“Ce vers quoi s’élance Boutès” ; et la difficulté d’harmoniser les agendas

Posté dans la catégorie Littératures, Musiques, Rencontres par Titus Curiosus

19nov

A propos de la présentation, hier soir, mardi 18 novembre, de son “Boutès“, paru aux Éditions Galilée le mois d’août dernier, par Pascal Quignard,

dans les salons Albert-Mollat, combles _ on s’asseyait par terre _ ;

ainsi que de la difficulté de concilier les agendas,

afin de venir “rencontrer” écrivains, artistes, philosophes ;

ce petit courrier matinal à Maïalen Lafite _ qui n’était pas disponible ce jeudi soir dernier (”mais merci de m’avoir informée et continuez à le faire !“) :

“J’ai regretté en effet que, pour difficultés d’agendas, bien des interlocuteurs “possibles” du conférencier
n’aient pu être présents, ce soir-là _ jeudi 13 à la librairie La Machine à Lire _, dans la salle, pour dialoguer un peu sur Montaigne avec un esprit aussi délié, lumineux,
et en grande forme, que Bernard Sève

(à partir de son si pénétrant “Montaigne. Des règles pour l’esprit” _ aux PUF, en novembre 2007) :

Jean Terrel, non plus, n’avait pas pu se libérer

_ il m’a adressé gentiment un petit mot : savoir si Thomas Hobbes (”sur” lequel Jean Terrel vient de publier un plus que “très autorisé” “Hobbes _vies d’un philosophe“, aux Presses universitaires de Rennes) fut lui aussi _ tels Francis Bacon et William Shakespeare _, ou pas, un lecteur de Montaigne, me paraissant plus qu’intéressant !..

A défaut d’avoir pu écouter la conférence de Bernard Sève,

voici _ à lire _ l’article que je lui ai consacré, à cette conférence, sur mon blog

Jubilatoire conférence hier soir de Bernard Sève sur le tissage de l’écriture et de la pensée de Montaigne

et voici, même, le petit mot que m’a adressé, depuis, Bernard Sève lui-même :

Cher Titus,

merci de ton mail si amical.
Je voulais aussi te remercier pour ton accueil chaleureux à Bordeaux.  C’était vraiment un moment très réussi, à la fois amical et intellectuellement riche.

Je regrette un peu de n’avoir pas développé comme je l’aurais voulu mon thème
_ écriture ET pensée de Montaigne _
lors de ma conférence, mais en fait je me suis vite rendu compte que ce serait trop technique.

En gros, j’aurais voulu montrer que chaque “trait d’écriture” de Montaigne (ceux que j’ai rapidement relevés : l’exposition des conditions de production du texte, l’ajout, la copia verborum, la citation, la digression, etc.) est à la fois l’expression du désordre de l’esprit et en même temps une “poétisation” de ce désordre qui permet, en partie, de le juguler.

Je l’ai dit en général, je ne l’ai pas montré en détail (cas par cas), mais je pense que ce n’était pas le lieu.

J’ai un peu envie d’écrire une petite étude sur ce point, mais je ne veux pas non plus “systématiser” Montaigne, ce qui serait à l’opposé de son écriture et de sa sagesse.
Ravi de t’avoir revu,

etc…

Bernard

En effet, le 20 mai 2003, le recevant en les salons Albert-Mollat du 15 rue Vital-Carles, pour présenter au public bordelais, ce très beau livre, déjà, “L’Altération musicale _ ce que la musique apprend au philosophe, paru aux Éditions du Seuil en août 2002,

la conférence s’était déroulée comme une conversation (jubilatoire, déjà) sur la musique…

Hier soir,
je suis allé écouter “le grand” Pascal Quignard dans les salons Mollat ; la salle était comble
;
et je n’avais pas encore eu le temps, au milieu d’un trop plein d’activités passionnantes
de lire son “Boutès“…

Je n’ai _ personnellement _ pas trouvé l’auteur en (très) grande forme : grippé,
il nous a lu, de sa belle voix grave, pendant vingt minutes, le premier chapitre de “Boutès“, qui ne m’a pas paru “éclatant”, comme parfois, voire assez souvent, se révèle l’inspiration de Pascal Quignard…

Surtout sur une question cruciale, et qui le taraude (et “inspire”),
depuis longtemps
: lire là-dessus “Vie secrète“, en plus de “Haine de la musique” et de “La Leçon de musique” ; ainsi que, encore, “Le nom sur le bout de la langue“, et “Rhétorique spéculative“…

Sans “questionneur” (d’un peu de talent, si possible) en face de lui, au micro, à la tribune
_ Dominique Rabaté (qui vient de publier en mars dernier un très riche Pascal Quignard _ étude de l’œuvre” aux Éditions Bordas) était pourtant présent dans la salle _,
Pascal Quignard n’eut en face de lui que des questions la plupart assez chichiteuses d’un public un peu trop acquis d’avance, et “extatique”,
à l’exception, notamment, et entre (quelques) autres, d’une dame, s’étonnant, fort justement, de l’affirmation que “Boutès” soit (ou serait ?..) le “dernier texte” de Quignard _ dixit lui-même !!! _ sur la musique…

L’auteur a alors répondu avoir “voulu dire“, par là, qu’en ce “Boutès“, il s’était un peu “écarté”, par cette réflexion à nouveau “autour de” la musique, de son axe majeur de ces “années dernières”-ci : la méditation de “Dernier royaume“.

Ainsi nous a-t-il annoncé, qu’après “les Ombres errantes” (I), “Sur le jadis” (II), “Abîmes” (III), “Les Paradisiaques” (IV) et “Sordidissimes“(V), parus en 2002 et 2004,
un sixième volume de “Dernier royaume” était, maintenant même, “en chantier”,
et devrait paraître, non pas en janvier prochain, comme le lui a demandé un lecteur (de Pau : universitaire ?) très attentif à _ et averti de _ l’œuvre quignardien,
mais plus tard en cette année prochaine, 2009…

Enfin, j’ai pu échanger quelque mots avec Dominique Rabaté, qui lui non plus n’était pas disponible jeudi 13 novembre dernier _ pour venir écouter Bernard Sève sur l’écriture de Montaigne ;
participant, quant à lui, à un colloque dans la Loire, à Saint-Etienne…

Pour en revenir au “Boutès” de Quignard,
je le lirai jusqu’au bout, pour rechercher ce qu’il apporte, ou pas, de plus à sa confrontation _ toujours magnifiquement courageuse _ à la question de la musique (et à celle de la langue) ;

ainsi qu’à sa confrontation au “féminin” _ et pas au “maternel”, comme il les a “distingués”, à propos des “sirènes”

(ou “anges carnassiers“, comme il l’a même proféré…) ;

et très pertinemment, un auditeur l’a interrogé sur cette “distinction”…

Le mot (et concept) qui personnellement m’a “arrêté” et “retenu” en ce premier chapitre de “Boutèslu non “ambrosiennement, c’est-à-dire non silencieusement

(Saint Augustin racontant avoir vu Saint Ambroise lire sans qu’on entende sa voix, ni que ses lèvres bougent ; d’où l’expression “lecture ambrosienne“)

par Pascal Quignard
est celui d’”acritique, page 17 :

la musique de la cithare
_ d’Orphée _ fabriquée de main d’homme
fait obstacle à la puissante sidérante
_ ainsi Pascal Quignard a-t-il lui-même commenté l’étymologie de “désir” : dé-sidérant ! _ du chant animal _ féminin, chez les Sirènes, mamelues : et le détail revient à plusieurs reprises…

Ce que je traduis par chant animal, Apollonios

_ du texte duquel “part” Quignard pour méditer sur Boutès se jetant à la mer pour

(dans les vagues noirâtres _ en grecporphyres” _ qui se soulèvent aux abords des premiers rochers de l’île, est-il dit page 11)

rejoindre l’île aux sirènes _,

Apollonios, donc, l’appelle voix acritique.
Voix “acritique”, c’est-à-dire non séparée, indistincte, continue

_ non passée au “tamis” de quelque “crible”…

Et ici encore un auditeur _ cultivé… et écrivain lui-même _ est intervenu avec beaucoup de pertinence, en proposant d’appliquer à cette “perspective” le concept de “sentiment océanique” de Sandor Ferenczi (1873-1933)…


Je poursuis la lecture :
Aussitôt après, Apollonios ajoute l’adjectif “aigüe”.

Le chant acritique est nécessairement soprano
puisqu’il vient du monde où la vie se développe

_ c’est-à-dire intra-utérin ;
avant l’expulsion qui fera de la femme (charnellement aimée par un homme, “sexué” :
le mot revient à plusieurs reprises, et sous la plume, et dans la voix de Pascal Quignard ; auteur, aussi, de “La Nuit sexuelle“)
une mère…


Et Pascal Quignard précise :

Le monde où la vie se développe
est le monde uniquement féminin
qui ne connaît pas la mue
_ cf le récit de Tous les matins du monde” _
comme le monde des hommes la connaît.

Voilà ce vers quoi s’élance Boutès.

