A propos d’un courriel cette nuit du photographe Guillaume Ribot ;
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d’un article _ à son propos _ d’Alexandra Laignel-Lavastine : “Guillaume Ribot, les yeux sur la Shoah” dans l’édition du Monde du 11 novembre 2008 ;
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ainsi que du travail de Guillaume Ribot dans
“Porteur de mémoires _ sur les traces de la Shoah par balles” du Père Patrick Desbois (aux Éditions Michel Lafon, paru en octobre 2007),
“Chaque printemps, les arbres fleurissent à Auschwitz” (édité par la ville de Grenoble, en 2005),
et “Camps en France, histoire d’une déportation” (un livre de 288 pages, paru au mois d’avril dernier, et édité par la Fondation pour la mémoire de la déportation : les camps de Gurs, Rivesaltes, celui du Groupement de travailleurs étrangers de Saint-Privat (133e GTE), Fort Barraux, Vénissieux, Drancy,
à travers le parcours d’un Juif allemand, expulsé d’Allemagne en 1940, Gerhard Kuhn, qui “a traversé 5 années d’internement et de déportation, dont deux sur notre territoire“)…
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Le 12 nov. 08 à 00:29, RIBOT Guillaume a écrit :
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Bonjour à tous,
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“Le Monde” vient de publier un portrait sur moi en pleine page.
Si vous voulez en savoir + : http://www.lemonde.fr/culture/article/2008/11/11/guillaume-ribot-les-yeux-sur-la-shoah_1117261_3246.html#ens_id=1117342
A bientôt
Guillaume
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Comme la presse ne vit pas que du web :
vous pouvez aussi acheter la version papier
ou la version PDF : http://www.lemonde.fr/web/monde_pdf/0,33-0,1-0,0.html
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Cher Guillaume,
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Merci de votre message _ de n’avoir pas oublié quelqu’un qui il y a un an, à peine (ou déjà), a trouvé quelque part votre adresse mail, vous a adressé un message, auquel vous avez répondu…
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J’avais découvert et le livre du Père Desbois _ “Porteur de mémoires” _, et les deux cahiers de vos photos insérés dans ce livre (à la page 96 ; et à la page 224) ;
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et j’avais écrit sur votre photo du regard de Marfa Lichnitski et de son mari, Ivan…
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Il est exactement 3h 23 ce mercredi 12 novembre ;
je découvre votre message, et j’y réponds immédiatement :
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car cet article du Monde, d’Alexandra Laignel-Lavastine (mis en ligne le 11 novembre à 15h 52) me tire les larmes des yeux
par le poids des quelques brèves paroles de vous qui y sont citées :
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je les énumère :
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_ “mille et un renoncements” ;
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_ “L’humain, sa fragilité et sa négation suscitent en moi un inépuisable questionnement“ ;
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_ “Pas plus loin” (dans cette phrase magnifique d’Alexandra Laignel Lavastine : “Si les photos du voyage sont toujours dans un carton, cette plongée intérieure de 9 014 km l’aura amené au plus près de ce qu’il est. “Pas plus loin“, précise-t-il, en commandant une troisième bière à la terrasse du café de Sataniv, une bourgade autrefois juive, perdue au fin fond de la Galicie“… ;
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_ “punkitude baudelairienne“, dit-il en riant ;
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_ “réinscrire la mémoire des camps dans l’histoire des hommes” ;
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_ “Guillaume, qui ne fait rien à moitié, a passé des jours et des nuits à l’imprimerie pour vérifier chaque cahier…” : celle-ci, de parole, n’est pas de votre bouche ; mais est un “témoignage” de votre “confrère Jean-Sébastien Faure” ;
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_ “Comment se contenter simplement d’aller voir ? Et que répondre à ceux qui vous demandent : “Alors, Auschwitz, c’était bien ?” Un vrai trouble s’est installé en moi” ;
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_ “Ce livre _ il s’agit de “L’Imprescriptible“, de Vladimir Jankélévitch (Seuil, 1996) _ a orienté ma carrière de photographe et ma vie d’homme. Je sais, depuis, que les morts dépendent entièrement de notre fidélité” ;
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_ “si nous cessions d’y penser _ c’est le titre de son exposition de 2003 au Musée de la Résistance et de la déportation de l’Isère, commente, au passage, Alexandra Laignel-Lavastine _ nous achèverions de les exterminer” _ en faisant sienne une autre formule de Jankélévitch, achève son commentaire la journaliste ;
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_ “Pour moi, tout a changé. Je ne pensais pas rencontrer des témoins oculaires” : ces mots-là sont cités à travers le témoigne du Père Patrick Desbois, faisant part de leur “rencontre” et de la première confrontation de Guillaume à l’exhumation des vestiges de “la Shoah par balles” : voici la citation in extenso de Patrick Desbois, que je me permets de saluer au passage : “Guillaume était assis seul à l’écart, et il m’a dit : “Pour moi, tout a changé. Je ne pensais pas rencontrer des témoins oculaires.” Il s’est tenu silencieux sur ce banc, très longtemps, avant d’accepter de devenir le photographe de nos expéditions” ;
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_ “à la limite” : dans l’expression d’Alexandra Laignel-Lavastine : “il assume pleinement cette façon de se tenir au plus risqué, presque “à la limite” de la pratique photographique” ;
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_ “C’est là que j’aime chercher” (en parlant de ce “presque “à la limite” de la pratique photographique”) ;
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_ “Plus les voyages avancent, plus je serre mon cadrage” _ à relier à un regard sur ses photos, forcément ;
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_ “Travailler avec lui, estime le chanteur-compositeur _ Bruno Garcia _, c’est travailler avec quelqu’un d’une rare exigence envers son art _ toujours dans le sens, jamais dans l’effet.”
