le qui-vive, comme une proie potentielle qui aurait appris à survivre face aux prédateurs cachés dans l’ombre… Sa vie va être chamboulée par la découverte de centaines de billets de banques souillés de sang et va la propulser dans un univers où la vie humaine ne vaut pas grand chose : celui des barons de la drogue. Il peut en coûter cher de vouloir jouer dans la cour des grands et essayer de filouter des criminels sans scrupules. Le sang n’a pas fini de tâcher la neige autour de Lumikki…

Salla Simukka plante son décor au cœur de l’hiver d’une petite ville de Finlande et distille le mystère autour de son personnage principal avec assez d’éléments pour attiser la curiosité sans donner, dans ce premier volume, toutes les clefs pour comprendre et connaître sa jeune et fort mystérieuse héroïne. Les nombreux flash back savamment dosés vont vous mettre les nerfs à rude épreuve dans l’attente de la suite et vous permettront d’échafauder des hypothèses quant au passé de Lummiki. Pourquoi vit-elle seule, que s’est-il passé dans les dernières années de sa vie, d’où tient-elle ses facultés à si bien se travestir, se dissimuler au regard d’autrui ? Les premiers éléments de réponse donnés dans les dernières pages ne font que renforcer l’envie du lecteur d’en savoir plus…A suivre donc, pour notre plus grand plaisir !

déc 24

Vivre vite, vivre fort…

doseLa parution d’un nouveau roman de Melvin Burgess est toujours synonyme en nos murs d’une certaine excitation et d’une grande curiosité : depuis la parution de Junk, ses fidèles savent en effet qu’il est l’une des figures majeures de la littérature pour grands ados, de ceux qui au lieu de caresser dans le sens du poil ces êtres mystérieux qui mutent sous les yeux d’adultes parfois médusés ou désemparés, osent proposer des romans qui questionnent, chamboulent et appellent un chat un chat… Dans les romans de Burgess la réalité est brutale, crue, s’expose en pleine lumière. Drogue, sexe et violence y sont souvent en première ligne mais ce serait y regarder un peu vite de ne pas y voir aussi et surtout de formidables élans de vitalité, une énergie folle qui laissent à penser que la vie vaut la peine, toujours, et qu’elle est la plus forte…

Entre thriller et dystopie, La dose est un roman qui questionne la société d’aujourd’hui, une société où l’espoir semble s’amenuiser sous les coups de butoir du chômage et d’une crise économique qui semble sans issue. Comment dès lors résister au Raid, cette nouvelle drogue qui envahit le marché ? Une prise, une seule, et pendant une semaine vos rêves les plus fous peuvent devenir réalité. Le slogan des « vendeurs de rêves » : « Vivez vite, mourrez jeune ! ». Car un bout de 8 jours, le prix à payer de cette semaine d’exception, c’est la mort.

Coup de pub ou réalité, Jimmy Earle, star du rock, convoque ses fans pour un concert ultime après avoir révélé qu’il avait consommé le Raid. . Dans la foule,  Adam et lizzie, 17 ans et fous amoureux, tremblent pour leur idole avant d’assister, médusés, à sa mort sur scène comme il l’avait annoncé dans la presse. Dans le stade puis dans la ville, la stupéfaction le dispute au chaos et les Zélotes, groupe de révolutionnaires en lutte contre les inégalités en profitent pour prendre la mairie d’assaut. Serait-ce le début d’une vague d’électrochocs qui pourraient agiter les consciences ? Pour Adam et Lizzie, c’est surtout leur monde qui s’écroule : Adam apprend la mort de Jess, son frère aîné, mort dans les émeutes, tandis que les parents de Lizzie lui interdisent désormais de revoir celui qu’elle aime, craignant les mauvaises influences que le jeune homme, issu d’un milieu très défavorisé, pourrait avoir sur elle et sur son avenir tout tracé de jeune fille bien née.

Un roman noir dites-vous ? Sans doute, mais loin de tout désespoir… La dose est surtout un roman qui, loin de tout cliché, amène une réflexion profonde sur le monde d’aujourd’hui, la société et le devoir civique de chacun. Un roman politique, au sens noble du terme, qui aura l’effet d’un agitateur de conscience sans doute et sûrement celui d’un agitateur de neurones. Tout sauf désespéré, un roman à conseiller aux grands ados, comme à leur entourage !

déc 20

Partir, grandir, choisir…

intemporia-t-1Après le troublant Le faire ou mourir, qui aurait imaginé que Claire-Lise Marguier allait revenir sur la scène littéraire avec un roman de fantasy ? Et pas n’importe lequel, pas de ceux qui surfent sur une mode ou copient en espérant ne pas en avoir l’air un succès de la saison passée… Mais plutôt un roman singulier dans l’univers très codifié de la fantasy qui ravira les amateurs de genre et envoûtera les amateurs de littérature, tout simplement…