Bien à vous,

Titus Curiosus, ce 19 novembre 2008

Conversation _ de fond _ avec un philosophe : sans cesse (se) demander “Qu’est ce donc, vraiment, que l’homme ?” Pas un “moyen”, mais un sujet ; un (se) construire _ avec d’autres _, pas un utiliser, jeter, détruire

Posté dans la catégorie Histoire, Philo, Rencontres par Titus Curiosus

18nov

Petites _ ou élémentaires, basiques (et vraies) _ conversations

avec un (vrai) philosophe,

Michaël Foessel,

l’auteur de “La Privation de l’intime_ mises en scène politiques des sentiments“, paru ce mois d’octobre aux Éditions du Seuil,

et de l’article Néolibéralisme versus libéralisme ?” dans le numéro (11) de novembre de la Revue Esprit :”Dans la tourmente (1). Aux sources de la crise financière“.

A l’envoi de mon article (du 11 novembre) sur ce blog-ci, la pulvérisation maintenant de l’intime : une menace envers la réalité de la démocratie“,

Michaël Foessel a l’amabilité de me répondre, très sobrement, ceci :

De :   Michaël Foessel

Objet : re: Article sur “La Privation de l’intime”
Date : 14 novembre 2008 14:37:08 HNEC
À :   Titus Curiosus

Merci beaucoup d’avoir rédigé cet article. Il est à la fois juste et original, mettant parfaitement en lumière les points saillants du livre.

Très cordialement

Michaël Foessel

Je lui réponds alors _ moins sobrement _ ceci :

De :   Titus Curiosus

Objet : Article

Date : 14 novembre 2008 17:31:18 HNEC
À :   Michaël Foessel

“Je suis ravi que ma “proposition de lecture” de “La Privation de l’intime ne vous choque pas trop :
c’est un “essai” de lecture et de “compte-rendu” à la fois se voulant assez objectif,
et exprimant aussi un regard, un point de vue _ le mien _ sur votre travail…


Hier soir, au repas qui a suivi la conférence de Bernard Sève sur Montaigne,
pour la Société de philosophie de Bordeaux,
et que Céline Spector et moi-même avons “introduite”, “présentée” à la librairie La Machine à Lire,
la conversation (en petit comité) fut très agréable et stimulante (la crise, Obama, le PS, etc…)…
Et nous avons aussi un peu parlé de votre travail…

Je me réjouis de l”actualité” particulière des questions que vous soulevez ;
même si ce sont des questions de fond et de longue haleine…


J’aimerais tant croire que le 4 novembre
l’espoir vient de changer de camp depuis 30 ans
,
ainsi que commençait Laurent Joffrin son éditorial de Libé le 6 novembre…

Pour curiosité, si vous avez du temps _ je suis prolixe, hélas _,
voici l’article sur la conférence de Bernard Sève que j’ai “mitonné” de bon matin,
avant de partir pour 9h 30 à un colloque (sur “la Grande Guerre“) à Agen, dont je suis de retour à l’instant…
Jubilatoire conférence hier soir de Bernard Sève sur le tissage de l’écriture et de la pensée de Montaigne
Titus Curiosus

Puis :

De :   Titus Curiosus

Objet : Penser le moment pour mieux fonder l’agir
Date : 15 novembre 2008 17:33:49 HNEC
À :   Michaël Foessel

Cher Michaël,

La librairie Mollat m’a prévenu immédiatement de leur réception du numéro de novembre d’Esprit.

Et je viens de lire vos 2 articles.
Je me permets d’y réagir immédiatement :

au fond, il me semble qu’une priorité pourrait être de faire le point sur les diverses anthropologies possibles
_ y compris, la prise en compte de l’hypothèse de sa radicale absurdité (dans un total artificialisme), d’une part _ il faudrait ici relire “L’Anti-nature” de Clément Rosset, toujours assez fin… ;

et y compris, d’autre part, envisager la position kantienne (et le caractère en partie subordonné de tout “état de fait” vis-à-vis des “impératifs” de l’”exigence rationnelle de droit”…

En tout cas,
réfléchir à une sorte de statut de l’anthropologie…

Nous ne sommes guère loin de la 4ème _ et LA fondamentale ! _ question kantienne : “Qu’est-ce que l’homme ?

En tout cas,

la connaissance “historique” des théories empiristes, ainsi que des théories du pragmatisme,

paraît bien utile
pour s’éclairer face,

sinon aux impasses (version pessimiste),

du moins aux (relatifs) changement de mains, de donnes, de jeu,
des divers pouvoirs (et forces) sur le terrain aujourd’hui : version plus optimiste, qui me séduit de prime abord…
Mais je n’y ai pas assez réfléchi.


Voilà quelques pistes que mes ignorances et mon questionnement, par rapport à ma propre culture (avec ses trous) philosophique, me permettent d’esquisser.
Vous semblez beaucoup plus avancé, ne serait-ce que par le terreau des échanges philosophiques que vous pouvez avoir à Paris (ou ailleurs, comme aux Etats-Unis, par exemple ; ou en Allemagne…)…

Merci pour votre grande clarté d’explication.

Comprendre notre présent, l’aménager autant que, à notre échelle, et au milieu d’autres, nous le pouvons,
me paraît une proposition d’action dynamisante…
Et c’est ce dont nous avons maintenant besoin.


Yes, we can ; en France et en Europe aussi…

Bien à vous,

Titus Curiosus

Sa réponse, magnifique de sobriété :

De :   Michaël Foessel

Objet : re: Penser le moment pour mieux fonder l’agir
Date : 17 novembre 2008 17:12:45 HNEC
À :   Titus Curiosus

Vous avez raison, c’est bien le statut de l’anthropologie qui est en jeu, et la question de son rapport aux normes.

Ce que j’ai essayé de montrer dans l’article d’Esprit est qu’il faut s’abstenir autant que possible de toute anthropologie normative dès lors que l’on s’occupe de politique.

Une leçon qui est celle de Kant,

mais aussi finalement celle de Montaigne dont vous a parlé Bernard Sève pour qui j’ai beaucoup d’admiration.
J’espère que nous aurons l’occasion d’en parler à Bordeaux.

Très cordialement”
Michaël Foessel

Soit l’incessant tranquille et inquiet souci philosophique :


en _ perpétuel _ éveil, dirait Bernard Sève

après, et d’après, notre cher Montaigne, en son indispensable “Montaigne. Des règles pour l’esprit” ;

mais aussi la leçon cent fois remise sur le tapis (pédagogique de ses “Propos“)

d’Alain ;

ainsi que de la cohorte défilante, un par un, de tous les philosophes, au fond :

à quoi (nous) “appellent”-ils donc, ceux-ci, les philosophes authentiques,

sinon à “enfin penser”

“de frais”,

et “à nouveaux frais”

_ d’un esprit sans cesse à “r-éveiller” de sa torpeur,

si dangereusement assoupissante ?.. _ ;

“enfin penser” “de frais” le réel

en vérité ?!..


Soit,

je reprends mot à mot les termes mêmes de mon titre pour cet article-ci :

conversation de fond :

sans cesse se demander : “Qu’est-ce donc, vraiment, que l’homme ?

Pas rien qu’un moyen, qu’un objet,

pas seulement rien qu’un outil (dans les échanges de services) ;


et jamais, en tout cas, une marchandise

_ ni, a fortiori, de la “chair à canons” _ ;


mais toujours aussi un sujet,

avec un visage ;

un sujet à (se) construire, lui, avec toute l’amplitude d’une riche palette de rapports et liens

_ affectifs (ou “intimes”) _

avec d’autres sujets (et non pas “objets”) ;

en sa liberté, à “se forger” : même si elle n’est certes pas “de fer” !!! _ ;

en _ et par _ tout un art

(et pas une technique ! a fortiori mécanique !)

de ce (se) construire ;

à rebours d’un réducteur _ purement instrumental ! _ “utiliser” ;

et “jeter” et “détruire”, comme un rebut et une ordure, après “usage” _ bien “propret” ! _ strictement utilitaire (de l’utilitarisme…)… 

Titus Curiosus, ce 18 novembre 2008

“Philosophie” en rayon et kiosque : pour comprendre que “le réel” d’un coup vient de changer ; et que doit changer vite le “réalisme”

Posté dans la catégorie Histoire, Philo par Titus Curiosus

17nov

Sur l’article “Néolibéralisme versus libéralisme ?“, par Michaël Foessel,

dans le numéro (11) de novembre de la Revue Esprit :”Dans la tourmente (1). Aux sources de la crise financière“.