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Toutes ces paroles,
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de “l’inépuisable questionnement” sur “la fragilité“ _ permanente ! _ et “la négation“ _ qui eut lieu, et se répète, ici ou là, maintenant aussi ! _ de “l’humain“,
au ne pas “se contenter simplement d’aller voir“ _ disons “à Auschwitz”, pour faire court… _,
mais “réinscrire la mémoire des camps
_ et du reste des “exterminations“ (ou “la Shoah par balles”) _
dans la mémoire des hommes” : par la photographie, pour Guillaume Ribot ;
et cela par “devoir de fidélité” envers ces “morts” qui “dépendent entièrement de notre fidélité“,
afin de ne pas _ par notre indifférence _ “achever“
_ le mot est terrible et dit bien tout l’enjeu de civilisation, qui nous incombe ! au quotidien (de chacun de nos actes effectifs) !.. _
de les “exterminer” ;
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toutes ces paroles de Guillaume Ribot, en cet article très fort du Monde, donc,
comportent un formidable (et assez rare, au quotidien des jours, pardon du pléonasme : peu fréquent) poids d’humanité
face à l’”humain” tellement en danger parmi nous, hommes ;
membres, paraît-il, de ce que Robert Antelme, de retour “des camps”, nomma _ ou interpella comme _ “l’espèce humaine” !..
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Merci…
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Je vais diffuser ce message et cet article
sur le blog “En cherchant bien” (ou “Carnets d’un curieux” : c’est sous ce nom qu’il apparaît dans la case des blogs Mollat) que je tiens, depuis le 4 juillet 2008, sur le site http://blogs.mollat.com/encherchantbien/
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Bien à vous,
et je vous prie de faire part de mon meilleur souvenir à Patrick Desbois :
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la demi-heure que nous avons passée dans ma voiture, de l’aéroport de Bordeaux-Mérignac à son hôtel de la rue du Temple, pour l’amener au colloque “Les Enfants de la guerre” le 31 janvier 2008,
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puisque j’étais allé attendre le Père Desbois à l’aéroport, il venait de Madrid, à la demande de mon ami Nathan Holchaker, à l’origine de ce colloque ;
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cette demi-heure, à échanger nos paroles, je ne l’oublierai jamais ;
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non plus que notre conversation, ensuite, du repas du soir, place du Parlement, avec Georges Bensoussan _ dont le regard et le poids d’humanité sont aussi quelque chose…
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A suivre,
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Titus Curiosus
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Post-scriptum : voici le texte que j’avais alors écrit _ puis adressé à Guillaume Ribot et à Patrick Desbois, en novembre 2007 :
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_ le “sans regard” de la pire des mauvaises rencontres : la destruction génocidaire (nazie)
_ lecture de “Porteur de mémoires“ du Père Patrick Desbois
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Voici mon texte :
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sans regard : les bourreaux de “la Shoah par balles”
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Existe aussi le cas de ceux qui carrément ne veulent, et pour rien au monde, “rien voir” : de ce qu’ils font, des horreurs qu’ils commettent et auxquelles ils se livrent. Ils s’en lavent les mains et se mettent des tabliers _ ou comme Humpel, nous allons le voir _, pour ne pas être si peu que ce soit éclaboussée et “salis” ! Alors pour ce qu’il en est de commencer à “regarder” !.. S’attarder, s’arrêter à l’attention d’un regard !.. Cela mène trop vite à des égards ! Je pense ici au cas-limite et contagieux, une fois le premier geste accompli, des massacres, et des assassins, génocidaires ; et, plus précisément, aux meurtriers (”par balles”) _ à la chaîne et à la va-vite, par camions entiers, au lieu de “fournées” (de “fours crématoires”) _ de Juifs, par les vastes plaines à blé, ou dans les collines pré-carpatiques boisées, de l’actuelle Ukraine, entre 1941 et 1944 _ un “feu vert” ayant été donné en “haut lieu” _, faisant creuser dans l’urgence, le plus souvent au milieu même de villages qu’ils vidaient de leurs habitants ; faisant creuser, donc, de simples larges fosses collectives aux groupes qu’ils allaient assassiner, par rangs de cinq, dix ou vingt-cinq, à raison d’une balle dans la nuque ou dans le dos pour chaque corps qui allait tomber, après s’être déshabillé ; ainsi qu’avoir été délesté parfois jusque des