Archives du mois de septembre 2008

L’agudezza du temps juste : art rare et ô combien précieux !

30sept

Sur un très joli petit livre  : « Léonard et Machiavel« , de Patrick Boucheron, aux Éditions Verdier, en juillet 2008,
au style particulièrement enlevé,
précis dans la richesse (on ne peut mieux documentée) de ses détails
érudits et parfaitement judicieux :
sur l’art _ et le terme est grossier _ du temps juste, tempo giusto ;

et tout à fait élégant d’écriture
_ un beau plaisir de lecture,
associé à la parfaite justesse de la précision de la connaissance
de ces deux grands esprits, on ne peut mieux originaux,

et « géniaux » ,

en leurs déjà divers et multiples genres,
chacun d’eux, Nicolas (Machiavel) et Léonard (de Vinci) _ ,

sur la rencontre
_ en plusieurs occurrences de temps
(entre juin 1502 et mai 1506)
et de lieux (Urbino et Florence surtout,
mais aussi, et entre autres, Imola, Cesena, le siège de Pise)  _
de deux génies d’une parfaite finesse _ agudezza _ (de vue)
Nicolas Machiavel, l’auteur du premier grand traité politique moderne _ « Le Prince«  écrit par lui en 1516 _,
et Léonard de Vinci, génie polyforme, mais sans doute d’abord du trait de dessin du pris au vif…

un livre sur l’art des détails justes _ en politique
(ou art de la prise, dans la guerre de mouvement, de « surprise » foudroyante de l’adversaire, trop lent, lui, trop engoncé en ses habitudes)
comme en « ingénierie »
: efficaces quant à leur prise (et saisie, donc) sur le « réel »…

Une affaire, toujours, de « rythme »…

Je cite, page 64 :
« Vont-ils se parler ? Léonard de Vinci a rejoint César Borgia à Imola depuis la fin de l’été _ 1502 _, et Machiavel ne quittera le Valentinois que le 23 janvier 1503.
Les voici enfin
_ pour l’enquêteur qu’est Patrick Boucheron _ réunis,
et pour de longs mois.
Mais pourquoi dire enfin ?
Qui s’en impatientait, sinon peut-être
  _ dit finement l’auteur _ le lecteur de cette histoire ? Machiavel et Léonard de Vinci se sont certainement rencontrés, longtemps,
ils se sont très certainement parlé, souvent
_ nous allons, nous aussi, le découvrir, en cette enquête minutieuse, qu’est ce petit livre de 153 pages…

Les échos de ces conversations se retrouveront, plus tard, dans des projets communs

_ une entreprise (titanesque ?) de dérivation de l’Arno en amont de Pise (qu’il faudrait prendre, ou « noyer »…) ;

la décoration (célébrissime : représentant « la Bataille d’Anghiari« , commandée par le gonfalonnier de justice _ à vie _ Piero Soderini) de la salle du Grand Conseil du palais de la Seigneurie, à Florence _

qui ne seraient guère compréhensibles sans cette connaissance préalable qu’ils firent l’un de l’autre«  _ c’est là la base du très joli travail de Patrick Boucheron ici.

« Il y sera aussi question de fleuve et de fortune,
de guerre et de pouvoir,

de la façon de voir le monde tel qu’il est

_ et combien c’est là un exploit rare, car si difficile  !.. _
et d’en saisir le rythme« 

_ voilà bien le point décisif (vital, ou mortel, comme on voudra dire) !


Soit un livre sur « la nouvelle qualité des temps«  _ en ce tournant (juin 1502 – mai 1506) entre Quattrocento et Renaissance : cette belle expression de Patrick Boucheron
se trouve _ et détaillée _ page 50.

« Nul fragment du monde n’est négligeable pourvu qu’on le regarde intensément« ,

peut-on lire page 25 :

une parfaite citation
pour illustrer ce que j’appelle
, quant à moi, en mon petit « atelier » (de ce blog),
ma méthode « attentive intensive » ;

méthode (d’attention) dont je trouve, aussi, le modèle (intensif) chez un Montaigne…

Un livre _ sur la curiosité et la recherche _ à lire avec beaucoup de plaisir,

et même de joie (pure),

Titus Curiosus, ce 30 septembre 2008

Filiation, guerre, sexe, Histoire : la valse plutôt tragique d’Eros et Thanatos (1)

28sept

Première partie

_ sur « Les Bains de Kiraly » de Jean Mattern (aux Éditions Sabine Wespieser) _

d’une méditation sur des œuvres (romans ?) de refus de la filiation :

« Zone » de Mathias Énard (aux Éditions Actes-Sud),

« L’heure de la fermeture dans les jardins d’Occident » de Bruno de Cessole (aux Éditions de La Différence)

et « Les Bains de Kiraly » de Jean Mattern (aux Éditions Sabine Wespieser)

_ par lequel (roman) je commencerai, donc, ici ;

et par rapport à « Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas » d’Imre Kertész (aux Éditions Actes-Sud et Babel)… :

soit,

pour les présenter rapidement ici un peu,

l’immense _ et sublime _« Zone » de Mathias Enard _ cf mon article précédent « Emerger enfin du choix d’Achille » _
aux Éditions Actes Sud ;

l’intéressant mais finalement encore un peu trop chichiteux, sans assez de folie (= de folie de style ! trop « léché » !… trop à la mode « Académie française » : de bon ton…) « L’heure de la fermeture dans les jardins d’Occident » de Bruno de Cessole _ cf mon article « rue de Tournon… » _
aux Éditions de la Différence ;

et le pas vraiment « écrit » (hélas ! et pas assez « décoincé »,  du moins à mon goût !) « Les Bains de Kiraly » de Jean Mattern _ cf mon article « patience et battons les cartes _ l’excellent blog de Pierre Assouline » _
aux Éditions Sabine Wespieser ;

sur ce défaut _ rédhibitoire _ de style, je retiens la parfaite formule d’un correspondant, Kohnliliom, en commentaire, le 25 septembre, d’ »Emerger enfin du choix d’Achille » : « Il faut pour écrire plonger en soi et ne pas se soucier des caméras«  braquées _ ou pas _ sur soi…

Ou celle de Nietzsche en 1883, en son style pugnace et presque désespéré _ « à coups de marteau » _, dans le chapitre « Lire et écrire » de son « Ainsi parlait Zarathoustra » :

« De tout ce qui est écrit, je ne lis que ce quelqu’un écrit avec son sang. Écris avec ton sang, et tu verras que le sang est esprit.

Il n’est guère facile de comprendre le sang d’autrui : je hais les oisifs qui lisent.

Celui qui connaît le lecteur, celui-là ne fait plus rien pour le lecteur. Encore un siècle de lecteurs _ et l’esprit lui-même va se mettre à puer« …

tous ces livres-ci,

celui de Mathias Énard,

celui de Bruno de Cessole,

celui de Jean Mattern,

dans le sillage de « Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas » d’Imre Kertész



Afin de ponctuer davantage mon tout dernier article (« Emerger enfin du choix d’Achille« ) à propos du très grand « Zone« ,
je voudrais, ainsi, mettre ici ce magnifique « Zone » en perspective


et cela, à propos du refus de la filiation (sur le versant de la paternité : à désirer et assumer)

_ et à propos, aussi, de ces « sujets » majeurs _ et « tissés serré » entre eux _, que sont la guerre, « le » sexe et l’Histoire _

avec quelques œuvres (romans ? assez autobiographiques…) pratiquant elles aussi, donc, le récit _ centré sur un protagoniste principal, voire narrateur à la première personne _ d’un pareil « refus », masculin : de paternité et descendance ;

les  situant, par ce trait précis-là du refus d’être père,

dans le sillage _ surtout, à mes yeux _ du grand Imre Kertész

_ même si « Kaddish, prière pour l’enfant qui ne naîtra pas » est peut-être de tous les livres de Kertész parus jusqu’ici en français
celui que personnellement je goûte

_ tout étant ici fort relatif : Kertész est un auteur « de génie » ! _

le moins ;

et livre qui pourtant

_ mais est-ce vraiment un paradoxe ? _

d’entre les siens

a rencontré le plus de succès en France :

impayable lectorat français !!!

(ou éditeurs parisiens germano-pratins ?) :

pas assez sensible(s) à l’authentique altérité ! pas assez curieux de cette altérité, justement !..

Peut-être parce que Kertész
sortait alors lui-même, en 1989, de sa propre lecture du très grand _ un « génie », lui aussi ! _, Thomas Bernhard ;

et que ce livre-là, « Kaddish« , en restait _ à mon goût _ un peu trop imprégné :
dois-je ajouter que j’adore _ et le mot est encore bien faible !!! _ Thomas Bernhard ?

A commencer par, en toute priorité, l’autobiographie (bernhardienne) :

quelle splendeur ! quelle rare œuvre avec si puissante force de vérité !

on comprend qu’elle ait pu « toucher »

_ jusqu’à peut-être (un peu trop) « imprégner » (= sans qu’il réussisse à s’en détacher avec assez de souveraineté) _

même un auteur lui-même aussi « génial » tel que l’immense Imre Kertész (en personne !!!) ;

ainsi que tout le dernier (sublime !) volet de l’œuvre bernhardien : « Des Arbres à abattre« , « Extinction« , etc…

et encore aussi « Maîtres anciens« , et « Le Neveu de Wittgenstein« , parmi les plus « immenses » ;

sans compter tout le « terrible » théâtre : par exemple « Minetti » ou « Le faiseur de théâtre« …

Mais passé ce moment (de légère faiblesse : un peu trop « bernhardien » probablement, au détriment du proprement « kertészien ») de « Kaddish« ,
Imre Kertész est (re-)devenu pleinement « kertészien », pour de nouvelles « métamorphoses«  _ cf déjà « Un autre_ chronique d’une métamorphose » _ ;

lire surtout
en, superbe de grandeur, contrexemple d’échec de « métamorphoses » des protagonistes du récit (ou de la pièce de théâtre)

le sublimissime « Liquidation » _ le (re-)dirai-je jamais assez ?!..

Tout Kertész, publié en traduction française aux Éditions Actes-Sud, étant peu à peu disponible en collection de poche Babel…

Si je devais en choisir une illustration picturale,

plus encore qu’un Égon Schiele _ viennois _,

je pourrais élire un Lucian Freud,

un « métamorphosé » londonien de Vienne _ encore ! _,

via père et grand-père paternel transbahutés

par quelques trains d’exil…

J’en profite pour rappeler mon impatience de voir enfin paraître en français

une traduction du kertészien  « Journal de galère » _ des si longues années « sous » la botte stalinienne de Budapest et de la Hongrie, avant octobre-novembre 1989 ;

de même que les divers « Essais » d’Imre Kertész,

qui paraissent régulièrement uns à uns en Allemagne,

et pas en France :

le lectorat allemand et les éditeurs allemands _ associés _ faisant preuve d’une immensément plus grande et intense curiosité

que le lectorat français

ou/et le petit monde éditorial (germano-pratin, surtout)…

Soit, probablement,

si je m’interroge un peu (et « creuse ») sur les responsabilités d’un tel « état de choses »,

le côté « superficiel niais » de la bienheureuse et vivante, par ailleurs, « légèreté française »

_ par exemple, la belle légèreté pétillante d’un Diderot :

lire les merveilleusement virevoltantes « Lettres à Sophie Volland« …

Les Éditions « Actes-Sud » « résidant », elles, à Arles ;

et « Verdier », à Lagrasse ;

et « Le Temps qu’il fait », à Cognac…

Sans parler de « William Blake and Co », par exemple, à Bordeaux…

Fin de l’incise sur l’impatience de lire davantage de « grands livres » de « grands auteurs »…


Donc, j’en viens au fait du refus de la paternité _ et de sa descendance _ comme un symptôme des temps qui courent, un trait révélateur de ce qui tourne, perce et advient dans l’ »air du temps »…

Dans le cas du roman « Les Bains de Kiraly » de Jean Mattern,

auquel est consacrée cette première partie de ma méditation-article-ci,

comment se présente le refus d’assumer la paternité

de la part du narrateur en première personne, Gabriel

_ le mal nommé: il est aux antipodes d’annoncer

non seulement la bonne nouvelle ;

mais d’annoncer quoi que ce soit :

il se réfugie dans le silence de la fuite ;

et se volatilise carrément, jusqu’à la tentation d’« un nouveau départ« ,

d’« une autre vie« ,

par « une nouvelle porte« , vers « un autre chemin« , page 133,

« par vingt-cinq heures de jeûne, pour commencer, et pas de réveillon.

Une kippa à la place des confettis et des serpentins. Une prière

plutôt que ces résolutions mondaines prises quelques minutes avant minuit

et vite oubliées _ et peut-être un nouveau départ« , pages 132-133) ?..

C’est ce dispositif du « refus de paternité »

que nous nous proposons de dégager ici, en notre « lecture » des « Bains de Kiraly« …

Le narrateur s’est mis aussi à l’écriture

_ de ce que nous lisons :

comme si nous étions, bien plus tard, son fils…

« Cela va faire un an » qu’il a fui son chez lui pour « ce meublé sinistre dans le quartier de Golders Green _ à Londres _ qui (lui) sert de cache : je ne sais pas si c’est la honte ou la fatigue qui m’a poussé à m’y réfugier, ou la lâcheté » (écrit le narrateur, page 13). Mais Gabriel n’est en rien quitte des conséquences de ce « départ » :

« Léo occupe mon esprit, mes pensées. Ma trahison envers lui m’empêche de dormir« , écrit-il page 131.

Et aussi, immédiatement à la suite : « Seulement, Laura est la mère de mon enfant _ qui vient d’avoir sept mois. Elle détient les clés d’une autre vie dont je me suis _ si terriblement, et de son propre fait à lui, Gabriel, le père de l’enfant _ exclu. »

Les remords travaillent donc Gabriel, en cette écriture de « leur » histoire (commune)

_ « une histoire, a-t-il aussi écrit, page 19, « que je ne voulais _ d’abord _ pas me raconter à moi-même » :

« J’ignore si Léo _ je reprends le récit des remords de Gabriel, page 131 _ pourra un jour retrouver cette confiance qu’il avait en moi. Je ne sais pas non plus si Laura pourra comprendre. »

Certes ;

mais le plus douloureux de tout, en matière de responsabilité,

est à venir :

« Mais mon fils

_ lui (son père en ignore jusqu’au prénom ; depuis l’échographie au « cabinet du docteur Waugh« , il a seulement su qu’il s’agissait d’un garçon) _

doit savoir. D’une manière ou d’une autre » _ par l’écrit au moins… (page 131) :

cela vaut-il, pour autant rémission ?..

« Les bruits du cœur de notre enfant que je venais d’entendre

se confondaient avec l’écho des pelletées de terre qui tombent sur un cercueil. Voilà pourquoi j’ai lâché la main de Laura. Je n’aurai jamais la force de mon père. J’ai plié devant l’échographie de mon enfant : elle se superposait à l’image de Marianne _ sa sœur _ dans son cercueil. C’est ma seule excuse » (page 122-123).

Remontons plus en amont dans l’histoire de la rencontre _ et « séduction » _ de Laura et Gabriel :

Je lis, pages 20-21-22 : « Avant Laura (…) je ne me suis jamais laissé séduire. Mais son rire s’était emparé de moi. J’étais saisi. Enveloppé par les débordements de gaîté, par les cascades de sons désordonnés et joyeux sortant de sa bouche, hypnotisé par ses yeux, rieurs eux aussi. Était-ce parce qu’ils ne cherchaient pas à me séduire ? Sa joie semblait se suffire à elle-même, ou plutôt elle paraissait se déployer dans ce rire sans se soucier des autres. Mais comment rester en dehors ? _ s’interroge, comme pour se pardonner à lui-même de ne pas avoir su le faire, Gabriel. Comment ne pas avoir envie de se fondre, se noyer dans ce carillon _ voilà le gouffre (d’un simili de vie) qui l’attirait donc si invinciblement… Laura, ou la « sirène »… A confronter au récent « Boutès » de Pascal Quignard, aux Éditions Galilée…

Mes sens _ c’est-à-dire le sexe, ainsi « appelé », « sommé », dressé à « répondre » à quelque appel provocateur, pour lui, du moins (Laura ne cherchant pas, elle, à séduire), d’Éros _ étaient mis en éveil par la promesse _ toute « sociale » _ de ce rire timbré et sonore qui faisait vibrer tout mon corps _ « sexuellement », donc, ou « érotiquement », peut-être… Il sonnait comme une réponse à mes doutes _ d’enfant pas vraiment (jamais) regardé par ses parents. Au moment de notre rencontre _ avec cette Laura anglaise (Gabriel, lui, est un « expatrié »…) _, cette idée me traversa l’esprit : deux êtres humains pouvaient-ils réellement connaître l’entente, reposer l’un dans l’autre ? Si c’était possible ? Reposer _ étrange désir ; dure fatalité, en conséquence : qui peut être « reposant » ? Un orgasme (à répétitions) ? une tombe ?.. Quelle étrange représentation du « bonheur »…

Le cas de Gabriel tient en partie à des passages de frontières, à des exils, à des changements _ de carte (et papiers) _ d’identité ; et de langue _ de plusieurs générations européennes (depuis Sopron, après 1896).

Voici, page 21 (au chapitre premier) : « Je n’ai plus de langue maternelle, je n’en ai jamais eu. Celle qui aurait pu l’être, mes parents la chuchotaient seulement quand ils se croyaient seuls. J’entendais leur langue _ laquelle ? le magyar ? l’allemand ? le yiddish ? nul indice n’en propose une piste : à comparer avec « Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas » d’Imre Kertész, et son narrateur, « B. », en voyage chez un oncle et une tante, et écoutant parler yiddish… _ à travers la cloison de leur chambre, mais elle m’était interdite. La grammaire de leur enfance ne s’appliquait pas à la mienne. On l’a voulue _ celle de Gabriel _ ordinaire, passe-partout _ en France, en Champagne, même, plus précisément (à Bar sur Aube). Oubliant leur exil _ voilà la clé _, ils voulaient m’offrir une enfance française dans une petite ville de province ordinaire _ passe-murailles…

J’appris par cœur les mots et les phrases qui permettent de se fondre dans le décor _ voilà l’objectif parental _, j’obéis à leur désir. Je devins un élève brillant, surtout en français, un habitué des félicitations » _ au lycée…

Quant aux parents, « ils parlaient un français désuet aux formules bien rodées, figées dans l’angoisse de se trahir _ tiens donc ! _ par une faute de grammaire.«  Le résultat est que, pour l’enfant Gabriel, « cette langue ne devint jamais mienne, et la seule grammaire que je possède est faite de cette règle unique énoncée un jour par mon père : « Dieu a donné, Dieu a repris« . »

Avec pour conséquence l’intrigue et l’énigme

_ du refus de paternité , donc, du personnage du narrateur _

de ce roman, « Les Bains de Kiraly » : « J’ai quitté Laura parce que ces six mots ne me permettent pas de vivre, d’être un père pour notre enfant. Ni un mari pour elle. Six mots ne suffisent pas pour aimer, et tous mes traités de stylistique ne m’aident pas à lui parler »

_ Gabriel empruntera pour parler à Laura, et en des lettres seulement, la prose _ anglaise _ de son ami Léo, amoureux, lui _ la circonstance est propice _, d’une Clare…


Gabriel continue ainsi :  » La douleur de ne pas connaître le nom de notre enfant m’étrangle (page 22). Il mérite mieux que mes silences et mes mensonges«  _ analogues à ceux de ses parents envers lui…

Et presque aussitôt après, (cette même page 22) :  » Notre fils va avoir sept mois, et Laura lui a sans doute acheté ses premiers habits pour l’hiver. Pourtant c’est un enfant du printemps, de la lumière. Un enfant sans père aussi. »

Page 76, à propos d’un éventuel divorce _ formalisé _ d’avec Laura : « Tous les magazines féminins connaissent le sujet : un mari qui ne parle plus à sa femme, et qui se tourne vers son meilleur mari _ pour lui écrire et lui parler ; et surtout le lire. Puis disparaît au moment où elle tombe enceinte _ cela (un « rapport » sexuel, comme il se dit, en dépit de Lacan…) peut remplacer (tenir lieu de ?) la parole… J’aurais tous les torts, je sais _ envisage-t-il ainsi _, je paraîtrais un vrai monstre aux yeux de la cour. Mais j’ignore _ au présent de cette narration _ si Laura a demandé le divorce de son mari volatilisé _ dans le grand Londres. J’ignore si elle espère me revoir un jour, ne serait-ce que pour me cracher à la figure. Si elle _ elle du moins _ espère encore. » Fin du chapitre IV, page 77.