Avec, à suivre, le numéro (12) de décembre d’Esprit,

qui s’intitulera, lui : “Dans la tourmente (2) : Que fait l’Etat ? Que peut l’Etat ?“…


Comprendre “le réel” exige un minimum de recul, et la focalisation (du regard et de l’analyse)

que peut apporter l’éclairage

d’un peu plus loin que le bout du nez

(et que les vessies qui se font prendre pour des lanternes : les idéologies qui occupent massivement en permanence les écrans

des lucarnes médiatiques dans tant de “foyers”)

l’éclairage (avec un minimum de “génie” d’un auteur pertinent) philosophique :

soit le lumineux travail de Michaël Foessel sur ce qui distingue _ et sépare _ le néolibéralisme, triomphant des années Thatcher et Reagan, appuyées, ces années-là (Thatcher, au pouvoir depuis 1979 ; Reagan, depuis 1982) sur la vulgate de Milton Freedman

_ “prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel” en 1976, lui ;

cf mon article sur ce blog du 2 novembre dernier : “Sur le réel et le sérieux : le point de Paul Krugman sur l’élection du 4 novembre aux Etat-Unis _ ;

sur ce qui distingue _ et sépare _ le néolibéralisme

du libéralisme

_ classique, depuis Locke et Adam Smith…


Michaël Foessel appuie son (affuté) regard analytique sur le travail de 1978-1979

_ on mesure ici l’avance en lucidité du “génie” philosophique (!), pas si fréquent, toutefois ; mais assez mal reconnu, compris, déjà, sur le moment ; puis mal diffusé, alors et depuis, forcément : il secoue tant de cocotiers et de “places occupées”, et autres “rentes de situation”… _,

sur le travail de 1978-1979 de Michel Foucault en ses “Cours (ou “séminaire” : semences à planter…) au Collège de France

_ une institution exceptionnelle remarquable depuis François Ier !… _

intitulés Naissance de la biopolitique,

publiés conjointement par les Éditions Gallimard et du Seuil, en la collection “Hautes Etudesen octobre 2004 :

une lecture diablement d’actualité en ce moment de déchaînement de la “tourmente” ; ou de “dedans l’œil” du cyclone ;

en plus d’être puissamment pertinente…

Je liste simplement ici les références que réunit et “lit” pour notre intelligence du présent (et de la tourmente qui nous assaille, en cet unique bateau du “monde mondialisé”, désormais) ce remarquablement utile article de Michaël Foessel :

Friedrich A. Hayek (1899-1992) : “La Route de la servitude“, paru en traduction française aux PUF en 1985 ; “Droit, législation, liberté“, aux PUF en décembre 2007 ;

Ludwig von Mises (1881-1973) : “L’Action humaine, traité d’économie (abrégé)“, publié en traduction française aux Belles Lettres en 2004 ; “Le Socialisme“, de 1922, en français à la Librairie de Médicis en 1938… ;

Serge Audier : “Aux origines du libéralisme : le colloque Lippmann“, aux Éditions Le bord de l’eau, en avril 2008 ;

Wendy Brown : “Les habits neufs de la politique mondiale _ Néolibéralisme et néoconservatisme“, paru en traduction français aux Éditions Les Prairies ordinaires en 2008 ;

Christian Laval : “L’Homme économique. Essai sur les racines du néolibéralisme“, aux Éditions Gallimard en avril 2007

Pierre Dardot et Christian Laval : “La Nature du néolibéralisme : un enjeu théorique et politique pour la gauche“, un article dans le numéro 50 _ “Où est passée la gauche française ?” de la Revue “Mouvements“, de juin-août 2007 ;

François Denord : “Néolibéralisme, version française. Histoire d’une idéologie“, aux Éditions Démopolis en novembre 2007 ;

Jean-Pierre Dupuy : “Libéralisme et justice sociale“, aux Éditions Hachette Littératures en 1997 ;

Frédéric Lordon : “L’Intérêt souverain. Essai d’anthropologie politique spinoziste“, aux Éditions de La Découverte en avril 2006 ;

Céline Spector : “Le Spinozisme politique aujourd’hui“, un article de la revue “Esprit”, en mai 2007 ;

Christian Lazzeri : “Reconnaissans spinoziste et sociologie critique, Spinoza et Bourdieu“, un article dans le recueil dirigé par Yves Citton et Frédéric Lordon “Spinoza et les sciences sociales“, aux Éditions Amsterdam en février 2008 ;

Carl Schmitt : “La notion de politique, paru en traduction française aux Éditions Flammarion (collection “Champs”), en 1999.

A lire pour sa gouverne,

en cet “œil du cyclone” de la “tourmente“…

Titus Curiosus, ce 17 novembre 2008

Le suicide d’une philosophe : de la valeur de vérité (et de justice) dans le marigot des (petits) accommodements d’intérêts (3)

Posté dans la catégorie Philo, Rencontres par Titus Curiosus

16nov

Ou de l’urgence de davantage philosopher _ en pratique _, en France, en particulier (mais ailleurs aussi),

d’après un excellent article

_ en suivant : c’est le numéro 4 d’une série, avec indication : “(à suivre)“… _

d’un Yves Michaud en pleine forme, sur son blog “Traverses“, réactivé, sur le site de Libération :

toujours à propos du “suicide d’une philosophe, qui enseignait à l’Université de Brest :

un suicide dans les règles (4) : sur la chance morale” ; soit

http://traverses.blogs.liberation.fr/yves_michaud/2008/11/un-suicide-da-1.html

L’analyse-réflexion d’Yves Michaud ici porte sur la chance morale; et ses liens avec la différence entre la responsabilité et la culpabilité (morales) ;

en s’éclairant de la différence conceptuelle

élaborée par notamment la regrettée Susan Hurley _ 1954 - 2007 _ dans son livreJustice, Luck and Knowledge),

entre autres philosophes quiont introduit une distinction entre chance fine (thin luck) et chance épaisse (thick luck). Je sais, ma traduction n’est pas bonne, mais je ne trouve pas mieux, indique Yves Michaud.

Qui précise aussi :

Cette notion de chance morale est bien gênante.

Même si elle a toujours été présente à la réflexion, elle n’a été analysée et examinée en profondeur que depuis une vingtaine d’années. Les deux premiers auteurs à avoir abordé le sujet sont Bernard Williams dans son livre Moral Luck“, traduit en français sous le titre un peu aplati de La fortune morale

_ en 1994, aux PUF _,

et Thomas Nagel dans son livre Mortal Questions dont la traduction française

_ “Questions mortelles, paru en traduction française, aux PUF, aussi, en 1983 _

n’est plus disponible.

Il ressort de ces analyses au moins deux choses pour ce qui nous intéresse ici.

D’une part, la place de la chance dans nos actions est bien plus importante que nous le croyons (voir la manière dont Nagel énumère les types de chance) ; et donc la notion de chance morale n’est pas si scandaleuse qu’elle en a l’air.

D’autre part surtout, il est probablement plus coûteux de se débarrasser de la notion que de l’accepter _ avec les conséquences que cela implique pour le jugement moral puisque cela donne ces  «non responsables qui sont quand même coupables».”

Sur le premier point, Yves Michaud constate :

Pour ce qui est de l’omniprésence de la chance dans nos actions, il faut probablement en revenir d’une conception trop «contrôleuse», trop confiante, ou insouciante des actions. Nous faisons ce que nous voulons, oui, mais… quand nous y arrivons, quand ça marche, quand ça ne rate pas, et surtout quand ça ne tourne pas à la catastrophe.

Ce qui ne nous autorise nullement à bien faire et laisser courir, tout au contraire, mais implique que nous agissions avec précaution ; et surtout que nous soyons prêts à assumer moralement les conséquences involontaires. Agir, c’est

_ presque toujours, le plus souvent, parmi (ou “dans”) le jeu (des éléments fluctuants, plus ou moins incertains) du réel _

prendre des risques.

Du point de vue de la responsabilité sociale, les systèmes assuranciels sont là pour nous «couvrir» : nous partageons ainsi

_ le point mérite (toute) notre attention : il est tout à la fois juridique ; mais aussi social, et politique ; en plus d’être “pécuniaire” ; ou “financier”… _

la chance et la malchance.

Du point de vue moral, il nous faut _ impérativement ? pragmatiquement ? faire preuve de soin et de prudence dans l’action.

Quant à leurs conséquences, il n’y a pas d’«assureurs moraux» _ juste des ouvertures de parapluie _, des petites ou grosses lâchetés

_ à moins que nous n’assumions courageusement et «répondions» de nos actes

au lieu de nous «défausser».”

Quant à se débarrasser de la chance morale, c’est une autre affaire puisqu’il nous faudrait nier purement et simplement qu’il y ait quoi que ce soit de tel, continue Yves Michaud ;

qui parvient, un peu plus loin,

après avoir bien précisé la différence entre les deux concepts de “thin” et “thick” “luck“,

à ce constat :

Une analyse de la chance «épaisse» fait toujours intervenir une réflexion approfondie sur le contrôle, le choix, la liberté, la coopération _ je note tout spécialement ce facteur _ dans les actions. Elle demande de quoi étaient maîtres les gens _ en leur pouvoir même de décision, ici “statutaire” _ qui ont décidé, de quoi ils n’étaient pas maîtres, de quoi ils étaient maîtres seulement partiellement.


Ce qui aboutit à :

“De fil en aiguille il y a des chances (c’est le cas de le dire) qu’ils apparaissent maîtres de bien plus qu’ils ne veulent bien le dire, au moins «en creux»,

en termes des omissions, lacunes et abstentions de leurs comportements”

_ et pas seulement de leur agir effectif positif : en l’occurrence une signature “dûment” estampillée de tous cachets ad hoc

Ce qui amène la conclusion :

La meilleure ou moins mauvaise _ à tout (ou presque) bien “balancer”… _ solution

est au fond d’admettre que tout acteur doit endosser les conséquences même involontaires de ses actions.