dents en or ; les “meilleurs” vêtements se trouvaient recyclés, après passages entre les mains d’équipes (improvisées la veille au soir ou le matin même _ le travail, même fulgurant, avait ses “méthodes”) de couturières recrutées (de force) parmi les pauvres paysannes (non juives)… D’où le concept _ neuf (au-delà des “aktionen”) _ de “la Shoah par balles“… A propos de “se laver les mains”, ce témoignage-ci d’un gardien de troupeau au lieu-dit la “Forêt sur les Juifs” _ elle a poussé depuis 1944 _ à Khvativ (district de Lvov) à propos de l’exécuteur qui “a demandé de lui apporter de l’eau pour qu’il puisse se laver les mains à la fin de l’exécution des Juifs” : “après se les être rincées, il a jeté la bassine derrière son dos, comme pour signifier : “Je m’en lave les mains”…“
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“un continent d’extermination“
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On comprend le silence (ajouté au vide des archives _ vivier où savent puiser en priorité les historiens) des témoins (= enfants alors pour la plupart) encore survivants ces années-ci, que sont allés, tout récemment interroger _ je veux dire “solliciter avec égards” leur précieux “témoignage” (leur demandant que “celui-ci” leur soit “confié”, et qu’eux le “recueillent”) _, sur place encore (= soixante-cinq ans après), un Daniel Mendelsohn, dans la bouleversante enquête sur la disparition de la famille de son grand oncle Schmiel (= Sam, en Amérique) de Galicie _ le père, Schmiel Jäger, la mère, Ester, et les quatre filles, Lorka, Frydka, Ruchele et Bronia _ à Bolekhov (province de Stanislavov, Galicie _ en Pologne alors), dans “The Lost : A Search for Six of Six Million“, publié par Harper & Collins en septembre 2006 (”Les Disparus” en traduction française chez Flammarion, en septembre 2007) ; ou, plus systématiquement (assez vite et désormais), le Père Patrick Desbois, par les grands espaces de l’Ukraine actuelle _ dont l’indépendance (vis-à-vis de l’ex-URSS) fut proclamée le 24 août 1991 : son livre “Porteur de mémoires _ sur les traces de la Shoah par balles” (aux Editions Michel Lafon, en octobre 2007) met en œuvre l’outil d’analyse qu’est le concept de “Shoah par balles“. “Sous mes yeux _ écrit le Père Desbois, page 217 _, la géographie de l’Ukraine, village après village, d’est en ouest, apparaît comme un continent d’extermination.“
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“la fosse a bougé pendant trois jours“
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C’était afin de ne pas “gaspiller de balles“ que bébés et enfants en bas âge, gisaient, ensevelis vivants, dans les fosses d’exécution, juste blessés par la balle ayant tué la mère, ou, pas même, carrément indemnes, mêlés à tous les corps abattus, puis recouverts de la couche suivante de cadavres, puis de sable, ou de chaux : les fosses _ de douze ou quinze mètres de long _ “respiraient” (page 92) ; “la fosse a bougé pendant trois jours“ (page 124), se souvient et dit, combien de fois, de lui-même, chacun (ou du moins beaucoup) des témoins (enfin “rencontrés” par l’équipe du Père Desbois), dans la solitude de son récit (= de “témoin”) de faits _ de faits bruts, et par leur “témoignage” maintenant authentiquement “avérés” _ ; de faits, donc, s’étant passés en 1941-1942-1943-1944. “Comment accepter que les témoins répètent que les fosses “respiraient” pendant trois jours ? Comment comprendre quand les paysans me parlent des fosses comme de quelque chose de vivant ?“, se dit encore réticent à en croire ses oreilles, au tout début de son enquête (page 92) le Père Patrick Desbois. Comme si l’effroi extrême _ celui de la frontière de l’”humain” brutalement (mais massivement aussi, “sous ordres”) “repassée en arrière” par les bourreaux (tirant à balles _ celles de carabines Mauser à chargeur de cinq !) : c’est là _ qu’un homme froidement en abatte, ainsi, un à un, tant d’autres (= aussi “humains” que lui) _ “le” critère de la “barbarie”, ainsi que le dégage Michel Henry (1922 - 2002) en sa magistrale étude (”La barbarie“, chez Grasset, en 1987) _ ; comme si l’effroi d’avoir eu à regarder _ “à regarder vraiment”, et pas seulement “avoir vu”, comme “en passant” _ ce passé-là, n’avait, pour les “spectateurs-survivants” de cela, quelques soixante-cinq ans après, jamais fini de (et par) “passer”… On finit par “comprendre” pourquoi “la fosse a mis trois jours à mourir” : “certains n’étaient que blessés, ou bien jetés vivants dans les fosses. Des pousseurs précipitaient ceux qui ne tombaient pas. Ils mouraient étouffés par les deux ou trois mètres de sable que l’on jetait sur eux“ _ comprend alors peu à peu celui qui “vraiment” “écoute” (page 93).
