Archives du mois de novembre 2010

Danger : lecture !

27nov

black outBlack-out est l’exemple même de ces romans d’anticipation propres à éclairer notre présent dans ce qu’il a de plus inquiétant. Imaginez l’Angleterre, dans quelques années, choquée par un attentat terriblement meurtrier fomenté par des adolescents après la lecture d’un livre qui les a inspirés, guidant quasiment leurs gestes jusque dans la réalisation de la bombe. Pour mieux protéger les citoyens, le gouvernement ne cesse dès lors de les contrôler, maillant les villes de milliers de caméras détectrices de visages, chacun étant suivi, partout, en toute circonstances. Dans le même temps, la littérature jugée subversive est passée au crible par les censeurs, les listes de livres interdits s’allongent et les Récrivains se mettent au travail, éliminant des livres dangereux ce qui pourrait troubler la sérénité des jeunes générations comme celle de leurs parents.

 C’est dans ce contexte que Stefan, fils de libraire, seize ans, passe son temps au milieu d’étagères qui se vident après les passages répétés des hommes en noir. Il n’a lu que les livres récris imposés au collège et ne comprends pas l’attachement que son père peut avoir pour certains exemplaires rares. Que cache son père, quelles sont ses sympathies pour cette organisation terroriste, « les Mots ». Si son père était proche d’eux, ne faudrait-il pas le dénoncer comme on le lui a appris au lycée. A qui faire confiance ?… La lecture – tardive – d’un vrai livre, non réécrit, (1984 en l’occurrence) va à jamais changer son regard sur la vie,  introduisant pour la première fois dans son esprit un questionnement salvateur sur les ambiguïtés du monde.

Le roman de Sam Mills se lit comme le plus fascinant des thrillers. Ses personnages complexes, aux certitudes vacillantes, le contexte de tension extrême que donne le décor social et politique, les révélations successives qui mettent en péril ce que l’on croyait acquis,  tout concourt à attacher le lecteur à une histoire qui le questionne sans cesse sur la légitimité du terrorisme, sur la sécurité, sur la violence, sur l’amour aussi ou sur la fidélité.

Black-out est de ces livres qui font lire d’autres livres, qui répandent le virus : celui de la curiosité, de l’intelligence, de la résistance même, de celle qui fait que les hommes se tiennent droits par leur capacité à penser par eux-mêmes, à développer leur libre arbitre, à gagner ainsi le droit de faire des choix en connaissance de cause, à être libres.

Preux chevalier, et après?

24nov

le puit des amesGald et Finn sont deux frères dont le destin va basculer à la mort d’Enwen, vieille femme du village. Un peu sage-femme, un peu rebouteuse, cette femme avait aussi l’étonnante singularité de porter en elle l’âme du monde, âme garante de la paix et de l’harmonie. Pour ne pas mettre le village en péril, les cendres d’Enwen doivent être transportées au plus vite dans le Puis des âmes dans lequel l’âme du monde pourra se régénérer et migrer dans un autre corps. C’est Finn, l’aîné des deux frères qui est désigné par le chef du village pour exécuter cette périlleuse mission.
Mais le sort en décidera autrement. Alors même que le garçon est prêt à partir, de mystérieux chevaliers attaquent le village et font de terribles ravages, laissant Gald, le frère cadet,  seul survivant, et du coup seul capable d’accomplir la mission.
Alors qu’on suit le parcours du jeune homme à travers différentes terres, on assiste aussi parallèlement à la formation de Gald en preux chevalier: Il fait diverses rencontres au cours desquelles il apprend à manier l’épée et à se défendre, mettant ainsi toutes les chances de son côté pour accomplir son destin.
Et pourtant ce n’est pas si simple et Gald comprend bien vite que son action n’aura que peu d’incidences face aux guerres qui sévissent et face à une violence omniprésente. Et notre fier chevalier se laisse bien vite emporter par la noirceur et le désenchantement.
Avec  Le Puits des âmes,   Christian Léourier nous immerge dans une quête aussi fantastique que métaphysique et ouvre une réflexion intéressante sur la question de la violence.