Avec ce commentaire :

Qu’y puis-je cependant si la réalité éthique (eh oui, il y en a une !) ne se plie pas à nos désirs de vivre heureusement irresponsables ?

J’attends que l’on demande aux tribunaux de trancher ces questions authentiquement philosophiques.

Tout comme celle de la sollicitude dont je parlerai pour finir

parce qu’il est quand même fort de café que ceux qui parlent de sollicitude,

et pas pour la récuser,

ne la pratiquent pas…

(à suivre)”

Intéressant,

tant socialement que moralement,

sur la “situation” éthique (”actuelle”) de certaines tendances de mœurs de nos sociétés “modernes”…

Et à méditer,

déjà,

quand nous plaçons solennellement,

et dans les règles du Droit et des constitutions,

notre bulletin de vote dans une urne,

et cautionnons indirectement, ou pas, tel et tel “état” de ces mœurs…

Titus Curiosus, ce 16 novembre 2008 

Des bruits (de guerre) aux fureurs (de guerre) et aux horreurs (de la guerre)

Posté dans la catégorie Musiques, Rencontres par Titus Curiosus

15nov

Sur le colloque “La Grande Guerre aujourd’hui : Mémoire(s), Histoire(s)“, à l’Hôtel de Ville d’Agen, le vendredi 14 novembre 2008,

un colloque organisé par l’Académie des Lettres, Sciences et Arts d’Agen & la Société historique des Amis du Vieux Nérac,

avec pour chevilles ouvrières, notamment, David Mastin, Alexandre Lafon et Cécile Piot.

Afin de rencontrer Georgie Durosoir,

musicologue (et belle-fille du compositeur _ grandissime !!! _ Lucien Durosoir, 1878 - 1955)

_ cf mes précédents articles, à propos du CD les “Quatuors à cordes” de Lucien Durosoir par le Quatuor Diotima (CD Alpha 125) : SUBLIMISSIME ! je ne ne le crierai jamais assez fort sur tous les toits du monde !… :

Musique d’après la guerre

&

de la critique musicale, et autres _ de l’ego à l’objet : vers un dialogue” ;

et l’ami Alain Paraillous,

qui m’avait fait l’honneur de m’inviter au colloque qu’il avait organisé en 1998 à Aiguillon, sur le sujet de “la bibliothèque musicale du duc d’Aiguillon“,

j’ai répondu avec plaisir à l’invitation des organisateurs, et notamment David Mastin,

d’assister à ce colloque _ à l’Hôtel de ville d’Agen _ sur “la Grande Guerre : Mémoire(s) et Histoire(s) :

un “sujet” _ si j’ose ainsi m’exprimer !!! _, ainsi qu’un angle de vision (et focalisation du regard), passionnants…

La réalité (de fureur déchaînée : massive et catastrophique au sens le plus plein et destructeur !..) de la guerre est, en effet, redevenue un “sujet”, une menace

ainsi que

_ en sa réalité on ne peut plus effective, plus ou moins proche, en son “bruit” (de guerre) d’abord, proche, ou s’approchant de nous : est-il aisé de la “tenir à distance” ?.. non… _”

une “réalité d’actualité”, depuis la chute du mur de Berlin, d’abord, et depuis les attentats du 11 septembre 2001 :

cf d’abord, après 1989, “La Fin de l’Histoire” de Francis Fukuyama (en 1992) et “Le Choc des civilisations” de Samuel Huntington (en 1993)…

Et ce n’est pas pour rien que le “grand livre” de cette année est, selon mon jugement _ et d’infiniment loin sur la foule de tous les autres, en littérature _, Zone” de Mathias Enard (publié par Hubert Nyssen aux Éditions Actes-Sud ; et “prix “Novembre”…) :

cf mon (premier : un autre devra suivre…) article : “émerger enfin du choix d’Achille ;

suivi de “filiation, guerre, sexe, histoire : la valse plutôt tragique d’Eros et Thanatos _ 1” ;

le second article de “filiation, guerre, sexe, histoire

portera précisément sur une nouvelle focalisation sur ce majeur “Zone” de Mathias Enard…

Alors, quelles (premières) impressions,

ce colloque ?

Même si je n’ai écouté que les contributions de la matinée

_ non sans avoir salué à 14 heures Alain Paraillous, j’ai en effet préféré regagner Bordeaux, où m’appelait ma “charge de travail du week-end”…

Voici les titres de ces contributions de, chacune, vingt minutes, de cette matinée (de 10 h à 13 h 15 ) :

D’abord, une première partie de récits et analyses concernant des cas _ plus ou moins représentatifs ou exemplaires, peut-être _ d’individus singuliers :

au premier chef, la (très) forte volonté de témoignage

_ essentiellement par des lettres et cartes postales à leur famille ;

mais aussi par la rédaction (passionnée : dans l’espoir d’une publication _ post-mortem ?) de “carnets” _

des soldats-combattants : certains qui allaient être tués, au front ; d’autres parvenant à survivre, à ces combats de cinq épouvantables années de la Grande-Guerre, entre l’été 14 et l’armistice du 11 novembre 1918 ;

et ensuite, l’analyse des deuils des proches des tués : dans les années, la décennie surtout, qui ont (ou a) suivi le 11 novembre 1918 ;

deuils dont des échos peuvent être encore sensibles en la personne même des intervenants, aujourd’hui…

Gabriel Bouffies et Léon Laplace, deux poilus du Tarn-et-Garonne, morts pour la France en 1916“, par Monique Biau-Lagard _ petite-fille (par sa mère) de Léon Laplace ; et apparentée (par son mari) à Gabriel Bouffies, mort sans enfant : une enquête à partir de documents demeurés dans les familles ;

la question de la filiation me “travaillant”, personnellement…

La Musique comme survie : les “musiciens du Général” ; et le cas particulier de Lucien Durosoir, violoniste compositeur“, par Georgie Durosoir _ belle fille de Lucien Durosoir (1878 - 1955 : celui-ci s’est marié en 1934, à l’âge de 56 ans ; et a eu alors deux enfants, dont Luc Durosoir, l’époux de Georgie Durosoir) : le violoniste virtuose (international) Lucien Durosoir, pratiquant la musique _ non militaire ! _ auprès du général Mangin, en compagnie d’autres musiciens de très haut niveau : instrumentistes, tel Maurice Maréchal, ou compositeurs, tel André Caplet…


Le double deuil de guerre des Mauroussel : essai de micro-histoire culturelle“, par David Mastin : le cas d’une famille lot-et-garonnaise de Sainte-Livrade et Laparade, à travers l’expérience du deuil de la mère d’un soldat tué au front, dont le corps n’a pas été retrouvé (le corps _ retrouvé _ de l’oncle de ce dernier ayant été ramené  _ du front _ pour être inhumé à Sainte-Livrade) …

Ensuite, des contributions moins centrées sur des cas individuels, et plus “générales”, de la part de (jeunes) doctorants en Histoire :

Les Gravures comme mémoires du temps de guerre : donner corps à son expérience“, par Marine Branland : une recherche d’abord documentaire, mais non sans (riches) aspects artistiques…

Le Souvenir de la campagne d’Afrique de l’Est (1914-1918), en Afrique-du-Sud. L’utilisation de la mémoire par les historiens et l’impact des historiens sur la mémoire“, par Anne Samson (étudiante britannique), s’exprimant en anglais (et traduite par un autre intervenant, M. Maurice Cottenceau) : une enquête comportant de fort intéressantes pistes d’analyse et réflexion sur l’historiographie…

Mémoire et capitale : l’histoire de la Grande Guerre et la spécificité parisienne“, par Elise Julien, un travail sur la spécificité des commémorations parisiennes, par rapport à celles des autres cités de France…

et “Mémoires de gloires et infortunes. Les tirailleurs “sénégalais” au secours de Reims et de la France (1918-2008)“, par Bastien Dez : ce dernier s’est intéressé aux vicissitudes du monument aux morts édifié à Reims en 1924, puis détruit (par la Wermacht) en septembre 1940 ; remplacé par un autre monument (”abstrait”…) en 1963 ; en attendant la “reconstruction” à l’identique (ou quasi) de celui de 1924, décidée par le nouveau Conseil municipal de Reims, et son maire, Adeline Hazan… Un cas extrêmement intéressant, traversé de bien des idéologies, croyances et “mythologies” qui font aussi notre Histoire ; et qu’a commencé à soulever ici pour nous le jeune historien…

J’ai noté, très extérieurement aux enjeux _ seuls importants _ de fond, la “diversité” d’aisance à l’oral de ces jeunes chercheurs au micro, à la tribune _ un effet “négatif” du système scolaire (et éducatif) français, peut-être ; la contribution la plus “aisée” me paraissant aussi sans doute la moins “importante” “en sens” : le souffle _ considérable ! _ de la guerre (et de cette “Grande Guerre“-ci !) en paraissant bien “atténué”, comme “étouffé” ; un travail _ même universitaire ! _ d’historien n’est pas rien qu’une habile (ou virtuose) opération “technique” académique…


