avr 28

Une chose qui ne tourne pas rond

Ils forment un triangle d’or ces trois là… Rubens le chien, Cali sa sœur jumelle et lui. Ils s’aiment d’un amour un peu pousse-toi-de-là-que-je-m-y-mette et lorsqu’on aime vraiment, on a conscience que les autres n’ont pas que des qualités. Le seigneur de Rubens c’est la balle, c’est SA balle. Elle est unique et il ne jure que par elle, outre son sentiment de fierté quand il voit se dessiner les sourires reconnaissants de ses deux petits maîtres, il la cherche et la ramène avec une obstination un peu bête dont seuls les toutous arrivent à faire preuve. Comme la plupart des jumeaux, Cali et lui ont inventé leur propre langage qui leur permet d’échanger en toute intimité : le lanvère, l’envers du verlan mais avec un peu de verlan quand même. Ils auraient pu continuer longtemps dans ce train-train joyeux mais la faiblesse de Cali est bien plus insidieuse et elle est logée tout là-haut, dans sa tête. Cali souffre d’un mal que tout l’amour fraternel et tous les bisous du monde ne sauraient ôter.chien

Aussi, quand Rubens ne revient pas un matin après s’être carapaté pour la énième fois après sa balle fétiche, il sent que quelque chose ne tourne pas rond. C’est à ce moment que Cali est hospitalisée d’urgence et pour lui il n’y a pas de hasard… Si il retrouve le chien, Cali va guérir ; c’est d’une logique imparable. Comme quand on marche sur la mauvaise bordure du trottoir, on se fait manger pas les crocodiles. Ou si on ne voit pas trois voitures blanches passer devant la maison, il arrivera un malheur. C’est une superstition enfantine, il le sait, mais cela fonctionne à tous les coups. Sa détermination dans la quête du chien sera sa façon de ne pas rester là, bras ballants et inutile face à cet insecte infect qui grignote la tête de sa sœur. Mais cela suffira-t-il?

Quoiqu’il en soit, aucune place pour le défaitisme dans ce roman; chaque phrase, chaque moment est une invitation à la légèreté, à l’humour et à l’irrévérence. Les recherches de notre jeune narrateur seront ponctuées par des visites dans l’univers aseptisé de l’hôpital mais le lien unique et étroit qui les relie tous deux agira comme une véritable bonbonne d’oxygène.

 » Je crois que je préfèrerais crever.

– Moi aussi.

– N’empêche, ils vont bien se marrer quand ils vont voir que tu n’as que deux neurones.

– Et toi, ça ne servirait à rien de t’opérer. Ta tête d’oiseau, elle est vide.

– Au lieu de reboucher le trou, demande-leur de te mettre une petite cheminée, ça fera sortir la fumée quand tu réfléchis pour dire des méchancetés. »

Hervé Giraud, qui avait détonné avec Prends ta pelle et ton seau et va jouer dans les sables mouvants, remet le couvert avec cette Histoire du garçon qui courait après son chien qui courait après sa balle. Mais très peu de points commun entre ces deux-là si ce n’est un style argotique nerveux et tout à fait irrésistible. Un auteur qui reproduit avec une aisance déconcertante le langage singulier de la jeunesse et surtout, de sa fougue libertaire. Parce que Cali et son frère incarnent la Liberté. Et sûrement pas cette stupide maladie qu’ils ne s’abaisseront pas à tutoyer. Il préfèrent regarder loin, très haut dans le ciel et main dans la main.

 

avr 25

Heureux hasard

leymarieImaginez un monde où plus rien ne serait laissé au hasard, où les enfants seraient fabriqués artificiellement grâce à des donneurs anonymes, où l’amour serait considéré comme une maladie, où tout à chacun serait sous surveillance.