La loi Bradbury

20nov

la brigade de l’oeilEncore un article sur Guillaume Guéraud ? Et oui ! L’addiction dont nous sommes victimes ne demande qu’à se répandre… Et parce que nous sommes toujours sous le charme de Sans la télé, nous faisons une (première) petite piqûre de rappel avec La brigade de l’oeil, véritable hommage au 7ème art et  au très célèbre Farenheit 451 de RayBradbury.

 

Rush Island, 2037. Imaginez une île très urbanisée, où l’on habite le quartier Buzzati, où l’on flâne Rue Tolstoï et où l’on rencontre ses amis pour un dernier verre au « Rouge et le noir« . La dictature du livre et de l’écrit, instaurée par la glaçante et fascinante impératrice Harmony fait respecter la loi par ses fameuses « brigades de l’œil », milices zélées qui parcourent la ville en tout sens pour traquer les résistants en possession des ultimes images ayant échappé à la grande destruction. Tout possesseur d’une ou plusieurs images les verra brûler sous ses yeux, dernière vision avant que ses rétines ne soient irrémédiablement détruites par les hommes de la brigade.

Telle est la punition pour avoir oser défier la loi Bradbury, qui interdit toute image, sous quelque forme que ce soit. Alors que des milliers de citoyens aveugles marchent dans les rues et que la résistance s’organise, des rumeurs circulent au sujet de bobines de films miraculeusement préservées…

Guillaume Guéraud réussit un vrai coup de maître : un roman palpitant qui dit le choix – le devoir ? – qu’ont les hommes de résister, toujours, à la tyrannie, l’enchantement que l’amour amène dans la vie d’un être et la force qu’elle lui insuffle, et l’amour pour cette lanterne magique, porteuse de tous les désirs des hommes depuis plus d’un siècle et que Guéraud ne doit certainement pas considérer comme le septième art mais bien comme le premier tant la passion qu’il lui voue est ardente.
Dans sa très émouvante autobiographie Sans la télé, Guillaume Guéraud comment le goût des salles obscures avait très tôt nourri sa vie. La brigade de l’oeil  est l’illustration parfaite de cette passion , servie par une écriture d’une très grande puissance d’évocation, un sens de la narration, du rythme digne des plus grands monteurs de cinéma. Les images qu’il ose sont éblouissantes de poésie, saisissantes de vie et d’émotion, leur violence tout autant maîtrisée qu’assumée. Gorgé de références cinéphiliques -une « play-liste » prestigieuse et éclectique qui parcourt tout l’oeuvre de Guillaume Guéraud comme autant de clins d’oeil -, ce roman d’anticipation parle révolte, liberté, amour du cinéma et amour… tout court.

Il faut lire Guillaume Guéraud comme il écrit, dans l’urgence, la nécessité, que l’on soit adolescent ou adulte. Signalons que La brigade de l’oeil est éditée désormais aussi en format poche, dans une collection dite « pour adultes ».

Alors, Guillaume Guéraud, trop jeune pour le Nobel ?…

 

 

Ying et yang

17nov

yeux opaleDeux univers, deux espace-temps différents, deux problématiques: sur Opale, cité médiévale, l’ordre religieux de Zahulam exerce une forte mainmise  sur le pouvoir en place. On suit la princesse Héléa qui accède au trône suite à la mort de son père. Parce qu’elle est d’origine chimar, parce qu’elle est différente, elle a bien du mal à s’imposer en tant que reine. Violence et terreur règnent.

Sur Onyx, nous voici plongés dans un monde ultra technologique gouverné par les I.A., les Intelligences Artificielles. Si le progrès technique est à sa pointe, le cadre de vie n’en est pas pourtant plus agréable, bien au contraire. Les I.A. contrôlent et surveillent tous les faits et gestes des habitants. Un jeune homme nommé Angus fait le choix avec quelques autres de détourner un vaisseau pour partir loin et recommencer une autre vie sur une autre terre… Et c’est ainsi qu’ils s’écrasent sur Opale…

Les Yeux d’Opale est un récit croisé de grande envergure. Son auteur, Bénédicte Taffin parvient avec brio à créer deux mondes qui prennent véritablement corps devant nous. Chaque décor est campé avec précision, chaque détail est pensé.