En tout cas,

le lecteur passionné que je suis

des “Années d’extermination“, de Saul Friedländer,

le second volume de ce chef d’œuvre qu’est “L’Allemagne nazie et les Juifs“,

avec sa collecte (et analyse) si considérable et admirable (!!!) de témoignages de victimes _ si soucieux, ces victimes menacées, prises dans la tourmente, de laisser à la postérité (qui leur survivrait !) la connaissance des faits, du détail des faits bruts et exactions, si monstrueusement destructeurs (d’eux-mêmes et des leurs), qu’ils subissaient alors _ ;

de même que du “Journal” _ si admirable, lui encore ! en ce qu’il note et conserve (pour la postérité), au quotidien de la survie _ de Victor Klemperer (paru en traduction française aux Éditions du Seuil, en août 2000 : une “base” de toute bibliothèque d’Histoire contemporaine (!) ;

et aussi de l’enquête “Les Disparus sur ce que sont, dans les faits (bruts !), devenus les membres disparus de sa famille en Galicie, par Daniel Mendelsohn (le livre est paru en traduction française en septembre 2007) ;

pour ne rien dire de l’enquête se poursuivant en ce moment même, par toute l’immensité territoriale de l’actuelle Ukraine, du Père Patrick Desbois, dont témoigne son très exemplaire “Porteur de mémoires _ sur les traces de la Shoah par balles (paru aux Editions Michel Lafon en novembre 2007) ;

ce lecteur d’”Histoire” que je suis,

ne peut qu’être ultra sensible à la prise enfin un peu mieux au sérieux par les Historiens de ce matériau des “témoignages” : à analyser, trier, et faire un objet _ on ne peut plus sérieux et ultra précieux _ de leur propre travail d’établissement, analyse et connaissance des faits !

Les “faits” : à établir et avérer : le B A BA de la procédure historienne…

Merci donc aux organisateurs de ce colloque d’historiens qui s’est tenu hier vendredi 14 novembre 2008 à Agen !


Nous lirons bien attentivement les Actes de ce colloque,

dont la parution imprimée est impatiemment désirée, ainsi que l’a bien sonorement fait entendre hier, en ouverture des contributions, l’un des organisateurs - chevilles-ouvrières de ce colloque, Alexandre Lafon…

Titus Curiosus, ce 15 novembre 2008

Jubilatoire conférence hier soir de Bernard Sève sur le “tissage” de l’écriture et de la pensée de Montaigne

Posté dans la catégorie Littératures, Philo, Rencontres par Titus Curiosus

14nov

Hier soir, à 18 heures à La Machine à Lire,

Bernard Sève a pu enfin

_ et avec quelle flamme ! en sa parole vive, précise et délicate _

“donner” _ nonobstant la délicate coordination des diverses disponibilités d’agendas des librairies bordelaises et du conférencier, assez fortement requis par ses tâches d’enseignant (de philosophie esthétique _ et notamment auprès de doctorants) à l’Université de Lille-3 _

pour la Société de philosophie de Bordeaux,

la conférence sur Montaigne, d’après son si lumineusement éclairant _ mon pléonasme est maladroitement volontaire ! _ Montaigne. Des règles pour l’esprit“, paru aux PUF en novembre 2007 ;

que personnellement j’appelais fortement de mes vœux, depuis l’achèvement de ma lecture de ce “sésame” montanien…

Bernard Sève avait choisi hier soir de diriger aimablement et délicatement notre attention sur ce que j’intitulerais “le tissage” entre l’écriture si idiosyncrasique de Montaigne _ “à sauts et à gambades” ; lui dictant,

sous la dictée inspirante de son propre génie singulier, déjà,

ses longues, longues écharpes de phrases si caractéristiques (de sa langue si richement “imagée” d’écrivain)

à son secrétaire les notant en quelque sorte “à la volée” :

d’où cette allure de conversation, si vive, et si riche d’humour, du “texte” qui en fixe le parcours _ ;

Bernard Sève avait choisi de diriger notre attention sur ce que j’intitulerais

“le tissage” entre l’écriture si idiosyncrasique de Montaigne, donc,

et le penser

_ encore plus riche et nuancé que cet “écrire” :

collant si délicatement aux plus infimes nuances d’un pensable

si proche, lui-même, de ce que son corps comme son âme,

si unis, si amis, si mêlés,

soufflent à son “génie”, à sa “fantaisie”,

à son esprit, précisément _ qu’il lui faut essayer de “régler” _,

entre l’abîme de la folie

_ dont nous a parlé hier soir Bernard Sève en cette si vibrante conférence _,

et “l’entretien des Muses _ selon le mot (musical), un peu plus d’un siècle plus tard, d’un François Couperin _ ; l’entretien _ merveilleux  _ des Muses :

ainsi ai-je pu, à mon tour abonder, en ce sens-là, en rappelant que le dernier mot des “Essais de Messire Michel, Seigneur de Montaigne

_ puisque tel est le titre même que Montaigne a très précisément donné à son livre ! ainsi que nous l’a “rappelé” hier soir Bernard Sève ! (et écrit dans son article “Le “génie tout libre” de “l’incomparable auteur de l’Art de conférer” : ce que l’écriture de Pascal doit à Montaigne” _ in le numéro 55 / 2007 de “Littératures” : “Pascal a-t-il écrit les “Pensées” ?“, aux Presses Universitaires du Mirail) _,

en son dernier chapitre

de son ultime livre (”De l’expérience“, Livre III, chapitre 13),

est une invocation aux Muses et à Apollon.

Je lis :

Les plus belles vies sont, à mon gré, celles qui se rangent au modèle commun et humain, avec ordre, mais sans miracle et sans extravagance. Or la vieillesse a un peu besoin d’être traitée plus tendrement. Recommandons-la à ce Dieu

_ Apollon, donc : le seigneur des Muses… : Apollon cytharède… _

protecteur de santé et de sagesse mais gaie et sociale :

“Frui paratis et valido mihi

Latoe, dones, et, precor, integra

Cum mente, nex turpem senectam

Degere, nec cythara carentem.”

_ sois, traduits, ces vers d’Horace, en l’Ode 31 du livre I (des “Odes“) :

Fils de Latone, puisses-tu m’accorder de jouir de mes biens en bonne santé, et, je t’en prie, avec des facultés intactes. Fais que ma vieillesse ne soit ni honteuse, ni privée de lyre“…

Je me contenterai de citer ces échanges de courriers électroniques du mois de décembre 2007,

issus de ma lecture toute fraîche de ce si beau et si utile _ pour pénétrer les merveilles du penser si riche et si précis en l’infinie subtilité de ses diaprures de Montaigne _ “Montaigne. Des règles pour l’esprit” :


De :       Titus Curiosus
Objet :     le “Montaigne” de Bernard Sève
Date :     7 décembre 2007 07:42:39 HNEC
À :       Frédéric Brahami


Cher Frédéric,

Je viens d’achever le “Montaigne” de notre ami Bernard Sève.
Quel livre éclairant !

même pour le “montanien” naïf que je suis,
par rapport aux “montaniens” ô combien cultivés que, lui et toi, vous êtes.

Quelle entrée précieuse _ que ces “Règles pour l’esprit” _ dans le lacis de l’écriture du matois gascon périgourdin !
Avec tout ce que cela peut révéler quant aux voies (et voix) multiples du cheminement philosophique,
je pense notamment aux chemins divers (jusqu’aux sentiers) du “concept”…


J’ai beaucoup apprécié ton entrée “montanienne” de l’article de laviedesidees.fr
_ en sa très belle recension “En-deçà, au-delà, du scepticisme“, du 3 décembre 2007 sur l’excellent site de “la vie des idées”… ;

Frédéric Brahami est l’auteur de livres très remarquables, dont “Le scepticisme de Montaigne” (aux PUF, en 1997) et “Le travail du scepticisme. Montaigne, Bayle, Hume” (également aux PUF, en 2001) _

à propos du “résumé” : « Tout abrégé sur un bon livre est un sot abrégé ».