Au chapitre V, vient le récit de la « volatilisation » du mari, pour ne pas assumer la « condition » de père… « Ce Jeudi Soir (sic), (…) Laura portait déjà en elle notre enfant. Elle venait me l’annoncer, le jour même. Elle semblait si heureuse pendant ce déjeuner improvisé _ pour pareille circonstance ! _ quelque minutes seulement après son rendez-vous chez le gynécologue. Son appel pour me demander de la rejoindre une demi-heure plus tard à Kensington Court, dans un de nos restaurants préférés, ne m’avait pas surpris : nous jouissions tant de cette liberté que nous procuraient l’argent et des métiers sans contrainte d’horaires fixes qu’il arrivait fréquemment à Laura de me convoquer sur-le-champ _ est-ce là un amour ? _, comme elle aimait à le répéter, pour un déjeuner ou un verre quelque part dans Londres.

Quelques heures, quelques jours tout au plus après l’étreinte _ à partir de quel moment peut-on parler d’un fœtus, d’un embryon, d’un enfant ? D’un être humain ? Les dictionnaires médicaux pourraient sans doute me renseigner, mais peu importe. Je venais de comprendre que j’avais donné la vie _ cette chose impensable : ma semence s’était transformée en un début d’existence humaine _ lorsque j’ai commencé à écrire à Léo » (pages 79-80).

La lettre à Léo _ « Cher Léo« , par courriel… _ occupe les pages 82 à 89 de ce chapitre V.

Voici quelques extraits intéressant le refus d’assumer la paternité de Gabriel : « Je t’avoue que je ne sais plus très bien où j’en suis avec Laura

_ « figure-toi que Laura n’est même pas au courant du fait que Paul Matthieu (l’éditeur commanditaire d’une nouvelle traduction en anglais de « Docteur Faustus » de Thomas Mann) a abandonné le projet!« , vient de confier Gabriel à son ami Léo en ce courriel, quatre phrases plus haut…

En train de faire fausse route, sans doute. Je ne vois aucune issue. Comment sortir de cette spirale infernale ?

J’ai tellement tu _ par simple mutisme hérité de l’enfance en pareille constellation familiale (intimant le silence !) _

de choses à Laura

_ toujours en me disant que je lui expliquerais plus tard _ expliquer demande tant de temps (d’autant plus when « Time is Money ») _, quand elle me connaîtrait mieux _

qu’il me paraît simplement impossible de changer d’attitude _ si bien installée, incrustée, en habitus, entre eux, en habitude _ maintenant. Par où pourrais-je commencer ? » confie-t-il à l’ami Léo, en ce courriel… « Le plus idiot dans cette histoire, c’est que je n’ai jamais voulu cacher quoi que ce soit à Laura _ la rieuse, si bien installée elle-même dans la satisfaction de son seul rire (et de ce qu’il peut provoquer en son sillage, pour elle)... Gabriel, lui, n’étant ni un menteur, ni un cachotier ; seulement un mutique…

Mais cela ne change rien. L’accumulation de tous ces silences me fera passer pour un menteur auprès de la personne la mieux intentionnée _ est-ce toutefois là l’ordre de l’amour ? _ à mon égard. Quand j’y réfléchis, je me dis qu’elle ne sait rien de moi _ ni ne cherche à savoir ? à connaître ? à aimer ? qu’est-ce donc qu’aimer ?.. Nul, ici, ne semble s’y interroger… Te rends-tu compte de cela  : pas un mot sur la mort de ma sœur, rien sur oncle Joszef, ni sur mon grand-père. Je n’ai _ même _ pas pu lui parler de mon séjour en Hongrie » (page 83)… Peut-on donc seulement partager rien qu’un lit et du sperme _ Gabriel, lui, dit « semence » ?..

Aussi, Gabriel doit-il se résoudre à convenir que « le temps ne résout rien. Il creuse, il aggrave, il accentue. De telle sorte que même quand il n’y a pas de secret honteux, pas de faute cachée et inavouable, la moindre faille devient un fossé béant _ avec le temps, justement. »

Avant cette précision-ci : « Je ne vois pas pourquoi je te raconte tout ça _ pour faire avancer l’intrigue (du roman) par le coup-de-théâtre qui va s’ensuivre, quand Laura découvrira, par inadvertance, ce courriel à l’ami Léo ?.. Si, bien sûr. Depuis quelques heures, tout a changé : Laura attend un bébé. Notre enfant. Je suis ivre de bonheur, et totalement terrifié _ il s’agit donc d’une « terreur totale » !.. en cette perspective de « paternité » !

 Mais maintenant ? Un enfant. Tu te rends compte ? L’impensable. » Difficile à « réaliser » comme cela se dit improprement, mais significativement. Ou quand le réel se met à bel et bien « terroriser »…

« Attention, pas de méprise : je désire cet enfant plus que tout au monde.

Lorsque Laura me l’a annoncé tout à l’heure, au restaurant, j’ai été bouleversé de joie.

Je n’ai pas su le montrer, bien sûr _ comment interpréter cette expression : en donner des signes extérieurs intentionnels clairs ? fonctionnels ? « communicationnellement » efficaces quant au destinataire de ces signaux ?.. _,

mais j’ai toujours pensé _ en quel sens ? « envisagé » ? « espéré » ? à la façon d’une « option » « profitable », « rentable » ?.. _ qu’un enfant m’offrirait un nouveau départ.

Par le simple fait que je pourrais lui donner cette enfance insouciante que je n’ai pas eue. Une enfance idéale _ « insouciante« , « idéale » : les adjectifs du narrateur sont décidément maladroits, inadéquats, faux : quel empoté !.. Celle que l’on ne veut pas quitter, celle de Peter Pan

_ « Tous les enfants, sauf un, grandissent » est « la première phrase du roman de James Barrie, « Peter Pan« , souligne le magnifique Philippe Forest en son formidable « Tous les enfants, sauf un » (page 162), après l’avoir choisie, cette phrase, nous dit-il aussi, pour « le bandeau rouge de « L’enfant éternel » ;

lire, aussi, et peut-être d’abord, de Philippe Forest, l’unique « Toute la nuit«  ! Fin de l’incise Philippe Forest..

Et par la même occasion, effacer un peu plus la mienne

_ mais en quel sens, « effacer » ? gommer ? supprimer ?

ou bien se « métamorphoser » ? dirait Imre Kertész…

Si seulement je pouvais le mériter aussi.

Quand on existe si peu _ une confidence importante (!) du narrateur à l’ami Léo _,

quand on ne sait pas _ comment l’apprendre ? qu’est-ce donc que vivre, si ce n’est, précisément, et à toute heure, cela : apprendre à exister vraiment ?_ comment être ni mari, ni ami,

comment pourrait-on devenir père ?

Je ne sais même pas _ un point important, lui aussi _ dans quelle langue lui parler, à cet enfant _ mon enfant.

J’ai l’impression que l’on _ ah ! quelle instance de pression ! que ce « on » ! _ me demande de jouer devant une salle pleine

_ socialement, donc : « où sont les caméras ? » dit fort pertinemment Kohnliliom (en commentaire de l’article « Emerger enfin du choix d’Achille« ) _

la Sonata alla turca

alors que je n’ai pas fini mes gammes

_ il fallait être un « enfant prodige » pour être, précocement, Wolfgang Amadeus Mozart !!!

Un débutant maladroit sur la scène du Royal Albert Hall _ nous en sommes ici à la case Londres _, ou à Pleyel _ Gabriel est aussi passé par la case Paris, après la case Bar sur Aube et la case Proverville (avec la tombe de sa sœur Marianne), dès l’ouverture du roman, page 11…

Une erreur de casting

_ est-ce de cet ordre-là qu’est le vivre ; et qu’est le « vivre avec » : être ami ; être mari ; être père ???

En se comparant avec son ami Léo (avec Clare),

Gabriel (si maladroit avec Laura) se dit (page 90) :

« Léo et moi étions des frères jumeaux emmurés dans la même solitude _ du deuil d’une sœur (Marianne, Charlotte). Léo

_ « Suis de Colchester ? Et toi ? Tu n’es pas d’ici ?« , dit-il à Gabriel  le jour de leur première rencontre, à Norwich, se souvient Gabriel, page 39) ;

Léo,

« il était né à Colchester, à une centaine de kilomètres au sud de Norwich et il avait suivi des études de gestion et de français«  (page 41),

lui aussi a perdu « sa sœur aînée, d’une méningite«  (page 42) ;

« mais le simple fait qu’il parvienne à se confier à moi, dans un flot de paroles ininterrompu _ car je ne savais tout simplement pas quoi dire _, fut un miracle pour moi.

« Il n’y a rien à dire. La vie continue. J’ai deux enfants qui me restent. » Ces mots de ma mère résonnaient encore dans ma tête, et m’interdisaient de répondre à Léo, par la force de l’habitude. De si longues années de silence imposé ne se brisent pas en une seule fois, lors d’une soirée au pub« , à Norwich (page 42) _

Léo _ donc _ a trouvé les mots pour briser ce silence, pas moi.

Mais quelle différence ?

Depuis _ « cela va faire un an« , a-t-il dit tout au début de son récit, page 13 _ que je vis ici, caché, reclus

_ de tous ses proches, dans un autre quartier (Golders Green) de Londres, ratiocinant ce monologue que nous lisons, via Jean Mattern en ces « Bains de Kiraly« -là _,

je passe des heures à réfléchir à cela

_ lui, Gabriel, n’est pas « emporté », comme Francis Servain Mirković, vers Roma-Termini (ou Istanbul, ou Syracuse) par un Pendolino...

Léo a réussi à garder Clare,

ou plutôt il a réussi à exister pour elle _ formule intéressante.

Pas moi : Laura vivait avec un fantôme, faisait même l’amour avec un fantôme

_ d’où mon titre pour cet article-ci : « valse plutôt tragique d’Éros et Thanatos« .

Je crains même qu’elle n’ait fait un enfant avec un fantôme »

_ quasi une éprouvette… (toujours page 90). « Je cherche un homme« , criait Diogène avec sa lanterne allumée en plein jour…

Pages 107-108, l’intrigue romanesque prend son tournant _ faut-il dire « plutôt tragique » ?

« Alors comme ça il paraît que tu te demandes dans quelle langue tu vas parler à notre enfant ? Et tu te considères comme une erreur de casting dans le rôle de père ?«   intervient Laura.

Juste avant, cependant : « Son corps me manque, nos corps me manquent. Le mien dans le sien.

C’est là, précisément _ « le sexe », ou « Éros », du titre de l’article _, le point de rupture :

nos corps enchevêtrés qui ont engendré.

Nous avons commencé une page d’écriture _ génétique (par le jeu de l’ADN) : de « filiation » _ pour laquelle toute grammaire me fait défaut.

Cet enfant, je ne sais pas comment lui parler,

et quelle syntaxe lui enseigner

_ seraient-ce donc là, par hasard, des scrupules qui honorent ?!?!

Dans quel dictionnaire trouver les mots ? _ Gabriel est traducteur de son métier…

C’est pour cela que je suis parti _ se dit-il à lui-même. Ce nouveau chapitre _ la vie serait-elle un livre ? _ devait s’écrire sans moi.« 

Chacun _ à commencer par le fils _  jugera…

« L’entrée en matière _ de Laura (enceinte), toujours page 107 fut fracassante,

mais il est vrai que Laura aime _ dans tout ce qu’elle entreprend _ c’est une battante, bien armée d’un « fighting spirit«  _ donner le la dès la première mesure. Tâtonner, chercher, expérimenter, elle déteste. Elle envoie des signaux clairs à ses interlocuteurs ; son sourire ou sa mine de désapprobation indiquent en général dès le début de l’échange _ Laura est une communicante efficace _ la tournure que prendra la conversation.

Ici, je reconnus mes propres mots, et même si je ne pouvais pas croire à une trahison de Léo, j’étais anéanti _ d’être à un tel point « découvert », lui qui, déjà, « existait » « si peu »… _ :

je savais que Laura ne me laisserait aucune chance _ de m’expliquer un tant soit peu : quel couple !!! chercher l’erreur !!! _ dans la discussion qui allait suivre. »

Voici, alors, l’explication par Laura :

 » « J’ai ouvert ton courriel à Léo. Par mégarde, je précise. Tu ne fais jamais le ménage dans ta boîte à lettres, alors de temps en temps je m’y mets _ tiens donc ! Et quand j’ai vu ton mail intitulé « Bonne nouvelle », je me suis dit : il est tellement content, il l’a annoncé tout de suite à son  meilleur ami, c’est formidable ! Je n’avais même pas l’impression d’être indiscrète en l’ouvrant, tellement j’étais heureuse à l’idée que tu débordais toi aussi de bonheur _ une idée tellement simple ; et si universellement partagée… Quelle idiote je suis. Mais peu importe maintenant » : tel est le discours rapporté de Laura par Gabriel, qui le conserve si bien en son oreille (page 108).

« Je n’offrais aucune résistance, et _ c’est bien connu _ on se fatigue bien plus vite à taper dans du vide que sur un punching-ball. Sa tristesse, sa colère, sa douleur, son sentiment d’avoir été trahie, de ne rien y comprendre _ bien des choses se mêlent en affluant ici à vitesse supersonique _, je n’avais rien à y opposer. Dix minutes, peut-être quinze, à l’écouter ainsi en silence, puis je me levai en disant « Je crois que je vais aller nager un peu.«  Je la vis secouer la tête, très lentement, l’incrédulité se lisait sur son visage (…) : elle était désemparée. »…

Au retour de la piscine, « elle avait fait ses valises » (page 109). Fin du chapitre VI.

Page 123, ceci : « Je ne peux effacer le mal que j’ai fait _ seulement au passé ?!?  J’ai disparu sans laisser de trace » _ et à l’égard de quiconque en Angleterre, Léo compris…

Avec ce commentaire du narrateur : « Certains beaux esprits prétendent que la disparition est la forme la plus radicale de notre liberté. Ils ne savent pas de quoi ils parlent. Je suis prisonnier de mon absence.

Et Laura ne connaît même pas l’adresse de ma prison » _ et ce n’est pas seulement le « meublé » de Golders Green !..

Et encore, page 129, cela : « J’ai séduit Laura avec les mots d’un autre _ ceux de Léo à Clare.

Je l’ai aimée dans une langue qui n’est pas la mienne _ en a-t-il, seulement, une à lui, lui le traducteur de profession ? _,

et je ne sais pas comment parler à mon enfant. »

D’où le choix de ne jamais connaître cet enfant : passez muscade !.. Et le tour serait joué, a-t-il pensé alors, « sur le champ« , en quelque sorte…

Comment va donc s’en sortir notre héros ?

La religion lui sera-t-elle,

par exemple en quelque synagogue, telle que celle de la londonienne Beth Hamedrash (du quartier de Golders Green),

de quelque secours ?..


A la dernière page (page 133), on peut lire : « La rue dans laquelle se trouve la synagogue de Golders Green porte ce nom étrange, The Exchange. L’échange.«  Le narrateur apporte alors ce commentaire : « M’est-il encore permis d’échanger une autre vie contre la mienne ? Ouvrir une nouvelle porte, et trouver un autre chemin ? Un pas devant l’autre. »

Pareil degré d’égocentrisme effare : serait-ce l’air du temps de 2008 ?

Ainsi que l’air de Londres et du « monde des affaires » de la City ? Brrr…


Et enfin, quant à la question de la filiation

(et de ce refus d’assumer la paternité, bien réelle, elle),

ceci encore, page 132 :

« Je ne possède aucune photo non plus de mon fils.

Son visage porte-t-il la moindre ressemblance avec ses ancêtres _ de Sopron, en Hongrie (au pays du château de parade des Esterházy) _ dont je viens d’apprendre _ confirmation officielle de _ l’existence

_ voici la référence : « mon enfant compte bien parmi ses ancêtres une certaine Alma Rosalia Roth, née Biro, ainsi que Michaël Baruch Roth, convertis au christianisme en 1896. (…) Ce jeune couple était-il opportuniste, assoiffé de reconnaissance sociale, ou réellement touché par la grâce d’une nouvelle foi ? Aucune photo ne me permet de scruter l’expression de leurs visages _ c’est assurément très frustrant ! _

ni de chercher une étincelle de vérité au fond de leurs yeux _ l’expression est magnifique !

Aucune lettre _ non plus _ ne me permet de comprendre _ c’est-à-dire rétablir le fil de l’histoire tue, cachée, tronquée. En tout cas, le petit Karel, mon grand-père _ maternel _ a bien été juif pendant quelques semaines _ on appréciera toute l’ambiguïté des interprétations possibles de la formule… (…) Moi, je ne sais quoi faire de ces ombres du passé » _ cf mes articles « Ombres dans le paysage » et « Lacunes dans l’histoire » _, vient juste de se dire le narrateur toujours « bloqué » (un peu plus haut, en cette même page 132).

Je reprends et termine ma lecture (sélective) :  « Je ne possède aucune photo non plus de mon fils. Son visage porte-t-il la moindre ressemblance avec ses ancêtres dont je viens d’apprendre l’existence ? Mais surtout : saura-t-il mieux comprendre que moi ? »

Et assumer, lui,

en aval, comme en amont,

sa filiation ?