Voilà bien un roman qui séduira les amateurs de fantasy comme les gros lecteurs -car  attention, le récit fait plus de 700 pages!-

 

Derrière le miroir

13nov

recklessReckless, nouveau roman de Cornelia Funke, va vous emporter loin, très loin, dans l’un de ces endroit  où l’on doit affronter ses pires démons et aller au-delà de soi-même…

Le jeune Jacob n’a jamais accepté la mystérieuse disparition de son père et se réfugie souvent dans le bureau paternel pour tenter d’y trouver les réponses que sa mère semble lui refuser. Alors qu’une feuille s’échappe d’un ouvrage ancien, Jacob y découvre des symboles incompréhensibles et une phrase bien mystérieuse : « Le miroir ne s’ouvre que pour celui qui ne s’y voit pas ». S’approchant du vieux miroir  qui orne l’un des murs, Jacob y devine en son centre l’empreinte d’une main, y imprime la sienne et…traverse. Alors qu’il a déjà pris lui-même l’habitude des voyages d’un monde à l’autre, son jeune frère traverse à son tour mais se retrouve victime d’une terrible métamorphose : il se transforme en pierre, comme les effroyables Goyls…

La porte ouverte sur un autre monde est l’un des thèmes récurrents des littératures de l’imaginaire. Du célèbre De l’autre côté du miroir de Lewis Caroll au tout récent John Connoly qui ouvre Les portes sur l’enfer, en passant par Thomas Passe-mondes où le jeune héros « traverse » par une fissure du mur des toilettes (!) les références ne manquent pas. Dans sa magnifique trilogie Coeur d’encre, Sang d’encre, Mort d’encre, Cornelia Funke utilisait déjà ce thème de la disparition d’un être cher dans le passage vers « ailleurs ». Elle quitte dans Reckless le fantastique pour un récit qui relève davantage de la fantasy tant son univers se peuple de créatures inquiétantes et fabuleuses. Son art de conteuse est toujours aussi vif et envoûtant et même si Reckess démarre un peu lentement, le lecteur est vite récompensé de sa patience par un récit imaginatif en diable, tendre et délicieusement inquiétant.

Je t’aime et je t’attends

10nov

l’enfant du fantomeDécidément, les éditions « Les Grandes personnes » n’ont pas fini de nous étonner. Après la réédition de La Messagère de l’au-delà qui reprenait un fait divers du Moyen-Age, et Jenna Fox pour toujours, roman de science-fiction bluffant, ils publient L’Enfant du fantôme, un texte entre la fable et le  conte écrit par une romancière australienne.

Comme pour les deux précédents ouvrages -et pour ceux qui ne les ont pas encore lus, foncez, ils valent le détour-, le personnage central est une femme qui nous fait partager son monde intérieur. Il s’agit de Maddy, une femme très âgée qui vit seule avec son chien dans un coin reculé de l’Australie.  Au moment où débute le roman, Maddy vient juste de rentrer d’une promenade lorsqu’elle aperçoit un jeune garçon installé tranquillement dans son salon. Pourquoi ce garçon est là, on ne le sait pas, mais on pressent qu’il a quelque chose d’irréel. C’est avec calme et sérénité que notre héroïne  accepte cette intrusion chez elle, comme si elle s’y était préparée. Rien n’est dit explicitement mais on suppose que ce garçon n’est autre qu’un messager venant l’accompagner vers l’Autre monde, vers la mort.