Bernard Sève consacre un chapitre extrêmement intéressant, “Concepts, sentences et thèses“, à cette question,
avec notamment un détour par les distinctions bergsoniennes
, dans “La pensée et le mouvant“,
entre “concepts raides”, “concepts souples” et “concepts individuels”…
Il cite aussi le travail de Jean-Claude Pariente, “Le langage et l’individuel“, en 1973…

En tout cas, je me sens proche de ces cheminements-là _ les vôtres _,
d’où cette “étiquette” de “montanien naïf” que je pourrais sinon revendiquer,
du moins assumer…

As-tu reçu le passage _ prolixe _ de mon petit “essai” “Cinéma de la rencontre” ?
Si tu disposes d’un peu de temps,
il me plairait bien que tu me dises un petit mot de ce “montanisme” naïf de ma démarche.
Même s’il faudrait sans doute avoir la patience (et d’abord le temps) de lire l’”essai” en entier,
c’est son “tout” qui fait sens,
même pour un texte qui n’a certes pas le génie de celui de Montaigne…

Bien à toi,

Titus Curiosus

 De :      Bernard Sève

    Objet :     Réponse trop brève
Date :     7 décembre 2007 10:57:29 HNEC
À :       Titus Curiosus

Cher Titus Curiosus,

Merci de tout ce que vous dites du “Montaigne“.  Nous partageons un même amour pour son écriture, sa pensée, sa philosophie.  Je suis heureux que mon approche trouve des échos dans vos propres lectures de Montaigne, cela indique au moins que je ne me suis pas totalement égaré. Je suis intimement persuadé qu’il y a des forces et des richesses inouïes dans Montaigne, que la réduction que l’on fait ordinairement de sa pensée au “scepticisme” empêche, littéralement, de voir. J’essaie simplement d’attirer l’attention sur ces richesses, de les faire voir, c’est tout et c’est beaucoup.

Vous évoquez la possibilité que je vienne présenter le livre à Bordeaux.  Ce serait avec un très grand plaisir, et ce serait une occasion de vous revoir et de parler viva voce.

A très bientôt j’espère,

très amicalement à vous,

Bernard Sève

Le 20 mai 2003, j’avais eu le très grand plaisir, et la joie, de présenter Bernard Sève lors de sa conférence dans les salons Albert Mollat, autour de son passionnant “L’Altération musicale _ ou ce que la musique apprend au philosophe” (paru aux Éditions du Seuil en août 2002)…

De :       Titus Curiosus
Objet :     Attirer l’attention, faire voir, c’est tout et c’est beaucoup
Date :     7 décembre 2007 13:36:51 HNEC
À :       Bernard Sève


Cher Bernard Sève,

Comme je vous suis en votre lecture si fine et si judicieuse de Montaigne,
et comme je partage, aussi, les “règles” pratiques que vous savez en dégager…
Car Montaigne, sans didactisme, sans profession de foi d’”enseigner”, nous propose modestement son exemple,
son exemple de “juger”,
en alerte de justesse, en permanence,
et joyeusement.


D’autre part, et surtout,
il n’y a aucune urgence à me lire…
J’espère qu’alors, si ce temps vient, vous serez un peu “amusé” de mes “extravagances”, de mes “dé-prises” _ vous mettez un peu “en garde” contre elles _,
et j’ai même hâte _ je suis en train de me contredire, mais c’est une hâte toute “gratuite” et très joyeuse _ de la lecture que vous pourrez faire de mon petit “essai” sur le “Cinéma de la rencontre“,
quand il me semblera “terminé”. Quel lecteur de luxe vous ferez !

Vos remarques _ et “distinguo” _ sur le caractère ou pas d’”interlocuteur” (de Montaigne) que pouvait lui être La Boétie, sont passionnantes, quant à ce qui sépare “conférer” et cette “amitié” unique de son espèce entre Etienne de La Boétie et lui…
Pour ma part, je suis assez demandeur d’”interlocuteur” dans la vie, et bien sûr rarement satisfait : demeurent cependant les livres : ils sont là, à peu près tranquilles dans leur disponibilité à nos questions et réactions…
Ou le fantasme de la “librairie” montanienne, et ses “prospects”…
Votre concept de “concept individuel” (d’après Bergson, et peut-être aussi Pariente) est passionnant, et me serait “d’usage”, si je ne m’illusionne pas trop.


Mais je suis, pour l’”écrire”, “du genre” de Montaigne :

tant qu’il y aura de l’encre et du papier“, “j’ajouterai” des nuances, à l’infini des précisions, des “détails”…
Du moins pour ce qui est des nuances du qualitatif.
J’ai noté aussi votre remarque sur le peu de goût de Montaigne pour les raisonnements mathématiques.
Il n’aurait pas été un sectateur de Galilée. et son “utile” diffère considérablement de celui d’un Descartes.


Merci, donc, de votre réponse.

Et j’avise Corinne Crabos de la Librairie Mollat de votre “disponibilité à refaire le voyage de Bordeaux“…

Titus Curiosus

Voilà…

Hier soir, mon souhait d’écouter viva voce Bernard Sève sur Montaigne a été comblé.

Merci à lui.

Merci à la Société de philosophie. Merci à La Machine à Lire. Merci à tous ceux qui ont aidé à ce que Bordeaux et les Bordelais entende un peu ce qui m’apparaît constituer un merveilleux “sésame”

afin de mieux pénétrer le “monde montanien” ;

et la parole vive et douce et ferme

et généreuse

de celui qui leur fut un grand maire…

Titus Curiosus, ce 14 novembre 2008

“Message in a bottle” depuis les fosses d’Ukraine (de “la Shoah par balles”) du photographe Guillaume Ribot

Posté dans la catégorie Histoire, Rencontres, photographie par Titus Curiosus

12nov

A propos d’un courriel cette nuit du photographe Guillaume Ribot ;

d’un article _ à son propos _ d’Alexandra Laignel-Lavastine : “Guillaume Ribot, les yeux sur la Shoah” dans l’édition du Monde du 11 novembre 2008 ;


ainsi que du travail de Guillaume Ribot dans

Porteur de mémoires _ sur les traces de la Shoah par balles” du Père Patrick Desbois (aux Éditions Michel Lafon, paru en octobre 2007),

Chaque printemps, les arbres fleurissent à Auschwitz” (édité par la ville de Grenoble, en 2005),

et “Camps en France, histoire d’une déportation(un livre de 288 pages, paru au mois d’avril dernier, et édité par la Fondation pour la mémoire de la déportation : les camps de Gurs, Rivesaltes, celui du Groupement de travailleurs étrangers de Saint-Privat (133e GTE), Fort Barraux, Vénissieux, Drancy,

à travers le parcours d’un Juif allemand, expulsé d’Allemagne en 1940, Gerhard Kuhn, qui “a traversé 5 années d’internement et de déportation, dont deux sur notre territoire“)

Le 12 nov. 08 à 00:29, RIBOT Guillaume a écrit :

Bonjour à tous,

“Le Monde” vient de publier un portrait sur moi en pleine page.
Si vous voulez en savoir + : http://www.lemonde.fr/culture/article/2008/11/11/guillaume-ribot-les-yeux-sur-la-shoah_1117261_3246.html#ens_id=1117342
A bientôt
Guillaume


Comme la presse ne vit pas que du web :
vous pouvez aussi acheter la version papier
ou la version PDF : http://www.lemonde.fr/web/monde_pdf/0,33-0,1-0,0.html

Cher Guillaume,

Merci de votre message _ de n’avoir pas oublié quelqu’un qui il y a un an, à peine (ou déjà), a trouvé quelque part votre adresse mail, vous a adressé un message, auquel vous avez répondu…


J’avais découvert et le livre du Père Desbois _ “Porteur de mémoires” _, et les deux cahiers de vos photos insérés dans ce livre (à la page 96 ; et à la page 224) ;

et j’avais écrit sur votre photo du regard de Marfa Lichnitski et de son mari, Ivan…

Il est exactement 3h 23 ce mercredi 12 novembre ;
je découvre votre message, et j’y réponds immédiatement :

car cet article du Monde, d’Alexandra Laignel-Lavastine (mis en ligne le 11 novembre à 15h 52) me tire les larmes des yeux
par le poids des quelques brèves paroles de vous qui y sont citées :


je les énumère :

_ “mille et un renoncements” ;

_ “L’humain, sa fragilité et sa négation suscitent en moi un inépuisable questionnement ;

_ “Pas plus loin” (dans cette phrase magnifique d’Alexandra Laignel Lavastine : “Si les photos du voyage sont toujours dans un carton, cette plongée intérieure de 9 014 km l’aura amené au plus près de ce qu’il est. “Pas plus loin“, précise-t-il, en commandant une troisième bière à la terrasse du café de Sataniv, une bourgade autrefois juive, perdue au fin fond de la Galicie“… ;

_ “punkitude baudelairienne“, dit-il en riant ;

_ “réinscrire la mémoire des camps dans l’histoire des hommes” ;

_ “Guillaume, qui ne fait rien à moitié, a passé des jours et des nuits à l’imprimerie pour vérifier chaque cahier…” : celle-ci, de parole, n’est pas de votre bouche ; mais est un “témoignage” de votre “confrère Jean-Sébastien Faure” ;

_ “Comment se contenter simplement d’aller voir ? Et que répondre à ceux qui vous demandent : “Alors, Auschwitz, c’était bien ?” Un vrai trouble s’est installé en moi” ;

_ “Ce livre _ il s’agit de L’Imprescriptible“, de Vladimir Jankélévitch (Seuil, 1996) _ a orienté ma carrière de photographe et ma vie d’homme. Je sais, depuis, que les morts dépendent entièrement de notre fidélité” ;

_ “si nous cessions d’y penser _ c’est le titre de son exposition de 2003 au Musée de la Résistance et de la déportation de l’Isère, commente, au passage, Alexandra Laignel-Lavastine _ nous achèverions de les exterminer” _ en faisant sienne une autre formule de Jankélévitch, achève son commentaire la journaliste ;

