sept 15

La traversée

gaspardLes premiers romans, au moment de la rentrée littéraire, bénéficient souvent d’un regard singulier de la part du libraire. Ils se glissent au milieu des ouvrages de ceux que l’on attend, que l’on aime à retrouver, dont on espère qu’ils sauront encore nous séduire (et non, je ne donnerai pas de nom !), de ces romans déjà auréolés du désir qu’on leur porte. Et puis il y a ceux dont on ne savait rien, ou si peu. Gaspard des profondeurs est de ceux-là, de ceux qui se glissent sur les tables alors que règne l’électricité fébrile de la rentrée, de ceux qui se sont pourtant imposés et laissent déjà une trace durable dans notre esprit.

Gaspard, bientôt 13 ans, prend une décision qui va changer sa vie. Tout en mesurant combien sa mère, déjà si triste, va être inquiète, il décide de partir seul à la recherche de son père, absent depuis trop longtemps. Le ventre pincé par la peur, Gaspard part le rejoindre dans le sud de la France, se fiant à un dépliant qui indique les dates de la tournée où son père officie en tant que « technicien lumière ». La route est longue et Gaspard semble perdre parfois le contact avec la réalité, projeté dans des rêves de plus en plus noirs, peuplés d’étranges créatures. Mais la route est faite aussi de rencontres et celle d’Honoré, dit Néné, va être le soutien inespéré pour garder espoir. Néné, alter ego, comme un frère qui ne serait pas du même sang, va au fil des pages devenir l’indispensable compagnon d’un voyage qui s’avère de plus en plus dangereux au fur et à mesure que les cauchemars de Gaspard se mêlent à la réalité.

Il y a un petit goût d’Alice au pays des merveilles dans ce roman puissant aussi poétique qu’inventif. Au creux des pages se presse un monde obscur et violent que les deux compères vont devoir affronter, allant au-delà de leurs peurs, dans les tréfonds de leurs propres terreurs. Le chemin sera long vers la vérité, l’acceptation. Parce que le chemin est long pour savoir qui l’on est.

Tournez les pages du roman de Yann Rambaud et apprêtez-vous à passer de l’autre côté du miroir, à considérer que tout a moins d’importance, que le temps est en suspens, et surprenez-vous à penser que votre cœur bat à l’unisson de celui de nos deux héros. Vous sentirez votre gorge se nouer d’émotion, vos yeux déborderont, vous tremblerez d’effroi en croisant les Bêtimondes et vous quitterez Gaspard en ayant le sentiment d’avoir traversé toutes ces épreuves en sa compagnie. Et comme nous, une rentrée prochaine, vous attendrez avec impatience, dans l’électricité fébrile de l’automne, le nouveau roman  de Yann Rambaud

sept 08

L’ogre ou le loup ?

LA GUEULE DU LOUP

LA GUEULE DU LOUP

Lou et Mathilde : deux amies « à la vie à la mort », comme deux sœurs qui ne seraient pas issues du même ventre. Deux filles qui comptent bien célébrer leur majorité tout juste gagnée en même temps que leur bac, bout de papier-sésame pour un autre monde, celui des adultes, pour une autre vie. Et pour marquer le coup, riches de ce qu’elles ont gagné en jouant les serveuses pendant un mois, direction Madagascar  ! Des vacances au bout du monde, bleu lagon et bleu ciel comme dans une pub pour gel douche, sable blanc et cocotiers.

L’exotisme et le soleil sont au rendez-vous : baignades, balades, soirées langoureuses et enivrantes, rencontres excitantes. L’envie de rester là pour toujours et de tourner le dos à la réussite telle que l’envisage sa mère commence à se dessiner dans les pensées de Mathilde. Une vie simple au soleil, pourquoi pas ? Pour Lou au contraire, le manque de confort ne tarde pas à révéler chez elle une mauvaise humeur qui se trahit en reproches : l’orage gronde entre les deux filles mais leur amitié va être soumise à une épreuve bien plus rude quand le hasard va placer un véritable démon sur leur chemin…