Maïa ne fait pas exception à la règle : choisie sur catalogue par ses parents selon des critères très précis (couleur de peau, de cheveux, forme du nez, quotient intellectuel etc…) elle mène une existence des plus tranquilles jusqu’au jour où elle fait la connaissance d’Anthony, lycéen comme elle. Très vite, le jeune homme s’avère pourtant bien différend des autres lycéens. Il tient des propos inattendus sur des thèmes aussi divers que la liberté ou le problème de la procréation artificielle et sa personnalité ne tarde pas à charmer Maïa. Dans une société où tout geste de tendresse semble proscrit, où le sentiment amoureux doit être tué dans l’œuf au premier symptôme, Maïa et Anthony vont commencer à braver bon nombre d’interdits…

A travers une dystopie qui n’est pas sans rappeler les séries Promise ou Delirium, Marie Leymeyrie propose une passionnante réflexion sur les questions qui touchent à la procréation artificielle mais aussi sur l’amour filial et la condition humaine. Qui sont les vrais parents de Maïa ? Ceux qui lui ont transmis leur ADN mais qui ne l’ont jamais rencontrée ou ceux qui l’ont choisie sur catalogue avant de l’élever ? A qui est-elle redevable ? Que se passerait-il si elle venait à décevoir ses parents qui ont payé si cher pour l’avoir ?

A l’heure où la science est quasiment en mesure de proposer des bébés à la carte, Les effets du hasard interroge sur le bien fondé d’un progrès qui ne ferait plus la part belle à l’imprévu et sur le devenir d’une société qui viserait à tout contrôler, y compris ce qui préside à la rencontre de l’être aimé. Entre soif de liberté et quête de soi, c’est un très beau portrait d’adolescente que dessine Marie Leymeyrie et nul doute qu’il pourra être le point de départ de nombreux et salutaires questionnements dans la tête des lecteurs !

avr 21

Fragiles

9782330060862La peur. La panique. Dès les premières pages du Domaine Jo Witek la donne à entendre, à sentir, à redouter et à voir.  Un cri déchire « le bleu du ciel » suivi d’un ordre « tuez-le ! ». Le roman commence à peine et le décor est planté en quatre pages : l’ ambiance, les personnages, les tensions à venir et une première poussée d’adrénaline.

Gabriel, bientôt 16 ans, accompagne sa mère venue prendre ses fonctions d’aide cuisinière pour les deux mois d’été sur la propriété des de La Guillardière. Passionné d’ornithologie et volontiers solitaire, il goûte par anticipation au plaisir de se retrouver seul entre marais et palombières pour se livrer à sa passion de l’observation. Toutefois, si rares sont les occasions de voir de très près évoluer une grande famille riche et puissante, que Gabriel va se retrouvé fasciné par les liens qui unissent les différents occupants du domaine et totalement chamboulé par sa rencontre avec la belle Eléonore, petite fille des occupants du domaine.

Dès lors son intérêt dévorant pour les oiseaux passe au second plan et Eléonore se retrouve au centre de ses pensées, de ses désirs aussi, même si les airs altiers de cette jeune fille bien née le tiennent à distance. La frustration n’est pas bonne conseillère, et le jeu de dupes qui se joue sous les yeux du jeune homme pourrait bien faire de lui une victime… Eléonore souffle le chaud, le froid, se livre et se rebiffe et Gabriel se perd.

Construit en trois parties (Observation/Des espèces/En milieu naturel), le roman de Jo Witek est absolument jubilatoire et se termine en feu d’artifice ! Bien malin qui pourra découvrir avant la dernière page ce qui est l’œuvre sur les terres de ce domaine où la nature est aussi fascinante qu’inquiétante, tout en étant, pour qui sait voir et entendre une source inépuisable de réconfort. Entre roman romantique et roman gothique, Le domaine est un thriller virtuose, qui vous prend en otage et n’aura de cesse de vous surprendre jusqu’aux toutes dernières pages, tout à fait étonnantes.

 

 

 

mar 31

Un grain de sable

SABLERien. Du vent, la pluie, le froid et rien. Rien à faire dans ce trou perdu du bord de mer où les parents de Jeanne on eu l’idée de partir en vacances…d’hiver. Mais plutôt que rester en tête à tête avec ses parents Jeanne préfère (et de loin) affronter les embruns et les piqûres  du sable que le vent soulève et déplace inlassablement. Dans les rues, toujours la même vieille en vélo, les mêmes vieux accoudés au zinc du seul café ouvert et ces deux garçons vissés au perron d’une belle maison qui a connu des jours meilleurs.