_ “Pour moi, tout a changé. Je ne pensais pas rencontrer des témoins oculaires” : ces mots-là sont cités à travers le témoigne du Père Patrick Desbois, faisant part de leur “rencontre” et de la première confrontation de Guillaume à l’exhumation des vestiges de “la Shoah par balles” :  voici la citation in extenso de Patrick Desbois, que je me permets de saluer au passage : “Guillaume était assis seul à l’écart, et il m’a dit :Pour moi, tout a changé. Je ne pensais pas rencontrer des témoins oculaires.Il s’est tenu silencieux sur ce banc, très longtemps, avant d’accepter de devenir le photographe de nos expéditions” ;

_ “à la limite” : dans l’expression d’Alexandra Laignel-Lavastine : “il assume pleinement cette façon de se tenir au plus risqué, presque “à la limite” de la pratique photographique” ;

_ “C’est là que j’aime chercher” (en parlant de ce “presque “à la limite” de la pratique photographique”) ;

_ “Plus les voyages avancent, plus je serre mon cadrage” _ à relier à un regard sur ses photos, forcément ;

_ “Travailler avec lui, estime le chanteur-compositeur _ Bruno Garcia _, c’est travailler avec quelqu’un d’une rare exigence envers son art _ toujours dans le sens, jamais dans l’effet.

Toutes ces paroles,

de “l’inépuisable questionnement” sur “la fragilité _ permanente ! _ et “la négation _ qui eut lieu, et se répète, ici ou là, maintenant aussi ! _ de “l’humain“,

au ne pas “se contenter simplement d’aller voir _ disons “à Auschwitz”, pour faire court… _,

mais “réinscrire la mémoire des camps

_ et du reste des “exterminations (ou “la Shoah par balles”) _

dans la mémoire des hommes” : par la photographie, pour Guillaume Ribot ;

et cela par “devoir de fidélité” envers ces “morts” qui “dépendent entièrement de notre fidélité“,

afin de ne pas _ par notre indifférence _ achever

_ le mot est terrible et dit bien tout l’enjeu de civilisation, qui nous incombe ! au quotidien (de chacun de nos actes effectifs) !.. _

de les “exterminer” ;

toutes ces paroles de Guillaume Ribot, en cet article très fort du Monde, donc,

comportent un formidable (et assez rare, au quotidien des jours, pardon du pléonasme : peu fréquent) poids d’humanité

face à l’”humain” tellement en danger parmi nous, hommes ;

membres, paraît-il, de ce que Robert Antelme, de retour “des camps”, nomma _ ou interpella comme _l’espèce humaine” !..

Merci…

Je vais diffuser ce message et cet article
sur le blog “En cherchant bien” (ou “Carnets d’un curieux” : c’est sous ce nom qu’il apparaît dans la case des blogs Mollat) que je tiens, depuis le 4 juillet 2008, sur le site http://blogs.mollat.com/encherchantbien/

Bien à vous,
et je vous prie de faire part de mon meilleur souvenir à Patrick Desbois :

la demi-heure que nous avons passée dans ma voiture, de l’aéroport de Bordeaux-Mérignac à son hôtel de la rue du Temple, pour l’amener au colloque “Les Enfants de la guerre” le 31 janvier 2008,

puisque j’étais allé attendre le Père Desbois à l’aéroport, il venait de Madrid, à la demande de mon ami Nathan Holchaker, à l’origine de ce colloque ;

cette demi-heure, à échanger nos paroles, je ne l’oublierai jamais ;

non plus que notre conversation, ensuite, du repas du soir, place du Parlement, avec Georges Bensoussan _ dont le regard et le poids d’humanité sont aussi quelque chose…

A suivre,

Titus Curiosus


Post-scriptum : voici le texte que j’avais alors écrit _ puis adressé à Guillaume Ribot et à Patrick Desbois, en novembre 2007 :

_ le “sans regard” de la pire des mauvaises rencontres : la destruction génocidaire (nazie)
_ lecture de Porteur de mémoires
du Père Patrick Desbois

Voici mon texte :

sans regard : les bourreaux de “la Shoah par balles”

Existe aussi le cas de ceux qui carrément ne veulent, et pour rien au monde, “rien voir” : de ce qu’ils font, des horreurs qu’ils commettent et auxquelles ils se livrent. Ils s’en lavent les mains et se mettent des tabliers _ ou comme Humpel, nous allons le voir _, pour ne pas être si peu que ce soit éclaboussée et “salis” ! Alors pour ce qu’il en est de commencer à “regarder” !.. S’attarder, s’arrêter à l’attention d’un regard !.. Cela mène trop vite à des égards ! Je pense ici au cas-limite et contagieux, une fois le premier geste accompli, des massacres, et des assassins, génocidaires ; et, plus précisément, aux meurtriers (”par balles”) _ à la chaîne et à la va-vite, par camions entiers, au lieu de “fournées” (de “fours crématoires”) _ de Juifs, par les vastes plaines à blé, ou dans les collines pré-carpatiques boisées, de l’actuelle Ukraine, entre 1941 et 1944 _ un “feu vert” ayant été donné en “haut lieu” _, faisant creuser dans l’urgence, le plus souvent au milieu même de villages qu’ils vidaient de leurs habitants ; faisant creuser, donc, de simples larges fosses collectives aux groupes qu’ils allaient assassiner, par rangs de cinq, dix ou vingt-cinq, à raison d’une balle dans la nuque ou dans le dos pour chaque corps qui allait tomber, après s’être déshabillé ; ainsi qu’avoir été délesté parfois jusque des dents en or ; les “meilleurs” vêtements se trouvaient recyclés, après passages entre les mains d’équipes (improvisées la veille au soir ou le matin même _ le travail, même fulgurant, avait ses “méthodes”) de couturières recrutées (de force) parmi les pauvres paysannes (non juives)… D’où le concept _ neuf (au-delà des “aktionen”) _ de “la Shoah par balles“… A propos de “se laver les mains”, ce témoignage-ci d’un gardien de troupeau au lieu-dit la “Forêt sur les Juifs” _ elle a poussé depuis 1944 _ à Khvativ (district de Lvov) à propos de l’exécuteur qui “a demandé de lui apporter de l’eau pour qu’il puisse se laver les mains à la fin de l’exécution des Juifs” : “après se les être rincées, il a jeté la bassine derrière son dos, comme pour signifier : “Je m’en lave les mains”

un continent d’extermination

On comprend le silence (ajouté au vide des archives _ vivier où savent puiser en priorité les historiens) des témoins (= enfants alors pour la plupart) encore survivants ces années-ci, que sont allés, tout récemment interroger _ je veux dire “solliciter avec égards” leur précieux “témoignage” (leur demandant que “celui-ci” leur soit “confié”, et qu’eux le “recueillent”) _, sur place encore (= soixante-cinq ans après), un Daniel Mendelsohn, dans la bouleversante enquête sur la disparition de la famille de son grand oncle Schmiel (= Sam, en Amérique) de Galicie _ le père, Schmiel Jäger, la mère, Ester, et les quatre filles, Lorka, Frydka, Ruchele et Bronia _ à Bolekhov (province de Stanislavov, Galicie _ en Pologne alors), dans “The Lost : A Search for Six of Six Million“, publié par Harper & Collins en septembre 2006 (”Les Disparus” en traduction française chez Flammarion, en septembre 2007) ; ou, plus systématiquement (assez vite et désormais), le Père Patrick Desbois, par les grands espaces de l’Ukraine actuelle _ dont l’indépendance (vis-à-vis de l’ex-URSS) fut proclamée le 24 août 1991 : son livre “Porteur de mémoires _ sur les traces de la Shoah par balles” (aux Editions Michel Lafon, en octobre 2007) met en œuvre l’outil d’analyse qu’est le concept de “Shoah par balles“. Sous mes yeux _ écrit le Père Desbois, page 217 _, la géographie de l’Ukraine, village après village, d’est en ouest, apparaît comme un continent d’extermination.