Voilà pour le refus d’assumer sa paternité pour le narrateur des « Bains de Kiraly« …

Page 13, le narrateur, Gabriel, avait cependant déjà annoncé :

« Abandonner Laura

et laisser Léo sans nouvelles

me parut la seule solution pour sortir de l’impasse

_ de la difficulté de prévoir quelle langue et quelle grammaire le père (qu’il devenait)

pourrait utiliser en ses rapports avec son fils (à naître…).

Ce fut une erreur.

Je suis plus que jamais _ au présent de la narration de ce récit _ pris à mon propre piège _ de cette particulièrement malencontreuse tentative de « sortie «  » :

Gabriel, en fils de ses parents, reproduisant ce que ses parents ont fait pour le sortir, lui, de leur « Histoire »…

Ou la question qui demeure : comment faire _ et dignement _ front à ce tragique meurtrier du déni de vivre que quelqu’uns emploient à l’égard de quelques autres ?… Et comment nouer des liens plus et mieux aimants, qui ne soient pas des « prisons«  _ ou des « abattoirs » ?..

Voilà.

Ce nouvel aperçu sur le roman de Jean Mattern confirme

(et rectifie aussi un peu, à la marge)

ma première appréciation (en mon article « patience et battons les cartes _ l’excellent blog de Pierre Assouline » _) :

un très beau et fort « sujet »

_ l’implacable « prison«  (le mot se trouve, entre autres pages, page 123) de certains silences

(parentaux,

en pyramides générationnels : parents, grands-parents… ;

mais aussi personnels : ne pas vouloir savoir…

ne rien chercher à échanger avec ses proches…) _,

auquel il aurait fallu un vrai style (d’écriture : romanesque, ou autre…),

un souffle beaucoup plus généreux ;

à moins que ce ne soit, aussi,

une affaire de lecteur ?..

et de désir _ et d’horizon d’attente _ de lecture,

face à la vérité sur le réel

chaloupé

de « la valse plutôt tragique d’Eros et Thanatos« …

La « confession » du narrateur demeure _ encore, à ma re-lecture _ sans assez de souffle ;

et les personnages

_ Gabriel, Laura, chacun des autres (tous appréhendés, il est vrai, à travers le discours de ce malheureux Gabriel) _ souffrent assez cruellement d’un (important, voire énorme) manque d’épaisseur,

à la façon des personnages de « cadres »-pantins (ou porte-manteaux) des « Choses » de Georges Perec, en 1965…

Il est vrai qu’ici, en ce récit-ci, à Londres aujourd’hui, nous sommes plongés en un milieu de « bobos » plutôt friqués (et assez peu sensibles à l’altérité et aux autres

_ et c’est encore un euphémisme !.. le réel dépassant, comme toujours, la fiction…),

comme il en pleut, de ces bobos-là, à la douzaine à Londres par ces temps-ci…

Voilà pour le Mattern…

Venons-en au Énard…

A suivre…

Titus Curiosus, ce 28 septembre

Emérger enfin du choix d’Achille !..

21sept

Sur « Zone » de Mathias Énard (aux Éditions Actes-Sud, ce 20 août 2008), immense livre d’un immense écrivain.

Un livre de très grand souffle _ à la Walt Whitman, si l’on veut (dont, au passage, vient de paraître une nouvelle traduction du chef d’oeuvre « Feuilles d’herbe« , par Éric Athenot, aux Editions José Corti) _ ;

très grand souffle

qui n’est guère courant dans la tradition littéraire française,

sauf Agrippa d’Aubigné _ « Les Tragiques » _ et (tout) Victor Hugo ;

ainsi que _ des deux auteurs de prédilection du personnage de la belle et méthodique Stéphanie dans ce « Zone« , Proust et Céline _ la « Recherche«  et le « Voyage« …

Quel souffle, en effet, dans ce voyage

_ ferroviaire, entre les gares Centrale et Termini de Milan et de Rome, un « 8 décembre »

(2004 : il faut le « calculer » : « il y a tout juste un an le jeudi 11 décembre Mohammad el-Khatib se faisait exploser à cinq heures du matin à l’angle de la place Mazzini à quelques mètres de la synagogue, une des plus belles d’Italie » _ à Modène, page 200 ; « son suicide n’empêcha pas Luciano Pavarotti de se marier  le surlendemain au Teatro di Modena (le théâtre est l’église des artistes, dira-t-il) à quelques centaines de mètres de là » _ est-il aussi précisé, page 202)

en 519 pages d’un unique formidable mouvement (de la pensée) _

du narrateur Francis Servain Mirković, alias Yvan Deroy (et quelques autres identités de rechange : « Pierre Martin« , « Bertrand Dupuis » _ page 211…), pour tenter de sortir d’une « Roue de l’Histoire« 

_ ou, encore, une « étrange roue du Destin

où les dieux donnent et reprennent ce qu’ils ont donné » (page 109) _,

au milieu « de chemins qui se recroisent dans la grande fractale marine où (le narrateur) patauge sans le savoir _ d’abord _ depuis des lustres, depuis (ses) ancêtres (ses) aïeux (ses) parents (lui : « moi« , dit-il forcément !) (ses) morts et (sa) culpabilité » (pages 76-77)…

Car il s’agit ici ni plus ni moins que de tenter d’échapper à « une pyramide de pères haute comme l’échelle de saint Jean Climaque, imbriqués

_ les pères, en tant, déjà, que fils _

les uns dans les autres riant comme des démons de voir leurs fils ployer sous eux«  (page 479)…

Ainsi que (à la même page, vingt lignes plus haut) : « ne pas faire le choix d’Achille le stérile mais celui d’Hector » : « il y aura un Astyanax quelque part qui me ressemblera, qui

_ tel Énée, son père Anchise dans l’ »Enéide » de Virgile _

portera son père sur ses épaules

comme moi je porte le mien, hors de la ville en flammes,

je me suis vu avec mon père sur le dos, et lui le sien »

_ d’où la figure de la « pyramide«  qui s’ensuit alors ;

remontant rien moins que jusqu’à « la guerre du feu » (page 32) : « la nuit des temps« , « l’homme préhistorique » (page 81)…

Ce père « silencieux »,

porté en terre « à onze heures du matin précises au cimetière d’Ivry, un jour de printemps ni gris ni bleu » (page 170), et pour lequel le narrateur ne parvient « qu’à ânonner un Notre Père poussif, la sueur au front en guise de larmes _ qui se trouve dans ce sarcophage, qui est-il

_ s’interroge page 172 le fils _,

est-ce l’appelé d’Algérie, l’ingénieur catholique, le mari de ma mère, l’amoureux des jeux de patience _ et des trains électriques _, le fils du serrurier forgeron de Gardanne près de Marseille, le père de ma soeur,

est-ce le même » s’interroge (page 172) « aux abords de Reggio » le narrateur, en ce train qui file dans la nuit vers Roma-Termini…

Ce père qui avait été aussi

« aide interrogateur dans une villa d’Alger, l’ingénieur chrétien spécialiste de la baignoire, de la barre d’acier et de l’électricité,

il n’en a jamais parlé, bien sûr, jamais,

mais il savait quand il me regardait, il avait vu, repéré en moi des symptômes qu’il connaissait, les stigmates, les brûlures qui apparaissent sur les mains des tortionnaires« ,

se souvient de l’enterrement de son père, au cimetière d’Ivry _ à « la section 43« , « de l’autre côté de la rue, dans le petit cimetière » (précision de la page 170) _ ;

se souvient de l’enterrement de son père, donc,

le narrateur, « aux abords de Reggio belle et bourgeoise » (page 173).

Car, « tous ces cercles dessinés sur un bouclier doré

_ tel que celui d’Achille, ainsi que le narre Homère dans « l’Iliade » _,

ce sont les mères qui fourbissent les armes,

Thétis l’aimante console Achille son enfant en lui donnant les moyens de se venger,

une cuirasse une épée un bouclier aveuglant où le monde entier se reflète,

comme Marija Mirković

_ c’est là le nom de jeune fille de la mère du narrateur, née en 1939 _

m’a fourni la patrie l’histoire l’hérédité Maks Luburić et Millán Astray le faucon borgne

_ que Marija Mirković ou son fils Francis Servain ont pu croiser sur leur chemin, à Madrid et en personne, lors d’un concert de piano Bach-Scarlatti, le 14 avril 1951 (page 342) pour la première, le général espagnol, quand elle avait douze ans ; à Carcaixent, près de Valence et d’Alzira, plus récemment, pour les traces, seulement indirectement, du  second, le croate (assassiné en avril 1969 _ page 263) _ ;

ne pleure pas Achille, sèche tes larmes et va te venger,

réconcilie-toi avec l’Atride contrit _ Agamemnon _

et massacre Hector de ta furie,

vengeance, vengeance,

je sens la vengeance gronder dans ce train dévalant les collines« 

_ du Latium,

nous approchons maintenant de Rome, au chapitre XXI du récit du narrateur, page 463…

Ce souffle magnifique du roman de Mathias Énard, se déroule

_ à l’exception de trois chapitres de citation de récits d’un « petit bouquin libanais »

(l’expression se trouve page 60

_ qui font office de pause, pour s’absorber, narrateur comme lecteur, dans quelque lecture, et échapper, un peu et provisoirement, à ses pensées ; ou à ses fantômes, si fidèles…)

d’un auteur s’appelant « Rafaël Kahla« ,

« né au Liban en 1940, dit la quatrième de couverture » et qui « vit aujourd’hui entre Tanger et Beyrouth » ;

« Tanger gardienne de la lèvre inférieure de la Zone« …  (page 369) :

« je me demande si Rafaël Kahla me ressemble, pourquoi écrit-il ses histoires terrifiantes, a-t-il essayé d’étrangler sa femme comme Lowry, ou l’a-t-il assassinée comme Burroughs, incita-t-il à la haine et au meurtre comme Brasillach ou Pound, peut-être est-ce une victime comme Choukri le misérable, ou un homme trois fois vaincu comme Cervantès » (pages 445-446) _ ;

ce souffle magnifique du roman de Mathias Énard, se déroule, donc,

du tenant (et élan) d’une phrase unique, sans un seul point pour l’interrompre et le couper, ce long et ample « souffle » du narrateur..

Mais le rythme de ce qui s’y exprime est aux antipodes de la virtuosité artificielle, ou, a fortiori, « expérimentale » : c’est le rythme même de la pensée livrée à elle-même seule ;

et peuplée d’impressions et de souvenirs qui ne cessent, richement, d’affluer, et d’orienter ce qui se pense vers l’ailleurs (encore et seulement du réel)

_ notamment, mais pas seulement, la « zone » d’affectation de l’agent du service

(d’enquête de sécurité extérieure : « délégué de défense » ainsi que le spécifiait frileusement l’intitulé du concours administratif« , est-il indiqué page 124 ;

devenant « un expert, un spécialiste de la folie politico-religieuse qui est une pathologie de plus en plus répandue« , se dit le narrateur au passage de « Parme qui s’enfuit dans la nuit« , page 137) ;

notamment, mais pas seulement, la « zone » d’affectation de l’agent du service du Boulevard Mortier à Paris ;

vers l’ailleurs (du réel), donc,

et vers un passé (bien réel, lui aussi !) assez obsédant ;

pas réellement vraiment passé et _ proustiennement ! _ dépassé, en tout cas, pour le malheureux narrateur,

qui a manqué à plusieurs reprises _ dont une fois à Venise _ de bel et bien (physiquement) s’y noyer :

« trop de choses il y a trop de choses tout est trop lourd même un train n’arrivera pas à amener ces souvenirs à Rome tant ils pèsent, ils pèsent plus que tous les bourreaux et les victimes dans la malette au-dessus de mon siège, cette collection de fantômes (…), il faudrait être saint Christophe pour porter tout cela » (page 355)…

Et saint Christophe _ « géant de Chaldée » _ vient, « à l’aéroport de Fiumicino » (page 516) :

« Achille calmé« 

peut enfin « traverser des fleuves au trois fois triple tour et d’autres Scamandres barrés de cadavres«  (page 517)…

L’adéquation entre la matière

(affronter les violences des guerres _ au-delà de l’ex-Yougoslavie, toutes celles de la « zone » de la Méditerranée et du Moyen-Orient qui donne son titre, délibéré, au livre ! _ d’aujourd’hui :

un brin plus loin que les ronds de nombril du tout-venant tristement auto-complaisant de bien de la production éditoriale française, par les temps qui courent…) ;

et ce souffle de l’écriture de Mathias Énard

est absolument magnifique.

Un univers, qui est le nôtre aussi _ et en constante expansion _, se découvre et s’éclaire au fil des pages, en renouvelant constamment, pour notre plaisir, la joie d’une découverte en profondeur.

Et quel incroyable sens de l’écriture

(et richesse prodigieuse de l’expérience,

poétiquement méditée, qui plus est, et c’est bien peu de le dire !)

pour un auteur d’à peine trente-six ans !


Ainsi, à l’ouverture du (particulièrement magnifique) chapitre XIX autour de Trieste _ et de son contact là-bas « Rolf le Gentil » : « l’Austro-Italien (…) ni juif, ni slave, Rolf Cavriani von Eppan (…) cousin des Habsbourg-Lorraine et des princes de Thurn und Taxis inventeurs de la poste, né à Trieste pendant la guerre, un petit monsieur moustachu dernier descendant d’une famille ducale qui possédait autrefois la moitié de la Bohème et de la Galicie » (page 423)  « ignore que je connais son dilemme,  je sais que le Destin vengeur a voulu qu’il naisse duc d’Auschwitz, Rolf von Auschwitz und Zator, titre antique et princier remontant au XIe siècle, c’est son nom, le nom de ses ancêtres que les nazis ont terni, obligeant son blason à rester dans l’ombre à jamais, Rolf dont le fief est aujourd’hui lié à la plus grande usine de mort jamais construite porte plus qu’un autre le poids de l’histoire« …

Et Francis Servain Mirković poursuit : « je me demande s’il faut rire ou pleurer de ses scrupules héraldiques et de sa mère aux amitiés troubles, le soleil s’est couché, je remonte lentement le front de mer, deux millions de morts _ à Auschwitz-Birkenau _ ne pèsent pas si lourds, en fait, des mots des chiffres du papier, les hommes sont de grands techniciens de la prise de notes, du raccourci » (page 435)…

Et la remarque est d’expert : « Lebihan mon chef me félicitait sans cesse pour ma prose _ a-t-on, appris page 134 _, on s’y croirait disait-il, vous êtes le champion toutes catégories de la note,

mais ne pourriez-vous pas

être un peu plus sec,

aller un peu plus vite à l’essentiel,

imaginez, si tout le monde faisait comme vous

on ne saurait plus où donner de la tête,

mais bravo mon cher

bravo« …

« pauvre Rolf le noble auquel les nazis ont pris son titre

_ venait juste de marmonner le narrateur dans le train _,

auquel l’histoire a pris son titre,

il se venge

_ voilà le point crucial de l’épisode triestin du « délégué de défense » _

en me donnant ces documents,

les rapports de Globocnik à Himmler entre 1942 et 1945,

toutes les activité de l’Aktion Reinhardt en Pologne et en Italie,

il se défait d’un poids, Rolf, il a l’air soulagé de contribuer au remplissage de la valise,

il me serre la main, je le remercie pour le déjeuner, il esquisse un sourire et monte dans sa voiture« …

Tel était le passage précédant immédiatement ce que j’ai retranscrit juste avant, page 435…

J’en viens à cet incroyable début du (particulièrement magnifique, donc) chapitre XIX, sur Trieste, pour un auteur d’à peine trente-six ans :

« tout est plus difficile à l’âge d’homme

_ soit la reprise de l’incipit du chapitre I _

la sensation d’être un pauvre type l’approche de la vieillesse l’accumulation des fautes le corps nous lâche

_ le sait-on déjà si bien à trente-six ans ?.. _

traces blanches sur les tempes veines plus marquées sexe qui rétrécit oreilles qui s’allongent la maladie guette, la pelade les champignons de Lebihan ou le cancer de mon père terrassé par Apollon sans que le couteau de Machaon y puisse rien, la flêche était trop bien plantée, trop profonde, malgré plusieurs opérations le mal revenait, s’étendait, mon père commençait à fondre, à fondre puis à sécher, il paraissait de plus en plus grand, étiré, son visage immense et pâli se creusait de cavités osseuses, ses bras se décharnaient, l’homme si sobre était presque complètement silencieux, ma mère parlait pour lui, elle disait ton père ceci, ton père cela, en sa présence, c’était sa pythie, elle interprétait ses signes, ton père est content de te voir, disait-elle lors de mes visites, tu lui manques, et le corps paternel dans son fauteuil se taisait« … (page 415).

Voilà ce que c’est qu’écrire !

Mais le plus terrible _ il y a longtemps qu’on n’a lu aussi terrifiant !.. _ concerne les souvenirs _ si réels ! _ des opérations de guerre

en Slavonie _ contre les tchetniks serbes _

et en Bosnie _ contre les musulmans,

avec ses copains Vlaho Lozović, le « débonnaire«  (page 247) et « magnanime«  (page 464) vigneron dalmate de Split, et Andrija; « le furieux » (page 161), « féroce » (page 276) et « brave » (page 277 ou page 384), voire « divin » (page 388) ou « sauvage«  (page 404), paysan slavon d’Osijek :

« heureusement il y avait Andrija,

Andrija le lion avait du courage à revendre

c’était un paysan des environs d’Osijek il pêchait des brochets et des carpes dans la Drave et le Danube avec lesquelles sa mère cuisinait un méchant ragoût de poisson terriblement piquant à l’odeur de vase

_ j’ai sans doute faim pour y repenser à présent » (un peu après Lodi, page 43)…

« son courage était lié à une parfaite innocence,

pour lui les obus n’étaient que du bruit et des morceaux de métal, un peu plus qu’un pétard d’exercice, c’est tout,

il n’envisageait pas l’effet que ces explosifs pouvaient avoir sur son corps, pas même inconsciemment,

et pourtant il en avait vu, des types percés de shrapnels fumants, amputés et éventrés ou juste éraflés,

mais il avait une telle foi en son destin que rien ne pouvait l’atteindre,

et rien ne l’atteignait » (page 384)…

« Nous étions bien ensemble

à Osijek

en virée à Trieste

 à Mostar

à Vitez

nous étions bien

drôlement bien

la guerre est un sport comme un autre finalement

on doit choisir un camp

être une victime ou un bourreau

il n’y a pas d’alternative

il faut être d’un côté ou de l’autre du fusil

on n’a pas le choix

jamais 

enfin presque« , avance le narrateur page 333.

