mar 26

Dans la nuit

dole« Toutes ces choses qu’on dit qu’on fera et qu’on ne fait jamais ». Constat amer pour une jeune fille que ses parents voient encore comme une enfant à protéger. D’autant que cet Olivier rencontré sur internet semble lui mettre de drôles d’idées dans la tête, de celles qui font peur quand on est parents et que le dialogue devient impossible. Envie d’indépendance et d’autonomie pour l’une, inquiétude pour les autres, le fil de la confiance est brisé. Et quoi qu’il arrive, quoi qu’ils disent, avec Olivier « ils vont le faire ».

Il ne s’agit pas là d’une histoire de séduction sur le net comme on pourrait trop vite l’imaginer. Cette chose qu’ils se sont dite, ils vont la faire. Parce qu’ils n’en peuvent plus. De quoi ? De tout. Alors dans la nuit, essoufflés, tantôt équilibristes ou funambules ils se glissent dans la ville, absorbés par son ombre.

Tout foutre en l’air est l’histoire d’un pacte, de ceux que l’on signe de son sang. Une histoire d’influence, de fascination qui s’inscrit dans cet âge où l’on a bien du mal, parfois, à trouver sa place au monde. Jusqu’à désespérer de la trouver un jour.

Antoine Dole vous tient captif tout au long, sur le fil, souffle coupé. Et vous libère dans un épilogue où  le sang à nouveau peut circuler dans vos veines. Une fois encore la collection D’une seule voix porte sans nom à merveille. Ce texte à lire presque en apnée est porté par un style aux phrases courtes presque obsédantes. Dans la tête de la jeune fille, tout se bouscule au moment du choix. Et après la suffocation, l’air entre à flots. Pur. Nécessaire.

Ce court et intense voyage de l’ombre à la lumière, de la peur à l’espoir est un texte dans lequel devraient se reconnaître bien des ados ( et bien des adultes s’ils n’ont pas occulté le souvenir de leur folle jeunesse) entre urgence et colère, timidité et fragilité, inquiétude et incertitude. Un texte comme un coup de poing, éblouissant !

fév 25

Mère forte à agitée

9782364745605,0-2474801Maya, 17 ans, vit avec son père à Stockholm depuis le divorce de ses parents lorsqu’elle était toute jeune. Elle ne voit sa mère qu’un week-end sur deux et a d’ailleurs beaucoup de mal à se sentir proche d’elle. Alors qu’elle tente de la prévenir d’un accident qui a eu lieu à l’école et qui l’ a privé d’une moitié de son pouce, Maya n’arrive pas à joindre sa mère, et ce pendant plusieurs jours. Pourtant ce week-end, la jeune fille doit aller chez sa mère.

Arrivant sur place, Maya constate l’absence étrange de sa mère à son domicile bien que son portable et son sacro-saint agenda soient encore à la maison. Sans trop savoir pourquoi, Maya ne prévient pas son père et décide de passer le week-end seule chez sa mère dans l’espoir de la voir revenir ou de découvrir des indices quant à sa disparition. Malgré son inquiétude grandissante, Maya se retrouve par hasard à une fête chez le voisin où elle rencontre Justin.

Jenny Jägerfeld créée un personnage détonnant entre humour dévastateur et angoisse refoulée. La mystérieuse disparition de Jana, mère de Maya sème le trouble très vite dans ce roman captivant à la fois très drôle et surprenant.

Mère forte à agitée, Jenny Jägerfeld

fév 14

Le blues du blouson

CVT_Le-bureau-des-objets-perdus_4758« Il est moins grave de perdre que de se perdre » *. Cette phrase de Romain Gary en exergue du Bureau des objets perdus pourrait donner le la à ce très joli roman où la légèreté est souvent de mise, teintée de soudaine gravité, de celle qui vous frappe soudain quand le monde vous semble trop vaste et vous pas assez solide.