Dès les premières lignes, le charme opère. Claire-Lise Marguier immerge son lecteur dans un monde imaginaire où chacun vit dans la crainte de voir se réaliser une funeste prophétie. A la fin d premier chapitre, changement de décor et de personnages : dans un village paisible et prospère, le jeune Yoran obtient la main de la charmante Loda et construit pour eux et leur future famille la maison qui abritera leur bonheur. Le bonheur sera de courte durée : une maladie que les potions pourtant réputées de la jeune femme ne parviennent pas à guérir endeuille la communauté. Lorsque Loda est prise par les fièvres à son tour, Yoran ne peut supporter l’inaction et se montre prêt à tout affronter pour sauver celle qu’il aime… Yoran, héros malgré lui mais par amour, va devoir aller bien au delà de tout ce qu’il avait pu imaginer, voyant vaciller toutes les certitudes acquises depuis l’enfance. Les choix qu’il va devoir faire ne seront pas la moindre des épreuves qu’il aura à surmonter…
Il souffle sur ce roman un souffle romanesque indéniable où l’écriture élégante de Claire-Lise Marguier fait merveille. La construction de l’intrigue rend hommage à l’intelligence du lecteur, lui laissant le temps de faire des hypothèses, de cheminer dans l’histoire sans que tout lui soit asséné. Les éléments s’imbriquent peu à peu, les révélations viennent en leur temps et que dire des personnages ! Humains, terriblement humains… Sans manichéisme et loin de toute caricature, ils vivent, palpitent, fragiles ou héroïques, en proie aux doutes, à des choix parfois tragiques et lourds de conséquence. Et que dire de la reine qui tient le royaume d’une main de fer, personnage sulfureux et séduisant ? « Plus réussi est le méchant, meilleur sera le film » disait Alfred Hitchcock. Appliquez la citation à la littérature et vous saurez que Le sceau de la reine, premier tome de la série Intemporia, est un chef d’œuvre !

déc 12

Un bijou pour Noël !

CVT_Le-Merveilleux_830Jusqu’où iriez-vous pour un trésor ? Que seriez-vous prêts à faire ? Le trésor dont il va être question ici est tel qu’il va faire tourner bien des têtes au gré d’incroyables péripéties …

Tout commence au cœur du Cachemire, dans ces montagnes si dangereuses que la vie d’un homme pèse bien peu face aux forces en mouvement en cette période de dégel. C’est pourtant ce moment qu’a choisi Gupar pour partir à la recherche d’un corindon, un type de  pierre presque aussi dure que le diamant qu’il lui faut pour aiguiser les outils de sa forge. Estimant que Bouddha le récompensera davantage s’il se donne du mal pour la trouver, Gupar escalade les parois les plus dangereuses, creuse au péril de sa vie et trouve… une pierre énorme, superbe, d’une pureté exceptionnelle, d’une beauté telle qu’on n’en croise pas deux pareilles dans sa vie.

La découverte faite, le roman peut s’emballer et croyez-moi, ce sera sur les chapeaux de roues ! De l’Inde à l’Angleterre, ce fabuleux saphir ( car c’est bien de cette pierre précieuse qu’il s’agit) va suivre une route des plus mouvementées, passant de mains en mains, suscitant la convoitise, conduisant parfois au meurtre. Baptisé « Le Merveilleux » par le tailleur de pierres qui va en magnifier la beauté, le joyau va connaître un bien singulier destin…

Voilà un roman qui pétille, épique et virevoltant ! Un roman d’aventures comme on les aime : un brin d’Histoire (la reine Victoria s’éteint à la fin du roman), beaucoup d’humour (grâce au pittoresque des événements et à des scènes de dialogues irrésistibles), des péripéties inattendues en veux-tu en voilà ! Bref, du souffle, de l’esprit, de la malice mais aussi, sans avoir l’air d’y toucher, une jolie façon de se frotter à quelques a priori qui ont la vie dure et de teinter l’aventure de réflexions subtiles sur la condition humaine, la culpabilité, la confiance…

Un joyau vous dis-je, qui ne vous coûtera pas bien cher, mais vous offrira, (cherry on the cake), en plus d’un immense plaisir de lecture, une bien belle leçon d’écriture (à l’anglaise) servie par l’une de nos plus belles plumes, (bien française) par un Jean-François Chabas au sommet de sa forme !

PS : une manière de dire à nouveau combien nous aimons (et donc défendons) le catalogue des Grandes personnes !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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