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“le regard de ceux qui ont vu les Juifs se faire assassiner“
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Entre les témoignages qu’est allé recueillir le Père Desbois par tous les territoires de l’actuelle Ukraine _ les Ukrainiens se libérant assurément lentement de la crainte du KGB, depuis “l’indépendance” et l’instauration d’une “démocratie” en Ukraine _, je relève le “témoignage” du regard _ déjà _ de Marfa Lichnitski, le 30 décembre 2006, à Novozlatopol, district de Zaporojié, en Ukraine : “à l’instant où nos regards se croisent _ dit même Patrick Desbois présentant sobrement (comme chaque fois) leur rencontre _, nous nous comprenons. Mon grand-père _ Claudius Desbois (de profession marchand-volailler de la Bresse), prisonnier de guerre évadé et repris, passé par, et revenu du camp 325 de Rawa-Ruska : “une seule fois il avait lâché ces quelques mots : “Pour nous, dans le camp, c’était difficile ; il n’y avait rien à manger, on n’avait pas d’eau, on mangeait de l’herbe, des pissenlits. Mais pour les autres, c’était pire !” Il ne pouvait pas en dire plus“, commente le petit-fils. “Mais qui étaient “les autres” ? ” _ ; mon grand-père, sans le savoir _ faute de pouvoir pouvoir dire, même à son petit-fils _, m’a appris le regard de ceux qui ont vu les Juifs se faire assassiner“ (page 190).
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le regard de Marfa Lichnitski sur la photo de Guillaume Ribot
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Et ce regard, en effet simplement extra-ordinaire, de Marfa Lichnitski _ elle est née en 1931 _ nous est aussi rendu, à notre tour, accessible, dans le livre magnifique de Patrick Desbois, par la photo (du photographe Guillaume Ribot, de l’équipe des collaborateurs accompagnant le Père Desbois en ses périples des villages ukrainiens, afin de “rencontrer” les derniers témoins encore en vie de ce que le Père Desbois a qualifié le premier de l’expression “la Shoah par balles“, et recevoir et recueillir (enregistrer, selon un “protocole” petit à petit, à l’expérience, et avec le plus grand “soin”, “mis au point”) leurs “témoignages” (oraux) _ que nul jusqu’ici n’avait seulement “pensé” rechercher (= s’en enquérir, aller les demander, se mettre en situation de, simplement, les “écouter”, “sur place”) ; et cela, en l’absence de la moindre archive écrite _ nazie, soviétique, autre (internationale ?) _ sur “cela” : “cela”, une tache aveugle (et muette, et d’abord sourde) de l’Histoire, comme de l’historiographie, en quelque sorte.