Trop bizarres ces deux là. Habillés comme dans les années 80, Alain et Bruno passent leur temps à compter les grains de sable et après tout, quoi de plus normal. A compter tous les trois, la complicité naît et les mystères s’épaississent. Des tout petits riens qui intriguent Jeanne, des remarques étranges, des attitudes inattendues. Mais tout ça balayé par ce quelque chose d’autre, fort et doux, quelque chose qui ressemble à l’amour…

Premier roman ado de Benjamin Desmares, Une histoire de sable est un roman qui commence par vous faire sourire puis vous serre la gorge avant de vous laisser totalement conquis, bouleversé par cette aventure singulière, du plus pur style fantastique cher à Maupassant mais avec une langue résolument contemporaine, vive et enjouée. On dérape, on glisse, on s’étonne et on finit par croire qu’un coquillage peut dire « je t’aime » à l’oreille d’une fille en colère…

fév 28

Pour un détail

ob_7b2c7c_petits-oragesQu’est-ce qui est à même de bouleverser une vie, d’en changer l’orientation que l’on pensait dessinée d’avance ? Un détail, une broutille, un petit rien. Une babiole agitée devant les yeux d’une mère, un surnom lancé par un inconnu dans un couloir de lycée, un exposé bâclé sur les indiens Lakotas, une cicatrice aperçue sur un ventre soudain dénudé, le regard suppliant d’un chien, un ciel d’orage qui tient ses promesses…

C’est à cause de l’un de ces détails que la vie de Moses et de sa famille bascule un jour ordinaire. Un accident de voiture, une jambe raide et une béquille pour le jeune homme et un fauteuil roulant pour la vie pour sa mère et toute une vie désormais placée sous le sceau de la douleur, de la culpabilité et du repli sur soi, sans parler d’une relation père/fils a tout jamais brisée par les non-dits étouffants. Pas vraiment la vie qu’il avait imaginée du haut de ses 16 ans. Moses traîne sa jambe, l’explosion d’une acné invasive et son mal-être dans les couloirs du lycée. Et si sa vie prenait, grâce à un autre détail, un nouveau tournant ? L’arrivée au lycée de Ratso, indien Lakota, colosse au cœur tendre et aux multiples blessures, va déclencher chez Moses une nouvelle révolution et amorcer une libération qui sera aussi une reconstruction, pour chacun d’entre eux.

Les petits orages brode au petit point l’amitié naissante entre deux garçons qui vont se découvrir peu à peu. Au cours d’un week-end vers la réserve indienne d’où est originaire Ratso, dans une vieille Volvo déglinguée, les langues des deux ados se délient, la confiance s’installe et l’émotion serre la gorge du lecteur en même temps que l’orage menace sur les sublimes paysages du Dakota du Sud…

Marie Chartres confirme après le magnifique Comme un feu furieux son fabuleux talent de conteuse. Ses personnages sonnent juste et donnent immédiatement envie au lecteur d’en apprendre plus sur eux, de les accompagner au plus près. Histoire de résilience, Les petits orages est un roman résolument tourné vers la vie et s’il bouleverse aux larmes à maintes reprises reste empli d’énergie et d’humour. N’allez pas croire que tout n’est que drame dans la vie de Moses et Rasto !  Ils apprendront au cours de leur périple à accepter que la vie amène son lot d’imprévus, de rencontres, d’épreuves et de bonheurs et sauront, à leur manière avancer tendus vers l’avenir, impatients d’être adultes et d’être auteurs de leurs vies au lieu d’être repliés sur les épreuves subies. Un roman profond, plein de charme, qui vous trotte en tête et y résonne comme un écho très doux, de ceux qui amènent, par la grâce de la fiction, la consolation au coeur du lecteur… Et l’on en ressort, « muet et radieux ».

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