Déjà l’ouverture des tout premiers mots du livre _ la voici, donc, maintenant _, et sans majuscule initiale :

le lecteur prend en quelque sorte en cours,

comme par quelque légère effraction

_ le narrateur est encore légèrement ivre, sous les effets d’une « gueule de bois » qui est loin de se résumer aux petites frasques de son hier soir _,

le défilé

_ qu’accompagne aussi le bruit lancinant régulier du rythme des essieux des wagons

ne cessant de peser, en les enfilant à toute vitesse, sur les travées des rails du « Pendolino diretto Milano-Roma qui vous portera à la fin du monde, prévue à la gare de Termini à vingt et une heures douze » (lui avait prédit page 59 entre Prague et Francfort « la Mort » : « un tchèque germanophone avec un horaire de chemin de fer » universel…) _ ;

le défilé _ donc _ d’une pensée qui afflue, à flots qui voudraient s’apaiser

_ celle du narrateur, face à lui-même et à ses altérités, surtout (pays, ennemis, guerres, famille, femmes), bien réelles : même l’alcool (et les amphétamines) échoue(nt) à les estomper jamais si peu que ce soit _ ;

le défilement, même, d’une pensée obsédante qui ne débute certainement pas à cette seule première page… :

« tout est plus difficile à l’âge d’homme

_ quand y accède-t-on donc (et sort-on jamais enfin de l’enfance) ? _,

tout sonne plus faux un peu métallique comme le bruit de deux armes de bronze l’une contre l’autre elles nous renvoient à nous-mêmes sans nous laisser sortir de rien c’est une belle prison, on voyage avec bien des choses, un enfant qu’on n’a pas porté une petite étoile en cristal de Bohème un talisman auprès des neiges qu’on regarde fondre, après l’inversion du Gulf Stream prélude à la glaciation, stalactites à Rome et icebergs en Egypte, il n’arrête pas de pleuvoir sur Milan j’ai raté l’avion j’avais mille cinq cents kilomètres de train devant moi il m’en reste cinq cents, ce matin les Alpes ont brillé comme des couteaux, je tremblais d’épuisement sur mon siège sans pouvoir fermer l’œil comme un drogué tout courbaturé, je me suis parlé tout haut dans le train, ou tout bas, je me sens très vieux je voudrais que le convoi continue continue qu’il aille jusqu’à Istanbul ou Syracuse qu’il aille jusqu’au bout au moins lui qu’il sache aller jusqu’au terme du trajet j’ai pensé oh je suis bien à plaindre je me suis pris en pitié dans ce train dont le rythme vous ouvre l’âme plus surement qu’un scalpel, je laisse tout filer tout s’enfuit tout est plus difficile par les temps qui courent le long des voies du chemin de fer j’aimerais me laisser conduire tout simplement d’un endroit à l’autre comme il est logique pour un voyageur tel un non-voyant pris par le bras lorsqu’il traverse une route dangereuse mais je vais juste de Paris à Rome, et à la gare de Milan, dans ce temple d’Akhenaton pour locomotives où subsistent quelques traces de neige malgré la pluie je tourne en rond«  Etc…

_ c’est moi qui interromps le texte ;

lequel ne connaît que le « saut » des chapitres

_ au nombre de XXIV, comme les chants de « l’Iliade » : car l’on renoue ici, avec ce « Zone« , avec l’épopée ! _  ;

mais sans davantage de point ; ni de majuscule initiale…

C’est le souffle du lecteur (passionné) qui vient repérer la découpe

_ pleinement (et exclusivement) respiratoire !.. _

des expressions et les sauts de pensée (et mémoire) du narrateur, inquiet et fatigué

donc par l’alcool et les amphétamines de la nuit de cuite

(et de « binage »

d’une « Françoise » : « une femme d’une soixantaine d’années très maigre avec un long visage fin

qu’est-ce qui m’a pris,

elle était très surprise de mon intérêt, méfiante » ;

« Françoise ne parlait pas d’épingler, elle disait je veux bien que tu me bines« , se souvient le narrateur page 131) ;

de la nuit de cuite précédente, à Montmartre (au bar de « la Pomponette rue Lepic« , page 130 ;

« sa langue était très épaisse et amère elle buvait de la Suze« , page 131)

dans ce train qui l’emporte vers Rome :

« même mort sur un siège ce train m’amènerait à destination,

il y a dans les chemins de fer une obstination

qui est proche de celle de la vie« ,

n’est-ce pas ? constate le narrateur (page 252)…

Que va donc, agité de tous ces fantômes,

rechercher le narrateur de « Zone » à Rome ?

Et va-t-il, in fine, s’en retourner (lui aussi à Paris),

tel le « tu » de « La Modification » de Michel Butor ?

Mais on se trouve, en ce « Zone« -ci, sur d’autres pistes encore d’altérité (du réel)…

L’enjeu étant probablement pour le personnage, page 217, de

« disparaître et renaître« ,

« si cela est possible« …

Envisager de (res-)sortir peut-être, pour son compte,

s’évader, si cela se pouvait,

du cauchemar épouvantable « sur rails »

_ à la faveur du train général (partagé, collectif) qui vous emporte si aisément un peu plus loin _,

de ce tunnel-étau broyant bien réel

de l’Histoire (des pyramides enchassées de pères et de mères)

au moins depuis qu’on en a trace _ Homère, Schliemann _, à Troie

(que vont visiter,

depuis leur « hôtel-club » de vacances, « en juillet 1991« , proche des Dardanelles, page 49,

Francis Servain Mirković et sa plantureuse première compagne _ « le corps de Marianne m’obsède malgré les années et les corps qui lui ont succédé« , page 53 :

« dans ce club ennuyeux on pouvait profiter d’excursions organisées, une aux Dardanelles une à Troie c’est tout ce que Marianne parvint à me faire accepter » ;

« l’expédition à Troie fut un calvaire de poussière et de chaleur« , page 50) ;

depuis en fait probablement la nuit des temps…

Un grand auteur

_ et un grand sujet (d’aveuglante actualité de « vérité » : la « guerre« …)

intimement mêlés l’un à l’autre, faisant corps

dans une très puissante écriture : le souffle ! _,

est à découvrir là, en « Zone« ,

toutes affaires cessantes…

Titus Curiosus, ce 21 septembre 2008

Chant d’action de grâce – hymne à la vie ; mais de « dedans la nasse »…

19sept

Sur le « Journal » d’Hélène Berr, aux Editions Tallandier ;

et sa présentation par Mariette Job et Karen Taieb dans les salons Albert Mollat mercredi dernier 17 septembre à 18 heures : l’enregistrement est disponible (podcast).

Voici le petit texte de présentation en avant-propos du podcast :

Rendez-Vous : Mercredi 17 Septembre à 18 H 00 : Rencontre autour du journal d’Hélène Berr
Journal, 1942-1944

Rencontre autour du journal d'Hélène BerrEn partenariat avec le Centre Yavné

« En présence de Mariette Job, nièce d’Hélène Berr et de Karen Taieb, responsable des archives au Mémorial de la Shoah de Paris.

Agrégative d’anglais, Hélène Berr a vingt-et-un ans lorsqu’elle commence à écrire son journal. L’année 1942 et les lois anti-juives de Vichy vont faire petit à petit basculer sa vie. Elle mourra en 1945 à Bergen-Belsen quelques jours avant la libération du camp.

Soixante ans durant, ce manuscrit n’a existé que comme un douloureux trésor familial. Un jour de 2002, Mariette Job, la nièce d’Hélène, décide de confier ce document exceptionnel au Mémorial de la Shoah. » Fin de citation.

Le « Journal » d’Hélène Berr est à la fois

un document de témoignage poignant sur la condition de Juif pris dans la nasse de la monstrueuse entreprise génocidaire, par l’Europe entière, nazie _ un « témoignage » urgent, brûlant et nécessaire, parmi un certain nombre d’autres, identiquement urgents, brûlants et absolument nécessaires, de la part de leurs auteurs physiquement menacés et en sursis (et qui pour beaucoup ne survivront pas à cette « entreprise » systématique), qui nous sont, tant bien que mal, parvenus, et ont été, longtemps après leur écriture parfois extrêmement difficile, in fine publiés (par quelque éditeur), pour pouvoir être proposés à la lecture des lecteurs de maintenant, plus de soixante ans après, aujourd’hui, en 2008 _ ;

et une œuvre on ne peut plus singulière (et irremplaçable par là) d’une rare beauté d’écriture _ littéraire, si l’on veut ; mais le terme est ridicule, car il s’agit alors, en ce « journal », au quotidien, de dire et surtout de partager (en l’occurrence ces pages, griffonnées presque sans ratures au crayon à papier ou au stylo sur des feuillets séparé, sont destinées à son fiancé _ Jean Moravieski, qui avait « l’air« , dit Hélène Berr, « d’un prince slave » _, quand il n’est pas présent à ses côtés, en ces années « d’occupation » et de très lourdes menaces de « déportation » :

à une question d’un auditeur à propos du mot « déporté« ,

Mariette Job indique que l’usage de ces termes par sa tante Hélène Berr provient surtout de sa familiarité de lectrice avec l’œuvre de Tolstoï… ;

et que, d’autre part, les activités d’entr’aide aux enfants en danger,

ainsi que la position sociale et professionnelle de sa famille, son père, Raymond Berr, dirige _ il en est vice-président-directeur général _ une grande entreprise française, Kuhlmann,

placent Hélène Berr en position d’en savoir « pas mal »,

en tout cas « un peu plus » que bien d’autres,

sur ce qui se trame et se passe en matière de « déportation« , en effet,

sinon d’ »extermination »…

Son père effectuant ainsi un premier « séjour » à Drancy,

avant d’être autorisé à revenir _ travailler même _ à son domicile (exclusivement !..) ;

avant d’être définitivement, cette fois, « pris »,

lui, son père (Raymond), elle, sa mère (Antoinette) et, elle-même, Hélène ;

et « expédiés » vers « les camps«  (d’extermination ou de travail) de l’Est, de Galicie ;

et, de là, vers « les nuages« …

il s’agit, donc,

pour Hélène en ces années 40,

surtout, de partager _ avec son fiancé, Jean _ son expérience :

et de la grâce de vivre ;

et des inquiétudes de ce qui menace gravement _ le mot est faible _ la vie (/survie) de ces humains…

Les remarques un peu naïves de certains auditeurs présents à la conférence

sur la « malchance » _ d’Hélène _ de n’avoir pas « réchappé »,

ou sur la « passivité » _ le mot n’a cependant pas été prononcé _ de ne pas avoir « fui »,

demeurant assez étonnantes,

face à la machine de destruction systématique (par tous les territoires de l’Europe occupée) nazie,

et les hasards

entre ceux qui furent « pris » et broyés ;

et ceux qui « passèrent entre les mailles du filet » nazi ;

et entre les griffes…

_ on peut citer la proportion de « Juifs » de nationalité française qui purent « en réchapper » ;

mais rien ne fut dit _ il est difficile d’être exhaustif _  sur les juifs étrangers ou apatrides qui avaient fui « par » la France :

je citerai ici l’exemple du bouleversant (et indispensable) témoignage de Saul Friedländer sur l’histoire (interrompue à Saint Gingolph, à la frontière franco-suisse du Léman , entre Haute-Savoie et Valais) ;

sur l’histoire interrompue de ses parents,

dans « Quand vient le souvenir« , disponible en Points-Seuil…

Ou le livre _ sur les efforts de ceux qui aidèrent à fuir _ d’un Varian Fry : « « Livrer sur demande… » Quand les artistes, les dissidents et les Juifs fuyaient les nazis (Marseille, 1940-1941)« , aux Éditions Agone.

Et, pour Bordeaux, sur l’admirable action,

à l’heure encore bien trop mal connue des heures bousculées et affolantes _ en un Bordeaux devenu soudain « surpeuplé » _ de l’irreprésentable (pour nous, aujourd’hui) débâcle en juin 1940,

du consul (délivrant des visas en dépit des ordres stricts, très impératifs, puis comminatoires de son gouvernement) Aristides de Sousa Mendes : de José-Alain Fralon, « Aristides de Sousa Mendes, Le juste de Bordeaux« , aux Éditions Mollat, en 1998.

Sur ces journées de juin 1940 à Bordeaux,

un témoignage très précieux, celui de Zoltán Szabo dans « L’Effondrement _ Journal de Paris à Nice (10 mai 1940-23 août) » : les pages concernant les journées _ un dimanche (le 17 : il arrive à Bordeaux « vers midi« ) et un lundi (le 18 juin 1940 : le train de « dix-neuf heures quarante-cinq » pour Marseille « part à l’heure. Avec une précision à la minute près« ) _ ; les pages concernant les journées bordelaises de Zoltan Szabó se trouvent aux pages 179 à 195 de cet « Effondrement« , traduit par Agnès Járfás et publié aux Éditions Exils, en novembre 2002…

Fin de l’incise ; retour au « Journal » d’Hélène Berr.

Qu’on écoute, sur ce point

_ de la « fuite » : de ce que firent (ou ne firent pas) les Berr entre 1940 et 1944 _,

le détail du témoignage _ podcasté _ de Mariette Job : les Berr étaient des citoyens français depuis qu’existent des états-civils en France, et assumaient, tant leur « citoyenneté » française, que les plus élémentaires « devoirs » de la personne _ ;

et qu’on écoute aussi, lues par Mariette Job, les pages d’Hélène Berr sur les diverses façons d’assumer, ou pas, les commandements de la foi, la catholicité (et le « pharisaïsme » : le mot ne fut ni écrit par Hélène Berr, ni prononcé par Mariette Job ; c’est moi, concitoyen _ bordelais _ de l’auteur de « La Pharisienne » qui me l’autorise ici…).

Et ce à l’heure de « mesures » anti-roms en Italie berlusconienne, aujourd’hui, en dépit des législations européennes (la Roumanie, d’où viennent  certains de ces « roms », faisant bien partie, désormais, de la Communauté européenne) ;

ou de certaines « chasses » aux immigrés « sans papiers »

qui n’émeuvent guère la bonne conscience des détenteurs de papiers, assurés, eux _ pour le moment, du moins _, de leur « normalité » (il est vrai « tranquille » : hors fichiers Edvige, et autres ; du moins ne le supposent-ils pas)…

Pour prolonger la lecture de ce très, très beau « Journal » d’Hélène Berr, entamé à la lecture par Mariette Job par une merveilleuse citation,

par Hélène Berr à l’ouverture même du premier feuillet de son « Journal« ,

de Paul Valéry :

« Au réveil, si douce la lumière ; si beau, ce bleu vivant« ,

je voudrais indiquer quelques lectures.

D’abord, tout Paul Valéry (1871 – 1945) _ en Pléiade _,

en commençant par sa poésie si belle

(de la hauteur _ en beauté _, pour moi, de celles de François Villon et de Joachim du Bellay !) :

qu’on commence par « Charmes« , par exemple ; et « La Jeune Parque » ; ou les « Fragments du Narcisse« ,

pour l’éblouissement _ auroral ! pour lui, comme pour Hélène… _ de sa sensualité face au monde (et aux autres) ;

puis, qu’on jette un œil sur la grande biographie de « Paul Valéry » que vient de proposer, aux Éditions Fayard, Michel Jarrety.

Puisse Paul Valéry « sortir » enfin de son « purgatoire » des Lettres…

Puis,

qu’on découvre « Canticó« , de Jorge Guillén (1893 – 1984) : une merveille d’émerveillement  _ partagé : auteur et lecteurs ! Des 75 poèmes de l’édition première en 1923, l’édition définitive _ à Buenos Aires, en 1950 _, est passée à 334… Un éblouissement rare… Qu’on le recherche, en français _ la traduction en français en 1977, aux Éditions Gallimard, est de Claude Esteban… _, ou en castillan !

Enfin, quant aux témoignages sur de tels « chants d’action de grâce » (ou « hymnes à la vie »), en situation terrible, qui plus est, de « pris dans la nasse »

d’une telle impensable _ et si peu envisageable _ pareille universelle (et systématique) extermination,

tel que cet « hymne à la vie » d’Hélène Berr,

on pourra _ et doit _ lire,

outre le « Qu’est-ce qu’un génocide ? » par l’inventeur du mot _ pas de la chose !!! il a bien fallu « la » penser sur le tas !!! d’autres avaient « conçu » une « solution finale » !.. _ Rafaël Lemkin,

tout récemment traduit et publié en français _ aux Éditions du Rocher, en janvier 2008 _,

et le « Purifier et détruire _ usages politiques des massacres et génocides » de Jacques Sémelin _ aux Éditions du Seuil, en 2005 _,


on doit lire l’indispensable et sublimissime tout à la fois

« L’Allemagne nazie et les Juifs » de Saul Friedländer, en deux tomes : « Les Années de persécution (1933-1939) » et « les Années d’extermination (1939-1945)«  ;

à propos duquel j’ajouterai ce petit échange de mails avec Georges Bensoussan (Rédacteur en chef de la Revue d’histoire de la Shoah et responsable des co-éditions, au Mémorial de la Shoah, à Paris),

que je me permets ici de retranscrire :

De :   Titus Curiosus

Objet : Pouvoir lire en français les diaristes que cite Saul Friedländer
Date : 23 avril 2008 16:08:47 HAEC
À :   Georges Bensoussan

Cher Georges Bensoussan,

J’achève à l’instant la lecture des « Années d’extermination (1939-1945)« , le second volume de la synthèse de Saul Friedländer sur « L’Allemagne nazie et les Juifs« .
Avec une émotion bouleversée et une immense gratitude, ainsi qu’une profonde admiration, pour l’immensité du travail accompli, sa force de vérité, la précision en même temps que l’étendue des analyses et le questionnement qui continue de nous hanter…

J’admire surtout la polychoralité de ces voix que Saul Friedländer nous aide à continuer d’entendre et écouter, celles de ces diaristes qui ont désiré si fort que leurs témoignages leur survivent… Et dont, au fil des jours _ et jusqu’à leur interruption ! _ Saul Friedländer nous livre des extraits de la teneur… C’est tout simplement irremplaçable…

J’en ai lu quelques uns : Anne Frank, il y a longtemps, en mon adolescence ; puis Etty Hillesum et Victor Klemperer
_ pour l’œuvre de ce dernier, je disais aux responsables du rayon « Histoire » de la librairie Mollat qu’il s’agissait d’un des grands livres du XXème siècle ; et qu’il faudrait aider à vraiment le diffuser _ en librairie, d’abord ; mais notamment aussi dans tous les centres de documentation des lycées et collèges…

J’en découvre, avec Friedländer, bien d’autres, de ces diaristes, et (hélas ! leur écriture n’eut rien d’une coquetterie !) magnifiques _ je me souviens, immédiatement, par exemple de l’écriture « intense » de Chaïm Kaplan ; mais il y en bien d’autres, y compris de certains demeurés anonymes, aussi puissants (que Kaplan) en la force de vérité de ce dont ils témoignent ; et par leur style.

Le style est ici aussi, en effet, capital : il est, jusqu’au bout, et c’est en cela que c’est magnifique, « l’homme même« , pour continuer Buffon, en une humanité qui leur était, avec leur vie, déniée !

Le travail analytique, et avec recul, d’historien ne peut pas, à lui seul, suffire, s’il n’est aussi porté par un souffle _ vous le savez mieux encore que moi… Et je ne suis pas sorti tout à fait indemne de la lecture _ sur un autre plan _ de votre « Un nom impérissable _ Israël, le sionisme et la destruction des Juifs d’Europe » : merci profondément à l’historien que vous savez être !