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l’incroyable regard sur l’image
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Trois “points” _ de “focalisation” (ou le “punctum” barthien, dans “La Chambre claire” _ collection “Cahiers du cinéma”, 1980, Gallimard-Le Seuil) _ de cette paisible (terrible en son silence) photo d’un intérieur paysan ukrainien à Novozlatopol, focalisent le regard : d’abord, le visage au faciès ridé (en haut à droite de l’image), baissé et détourné vers le mur, d’Ivan Lichnitski, le mari de Marfa, debout, bras ballants, et silencieux alors, sur la droite, donc, de l’image ; puis, au centre et un peu sur la gauche de l’image, surmontant un lourd et large corps revêtu d’un immense tablier bleu, le visage, un peu lunaire, plus petit, et de face, de Marfa, assise un peu en arrière-plan, bien calée, et pour cause, sur une banquette que couvre un tapis rouge et vert, contre le mur de la pièce, à gauche et en contrebas de la fenêtre lumineuse _ à son côté, tout à gauche, presque au bord de l’image, un tout petit chien posé sur la banquette _ c’est à peine si on le remarque au premier coup d’œil _, lève un regard affectueux en même temps qu’inquiet, humide, vers sa maîtresse ; et enfin, au premier plan, en bas et bien au centre de l’image, la silhouette impavide, dressée sur son séant, assis et de dos, du chat noir, tranquille, sur un premier tapis de couleurs rayé : la famille, animaux compris, est au complet. C’est Marfa qui parle ; tous, son mari, ainsi que le chat et le chien qui la regardent, l’écoutent _ Patrick Desbois, Svetlana Biryulova, la traductrice, ainsi que le photographe, Guillaume Ribot (et peut-être d’autres membres de l’équipe _ ils étaient onze en tout à Novozlatopol ce jour-là _ l’indication se trouve page 190), auxquels Marfa s’adresse, ne sont pas physiquement présents sur l’image. Le visage, pâle, chaviré, aux yeux grand écarquillés (et un peu rougis) de Marfa, légèrement de biais, nous apparaît tout à la fois profondément “retourné”, pensif et interrogateur _ tant Marfa paraît ne “revenir” toujours pas de ce qu’il lui a été donné de “contempler” : la photo ici prise “reçoit” le visage dans le déploiement même du “travail” _ dans tous les sens de ce terme _ du souvenir, et de l’acte tout simple de “rendre compte” (= parler à qui vous écoute), qui en émane directement _ à moins qu’il ne s’agisse pour Marfa à cet instant d’écouter à son tour la question, ou la réponse, du Père Desbois en train d’être traduite : on voit Marfa tendre un peu l’oreille, pendant que sa bouche, prête à continuer de parler, demeure entr’ouverte : vouloir faire le tour de l’intensité d’un tel regard serait vanité ou folie _ sauf peut-être à être un Lucian Freud. Marfa, au corps massif de soixante-quinze ans de travaux des champs _ comment est sa respiration à l’instant du cliché ? _, se tient assise lourdement sur la banquette sur laquelle reposent ses mains fatiguées ; ses pieds comme provisoirement basés ou campés sur le sol, installés dans de vastes pantoufles fourrées _ le Père Desbois nous précise (et c’est toute une éthique que la “précision”) que pour se déplacer elle doit utiliser un tabouret ; tandis que son mari écoute, les bras toujours ballants, et avec bien de la lassitude sur les traits labourés profond du visage _ écrasé peut-être par ce dont la voix de sa femme est en train de “témoigner” _, les yeux baissés à la fois de côté, vers le mur, et vers le sol (où au moins trois seaux et cuvettes sont posés sur la kyrielle bariolée de tapis) ; chez eux, dans leur pièce principale, à Novozlatopol.
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le travail de “reportage” d’une équipe de collectage
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L’image de ce regard de femme à ce point _ = degré (mais c’est aussi le “punctum“) _ de désolation nous est donné parmi un plus que précieux cahier de photos en couleurs inséré entre les pages 96 et 97 du livre “Porteur de mémoires“. Et le témoignage enregistré, terrible lui aussi dans sa sobriété factuelle, de Marfa et Ivan Lichnitski, au cours de deux séances d’entretiens successifs ce jour-là, est rapporté tel quel de la page 194 à la page 214. Soit le résultat d’une séance, parmi toutes les autres, de “reportage” _ c’est le mot : re-porter, r-apporter, re-layer des “témoignages”, en “témoignage”, à son tour (= “témoigner” de “témoignages”) _, parmi les “porteurs” (de plus en plus âgés _ la vie passe) “de mémoire” : c’est là l’expression si juste du titre donné par le Père Patrick Desbois à ce grand livre, modeste “présentation” d’un grand travail (urgent, d’ampleur, et essentiel) de collectage, ré-collectage et/ou re-cueillement, ou encore re-cueil (de “témoignages”) _ quel mot choisir ? _ en cours… Une affaire importante. Face au “passage à l’as” des crimes et à l’oubli.
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photographier l’acte même de la mémoire _ “là-bas, soixante ans plus tôt” _ dans “le regard _ fugace mais formidablement présent _ de ces yeux q