La gueule du loup est celle du piège qui se referme, celle dont on ne peut sortir indemne, la terreur venue de notre enfance et des cauchemars que pouvaient y dessiner les contes à faire peur. Marion Brunet joue avec les lumières et les ambiances : le soleil éclatant s’efface pour laisser place aux pluies torrentielles, à la boue, à une moiteur délétère qui se referme sur ses personnages et les laissent pantelants. Elle joue des rythmes et des tempos, donnant à sentir cette île exubérante faite de mystères, accélérant l’action avant de donner le sentiment (trompeur) que l’apaisement est là alors que le monstre est tapi, prêt à bondir. Le monstre ? Quel monstre ? Un homme sur leurs traces, aux mains tatouées de tentacules bleutées, un homme auquel il manque deux phalanges à un doigt. Un homme qui ne demande qu’à jouer…au chat et à la souris. Jusqu’au bout… Vouloir grandir vite coûte parfois bien cher…

Après l’incontournable Frangine et l’irrésistible Ogre au pull vert moutarde, Marion Brunet confirme et signe ! Elle excelle à donner vie à ses personnages grâce à des dialogues qui sonnent juste, des répliques qui fusent tout en donnant l’épaisseur psychologique nécessaire au développement d’une l’intrigue qui ne vous laissera pas de repos jusqu’au point final. Un  thriller psychologique (parfois éprouvant) qui est aussi est superbe histoire d’amitié et invite à s’interroger sur ce moment de charnière entre adolescence et âge adulte, entre insouciance et fin de l’innocence. La porte s’ouvre sur les ténèbres et nul ne peut en sortir indemne… Un titre qui devrait s’inscrire comme un incontournable de la collection Exprim‘ de Sarbacane !

août 29

Un enfer en famille

Un hiver en enferQui n’a pas constaté un jour que vivre en famille avec un ou plusieurs ados pouvait ressembler (parfois) au parcours du combattant ? Quel ado n’a pas douté de l’amour qu’on lui portait (ne serait-ce qu’une minute !) et quel parent ne s’est pas trouvé démuni voire habité par la fugace idée qu’il vivait …l’enfer ? Un hiver en enfer est sans doute le roman le plus anxiogène de Jo Witek, un roman construit comme une partie de bras de fer entre une mère et son fils. Un face à face fascinant, terrible, acharné. Un grand combat pour la vérité…

Edward est un adolescent plutôt réservé et secret, de ceux que l’on utilise comme souffre-douleur dans les établissements scolaires. Il trouve son épanouissement dans sa passion pour les jeux vidéos en réseau où son avatar rivalise d’adresse et d’audace avec les meilleurs. Dans la réalité, le tableau est moins brillant : s’il est très attaché à son père, architecte de renom, le jeune homme n’a guère connu l’affection maternelle, passant de nourrice en nourrice toute son enfance tandis que sa mère, de santé fragile, enchaîne les séjours en hôpital psychiatrique. Quand Rose revient au domicile familial soi disant guérie et désireuse de donner des signes de tendresse à son fils, Edward se replie sur lui même. Pas question d’ouvrir son cœur à cette femme qui s’est donné si peu de mal pour lui et dont la main sur son front lorsqu’il était malade lui a tant manqué ! Ce serait trop facile… Le destin va pourtant les rapprocher plus vite qu’ils ne l’auraient voulu : dans la nuit suivant le retour de Rose, le couple se rend en voiture chez une amie pour dîner. Quand la police téléphone en pleine nuit, c’est pour annoncer à Edward que son père est mort dans un accident de la route et que sa mère est gravement blessée…

Tout est en place pour que le bras de fer commence. Sortie de l’hôpital, Rose emmène son fils à la montagne dans leur résidence secondaire, se montre prévenante comme jamais, tendre et attentive. Mais la parenthèse enchantée devient troublante puis inquiétante quand Edward se met à suspecter sa mère de vouloir l’isoler. Et si Rose n’était pas guérie et fomentait dans son esprit malade un plan pour éliminer son fils sans que personne ne s’en doute ? Dans cette histoire, l’un dit blanc, l’autre noir. L’un dit vrai, l’autre ment. Mais pourquoi ?