Maddy  décide alors d’ouvrir son coeur à cet étranger et de regarder en arrière; elle va lui confier ce qu’elle est et ce qu’elle a été, lui raconter son enfance, son adolescence et les différentes étapes de sa vie. L’idée n’est évidemment pas ici de vous conter en détail l’histoire de notre héroïne -ne gâchons pas le plaisir du lecteur-, sachez simplement qu’il est beaucoup question d’amour… L’amour extrêmement fort d’un père pour sa fille, l’amour passion d’une jeune femme pour un homme inaccessible, l’amour de la vie et du monde aussi plus généralement. -la nature ici est omniprésente. Et on se laisse bien vite embarquer par la poésie et par l’imaginaire de Sonia Hartnett ainsi que par la découverte de l’Australie du début de XXe siècle et de tout son patrimoine légendaire… Un roman doux amer qui séduira les ados autant que les adultes…

A l’école des vampires…

06nov

Evidemment, on s’en doutait, comme ce fut le cas pour Harry Potter , Stephenie Meyer a entraîné dans son sillage une vague de pseudo Twilight.  Qu’ils ne soient pas tous excellents est une évidence et que l’on n’ait pas toujours envie de les lire une autre. Néanmoins (et malgré la couverture !), l’un de ces ouvrages pléthoriques a retenu mon attention. Vampire academy est dans la droite lignée de Laurell K. Hamilton. L’auteur, Richelle Mead, est déjà connue aux Etats-Unis pour cette série, mais en France, on la connaît pour la saga des Succubus, parue chez Bragelonne.

L’héroïne, Rose, est la version adolescente d’Anita Blake : une femme forte, expéditive, téméraire,  mais qui reste indubitablement une femme, particulièrement aux yeux du sexe opposé ! Rose va être amenée à se battre contre toutes sortes de monstres pour défendre son amie et princesse moroï (des vampires « gentils » et mortels), Lissa. Celle-ci possède en effet un don rare (la guérison et la suggestion) ce qui va susciter des convoitises. La mission de Rose se complique quand Lissa développe une forme de folie suite à l’utilisation de ses pouvoirs : paranoïa, colère excessive, cruauté, rancoeur sont des sentiments que la (trop) douce Lissa ne semblait pas destinée à expérimenter, et pourtant… L’histoire est menée tambour battant et pimentée de la sensualité naissante des adolescents, un mélange bien dosé entre problèmes adolescents et surnaturel.

Le style est dynamique, l’histoire prenante, les personnages attachants et habilement croqués, alors ne boudons pas notre plaisir sous prétexte que ce n’est pas de la grande littérature ! La suite, que l’on attend avec impatience, sortira le 11 novembre, normalement suivie du troisième tome au début de l’année prochaine.

Quand je serai grand, je serai rien du tout

02nov

mauvaise graineJérémy en est convaincu, il n’a aucun talent, aucune qualité. D’ailleurs, pour preuve, le noyer qu’a planté son père à sa naissance ne donne que quelques rares fruits rabougris. Jérémy a juste l’impression d’être le faire valoir de sa soeur, élève brillante qui étudie actuellement à Paris. Quant à ses parents, il en a honte: sa mère parle à peine français et son père est un travailleur forcené à l’allure un peu pataude.  Et comme il a honte d’avoir honte, notre héros ne cesse de ruminer ses idées noires et d’envier les autres… Jusqu’au jour où il apprend que ses parents lui cachent un terrible secret: son père est atteint d’une maladie grave.

Alors petit à petit, Jérémy va s’ouvrir au monde, à sa mère, à la fameuse Méthilde qu’il aime depuis qu’il est petit, à sa soeur, et aussi à son père dont la force tranquille va l’étonner.

Dans ce court roman intitulé Mauvaise graine,  on retrouve, vous l’aurez compris évidemment, tous les travers de l’adolescence… Mais le texte d’Orianne Charpentier ne s’en tient pas qu’à cela et recèle bien plus de profondeurs. Il aborde avec justesse et subtilité la question de la relation parents-enfant et de la transmission: Jérémy, qui tout petit avait appris la langue de sa mère s’en veut aujourd’hui d’avoir tout oublié.  Il envie aussi Méthilde qui appartient à un autre monde que lui, un monde où « on s’y transmet de très vieilles choses depuis très longtemps ». Le « secret de famille », qu’il soit de bon ou de mauvais augure, et qui circule de générations en générations, occupe aussi une place centrale.

Un roman dense assorti d’un style simple et concis, bref un texte qui fait l’effet d’une petite bombe.

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