Je me suis amusé, sur un terrain (d’écriture) légèrement différent _ n’étant pas un historien _, à « écrire » _ dans l’idée, sans doute, d’ aider à un peu le faire connaître à qui voudrait bien me lire, à qui aspirerait à pénétrer un peu dans le monde de l’auteur majeur qu’il est à mes yeux ! _sur l’œuvre traduit jusqu’ici (c’était en 2006) en français d’Imre Kertész (à part le magnifique « Dossier K.« , lu dès sa publication en français cette année 2008). Outre, une présentation un peu rapide de chaque opus de Kertész, j’ai rédigé une « lecture » de « Liquidation » plus longue au final que le texte original : mais celui-ci est si riche et si fort ; et de lecture assez complexe : davantage, par exemple, que le déjà magnifique « Chercheur de traces« , et pourtant déjà requérant des efforts de lecture (de la part de celui que Montaigne nomme « l’indiligent lecteur« , sans doute…).

Cela pour dire combien je suis sensible à la question du style _ « Dossier K. » faisant excellemment le point là-dessus ! _ pour ce qui concerne la capacité de se faire « écouter » du témoignage.

Il est vrai que je suis particulièrement sensible à la difficulté de bien (ou d’assez) se faire comprendre, et de vraiment enseigner _ dans mon cas, enseigner à philosopher est quasi une gageure (cf Kant : « On n’enseigne pas la philosophie, on enseigne à philosopher » ; et Montaigne : « Instruire, c’est former le jugement« ) ; que faire contre la bêtise ? contre les croyances les plus absurdes ? C’était aussi, déjà, la question de Socrate (puis celle, autrement, de Platon). Ce fut celle de Montaigne. Et celle de Spinoza (les variations entre le style more geometrico et les scolies ; etc… Ne croyez pas que cela tarisse mon enthousiasme d’enseignant, mais je reste lucide _ osant espérer que certains des petits grains semés finiront par germer, par rencontrer le terreau (et une pluie) un peu plus favorable(s) qui les aidera en quelque temps à se mettre à fleurir…

Bref, j’en viens à ma requête :

pourrait-on offrir au lecteurs francophones des traductions de certains de ces « Journaux » de temps de détresse ?

En prolongeant, en quelque sorte, ce que vous avez commencé à faire, pour le témoignage _ particulièrement puissant, il faut dire !!! _ de Zalmen Gradowski, avec votre « Des voix sous la cendre« , pour les manuscrits des Sonderkommandos d’Auschwitz-Birkenau…

Il faudrait que je repasse en revue ces diaristes que donne à lire Saul Friedländer :

j’ai relevé, en les lisant, outre le nom de Chaïm Kaplan (à Varsovie : « Chronique d’une agonie _ Journal du Ghetto de Varsovie« , paru aux Éditions Calmann-Lévy) , celui de Philip Mechanicus (à Amsterdam), de Moshe Flinker (à Bruxelles), de Gonda Redlich (à Prague, ou Terezin), d’Elisheva – Elsa Binder (à Stanislawow) ; de David Rubinowicz (à Kielce), et de bien d’autres, il faudrait que je me replonge plus attentivement dans le livre de Friedländer…

Pardon d’être trop bavard.

Une autre fois, j’aurais à vous soumettre (pour élucidation d’interprétation) une « lecture » _ en mon essai sur « la rencontre » _ des discours de Himmler à Poznan les 4 et 6 octobre 1943.
Je m’étais posé des questions à leur propos ; mais le travail de Friedländer m’a aidé à avancer un peu dans leur « compréhension », tant à propos de Himmler que du contexte d’octobre 43…

Et même à vous proposer de revenir à Bordeaux pour une autre conférence (pour la Société de Philosophie, cette fois) ;
mais ne voulant pas tout mélanger, je vous en reparlerai beaucoup plus précisément une autre fois…

Bien à vous,

Titus Curiosus

Avec la réponse de Georges Bensoussan :

De : Georges Bensoussan

Objet : RE: Pouvoir lire en français les diaristes que cite Saul Friedländer
Date : 25 avril 2008 13:02:18 HAEC
À :  Titus Curiosus

Cher Titus Curiosus,


Merci pour votre message. J’ai pris beaucoup de plaisir à le lire.
C’est aussi en lisant le second volume de Friedländer que je me suis fait la même réflexion. Peut-être pourrait-on republier certains de ces Journaux. En l’occurrence, ici, il y a une chance que nous reprenions d’ici un an le « Journal » de Haïm Kaplan.

Peut être à bientôt à Bordeaux

Bien cordialement

Georges Bensoussan


Voilà.

Le livre _ immense ! _ de Saul Friedländer

et le « Journal«  _ depuis l’arrivée d’Hitler au pouvoir, dès 1933 _ de Victor Klemperer

sont deux livres majeurs

pour un peu mieux faire la lumière

sur les atrocités tellement invraisemblables à se représenter, encore aujourd’hui, du siècle passé _ le XXième _ ;

..

et sur ce qui continue, aussi _ toujours encore _ de nous pendre collectivement ou individuellement au nez,

sans que nous continuions _ toujours encore _ de bien en prendre la mesure : en Europe même ; à Rome comme à Paris, sans aller jusqu’en Roumanie ou au Kosovo, en Géorgie ou en Ukraine, etc…

Des nasses ne sont-elles peut-être pas déjà, ici ou là, en gestation ?..

Des témoignages, et une telle beauté, tels que ceux du « Journal » d’Hélène Berr

sont aussi un travail d’édition et de diffusion

indispensables.

A nous de les lire vraiment.

« Il n’y a de joie pour moi que celle que je puis partager« ,

a écrit la rayonnante

_ et amoureuse des matins :

« Aurore, aurore, aurore » sont les derniers mots de ces feuillets précieusement mis à l’abri en une enveloppe par elle _

Hélène Berr…

Titus Curiosus, ce 19 septembre 2008

Vive tendresse de quelques festons baroques praguois

13sept

Sur deux CDs de musique « baroque » praguoise :

« Laudate Pueri Dominum _ Music of Piarists in Baroque Bohemia« , par la Capella Regia Praha et les Pueri Gaudentes, dirigés par Robert Hugo, à l’église des « Fiançailles de la Bienheureuse Vierge Marie », à Slaný (CD  Supraphon SU 3946-2) ;

et « Prague _ L’Âge d’or baroque« , par l’organiste Pavel Kohout à l’orgue Mundt de 1673 à Notre-Dame de Týn, à Prague (CD Hortus 3 487720 000539).

Avant un très prochain article sur une magnifique musique « d’intimité » _ article actuellement « en train »… _ ;

et un autre sur un merveilleux roman _ qui n’est pas plus de « rentrée », qu’il ne serait d’ »été » !.. _, d’une vraie « écriture » accomplie et qui ne vous lâche pas _ j’en reparle très prochainement (j’en suis à la page 131 ; le livre en comptant 519), à propos de notre « monde » pris avec toute l’ampleur nécessaire « à bras le corps » par l’auteur (= un vrai ! enfin !) de ce « grand » roman ;

voici un article sur d’intensément doux et pulpeux « festons baroques praguois » musicaux, qui me seraient demeurés « inaperçus » et inconnus _ hélas ! _ si ne me demeurait, en permanence (cf le liminaire _ et programmatique _ « carnet d’un curieux » qui ouvrait ce blog), un goût puissant de Prague, de ses rues, de ses palais et églises longtemps assoupis _ ou baillonnés ? comme ils avaient pu être, auparavant, « baillonnants » _, de sa (riche, complexe et assez tragique) histoire ; et de ses habitants _ qui se souviennent et/ou sont imprégnés de ce vivant passé, affleurant, partout :

je pense à mon ami Václav Jamek, l’auteur _ en français _ du « Traité des courtes merveilles » (prix Médicis de l’essai en 1989), introducteur (de luxe !) par deux fois (l’hiver 1993 et l’hiver 1994) à la « Prague baroque » _ alors qu’il dirigeait encore la maison d’édition Odéon _, avant de passer par les activités d’ »attaché culturel » de la République tchèque, plusieurs années _ de 1995 à 1998 _, Avenue Charles Floquet (dans le 15ème, à l’ombre de la Tour Eiffel…)…;

un goût de Prague,

assorti à un goût du « Baroque »…

Je veux parler de deux très beaux récitals de « baroque praguois », intitulés,

le premier (de pièces religieuses _ dont une « Missa Sancti Adalberti » _ chantées avec choeur et solistes) « Laudate Pueri Dominum _ Music of Piarists in Baroque Bohemia« , par la Capella Regia Praha et les Pueri Gaudentes, dirigés par Robert Hugo, à l’église des « Fiançailles de la Bienheureuse Vierge Marie », à Slaný (CD  Supraphon SU 3946-2) ;

et le second (de pièces d’orgue _ à l’orgue Hans Heinrich Mundt de 1673 à Notre-Dame de Týn, à Prague _ sur la si belle Place de la Vieille-Ville) « Prague _ L’Âge d’or baroque« , par l’organiste Pavel Kohout (CD Hortus 3 487720 000539) :

deux merveilles !..

A « dénicher » pour s’en réjouir sans compter !

Il me faut convenir _ ou confesser ? _ que,

on peut plus personnellement,

mon goût

_ mon idiosyncrasie, fruit sans doute de mon histoire (en partie mittel-européenne) _

se porte à cette douceur baroque austro-hongroise, avec cet accent

_ ni viennois, ni (buda-) pestois, mais praguois _

de « Bohème »

qui séduisit, aussi, rien moins qu’un Mozart

qui aima séjourner à plusieurs reprises à la Villa Bertramka de ses amis František et Jozefa Dušek, à Prague _ sur la colline boisée au-dessus de Smichov _,

et qui composa pour Prague et les praguois quelques unes des œuvres qui portèrent son génie propre à l’incandescence

_ tel le drama giocoso « Don Giovanni« , donné le 29 octobre 1787 au Théâtre Nostitz _ devenu en 1798 (et redevenu aujourd’hui, après s’être appelé « Týl ») « des États » : Stavovské Divadlo ;

et  l‘opera seria « La Clemenza di Tito » ; « La Clémence de Titus » (donné le 6 septembre 1791, lui aussi à ce même Théâtre Nostitz à Prague, à l’occasion du couronnement de l’empereur Léopold II comme roi de Bohème) ;

et lui valurent non seulement le plus intense triomphe, mais aussi la plus chaleureuse affection du public !..

On peut s’en faire une assez intéressante image en retrouvant l’ »Amadeus » de Miloš Forman _ en 1984 _ qui nous donne à assister à une représentation à la lumière des chandelles de « Don Giovanni« , pour sa première, au (toujours) très beau Théâtre Nostitz, ce 29 octobre 1787, donc…

Mozart hérite de quelque chose de cette (somptueuse) tradition musicale praguoise _ celle des Johann-Caspar-Ferdinand Fischer, des Jan-Dismas Zelenka

(qui durent accomplir leur carrière de musiciens loin de la Bohème et de Prague)…

Ainsi que de sa ferveur tendre, douce,

et ô combien vive et vivante

_ à mille lieues de la mièvrerie (sucrée) qui peut, parfois, se rencontrer à Vienne…

Prague n’étant pas corsetée par les manières de cour,

les Grands y venait, en leurs palais et villas de Bohème, s’y détendre, lâcher et relâcher…

Une gaîté particulière,

faite, aussi, des hoquets plus ou moins « tendus » _ et c’est un euphémisme _ de toute une Histoire (avec maintes « défenestrations », aussi !), s’y ressentait donc alors

_ et toujours aujourd’hui,

notamment à travers les monuments du « Baroque » :

d’où ce charme unique _ de douceur de violence surmontée _ de Prague

dans l’air qui s’y respire ; et peut inspirer…

Aujourd’hui encore, la musique est ainsi toujours bien vivante à Prague

_ pour peu qu’on quitte les dispositifs proposés aux touristes trop pressés…

Par exemple, dans les Conservatoires formant les artistes,

ou au si remarquable Rudolfinum, et ses concerts presque quotidiens d’une incroyable hauteur de qualité, toujours…

Bref, autour de Johann-Caspar-Ferdinand Fischer

(Krasno u Lokte _ près de Cheb _, en Bohème occidentale, 1656 – Rastatt, en pays de Bade, 1746),

musicien assez génial _ autour des « Goûts réunis » (cf François Couperin, ou Georg Philipp Telemann, entre autres) _ ;

et pas assez enregistré : qu’on se le dise !!! _,

Fischer introducteur

_ avec quelques autres

tels que

les méconnus

parce que pas assez interprétés, eux non plus,

Johann-Sigismund Kusser (Presbourg / Bratislava, 1660 – Dublin, 1727),

Georg Muffat (Megève, en Savoie, 1653 – Passau, en Bavière, 1704),

et Philipp-Heirich Erlebach (Esens, en Frise Orientale, 1657 – Rudolstadt, en Thuringe, 1714) _ ;

Johann-Caspar-Ferdinand Fischer, donc,

introducteur du style « baroque » français

_ appris probablement auprès de Jean-Baptiste Lully à Paris _,

en pays germaniques

_ voilà pour l’Histoire de la musique en Europe _ ;

voici,

en ces deux superbes « bouquets » _ très différents !!! _ de musique baroque praguoise,

un florilège d’œuvres d’une très grande « vive » tendresse :

avec les « Litaniæ Beatæ Mariæ Virginis » et un « Salve Regina » _ ainsi qu’un prélude _ de Johann-Caspar- Ferdinand Fischer,

de Vojtěch Pelikán, 1643 – 1700 : la « Missa Sancti Adalberti » ;

de Johann-Ferdinand Richter, 1687 – 1737, deux Psaumes : un « Dixit  Dominus » et un « Laudate Pueri Dominum » ;

d’Antonín Maschat, 1692- 1747 : un « Jubilate Apparenti Domino » ;

et de Jan Offner, 1720 – 1759 : un « Alma Redemporis Mater« ,

pour les œuvres composées pour les piaristes

_ de l’ »Ordre des Clercs Réguliers Pauvres de la Mère de Dieu des Ecoles Pies« , fondé à Rome en 1621 par saint Joseph de Calasanz _

de Slaný

(non loin de Prague : le collège des piaristes de Slaný fut fondé en 1658 par le comte Bernard Ignác Martinic ; et son église « des Fiançailles de la Bienheureuse Vierge Marie« , « mise en chantier en 1674« , ne fut « complètement terminée qu’en 1729 » _ indique le livret du CD Supraphon, page 21) ;

et,

avec un « Aria  avec variations » de Fischer,

de Johann-Kaspar Kerll, 1627 – 1693 : une « Canzona » et une « Passacaille » ;

de Gottlieb Muffat _ fils de Georg _, 1690 – 1770 : un « Aria sub Elevatione » ;

de Josef Seger, 1716 – 1782 : deux « Préludes et Fugues« , deux « Toccatas et Fugues« , une « Fantaisie et Fugue » ainsi qu’une « Fugue » ;

et de Karel Blažej Kopřiva, 1756 – 1785 : une « Fugue » « Supra cognomen Debefe« ,

pour le récital de Pavel Kohout sur l’orgue Mundt de Notre-Dame du Týn, sur la très belle et mondialement célèbre Place de la Vieille-Ville, au cœur du centre historique de Prague…

Les interprétations ne recherchent jamais la virtuosité « pour la performance » des artistes,

tant les instrumentistes

que les chanteurs

_ excellents

(Hana Blažiková, Petra Noskaiová, Hasan El-Dunia, Ondřej Šmíd, Vojtěch Šafarik et Ivo Michl) ;

tant Robert Hugo et ses « troupes »

de la « Capella Regia Praha »

et des « Pueri Gaudentes » _ ils portent bien leur nom (de « réjouissants ») ! _

que Pavel Kohout

sur l’orgue Mundt de 1673 de Notre-Dame de Tyn, à Prague

_ avec « tout le raffinement de sa sonorité

et son remarquable état de conservation (il est presque entièrement d’origine)« ,

indique le livret du CD Hortus page 10 _,

c’est-à-dire sans intervention (chirurgicale) massive à l’époque « romantique », ou après… _ ;

tant Robert Hugo et ses « troupes » que Pavel Kohout, donc,

sont merveilleux de souplesse et de justesse dans le rendu

de la tendresse, mouvante, des œuvres

qu’ils servent là,

avec simplicité et ferveur

_ sans la moindre « hystérisation » des contrastes,

comme cela peut s’entendre

un peu trop souvent

au disque ou au concert _ :

avec douceur et tendresse,

loin de la moindre mièvrerie (statique)…

Et je me laisse aller à penser que

Mozart a dû « percevoir » quelque chose de « cela », à Prague ;

et qu’il arrive encore, à ce « cela », de « parfumer » l’ »air du temps »

de cette Bohème-là …

Bref,

des CDs que des curiosités un peu timides ne chercheraient vraisemblablement pas à aller « dénicher »,

parmi (ou en dehors) les bacs des disquaires

_ mais disponibles au rayon « musique » de la librairie Mollat (merci Vincent !) _,

et parmi les ré-éditions des sempiternelles mêmes œuvres « bien connues » (et « bien marquées »)

par des interprètes pas assez audacieux pour sortir davantage des chemins

un peu trop « battus » par les éditions de disques ;

des CDs

que je me permets, donc, de vivement recommander ici

pour partager la joie _ de « vive tendresse » praguoise _ de bien belles musiques…


Titus Curiosus, ce 13 septembre 2008

Decorum bluffant à Versailles : le miroir aux alouettes du bling-bling

12sept

Sur une très fine _ comme à son habitude _ « lecture »
par Philippe Dagen
dans le Monde du 11 septembre
de l’expo Jeff Koons à Versailles

_ suite de mes articles précédents :
« Art et tourisme à Aix _ 1, 2, 3 et 4«  ;
« Du tourisme _ suite _ une surfréquentation destructrice »
et « De Ben à l’Atelier Cézanne à Aix à Jeff Koons au château de Versailles« …

« Philippe Dagen : Jeff Koons honore Louis XIV »
Le Monde 11.09.08 | 14h53
•  Mis à jour le 11.09.08 | 18h43

L’exposition Jeff Koons à Versailles a lieu jusqu’au 31 octobre 2008
Château de Versailles

Voici ce remarquable article ; mes (modestes) « farcissures » se glissant ici en vert…


Quinze œuvres de l’artiste américain Jeff Koons, 53 ans, sont disposées dans les appartements royaux du château de Versailles
tandis que « Split Rocker« 
, le monumental animal bicéphale recouvert de cent mille fleurs, trône dans les jardins.

Il serait difficile d’ignorer l’événement, vu son orchestration médiatique.