Si vous avez une fâcheuse tendance à égarer toutes vos affaires et à les semer autour de vous jusqu’à ce que leur disparition ad vitam aeternam ne fasse plus de doute, ce roman est pour vous, c’est une évidence. Mais il serait réducteur de s’arrêter à ce symptôme qui chez certains prend des allures de pathologie. Le bureau des objets perdus est aussi -et surtout- un roman d’une grande délicatesse sur la confiance en soi et cette épreuve incontournable que nous impose la vie : grandir, apprendre que l’on peut se frotter au monde et aux autres sans trembler et que si la vie n’est pas tendre la douceur vient à qui sait la prendre…

L’héroïne en est une jeune fille qui perd tout, depuis toujours, mais en donnant le change à son entourage jusqu’au jour où la perte est plus lourde : son blouson fétiche, beau blouson de cuir patiné ayant appartenu à son oncle chéri est introuvable. Rien n’y fait, ni se creuser la tête à reconstituer son emploi du temps ni les prières à Saint Antoine de Padoue, le blouson magique a disparu. Pourquoi magique ? Parce que sans le secours de ce blouson porteur des souvenirs de son défunt tonton dont les aventures autour du monde ont bercé ses rêves d’enfant, elle se sent vulnérable, moche, rabougrie, sans intérêt aux yeux des autres. Un jour, un reportage à la télévision lui redonne espoir : il y est question du Bureau des objets trouvés, vaste caverne d’Ali Baba au cœur de Paris où des milliers d’objets attendent que quelqu’un pense à eux.

Ce premier roman de Catherine Grive est une merveille de malice, de légèreté et de grâce. Malice dans le style, porté par la voix de la jeune narratrice amatrice de poésie et de mots. Sa devise : « un problème, un poème » ! Et si elle n’a pas le génie d’un Rimbaud en devenir, elle a le sens de la formule ! On pense à Marie Desplechin ou à Agnès Desarthe, à Luc Blanvillain ou à Fanny Chiarello, à ces auteurs à l’aise dans des comédies joliment menées mais où la mélancolie affleure. Et l’on suit avec délice, le sourire aux lèvres, cette jeune fille que l’on imagine un peu gauche, pas très sûre d’elle, incertaine et  trop égocentriste pour voir ce que vivent ses proches sous son nez. On connaissait Catherine Grive par ses albums, la voici passée maintenant au format plus long et on en redemande ! Une jolie comédie douce mais non amère où le charme opère !

*Légendes du je (Gallimard)

fév 08

Argent facile

la boiteAvant, « la vie était chiante, mais facile ; on passait notre temps à faire les cons et à débattre de sujets qui servaient à rien en évitant au maximum de se dire des trucs vrais. A boire des bières et à mater des mecs se faire tuer dans des séries. sauf que cette fois, les mecs, c’était nous. Et personne n’allait nous dire combien de saisons on tiendrait. »

C’était avant la boîte.

Sous le banc où ils usent leur fond de jogging un jour après l’autre, elle est là. Tentante. « La curiosité est un vilain défaut disait la grand-mère de Malt ». Le vieil adage va revenir à la mémoire du jeune homme un poil trop tard, une fois l’engrenage fatal mis en place. Dans cette boîte, 20 € cachés dans un simple papier plié en deux où est griffonné un  numéro de portable. Une aubaine pour Malt et Jen, sa petite amie, 40 ans à eux deux et pas un sou en poche. Et encore moins d’espoir d’en avoir dans cette cité de la ville d’Edens au nom qui sonne comme un pied de nez pour ces « enracinés du bitume ». Le paradis est bien loin. De là à ce que l’enfer se rapproche…

Le lendemain, sous le banc, 40 € les attendent avec une promesse sur le petit papier blanc : »dix mille demain. A huit heures sous le banc. Moyennant un petit service. Si tu acceptes, envoie un SMS à ce même numéro. (…) On te fera signe. »

10 000 €. La fortune. Le rêve à portée de main. Pourquoi Malt est-il le seul à sentir que ce « petit » service va peser beaucoup trop lourd dans la balance ?

La boîte est de ces romans qui vous prennent aux tripes et s’en prennent autant à votre corps qu’à votre âme : un scénario diablement efficace, des personnages touchants (ou tête à claques, c’est selon) qui se jettent dans la gueule du loup (mais qui est-il ?) et voilà que l’on devient fébrile, que le cœur s’accélère et que les yeux ne vont pas assez vite pour grignoter cette histoire qui met les nerfs en vrille. D’autant que si l’action est formidablement  menée, l’émotion est là tout autant. Anne-Gaëlle Balpe est aussi à l’aise dans les scènes de pure tension que dans les moments d’introspection grâce au très beau personnage de Malt, narrateur du roman, petit frère de tous ces héros de films ou de romans noirs dont cette jeune romancière doit être bien friande pour mener aussi bien ce roman qui pourrait bien devenir un modèle du genre.