Après Peur Express et Rêves en noir, Jo Witek revient nous mettre les nerfs à vifs avec un roman parfaitement construit, oppressant à souhait et ose au passage bousculer quelques idées reçues sur l’amour maternel et la relation parents-enfants. On ne vous fera pas l’affront d’enchaîner les poncifs (« un livre qu’on ne peut pas lâcher » etc etc) mais croyez nous sur parole, cette atmosphère délétère va emmener les personnages à affronter leurs pires démons et le lecteur ne sera guère épargné par un épilogue d’une tension insoutenable…

août 16

Alerte aux macchabs !

eveil_macchabs_drago_bayard_1Regardez autour de vous. Tout vous semble normal ? C’est donc que vous n’êtes pas un Clairvoyant, sinon, comme William Ritter, le héros (malgré lui) de L’éveil des macchabs, vous les verriez…

C’était pourtant une matinée comme les autres : Will se préparait pour le collège, essayant en vain de domestiquer sa tignasse rousse tandis que sa mère s’agitait pour qu’il prenne au moins une tartine et que sa petite sœur s’extasiait devant Dora l’exploratrice. Sous le doux soleil d’octobre, la vie de Will ressembla soudain à un cauchemar quand il le vit, juste à côté de chez lui : un macchab (ou si vous préférez un mort vivant, un zombie, un être humain en cours de putréfaction…). En vérité, pas question de prendre le temps de mettre un mot sur « la chose » la priorité étant de prendre ses jambes à son cou vers le collège, histoire de trouver un refuge sauf que…stupeur, ses professeurs semblaient tout droit sortis d’un film d’épouvante !

Sauvé des zombies par Helen, une camarade de classe, Will va découvrir qu’il fait partie des Clairvoyants, seuls habilités à voir quels êtres se cachent sous les apparences les plus ordinaires. Qui sont ces créatures, d’où viennent-elles, quels sont leurs buts ? Autant de questions qui vont trouver réponse au fil du roman et s’ajouter à une question essentielle : comment faire face ?

Bourré d’humour et de rebondissements, L’éveil des macchabs est le roman qui va ravir les amateurs de sensations fortes ! L’intrigue est rondement menée, toujours crédible grâce d’une part à la construction du roman qui dévoile habilement les faits à connaître et d’autre part à l’attention portée à la psychologie des personnages. On a le sentiment que Ty Drago nous réserve encore pas mal de rebondissements pour le tome à venir et on s’en réjouit d’avance ! A suivre …

août 09

Hester Day

9782843377204,0-2078640Ras le bol des adolescents lambda ? Ceux qui se préoccupent un peu trop de leur image ou ceux qui ne sont que révolte conventionnelle. Parfait, très bien. Voici Hester Louise Day. Hester ne ressemble à aucun autre adolescent et ça c’est bien.

Hester a 17 ans, bientôt 18 et elle s’ennuie. Le lycée l’ennuie et, plus encore, les festivités traditionnelles de la fin du lycée (bal de promo et remise des diplômes) la plongent dans une profonde léthargie. Sans opposer de résistance particulière à des parents pourtant bourrés de clichés américains, le moins qu’on puisse dire c’est qu’ Hester sort des sentiers battus. La seule chose dont elle soit certaine, c’est qu’elle ne sait pas ce qu’elle veut. Enfin pas tout à fait… Depuis qu’elle a vu un panneau publicitaire sur le sujet, Hester rêve d’adopter un enfant. Mais un obstacle se dresse sur son chemin : elle n’est ni majeure ni mariée. Qu’à cela ne tienne, dans quelques mois c’est son anniversaire et un mari elle s’en dégottera un en la personne de Philosophie-Man, un ado asocial qui passe son temps à la bibliothèque et qui est déjà exaspéré par l’exubérance irrationnelle d’Hester. Malgré tout, la réalité sociale s’interpose momentanément entre la jeune fille et son projet ; jusqu’au jour où elle rencontre un vague petit cousin obèse de dix ans…

Hester, j’aurais adoré la rencontrer pendant mon adolescence, car elle peut devenir la meilleure amie de toutes celles et ceux qui ne cherchent ni l’originalité ni la conformité mais dont la marginalité est sans équivoque et sans retour possible à la raison. Un livre savoureux grâce à la voix d’une héroïne qui pourrait être la digne héritière d’ Enid, le personnage mythique du génial Ghost World, BD de Daniel Clowes.

La ballade d’Hester Day, de Mercedes Helnwein.

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