Les touristes n’ont du reste pas l’air surpris _ mondialisation (à commencer par médiatique) aidant, forcément un peu ! _, qu’ils viennent du Japon, du Brésil ou de l’est de l’Europe. Ils prennent immédiatement des photos des œuvres
_d’eux devant les œuvres de préférence
_ le dispositif de « projection »- »introjection » (cf Mélanie Klein : « Essais de psychanalyse« ) fonctionnant à plein (cf Bernard Stiegler, passim _ dont Prendre soin).
Les jeunes couples posent devant le gros cœur rouge et or suspendu au-dessus de l’Escalier.
« Balloon Dog » _ le chien géant rose magenta _ et « Rabbit » _ le lapin géométrique argenté _ attirent les objectifs _ des touristes photographiant.
Des sourires et des rires dans la foule cosmopolite, des indignations, aussi, mais bien rares.
Koons ne fait pas vraiment scandale

_ et pour cause :

qui de ce public ne s’y reconnaît,

en ses repères, si je puis dire, « culturels » médiatiques (de « marques » dûment estampillées) mondialisés ?… Versailles devenant l’annexe (sur « circuit ») d’Euro-Disney, à Marne-la-Vallée,

avant passages _ ou le « retour d’Ulysse« , mais assez peu monteverdien, lui, à Ithaque

(ou à son « petit Liré » ; d’après un « beau voyage » par les « Antiquités de Rome » et « Regrets » _ de Joachim du Bellay ; ou de Julien Gracq, dans l’attristant « Les Sept collines« ) ;

avant passages dûment réitérés par la case caddie /supermarché, ou la fidélité pénélopienne (cf les rêves de Molly Bloom au final de l’ »Ulysse » de James Joyce) au quotidien… Tout se tient…


Il _ Jeff Koons, l’ »artiste » dont il s’agit ici, donc : « Koons ne fait pas vraiment scandale«  _ n’y tient pas _ l’affluence des visiteurs et l’aura (planétaire) qui en découle, lui suffisant ! Il l’a répété _ et les faits lui donnent raison. Son goût pour le brillant et le pompeux s’accorde au décor des appartements.
Son « Autoportrait » en marbre blanc se dresse sur un socle en faux marbre vert de style à peu près Louis XV.
« Moon« , lune aux lueurs bleues, est à sa place à l’extrémité de la « Galerie des Glaces ».
Un grand vase de fleurs en bois peint est opportun dans la « Chambre de la Reine ».

Entre la sirène de porcelaine qui étreint « la panthère rose » et les dames nues et dorées qui soutiennent les candélabres, une parenté se devine.
La porcelaine de « Michael Jackson and Bubbles » n’est pas plus dorée et étincelante que les ornements des portes et des corniches.

Quand l’accord visuel est impossible, Jeff Koons et Laurent Lebon, commissaire de l’exposition, s’en sortent par une astuce. Les « aspirateurs », alors ultramodernes, que Koons superposait en 1981 dans des vitrines, occupent l’ »Antichambre du Grand Couvert », sous le portrait officiel de Marie-Antoinette. Deux états de la condition féminine se font ainsi face. « L’Ours et le Policier » sont logiquement dans le « Salon de la Guerre » ; et le « Rabbit » ventripotent dans « celui de l’Abondance ». Le plus souvent, aucun heurt ne se produit entre le néopop de Koons et les décors royaux. L’artiste se glisse ici avec souplesse.

C’est que la question de l’unité ne se pose pas seulement en termes visuels. Elle touche à la nature des objets qui se trouvent rapprochés.

Pourquoi avoir, au temps de Louis XIV, si ostensiblement surchargé ses appartements de bronzes, marbres, peintures allégoriques, orfèvreries et argenteries ? Pour « démontrer » à ses sujets et aux autres nations _ à « méduser » _ la prospérité et la puissance de la monarchie française et imposer aux regards et aux mémoires leurs symboles.

Que fait Koons, si ce n’est mettre en évidence des objets tout aussi symboliques ? Ils exaltent l’Amérique, son mode de vie, son culte du nouveau et de la richesse.
Les sujets ont changé,

les procédés se ressemblent _ soit, au-delà de l’Histoire, une leçon d’ »Histoire de l’Art » ; à moins que ce ne soit l’inverse.

A Versailles, au temps de Louis XIV, ce sont les codes de la mythologie antique _ cf Philippe Beaussant : « Louis XIV artiste » : un livre merveilleux de justesse et d’agrément pour le lecteur, autant que d’érudition (passionnément instructive) _ qui ont servi.
Koons, lui, se sert des codes d’Hollywood et de la publicité, du kitsch populaire et de la consommation courante.

C’est l’essentiel de son entreprise _ le terme est d’une justesse absolue _, dont ne sont montrés ici que quelques exemples parmi bien d’autres. Depuis les années 1980, non sans méthode ni logique, il met en scène la société dans laquelle il est né. On peut la juger sévèrement, la dire simpliste et parfois stupide. Mais Koons a le mérite _ en est-ce donc vraiment un ? _ de donner à en voir la vérité, avec une candeur et une ardeur qui laissent parfois perplexe _ tiens donc !..

Il ne crée pas des formes _ tel n’est en rien son but. Il s’empare de formes connues
_ les plus connues possible
(of course !!! c’est là un commentaire de ma part…) _
et les magnifie

_ est-ce le terme adéquat ? la lisibilité jusqu’à la boursouflure mérite-t-elle le qualificatif de « magnificence » ?… _

par l’agrandissement, le matériau de prix, le socle ou la vitrine

_ tout ce qui améliore la « visibilité » : peu y échappent, en de tels dispositifs politico-médiatiques, si efficacement financés et « machinés » !..

Mais reprendre les figures de Diane, de Mars ou d’Hercule à la fin du XVIIe siècle, était-ce si différent ?

Lire, en plus de Philippe Beaussant, les conseils de Louis XIV lui-même pour gouverner (au Dauphin : « Mémoires pour l’instruction du Dauphin« )…

Les artistes de Versailles, accomplissant un programme politique et propagandiste
_ on ne saurait mieux dire, cher Philippe Dagen _

les artistes de Versailles, accomplissant un programme politique et propagandiste

_ donc,

issu, via Mazarin, d’Urbain VIII Barberini (et des galeries des Palazzi et Ville romaines : à cet égard,
la référence au Baroque est on ne peut mieux « venue », en effet, de la part de Jeff Koons _,

n’ont rien inventé, reprenant des thèmes
_ et procédés, me permettrai-je d’ajouter à Philippe Dagen _
usés
_ mais « relancés » par le Baroque, via les labyrinthes moins lisibles du maniérisme _
depuis la Renaissance
_ cf la splendeur de Michel-Ange à la Chapelle Sixtine.

Ils leur ont conféré une efficacité
_ c’est tout le jeu

(politico-médiatique, au service de la « Propagande de la Foi », à l’ère de la Contre-Réforme),

du « baroque » barberinien _ d’Urbain VIII _, précisément !!! _
irrésistible
_ c’est là un terme crucial _
en accomplissant des prodiges techniques nouveaux et ruineux.

L’intrusion des objets à la fois si triviaux et si luxueux de Koons dans le château

rend cela soudain bien plus sensible
_ voilà bel et bien, en effet, l’ »effet » visé et sans doute obtenu par cette exposition Koons à Versailles.
Elle fait regarder avec moins de respect
_ coucou « L’art m’emmerde ! » de Ben (et Érik Satie)
au seuil de l’ »Atelier Cézanne » d’Aix-en-Provence !… _ ;

elle fait regarder avec moins de respect
ce qui les entoure _ qu’est ce qui ici, par ce « dispositif », est « décor » ? _,
ces productions prestigieuses et convenues

_ à commencer par les kilomètres d’allégories de Lebrun aux murs et aux plafonds :

à Versailles, comme dans les palais romains

(qu’on aille admirer, le samedi matin seulement, la spendide galeria du Palazzo Colonna !…) _

qui déclament la gloire du roi,
nymphes en série, mètres de moulures dorées, glaces si précieuses.


Il y a là une certaine conception de l’art et de sa fonction,
celle de l’art qui aspire à éblouir et à fasciner le plus grand nombre
,

la foule des sujets autorisés à pénétrer à la cour

_ hier :
Louis XIV y tenait beaucoup !

Louis XV (dans les petits-appartements)

et Louis XVI (dans la serrurerie) l’ont fui !… _,
le cortège des touristes autorisés à y piétiner
_ amenés en foules compactes par tours operators _

à leur tour

_ aujourd’hui.

Cette conception, on peut s’en méfier
_ esthétiquement

(pour ce qu’il en est de la beauté _ des critères de légitimité artistique) ?
politiquement

(pour ce qu’il en est de la justice _ des critères de légitimité politique ?) _,

d’autant que son efficacité
_ un critère régnant on l’a appris au moins depuis 1532 (date de la publication du « Prince«  de Nicolas Machiavel _ 1469-1527 ; « Le Prince » a été écrit en 1513…) _
est certaine.

L’exposition Koons à Versailles en est la manifestation récente la plus explicite.
En ce sens, elle est remarquable.


Titus Curiosus

lisant Philippe Dagen ce 12 septembre 2008

Exposition Jeff Koons à Versailles, château de Versailles, Versailles (Yvelines).
Tous les jours, de 9 heures à 18 h 30, jusqu’au 31 octobre.
( et jusqu’à 17 h 30 ensuite)
Nocturne les samedis de 18 h 30 à 22 heures. Entrée : 13,50 €.
Jusqu’au 14 décembre.

De Ben à l’Atelier Cézanne à Aix, à Jeff Koons chez Louis XIV à Versailles

10sept

Suite aux « petites réflexions » sur « Art et Tourisme » (« à Aix _ et ailleurs« ) ; puis sur « Tourisme et Environnement _ dans le massif du Mont-Blanc » : à propos de l’ »installation » _ visible dès demain _ d’ »œuvres » de Jeff Koons au Château de Versailles…

Sur une des blogs invités par le journal Le Monde _ le blog « Qu’est-ce que l’art (aujourd’hui) ? » _ , on trouve, en date d’aujourd’hui, ceci _ selon mon habitude, je mets en gras ce qu’il me plaît de souligner :

09 septembre 2008

Jeff Koons au château de Versailles

jeff-koons-lobster.1220945639.jpg Demain, c’est l’ouverture de la rétrospective Jeff Koons au château de Versailles. Au total, 16 pièces ont ainsi pris place, et jusqu’en décembre prochain, entre les appartements du roi et la Galerie des Glaces. « Art contemporain » versus « Ère du Roi-Soleil » ? Avouons-le, de ce côté-ci de l’Atlantique, on attendait l’artiste américain, phare du flashy et fan du kitsch plutôt à Londres, et dans le très grand « Hall des Turbines » de la Tate Modern…

Mais à la “surprise” générale, c’est à Versailles, dans le château XVIIe siècle du Roi-Soleil, au cœur même des appartements du Roi et de la Reine, qu’il faudra donc se rendre pour prendre la mesure de cette rétrospective, première du genre sur le sol français. Parmi ces 16 pièces, une seule, Split Rocker, avec ses 12 mètres de haut et son installation interne de 90.000 plantes, est postée à l’air libre devant l’ »Orangerie ». Les 15 autres s’égrènent dans les pièces du château : Lobster, une langouste en acier et aluminium peint et pendu comme un jouet gonflable, dans le « Salon de Mars » (voir image ci-dessus) ; Rabbit, un lapin en acier chromé placé dans le « Salon d’Abondance » ; Balloon Dog dans le « Salon d’Hercule », un bouquet de fleurs en bois polychrome dans la « Chambre de la Reine » ; enfin, une Marilyn scotchée à une panthère rose baptisée « Pink Panter » dans le « Salon de la Paix ».

“Les habitués seront étonnés […], confiait Jeff Koons dans le dossier de presse. Mais j’aimerais qu’on ait le sentiment d’embrasser le futur. Le temps est une ligne continue qui se perpétue à travers les Arts et les artistes. […] Versailles ? Oui, je suis emballé par ce défi royal, c’est mon plus beau projet.”

Une récente adjudication à New-York de l’une de ses pièces à plus de 23 M$, et le tableau de cette exposition versaillaise se fait plus précis ; d’autant que, pour cet événement, François Pinault est le mécène principal, présent à hauteur de quelque 2 M€. Cela ajoute sans doute à l’enthousiasme ambiant.

Pourtant, cette exposition ne fait pas l’unanimité.

Jeff Koons à Versailles, certes, le ton est donné : du grand, de la démesure, des installations imagières rigolotes et narcissiques, le tout bien coté et valant une petite fortune, car appartenant aux plus grandes collections de la planète (Pinault, Joannou, Fearnley, Broad). A y regarder de plus près, ce profil d’artiste ressemblerait aussi et de plus en plus à son feu compatriote pop, grand brasseur de business lui aussi : Andy Warhol. Pour l’anecdote, dans le « Salon d’Apollon », Jeff Koons a choisi d’exposer son autoportrait tout en marbre…

Au-delà d’une œuvre chère et en apparence simplette qui plaît aux grands comme aux petits, que peut bien chercher Jeff Koons : la notoriété ? l’argent ? les femmes ? Il semble que sa période sexe et picturale, inspirée de son idylle avec la Cicciolina son ex-épouse, qui fit scandale en son temps à la Biennale de Venise (1990), soit du passé. Cet artiste de 53 ans, cravaté et corseté dans son beau complet tout neuf, se concentre visiblement maintenant sur la réussite de ses affaires et la trace artistique qu’il souhaite laisser.

Pour avoir quelques clés et mieux appréhender ces œuvres ainsi que l’engouement qu’elles peuvent susciter, il est sans doute préférable de pointer le jeu volontaire et décalé de leur l’échelle, les matériaux hétéroclites qui, agencés selon les soins de ses ateliers bien organisés, troublent un instant (est-ce un ballon gonflé ? de l’acier ? du bois ? de la peinture ?). Mais quoi qu’il se passe, le recours à une représentation qui fait référence quasi systématiquement à un univers enfantin et populaire renvoie aussi au style Disney.

09 septembre 2008

Commentaires

  1. Non, non… il n’y a pas du tout de “surprise générale”… Jeff Koons en France et à Versailles, c’est dans l’ordre des choses…
    Il y a 10 ans ou plus, Alisson Gingeras arrivait au Centre Pompidou, dont le président était Jean-Jacques Aillagon, avec le projet d’une expo Koons… Aujourd’hui et depuis plusieurs années, Alisson Gingeras, à la suite de Jean-Jacques Aillagon, gère la collection Pinault, grand collectionneur de Koons.
    10 ans donc que le milieu de l’art contemporain attend cette rétrospective : le rêve. « Rédigé par Sylvie Philippon« 
  2. Où est la “vision” ?
    Où est l’âme ?
    Que cette œuvre “gentiment” régressive et “poliment” nihiliste soit l’expression servile du pouvoir de l’argent, n’indispose donc personne !
    Faut-il que ces messieurs nous aient fait dégorger toute notre mœlle pour que nous nous vautrions gaiement là-dedans !f »Rédigé par Bats and Swallows« 
  3. Quand on sait que l’un des principaux collectionneurs de Jeff Koons est François PINAULT, au demeurant il a bon goût, et que le responsable du Château de Versailles est Jean Jacques AILLAGON, ancien ministre de la culture, mais aussi proche collaborateur de PINAULT quand celui ci imaginait installer sa fondation d’art contemporain sur l’Île Seguin à Boulogne, et aujourd’hui à Venise, on se dit qu’il y avait sans doute un intérêt réciproque à la rencontre de Versailles, son château et Jeff Koons.Cela étant, on ne peut s’empêcher de craindre dans cette histoire un quelconque intérêt _ voire affaire de gros sous _ pour glorifier la rencontre du Kitsch US et celle du classicisme Français.Allez, la vipère n’est pas bonne conseillère, quand elle utilise sa langue ! »Rédigé par  Thierry« 
  4. Le lien que vous faites entre Warhol et Koons me semble judicieux (je le fais aussi !). J’avais vu la rétrospective Warhol à Bruxelles il y a quelques années. Ce qui m’avait le plus ému, c’étaient ses photos en noir et blanc et ses petits films, notamment celui consacré à sa petite égérie de la Factory (dont le prénom m’échappe sur le moment). Je n’ai jamais vu, “en vrai” du moins, une œuvre de Koons, et, pour être honnête, je ne me déplacerai pas spécialement à Paris pour voir la rétrospective de Versailles (à moins que quelque mécène, Jean Jacques Aillagon peut-être, m’offre le séjour !). J’ai plutôt tendance à penser ainsi : de Warhol à Koons, une Amérique enfantine et grandiose, certes, mais peut-être dérisoire ? J’ai envisagé de publier sur mon propre blog (L’Amour délivre), une fois n’est pas coutume s’agissant d’un blog littéraire, un article sur le sujet… De la même façon que beaucoup se rendent compte aujourd’hui que Picasso était probablement plus un virtuose qu’un génie (si j’en crois le dossier Bacon du Monde 2 de samedi dernier, Francis Bacon semblait le penser aussi…), il est probable que la trace laissée dans l’histoire de l’Art par nos deux acolytes américains ne sera pas celle que reflète leur cote du moment ! D’autres, dont on parle un peu moins (Marc Rothko par ex.), prendront leur place, insensiblement : c’est souvent ainsi ; il y a les œuvres du moment, et celles qui grandissent dans la durée, et ce ne sont pas nécessairement les mêmes, loin s’en faut ! mais vous savez cela aussi bien que moi. J’apprécie vos articles, mesurés, bien écrits et… “instructifs”, comme on disait autrefois, dans ma tendre enfance ! Bravo.
    Joël Bécam « Rédigé par: joelbecam  »

Comme pour les commentaires des lecteurs de l’article de « Libération » de vendredi 5 septembre « Le Mont-Blanc broie du noir » à propos des dangers de la « surfréquentation touristique »

_ cf mon « Du tourisme (suite) : une surfréquentation destructrice » _,

les commentaires des lecteurs du blog « Qu’est-ce que l’art (aujourd’hui) ? » ne nécessitent guère de commentaire, pour prolonger les réflexions que j’esquissais à partir de la présence d’une expo Ben _ et du panneau « L’Art m’emmerde » _ aux portes du « sanctuaire » qu’a pu être le « Musée-Atelier » du Chemin des Lauves (et atelier de Paul Cézanne, entre 1902 et 1906)…


Corinne Rondot interrogée à propos de l’ »expo Koons » à Versailles dans l’émission _ d’Arnaud Laporte _ d’entre 12 heures et 13 heures 30 sur France-Culture ce mercredi, se demandait qui avait le plus à « gagner » de l’ »Art classique » et de l »Art contemporain » à pareille « installation », « confrontation », « cohabitation »… Une réflexion que je livre ici telle quelle…


Michel Fraisset, Directeur de l’ »Atelier Cézanne » (d’Aix-en-Provence), fait _ cf mes 4 articles « Art et Tourisme à Aix » _ du « lieu » internationalement attractif, à Aix, dont il a la responsabilité (« touristique »), un « lieu de culture ouverte » _ caractérisé « surtout » par sa « convivialité« , le « partage » et des « émotions«  : dont profitent les artistes (et les œuvres) invités ;

mais qui peut retentir aussi sur le regard (titillé malicieusement par un « L’Art m’emmerde« ) posé par les visiteurs-amateurs sur un maître admiré, voire vénéré, tel que Paul Cézanne…

Dans le cas des « Galeries », « Salons » et « Chambres » (royaux et royales) de Versailles, existe aussi une « mise en mouvement » à double-sens _ du présent vers le passé ; et du passé vers le présent _ des regards (et pensées) des regardeurs-spectateurs _ du moins potentiellement, « en puissance », dirait Aristote…

Cependant, l’aura _ et la cote sur le marché international _ de Jeff Koons s’augmente(nt) passablement de pareille « rétrospective » en un tel lieu ; davantage que s’enrichit la gloire de Versailles…


Soit un avatar de plus de ce qui se passa ici en 1870, en 1919, et même en 1940, avec le « passage » en ces mêmes « Galeries » et « Salons », non seulement d’un Bismarck ou d’un Foch, mais aussi d’un certain Adolf Hitler…

« Le Roi s’amuse » aussiauraient dit un Victor Hugo _ en son théâtre _ ;

un Pascal _ en ses « Pensées » _ ;

ainsi qu’un Giono _ dans le terrible « Un roi sans divertissement« …

Qu’on relise surtout les « Lettres » de Madame de Sévigné sur ses visites « enchantées » _ et les éblouissants « medianoche » en musique _ à Versailles ;

et le duc de Saint-Simon, en ses « Mémoires« …


Titus Curiosus, ce 10 septembre

Du tourisme (suite) : une « surfréquentation destructrice »

08sept

Pour alimenter la réflexion quant aux rapports _ et à, parfois, une « tension » _ entre « Art » et « Tourisme »,

j’ai découvert ce matin, en effectuant ma « revue de presse », un article _ de vendredi dernier, 5 septembre, dans le quotidien « Libération », sous la signature de François Carrel, intitulé « Le Mont Blanc broie du noir« , posant la question des risques et dangers d’une « surfréquentation touristique » pour certains sites ;


qui vient comme prolonger ma petite synthèse d’hier… Qu’on en juge : voici, avec très peu de farcissures de commentaires de ma part, l’article ;

et qu’on le confronte avec les interrogations de mon article de conclusion d’hier…

« Le Mont Blanc broie du noir

Luna Park ou site classé? L’avenir du plus haut sommet français, menacé par une surfréquentation destructrice, reste en suspens.