Adultes, ne vous abstenez surtout pas et avis aux cinéastes, penchez-vous donc sur ce texte cinématographique en diable. Les personnages de La boîte fustigent les clichés accrochés aux « jeunes des cités » et le tableau brossé sonne vrai grâce à des dialogues totalement convaincants, dans une langue volontairement relâchée qui vient en contrepoint des pensées de Malt, celles d’un jeune homme en proie à l’angoisse tout en étant confronté à des choix qui vont faire de lui un homme. Un très beau personnage, d’une grande richesse, digne jusque dans l’horreur, pas super héros mais conscient, jusqu’au bout de ce que sont le Bien et le Mal et de son rôle à tenir. Debout .

jan 17

Se souvenir

eben« Sans l’Histoire, tu ne comprends rien du monde où tu vis, me dit Isaac, c’est comme de marcher en pleine rue les yeux bandés : tu te cognes partout, tu ne sais pas où tu vas, ni d’où tu viens – et tu finis par te faire écraser par un camion. »

Après Les trois soeurs et le dictateur et La cité des filles choisies, Elise Fontenaille entraîne cette fois son lecteur à la découverte d’un pan méconnu de l’Histoire de la Namibie par le prisme d’un beau jeune homme aux traits fins, à la douce peau noire et aux grands yeux bleus.

Ebenzebe dit Eben a eu un jour la volonté farouche d’arracher ses propres yeux. Comment supporter d’entendre  de quelle barbarie ils sont le signe, comment accepter de porter en soi le poids d’une histoire tragique et douloureuse ? Comprendre d’où l’on vient est la clef et c’est par la connaissance de l’Histoire de sa famille et de son peuple qu’Eben va accepter cette apparence qui scelle pour toujours en lui le devoir de mémoire.

Eben est le descendant des Héreros, peuple de bergers pacifiques venus d’Éthiopie à la recherche de meilleures terres pour leurs troupeaux. En 1903, les Hereros étaient 80 000 à parcourir ces vastes déserts qui sont parmi les plus beaux du monde, où l’eau est un trésor aussi précieux que les diamants qui font aujourd’hui la richesse du pays. En 1908, leurs bourreaux venus d’Allemagne sous les ordres du tristement célèbre général Von Trotha n’en compteront plus que 15 000 dans leurs sordides carnets où ils consignent l’efficacité du génocide. Ainsi commence le siècle en Namibie, par un massacre oublié des livres d’Histoire. Une sombre page de la colonisation s’est écrite avec le sang des Hereros puis des Namas. Et les viols des femmes par les soldats venus d’Europe ont laissé des traces jusque dans les yeux bleus de certains de leurs descendants.

Comment accepter cet héritage ? Comment s’accepter avec le sang des bourreaux dans ses veines ? A aucun moment Elise Fontenaille n’oublie le public auquel elle s’adresse, faisant de son héros le porte-parole des oubliés de l’Histoire mais aussi le portrait d’un jeune homme qui gagne sa liberté et sa dignité en se frottant à la difficile mais nécessaire compréhension de son passé et de ses origines. Eben ou les yeux de la nuit est un roman court (une cinquantaine de pages aussi habitées que passionnantes) qui ne pourra qu’aiguiser la curiosité de ses lecteurs qui auront j’en suis certaine à cœur de faire à leur tour ce chemin pour comprendre, savoir et tourner avec passion les pages du grand livre de l’Histoire du monde qui est la notre.

Et  pour ceux qui voudront aller plus loin, la lecture du Blue book, (en hommage au livre relié de bleu de Thomas O’Reilly qui collecta en 1917 les témoignages des rares rescapés) sera un précieux sésame pour mieux comprendre la colonisation de la Namibie à travers ce génocide occulté qui a préfiguré les génocides à venir.

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