la fosse a bougé pendant trois jours

C’était afin de ne pas “gaspiller de balles que bébés et enfants en bas âge, gisaient, ensevelis vivants, dans les fosses d’exécution, juste blessés par la balle ayant tué la mère, ou, pas même, carrément indemnes, mêlés à tous les corps abattus, puis recouverts de la couche suivante de cadavres, puis de sable, ou de chaux : les fosses _ de douze ou quinze mètres de long _ “respiraient” (page 92) ; “la fosse a bougé pendant trois jours (page 124), se souvient et dit, combien de fois, de lui-même, chacun (ou du moins beaucoup) des témoins (enfin “rencontrés” par l’équipe du Père Desbois), dans la solitude de son récit (= de “témoin”) de faits _ de faits bruts, et par leur “témoignage” maintenant authentiquement “avérés” _ ; de faits, donc, s’étant passés en 1941-1942-1943-1944. “Comment accepter que les témoins répètent que les fosses “respiraient” pendant trois jours ? Comment comprendre quand les paysans me parlent des fosses comme de quelque chose de vivant ?“, se dit encore réticent à en croire ses oreilles, au tout début de son enquête (page 92) le Père Patrick Desbois. Comme si l’effroi extrême _ celui de la frontière de l’”humain” brutalement (mais massivement aussi, “sous ordres”) “repassée en arrière” par les bourreaux (tirant à balles _ celles de carabines Mauser à chargeur de cinq !) : c’est là _ qu’un homme froidement en abatte, ainsi, un à un, tant d’autres (= aussi “humains” que lui) _ “le” critère de la “barbarie”, ainsi que le dégage Michel Henry (1922 - 2002) en sa magistrale étude (”La barbarie“, chez Grasset, en 1987) _ ; comme si l’effroi d’avoir eu à regarder _ “à regarder vraiment”, et pas seulement “avoir vu”, comme “en passant” _ ce passé-là, n’avait, pour les “spectateurs-survivants” de cela, quelques soixante-cinq ans après, jamais fini de (et  par) “passer”… On finit par “comprendre” pourquoi “la fosse a mis trois jours à mourir” : “certains n’étaient que blessés, ou bien jetés vivants dans les fosses. Des pousseurs précipitaient ceux qui ne tombaient pas. Ils mouraient étouffés par les deux ou trois mètres de sable que l’on jetait sur eux _ comprend alors peu à peu celui qui “vraiment” “écoute” (page 93).

le regard de ceux qui ont vu les Juifs se faire assassiner

Entre les témoignages qu’est allé recueillir le Père Desbois par tous les territoires de l’actuelle Ukraine _ les Ukrainiens se libérant assurément lentement de la crainte du KGB, depuis “l’indépendance” et l’instauration d’une “démocratie” en Ukraine _, je relève le “témoignage” du regard _ déjà _ de Marfa Lichnitski, le 30 décembre 2006, à Novozlatopol, district de Zaporojié, en Ukraine : “à l’instant où nos regards se croisent _ dit même Patrick Desbois présentant sobrement (comme chaque fois) leur rencontre _, nous nous comprenons. Mon grand-père _ Claudius Desbois (de profession marchand-volailler de la Bresse), prisonnier de guerre évadé et repris, passé par, et revenu du camp 325 de Rawa-Ruska : “une seule fois il avait lâché ces quelques mots : “Pour nous, dans le camp, c’était difficile ; il n’y avait rien à manger, on n’avait pas d’eau, on mangeait de l’herbe, des pissenlits. Mais pour les autres, c’était pire !” Il ne pouvait pas en dire plus, commente le petit-fils. “Mais qui étaient “les autres” ? ” _ ; mon grand-père, sans le savoir _ faute de pouvoir pouvoir dire, même à son petit-fils _, m’a appris le regard de ceux qui ont vu les Juifs se faire assassiner (page 190).

le regard de Marfa Lichnitski sur la photo de Guillaume Ribot

Et ce regard, en effet simplement extra-ordinaire, de Marfa Lichnitski _ elle est née en 1931 _ nous est aussi rendu, à notre tour, accessible, dans le livre magnifique de Patrick Desbois, par la photo (du photographe Guillaume Ribot, de l’équipe des collaborateurs accompagnant le Père Desbois en ses périples des villages ukrainiens, afin de “rencontrer” les derniers témoins encore en vie de ce que le Père Desbois a qualifié le premier de l’expression “la Shoah par balles“, et recevoir et recueillir (enregistrer, selon un “protocole” petit à petit, à l’expérience, et avec le plus grand “soin”, “mis au point”) leurs “témoignages” (oraux) _ que nul jusqu’ici n’avait seulement “pensé” rechercher (= s’en enquérir, aller les demander, se mettre en situation de, simplement, les “écouter”, “sur place”) ; et cela, en l’absence de la moindre archive écrite _ nazie, soviétique, autre (internationale ?) _ sur “cela” : “cela”, une tache aveugle (et muette, et d’abord sourde) de l’Histoire, comme de l’historiographie, en quelque sorte.

l’incroyable regard sur l’image

Trois “points” _ de “focalisation” (ou le “punctum” barthien, dans “La Chambre claire” _ collection “Cahiers du cinéma”, 1980, Gallimard-Le Seuil) _ de cette paisible (terrible en son silence) photo d’un intérieur paysan ukrainien à Novozlatopol, focalisent le regard : d’abord, le visage au faciès ridé (en haut à droite de l’image), baissé et détourné vers le mur, d’Ivan Lichnitski, le mari de Marfa, debout, bras ballants, et silencieux alors, sur la droite, donc, de l’image ; puis, au centre et un peu sur la gauche de l’image, surmontant un lourd et large corps revêtu d’un immense tablier bleu, le visage, un peu lunaire, plus petit, et de face, de Marfa, assise un peu en arrière-plan, bien calée, et pour cause, sur une banquette que couvre un tapis rouge et vert, contre le mur de la pièce, à gauche et en contrebas de la fenêtre lumineuse _ à son côté, tout à gauche, presque au bord de l’image, un tout petit chien posé sur la banquette _ c’est à peine si on le remarque au premier coup d’œil _, lève un regard affectueux en même temps qu’inquiet, humide, vers sa maîtresse ; et enfin, au premier plan, en bas et bien au centre de l’image, la silhouette impavide, dressée sur son séant, assis et de dos, du chat noir, tranquille, sur un premier tapis de couleurs rayé : la famille, animaux compris, est au complet. C’est Marfa qui parle ; tous, son mari, ainsi que le chat et le chien qui la regardent, l’écoutent _ Patrick Desbois, Svetlana Biryulova, la traductrice, ainsi que le photographe, Guillaume Ribot (et peut-être d’autres membres de l’équipe _ ils étaient onze en tout à Novozlatopol ce jour-là _ l’indication se trouve page 190), auxquels Marfa s’adresse, ne sont pas physiquement présents sur l’image. Le visage, pâle, chaviré, aux yeux grand écarquillés (et un peu rougis) de Marfa, légèrement de biais, nous apparaît tout à la fois profondément “retourné”, pensif et interrogateur _ tant Marfa paraît ne “revenir” toujours pas de ce qu’il lui a été donné de “contempler” : la photo ici prise “reçoit” le visage dans le déploiement même du “travail” _ dans tous les sens de ce terme _ du souvenir, et de l’acte tout simple de “rendre compte” (=  parler à qui vous écoute), qui en émane directement _ à moins qu’il ne s’agisse pour Marfa à cet instant d’écouter à son tour la question, ou la réponse, du Père Desbois en train d’être traduite : on voit Marfa tendre un peu l’oreille, pendant que sa bouche, prête à continuer de parler, demeure entr’ouverte : vouloir faire le tour de l’intensité d’un tel regard serait vanité ou folie _ sauf peut-être à être un Lucian Freud. Marfa, au corps massif de soixante-quinze ans de travaux des champs _ comment est sa respiration à l’instant du cliché ? _, se tient assise lourdement sur la banquette sur laquelle reposent ses mains fatiguées ; ses pieds comme provisoirement basés ou campés sur le sol, installés dans de vastes pantoufles fourrées _ le Père Desbois nous précise (et c’est toute une éthique que la “précision”) que pour se déplacer elle doit utiliser un tabouret ; tandis que son mari écoute, les bras toujours ballants, et avec bien de la lassitude sur les traits labourés profond du visage _ écrasé peut-être par ce dont la voix de sa femme est en train de “témoigner” _, les yeux baissés à la fois de côté, vers le mur, et vers le sol (où au moins trois seaux et cuvettes sont posés sur la kyrielle bariolée de tapis) ; chez eux, dans leur pièce principale, à Novozlatopol.

le travail de “reportage” d’une équipe de collectage

L’image de ce regard de femme à ce point _ = degré (mais c’est aussi le “punctum“) _ de désolation nous est donné parmi un plus que précieux cahier de photos en couleurs inséré entre les pages 96 et 97 du livre “Porteur de mémoires“. Et le témoignage enregistré, terrible lui aussi dans sa sobriété factuelle, de Marfa et Ivan Lichnitski, au cours de deux séances d’entretiens successifs ce jour-là, est rapporté tel quel de la page 194 à la page 214. Soit le résultat d’une séance, parmi toutes les autres, de “reportage” _ c’est le mot : re-porter, r-apporter, re-layer des “témoignages”, en “témoignage”, à son tour (= “témoigner” de “témoignages”) _, parmi les “porteurs” (de plus en plus âgés _ la vie passe) “de mémoire” : c’est là l’expression si juste du titre donné par le Père Patrick Desbois à ce grand livre, modeste “présentation” d’un grand travail (urgent, d’ampleur, et essentiel) de collectage, ré-collectage et/ou re-cueillement, ou encore re-cueil (de “témoignages”) _ quel mot choisir ? _ en cours… Une affaire importante. Face au “passage à l’as” des crimes et à l’oubli.

photographier l’acte même de la mémoire _ “là-bas, soixante ans plus tôt” _ dans “le regard _ fugace mais formidablement présent _ de ces yeux q