Envoyé spécial à Chamonix et Courmayeur : François Carrel

QUOTIDIEN : vendredi 5 septembre 2008

« La mort, le 24 août, de huit alpinistes au Mont-Blanc a rappelé l’importance de sa fréquentation _ ne serait-ce pas une affaire de « seuil » à ne pas dépasser ?… Jean-Marc Peillex, le maire de Saint-Gervais-les-Bains (Haute-Savoie), d’où part l’une des voies d’ascension, en a profité pour relancer sa campagne de presse favorite. La surfréquentation _ voilà bien le mot important ! _ du sommet, avec son cortège de décès et nuisances écologiques, ne «sont plus tolérables : le Mont-Blanc est devenu un parc d’attraction», répète-t-il. Il a une solution miracle : instaurer un permis d’ascension, idée rejetée par le milieu montagnard qui plaide pour plus d’information. La mortalité dans les montagnes françaises est stable : une centaine de morts chaque été, dont un quart de randonneurs et une dizaine d’alpinistes sur le seul Mont-Blanc. Dans les grands jours, plus de 300 personnes se lancent sur ses pentes : il souffre, outre son irrépressible aura de point culminant, d’un accès trop banalisé, en raison des remontées mécaniques _ eh oui ! ce n’est pas de la « marche de randonnée » ! _ sur ses flancs et d’une promotion locale _ « touristique », donc _  historique.

Le maire de Saint-Gervais est, à cet égard, un parfait tartuffe : il n’a de cesse d’utiliser le Mont-Blanc pour sa communication, invitant à tour de bras journalistes et «pipeules», Gérard Holtz et PPDA en tête, à venir le gravir, rebaptisant sa commune «Saint-Gervais-Mont-Blanc» sur ses brochures, bataillant comme un forcené pour faire monter plus haut le train touristique de Saint-Gervais et ses 150 000 passagers annuels, au-delà de son terminus actuel à 2 400 mètres… Jean-Paul Trichet, vice-président de ProMont-Blanc, fédération franco-italo-helvétique des associations de défense du massif, grince : «C’est un adepte de l’égologie ; il fait feu de tout bois, sans reculer devant les pires contradictions. Il focalise l’intérêt des médias sur la fréquentation du sommet au détriment des vraies menaces.»

Chaînon manquant

Si le massif du Mont-Blanc est effectivement devenu un parc d’attraction, les 20 000 à 30 000 alpinistes attirés chaque année par son sommet-phare ne représentent qu’une goutte d’eau parmi les quelque 5 millions de visiteurs annuels, France, Italie et Suisse confondues.

L’économie locale vit du tourisme, une manne _ voilà bien l’enjeu prioritaire _ dont profite avant tout la vallée de l’Arve, c’est-à-dire Chamonix et ses voisines, mais aussi Courmayeur en Italie, ou Saint-Gervais… Cet afflux de skieurs et touristes génère de sérieux soucis : trafic routier, pollution de l’air, nuisances sonores du trafic et des survols incessants du massif, pression urbanistique. On a beaucoup construit et on construit encore, à Chamonix comme à Courmayeur. La spéculation immobilière chasse habitants permanents et travailleurs saisonniers _ je parlais hier du lien en quelque sorte »consubstantiel » « tissé » entre une ville, ou un territoire, et ceux qui y « habitent » _ vers le bas des vallées, augmentant d’autant le trafic auto. Les résidences secondaires ont pullulé, au détriment des «lits chauds» : «Chamonix est tombé de 6 000 lits hôteliers en 1970 à 4 000 aujourd’hui ! Il faut donner un coup de frein sur les constructions individuelles et trouver des solutions pour utiliser l’existant», tranche le nouveau maire de Chamonix, Eric Fournier. Le ton est nouveau ; la crise prend, il est vrai, une ampleur préoccupante _ ou des inconvénients collatéraux et « en cascade » d’un excès de tourisme…

Plus besoin de dormir sur place pour visiter le massif. On y arrive très vite _ comme on en repart _ par la route. Sous le Mont-Blanc, le tunnel est l’un des principaux axes routiers européens. États et concessionnaires n’ont jamais lésiné sur les infrastructures routières. Après le drame de 1 999 (39 morts dans l’incendie du tunnel), on a redoublé les investissements : côté italien, l’autoroute plonge dans la montagne à 200 mètres du superbe glacier de la Brenva ; côté français, on finit d’aménager la nationale en deux fois deux voies avec échangeurs sur le dernier chaînon manquant, entre Chamonix et Les Houches. Les 1 600 camions et 3 200 voitures qui empruntent chaque jour le tunnel (1,8 million de véhicules par an, à peine moins qu’avant 1 999), frôlent de ce côté un glacier des Bossons en plein recul lié au réchauffement climatique.

«L’accès à Chamonix est devenu plus sûr, mais c’est cher payé : on a une infrastructure démesurée à l’échelle de notre vallée encaissée», souligne Isabelle Madesclaire, présidente de l’association Urbasite. En l’absence d’investissements forts dans le rail et les transports en commun (le train n’arrive pas à Courmayeur ; et il est sous-développé en vallée d’Arve où il serait d’un usage facile), ces axes routiers jouent le rôle d’aspirateur à voitures. Deux tiers des véhicules traversant la vallée vont ou viennent de Chamonix-ville, hors tunnel donc… Les « tours opérateurs » _ je les évoquais aussi hier _, en particulier ceux qui travaillent sur les marchés asiatiques en pleine croissance _ même chose _, n’hésitent plus à faire des excursions à la journée depuis l’aéroport de Genève _ c’est pratique et peu cher.

Ce sont avant tout les remontées mécaniques _ tout y roule, il n’y a qu’à se laisser porter (et emporter) pour ce qui concernent les utilisateurs : vive la modernité automatisée… _ qui les attirent. Il y en a plus de 80 sur les flancs du massif, certaines ouvertes toute l’année comme la plus célèbre, le téléphérique de l’Aiguille du Midi (500 000 passagers par an) ou le train du Montenvers vers la mer de Glace (350 000 passagers). Elles sont majoritairement exploitées par la Compagnie du Mont-Blanc (CMB), créée en 2000, satellite de la Compagnie des Alpes qui détient les plus grands domaines skiables de la chaîne alpine et une bonne partie des parcs d’attraction européens _ un dynamique secteur de l’industrie touristique… La CMB, dont la ville de Chamonix est actionnaire minoritaire, gère sa belle affaire avec dynamisme. Décriée pour sa politique tarifaire (monter à l’Aiguille du Midi coûte 38 euros, 21 euros pour la mer de Glace), la compagnie rénove à tous crins les équipements de la vallée d’Arve. Elle aménage la ville, remplace les anciennes télécabines par de nouvelles, à plus haut débit _ et rentabilité _, hier à Vallorcine et aux Houches, demain aux Grands-Montets, et cet été au Brévent : la capacité de la nouvelle télécabine de Planpraz est passée de 1 300 à 3 000 personnes par heure.

Ce chantier à 11 millions d’euros est un révélateur des rapports de forces _ un concept important, on le mesure _ locaux : la ville de Chamonix a validé le doublement du débit de cette remontée, dont la gare de départ est en ville, sans avoir résolu les difficultés d’accès que cela va poser, ni budgété le démantèlement des cinq pylônes monumentaux, en béton brut, de l’ancienne remontée. La CMB a défriché à côté, doublant la largeur de la trouée dans la forêt au-dessus de Chamonix. François Bidaut, le patron de la CMB, a soufflé, sans rire, une solution à la municipalité : conserver un ou plusieurs de ces pylônes au titre du patrimoine _ industriel, un « concept » on ne peut plus « tendance » ! _ et les faire décorer _ c’est « artistique » ! et le tour est joué !!! _ par des artistes. Il se défend : «Le démontage est du ressort du propriétaire. N’inversons pas les rôles : nous ne sommes que des exploitants! On ne peut pas nous reprocher de faire du business, c’est notre vocation. Les communes nous disent : « Nous voulons développer le tourisme, faites des remontées.«  Nous ne sommes aménageurs que pour le compte d’autrui.»

Autre exemple, la CMB a décidé de rénover la télécabine qui traverse le cœur du massif, de l’Aiguille du Midi à la pointe Helbronner, versant italien. Elle a été construite en 1957, malgré le refus de l’Etat, qui s’était ensuite incliné devant le fait accompli. La capacité de cette remontée, qui défigure une zone naturelle exceptionnelle à plus de 3 000 mètres d’altitude, va passer de 140 à 300 personnes par heure. Le maire de Chamonix concède qu’il ne s’y opposera pas : «On ne change pas d’appareil, on reste sur de tout petits volumes de passagers…» ProMont-Blanc milite pour le démantèlement : «Se séparer de cet équipement serait un signe fort de basculement vers le développement durable. Le fait de le moderniser démontre qu’on reste dans le tout aménagement», assène Jean-Paul Trichet.

La démarche est encore plus claire côté italien, où la région du Val-d’Aoste va débourser 100 millions d’euros pour remplacer le Funivie Monte Bianco, une remontée vieillotte mais prestigieuse qui mène à la Pointe Helbronner, balcon sur le Mont-Blanc et la vallée Blanche, l’une des très rares du massif à ne pas être sous le contrôle de la Compagnie des Alpes. De 100 000 passagers par an, Funivie devrait vite passer à 250 000 _ c’est appréciable en matière de rentabilité. Le dossier est bouclé, les travaux commenceront en 2009. Avec cet équipement, Courmayeur, endormi depuis son âge d’or du milieu du siècle dernier, veut se relancer. La ville va déjà chercher des clients dans les métropoles italiennes _ et les amener en vitesse _ grâce à son autoroute, mais aussi, comme Chamonix, chez les « tours opérateurs » _ les revoilà ! _, les clients russes ou asiatiques _ et eux aussi… L’heure du tourisme de masse ? _ la question est on ne peut plus clairement posée… Fabrizia Derriard, nouvelle maire de Courmayeur, s’en défend et assure qu’elle veut jouer l’atout touristique _ en effet ! c’est « réaliste » _ des deux zones Natura 2000 _ bien nommées _ de la commune, dont le plan de gestion doit encore être validé et financé par l’Union européenne. La maire défend par ailleurs la pratique de l’héliski (ski avec portage par hélicoptère), florissante sur ce versant du mont Blanc et rêve d’une liaison «ski aux pieds» avec la Haute Tarentaise française… La puissance à venir des infrastructures de la vallée ne laisse donc guère d’illusions.

Déclaration d’intention

L’idée d’un parc international du Mont-Blanc, envisagée à la fin des années 80, avait été écartée par les élus haut-savoyards, valdôtains et valaisans. En 1991, a vu le jour un Espace Mont-Blanc, organe transfrontalier chargé par les Etats de concilier _ c’est toute la question _ protection de l’environnement et développement économique. Dix-sept ans plus tard, l’échec de cette structure est patent. Les espoirs se tournent désormais vers un classement du massif au patrimoine mondial de l’humanité de l’Unesco _ un label très « porteur ». Ce projet initié par ProMont-Blanc semble convaincre nombre d’élus locaux, régionaux et nationaux, dont Eric Fournier, le maire de Chamonix: «Cela permettrait de donner de la cohérence _ oui… _ aux politiques publiques, tout en les accélérant, à commencer par les transports _ et les « rotations »… L’Unesco, c’est le pari de se dire qu’on parvient à aller plus vite vers le ferroviaire, vers le développement durable.» Jean-Paul Trichet renchérit : «Dans l’histoire, ce massif a toujours su inventer, innover, mais depuis cinquante ans, il ne se passe plus rien. On peut faire de grandes choses ici. Les collectivités et les Etats en ont-ils la volonté ?»

Une candidature au patrimoine mondial implique que les Etats et territoires concernés élaborent un contrat de gestion et de protection. L’Espace Mont-Blanc juge le projet «prématuré». Les communes italiennes se sont prononcées pour ; les communes françaises pas encore. «Laissez-nous quelques mois», plaide Eric Fournier, qui a le soutien des communes de l’Arve, mais pas celui de Saint-Gervais : Jean-Marc Peillex a trouvé là une occasion de plus de se distinguer en s’opposant violemment. La région Rhône-Alpes soutient le projet, mais n’y travaille pas ; l’assemblée du Val-d’Aoste reste muette. Et si l’Italie et la France ont déposé une déclaration d’intention auprès de l’Unesco, la Suisse ne l’a pas fait, tandis que le nouveau ministre de l’Environnement italien est aux abonnés absents. Nicolas Sarkozy, en campagne au pied du glacier des Bossons, avait promis que ce classement serait «un combat pour la France». Jean-Louis Borloo, ministre de l’Ecologie, fanfaronnait en octobre 2007 : «J’ai convenu avec l’Italie et la Suisse de déposer un dossier commun concernant le statut du Mont-Blanc.» Le plus haut sommet d’Europe de l’ouest attend toujours un début d’éclaircie. »

La tension, ici, est moins entre « Tourisme » _ et sa sous-catégorie de « tourisme de masse »… _ et « Art », qu’entre « Tourisme » et « Écologie »… Mais, on ressent bien ce qui « tend » dangereusement des équilibres déjà assez précaires…

Quelques réponses de lecteurs de « Libération », maintenant… sans nul autre commentaire que la mise en gras d’expressions choisies…

youps :

Suisse modèle ??? êtes vous vraiment sûrs que la Suisse est un modèle ? N’êtes vous donc jamais allé à Zermatt ? Certes, on y accède seulement en train ; certes, c’est un village préservé ! mais la haute montagne l’est-elle ?.. mais une fois là haut ! avez-vous remarqué toutes ces horribles installations recouvrant les glaciers, pas un versant qui ne soit vierge de remontées mécaniques ; sans parler des hélicoptères qui tournent toute la journée autour du Cervin… Moi, je ne suis pas sûr que ce soit un modèle !

Samedi 06 Septembre 2008 – 14:49

geodetolvon :

Bel article, Bravo François ! Un article très bien documenté, qui ne reste pas à la superficie des problèmes. On aimerait une suite ! Comment démocratiser l’accés aux activités de montagne, comment faire que pour que ce développement ne se fasse pas au détriment de l’environnement, comment permettre au plus grand nombre de découvrir ces espaces hors du commun, comment leur permettre ainsi de se re-créer ? Des activités qui ne seraient plus réservées à des privilégiés ( la nature des privilèges étant souvent financière ; mais pas que…)

Samedi 06 Septembre 2008 – 14:37

ah    ahahhaha :

Arrétez tous de gueuler engoncé dans votre nombril. Vous êtes vous aussi des touristes. Hey oui

Samedi 06 Septembre 2008 – 12:02

ECO :

Amis les guides, bonjour ! Eh les Amis Guides de la Vallée, faudrait voir à vous entendre un peu là ! Il y a le bas de la bouse de vache et y’a le haut. Si vous cessez quelques années d’accompagner les bidochons là-haut, sans doute que le bas s’en porterait mieux, non ? et si vous vous appropriez un peu plus le Massif dans vos logiques à vous non?

Vendredi 05 Septembre 2008 – 18:34

Mais si :

MONT-BLANC Haut et Bas : il y a deux Mont-Blanc : celui du haut, où le souffle se fait court pour cause d’altitude, donc de raréfaction de l’oxygène. Celui du bas, où mieux vaut ne pas être trop regardant sur la qualité de l’air. On ne peut rien contre le désagrément du premier, sauf avec courage s’acclimater. On peut tout contre les désagréments du second, avec un peu de courage et de bon sens. Si le Mont-Blanc était en Suisse, on en aurait fait un sanctuaire certainement pas interdit à quiconque, mais les habitants des vallées ne seraient pas en train de crever la bouche ouverte, par asphyxie du tout route, du tout fric.

Vendredi 05 Septembre 2008 – 18:09

Matrok  :

Témoignage : Parmi tant d’autres touristes, j’ai pris il y a quelques années le train de Saint-Gervais qui monte au « Nid d’Aigle » et continué le sentier jusqu’au refuge de Tête Rousse, sur la voix normale du Mont-Blanc certes, mais là où s’arrête le domaine de la randonnée pour entrer dans celui de l’alpinisme. C’est un lieu qui reste magnifique, et pourtant… Bien sûr il y a la foule, mais pourquoi s’en étonner ? Par contre, au niveau de la petite cabane située au bas de la crête qu’on remonte pour aller à Tête Rousse, il y avait un énorme tas de détritus. Je n’ai jamais vu ailleurs dans les Alpes un tel signe de mépris du site, de l’environnement, de mépris même de la foule. Que faire pour soulager un peu le Mont Blanc de ce vandalisme ? Et bien même si ça m’attriste, je ne vois pas d’autre moyen que de limiter l’accès au Mont Blanc, de responsabiliser les guides, etc… Le Mont-Blanc n’est pas un produit à consommer, c’est un site naturel exceptionnel, et l’un des plus beaux de la planète.

Vendredi 05 Septembre 2008 – 15:26

Olympe :

Mentalité de chambre de commerce… C’est foutu ! Devant la pression humaine, il est vain de vouloir constituer des sanctuaires, puisque tout le monde « a le droit de« . La mentalité de chambre de commerce des élus de tous partis fera le reste. J’espère quand même qu’on fait payer les sauvetages en hélicoptère à tous ces ayant-droit qui vont saloper la montagne ! Vendredi 05 Septembre 2008 – 15:18

Matrok  @Jérôme :

Le sommet du Mont-Blanc est bien en France, d’après tous les géographes français, italiens, suisses ou congolais ! Il n’y a aucune ambigüité sur le tracé de la frontière, qui passe entre le sommet du Mont-Blanc (côté français, donc) et une antécime nommée « Mont Blanc de Courmayeur » et situé côté italien. C’est d’ailleurs pourquoi les Italiens considèrent que le point culminant de l’Italie est le « Mont-Blanc de Courmayeur« .

Vendredi 05 Septembre 2008 – 15:11

Marc  :

Article de fond… Un article de fond aussi long et fouillé, ça devient rare… Ça fait plaisir.

Vendredi 05 Septembre 2008 – 14:55

trilobite :

autoroute : A quand une belle autoroute à péage qui nous amènerait au sommet, enfin, disons à 4800 mètres de manière à ce que nous puissions nous vanter d’avoir franchi les dix dernier mètres encordés !..

Vendredi 05 Septembre 2008 – 13:56

Salade :

Incroyable : Être dans la masse : MALLLLLL ! Faire venir la masse : BIEN ! Être au dessus de la masse : BIEN ! La masse, c’est les autres, c’est bien connu. Vendredi 05 Septembre 2008 – 12:04


le jim  :

On n’y comprend rien ! Difficile de comprendre les positions des collectivités locales, je me rends réguliérement dans la vallée de Chamonix depuis une quinzaine d’année, et j’y ai toujours vu des travaux ! Chamonix ne sera jamais une vallée « écolo »… Impossible de revenir en arrière.. .On peut juste constater que le glacier des Bossons recule, que l’on pille le lit de l’Arve pour ses gravats et que la ronde des camions continue ! Ceci dit, c’est tellement beau au dessus… que les touristes y vont encore, et moi le premier !

Vendredi 05 Septembre 2008 – 10:44

Jérôme :

Mais au fait, le sommet est-il en territoire français (cartes suisses et françaises) ou italien (istituto géo…) ? Vendredi 05 Septembre 2008 – 09:49

fab  :

BCE ou CMB ??… Une fois c’est Jean-Claude Trichet, et la fois d’après, Jean-Paul Trichet… Je ne pense pas que le président de la BCE s’investisse dans cette affaire… Relisez vous que diable !

Vendredi 05 Septembre 2008 – 09:06

bachelarno  :

Bravo ! Excellent article. Et merci d’avoir souligné l’ambivalence du maire de St Gervais, qualifié magnifiquement d’adepte de l’égologie dans votre article. Il faudrait qu’il comprenne qu’inviter les « pipeules » parasites, ceux qui mangent à tous les rateliers, n’a pas vraiment de sens et n’apporte pas grand chose à sa ville…

Vendredi 05 Septembre 2008 – 08:51

A comparer avec ma petite réflexion de synthèse (sur « Art et Tourisme à Aix _ et ailleurs« ) d’hier…

Quant aux lectures « à faire », on se reportera avec profit à des auteurs s’interrogeant sur l’Histoire des paysages et celle des loisirs, tels que Alain Roger (« Court-Traité du paysage« , « La Théorie du paysage en France« ), Jean-Didier Urbain (« Les Vacances« , « Sur la plage« , « L’Idiot du voyage : histoire de touristes« ) et Alain Corbin (« L’Avènement des loisirs« ), ainsi que Joffre Dumazedier (« Vers une civilisation des loisirs« , aux Éditions du Seuil en 1972)…


Titus Curiosus, ce 8 septembre 2008

Art et tourisme à Aix _ et ailleurs (4)

07sept

Enfin, un essai de synthèse de réflexion _ sur « Art et Tourisme » _, après ces diverses impressions de « terrain » sur quelques uns des sites cézanniens d’Aix
ainsi que sur Aix-en-Provence elle-même,
et, en particulier, aussi, la fréquentation à toute heure très importante de l’Office de Tourisme,
à la Rotonde sur laquelle débouche la promenade archi-fréquentée, et belle, du cours Mirabeau…

Aix dispose d’un remarquable patrimoine artistique
architectural
_ pour commencer : celui de cette très, très jolie ville provençale _,

mais aussi avec sa large collection de Musées
_ et pas seulement le très riche et nouvellement splendidement ré-aménagé Musée Granet
(avec sa magnifique exposition rétrospective « François-Marius Granet » ;
après la très importante « Cézanne en Provence« , en 2006 ;
et avant une exposition, pour l’été 2009, « Picasso-Cézanne« ) :
le Musée du Vieil Aix,
le Musée des Tapisseries,
le Musée Paul Arbaud,
les Fondations Vasarely et Saint-John Perse,
etc…


ainsi que son si justement célèbre festival de musique…

Autant d’atouts
qui,
en plus du nom de Cézanne et des sites cézanniens
et de la « figure de proue »
de la montagne Saint-Victoire
dominant la ville ;

qui attirent en permanence des flots de touristes
qui viennent y passer et séjourner,
faisant affluer une importante manne
financière ;
à savoir « gérer »


De fait,
l’Office de Tourisme d’Aix
aide à organiser et répartir
, géographiquement ou urbainement, la demande « touristique » d’Art
de la part de ses visiteurs
de satisfaisante manière pour les demandes variées, forcément _ à commencer en fonction de la durée prévue du séjour (notamment hôtelier) dans la ville _,
des uns
et des autres…


Tels ceux, par exemple, qui se satisfont d’un circuit commenté par haut parleur
en petit train roulant

à travers les ruelles de la vieille ville…

Ou ceux qui ont une demande plus « ciblée » :
mettre leurs pas
dans ceux des mieux connus des aixois,
tels Paul Cézanne ;
ou Émile Zola.

Pour lesquels ont été rédigés _ par Michel Fraisset pour l’Office de Tourisme d’Aix _ d’excellents fascicules, avec plans de la ville,
« Sur les pas de » :

« Sur les pas de Cézanne » ; « Sur les pas de Zola« …

Il se trouve que
désirant connaître les auteurs de l’excellent diaporama du Grand-Salon du « Jas de Bouffan »,
j’ai été acheminé par les très serviables hôtesses de l’Office de Tourisme
vers le bureau de la responsable de la communication,
Bernadette Marchand, qui m’a très gentiment fourni le renseignement (« Gianfranco Iannuzzi », auteur de ce passionnant _ très instructif et très beau _ diaporama) que je désirais obtenir pour rédiger mon article ;

et que, lui signifiant mon haut degré de satisfaction des visites des sites cézanniens,
je lui ai indiqué l’unique point qui m’y avait un peu « gêné » _ le panneau « L’art m’emmerde«  (selon Érik Satie ; et Ben !…)
se balançant à la brise juste à l’entrée de l’ »Atelier Cézanne » ; de la responsabilité de Ben, donc ;
ainsi qu’une expo Ben
dans l’appentis adjacent à la bâtisse de l’ »Atelier« 
_ ;

il se trouve que
le responsable de l’initiative d’accueillir une expo Ben en ce lieu (de pélerinage cézannien) _ Directeur de l’ »Atelier Cézanne », ainsi qu’Adjoint de Direction et Responsable de la Communication
de l’Office de Tourisme _,
Michel Fraisset,
se trouvait présent en ce même bureau de l’Office de Tourisme…


Nous avons donc pu, Michel Fraisset et moi-même, échanger _ très aimablement _ un peu,
là-dessus…


Donner à connaître (si peu que ce soit ; ou, plus encore, donner _ ou alimenter _ le désir de mieux connaître) d’autres artistes
à ceux qui viennent « sur les pas de » Cézanne

_ tel un Jean Amado : passionnant ! cf mon article « Parcours d’Art à Aix _ préambule » _ est excellent ;

mais je ne suis pas certain qu’un Benjamin Vautier, en l’occurrence,
« agisse » dans une catégorie (d’Art) du même ordre (d’authenticité et de valeur
_ objective !)
qu’un Cézanne
;

ce qui pose la question de ce qu’il en est,
depuis Marcel Duchamp
, en 1914,
de l’art dit « contemporain » ;

parmi des impostures…

Sur ce point-là,
je me situerai personnellement
, en tant que « spectateur »- »amateur d’Art »,
plutôt dans la mouvance d’un Jean Clair,
l’auteur exigeant de « Malaise dans les musées » (en septembre 2007)
et « Journal atrabilaire » (en janvier 2006) ; « Lait noir de l’aube » (en mars 2007) ; « Autoportrait au visage absent _ Ecrits sur l’art 1981-2007 » (en mars 2008) :
ainsi que de « La barbarie ordinaire _ Music à Dachau » (en avril 2001)…

Bref,
les mal (ou contre) façons d’Art
agacent

_ un brin _
mon épiderme (de curieux d’Art vrai)

La question _ de fond _ devient alors
comment satisfaire la « demande »
_ qualitativement variée _
de ces divers « clients »…


Je reprends ici, et à la lettre près, le très précis paragraphe intitulé « Les Faits »
_ page 178 de la contribution « Aujourd’hui, l’Atelier Cézanne… » de l’album si riche « Atelier Cézanne » (en 2002, chez Actes-Sud) _
sous la plume de Michel Fraisset :

« Comment l’Atelier Cézanne est-il devenu le musée le plus visité des Bouches-du-Rhône en 1999 et le second en 2000 derrière la Vieille -Charité de Marseille ?
Cette augmentation considérable de la fréquentation
et des recettes engendrées
est bien entendu l’effet
d’actions mises en œuvre dès 1998

_ « l’équipe mise en place par l’Office de Tourisme d’Aix arrive _ à l’ »Atelier Cézanne » _ fin 1997 » (page 177) _
et largement développées les années suivantes. »

Michel Fraisset précise alors :
« Ces actions peuvent se regrouper autour de quatre pôles :
La communication, l’animation, la gestion, la commercialisation.
En premier lieu, l’idée même du « musée » au sens traditionnel est abandonnée.
On ne parle plus du
« Musée Atelier Cézanne »,
mais de l’
« Atelier de Cézanne »
,
lieu de mémoire et d’histoire,
mais surtout lieu de convivialité, de partage et d’émotions.
Il n’y a plus de
« conservateur »,
ni de
« gardiens »,
ni de
« droits d’entrée »,
vocabulaire impropre pour un lieu
ce culture ouverte.


Les visiteurs
sont aussi
des clients

_ voilà le point crucial.

Dès lors leur satisfaction
doit être prise en compte.
 »
Fin de ce paragraphe,
page 178 d’ »Atelier Cézanne » (publié aux Editions Actes-Sud en 2002 par la « Société Paul Cézanne »).

« Être prise en compte » : mais comment ?
Financièrement ? _ et seulement financièrement ?..

Et les « satisfactions » des uns
« équivalent-elles »
_ par quels circuits ? _ à la « satisfaction » _ ou « insatisfaction » _ des autres ?..

Sur quels critères les évaluer ? Est-ce bien de l’ordre _ quantitatif (et visible) _ du « mesurable » ?…

Comment pèsent ici les diverses _ et peu « homogènes » _ « demandes » :
« demandes d’Art »
et « demandes de Tourisme » ?


La « demande » de ceux qui empruntent le petit train parcourant les ruelles de la Cité aixoise _ un semblable petit train est apparu récemment à Bordeaux _ en écoutant le déroulé
du discours pré-enregistré,
est-elle « équivalente »
à la « demande » de ceux qui se mettent « sur les pas » du créateur Cézanne ?..
Ou du créateur Émile Zola ?..

« Sur les pas » étant le titre même

des remarquables fascicules _ avec plans _ diffusés par l’Office de Tourisme d’Aix, rédigés _ fort pertinemment dans le détail même des renseignement fournis et des localisations données avec beaucoup de précision _ par Michel Fraisset lui-même…

Chacun _ « acteur æsthétique » (cf l’excellent livre de Baldine Saint-Girons : « L’Acte esthétique » ; ou le tout aussi nécessaire « Homo spectator » de Marie-José Mondzain) _ peut, bien sûr, en « avoir » « pour sa mise » ; ou « pour son argent »
_ voire pour son désir : même si, là, pour le cas du « désir », c’est considérablement moins facilement,

et encore ! c’est un euphémisme,

calculable et encore moins réalisable « à coup sûr » ;
au contraire, même :

n’est « agréé » et « reçu » _ et au centuple, qui plus est ! _, ici,
que ce qui n’était _ même pas _ demandé !..

prévu, prémédité, imaginé, rêvé !..

Ah! ce qui peut être rêvé sur le seul nom d’une ville !…

Sur cela, lire Proust, la « Recherche« …


La seule précaution à (essayer de) prendre _ pour les metteurs en place des « dispositifs » d’organisation des « visites » _
étant
que ne se gêne (pas trop) la « cohabitation » des uns et des autres
;

et en espérant, même _ peut-être avec l’appoint d’un minimum de « pédagogie », mais pas trop « didactiquement » non plus, qui aurait, cette trop didactique pédagogie, le désastreux effet (de fuite) inverse ! _

que
les « touristes » de passage
deviendront
des « ravis »
d’une véritable « émotion »
(= « æsthétique« ) d’Art ;

et plus de simples consommateurs de « clichés » touristiques

_ de type « on connaît ! on vient, même, pour çà !.. »


En cela,
le « système » des « réservations » à l’Office de Tourisme
constitue un utile sas
_ un commode et précieux « goulot d’étranglement », en amont des « flux » d’ »inondation »… _
à l’égard des risques de « bouchons » (de foule)…

J’ai en souvenir, par exemple,
le nombre faramineux d’autobus
affluant (et s’alignanten kyrielles) aux (immenses) parkings du château de Chenonceaux
pour y mener des charters entiers de visiteurs de jusque l’autre côté de la planète ;
quand d’autres lieux (tout aussi beaux et tout proches de Chenonceaux, en Touraine)
sont encore préservés de ces foules « consommatrices » bruyantes _ et assez peu « vraiment curieuses » _,

sur le circuit international

des « tour operators« …


Qui a vraiment « intérêt » à cela ? et à « faire du chiffre » ?..


Ou, encore, à Venise, autre exemple, le contraste entre le secteur, passablement encombré (de touristes), entre la Place Saint-Marc et le Pont du Rialto, d’une part,
et Dorsoduro, si tranquille _ lire le merveilleux livre du dorsodurien Pier Maria Pasinetti (1913-2006) : « De Venise à Venise » (« Dorsoduro » étant le titre original de ce livre, en italien)…

Comment éviter que l’afflux en grand nombre
gâte
la rencontre « personnelle »
_ et singulière : c’est un « acte esthétique », pas si fréquent, jamais « normalisé », ni, a fortiori, « formaté »… _
avec l’œuvre
_ en un Musée, ou en une église _
ou avec le lieu…

Se reporter sur ce point

(de la rencontre-découverte : avec une œuvre ou avec un lieu)

au magnifique premier chapitre ( intitulé « La paix du soir _ au risque d’halluciner« )

aux pages 39 à 66 de « L’Acte esthétique » de Baldine Saint-Girons,

à Syracuse,

décrivant par le détail ce qu’elle qualifie si justement d’« expérience forte« , indiquant même : « Toute expérience forte est nécessairement datée et localisée : c’était le 29 avril 2005 à Syracuse, à la fin d’une journée intense«  (page 42) ; « j’étais en compagnie d’amis siciliens, tous deux aussi émus que moi par ces hasards objectifs _ l’expression est aussi superbe que magnifiquement juste ! _ : mon collègue _ philosophe _ Giovanni Lombardo, et le jeune Emilio Tafuri » _ car les autres participent pour beaucoup aux rencontres et des lieux, et des œuvres… « Nous cheminions sul longomare, las et heureux. Moins directement heureux peut-être que sensibles à un accord musical inattendu surgi entre le monde et nous : nos sentiments et nos pensées nous semblaient atteindre à l’unisson, malgré des destins séparés. « La paix du soir », ai-je alors murmuré, comme si cette expression m’avait été soufflée. Une douce émotion nous envahit tous les trois. Impossible, semblait-il, de ne pas la reconnaître : elle nous enveloppait et nous absorbait, tissant entre nous un double lien, substantiel et musaïque » (page 43).

Je poursuis ma lecture : « Devait-elle davantage sa force à un état du monde ou au vocable ? Quels rôles fallait-il attribuer respectivement à la perception mondaine _ syracusaine, ici et alors _ et à sa formulation ? Silencieux et retenant notre souffle, nous croyions bien « entendre » la respiration du cosmos, miraculeusement pacifiée : n’était-ce pas le monde qui nous parlait diirectement à travers l’équilibre éphémère du crépuscule, alors que le jour le cédait au soir ? N’entendions-nous pas cette voix de façon quasi endophasique, presque comme une hallucination verbale ? Pourtant quelque chose de nouveau se produisit, dès lors que nous nommâmes « la paix du soir » ; la force poétique du phénomène du monde sembla décupler«  (page 44).

Et l’analyse se poursuit… Page 64, Baldine Saint-Girons pose la question : « L’acte esthétique peut-il se programmer ? » ; et elle y répond positivement : « Programmer des actes esthétiques nous est essentiel » (page 65) ; mais cet art demeure, toutefois, extrêmement subtil : « il suffira _ dit optimistement Baldine Saint-Girons _ de se déprendre de toutes choses _ qui retiennent et alourdissent _, de se faire bohémien, de se mettre en voyage _ combien, partis hors et loin de chez eux, y parviennent « vraiment », réellement ? _ : l’ailleurs s’ouvrira« , pose-t-elle, alors, page 65… Soit un acte d’ouverture à une réceptibilité ;

et à une réception effective, quand celle-ci advient, comme en réponse à quelque demande informulée, forcément, de notre part.

Et elle conclut ce beau chapitre liminaire de « L’Acte esthétique » par ces mots : « La « vraie vie » dont l’absence nous taraude serait-elle à notre portée grâce à l’acte esthétique, qui suppose un sujet tourné vers le dehors et un monde réenchanté ? Plus on y songe, plus on se demande si le véritable savoir, celui qu’il est inutile d’arborer, mais qui aide à vivre, n’est pas le savoir esthétique. « La paix du soir » pourrait s’élever de la sorte au rang de mathème, mais de mathème secret, dont la force opérative ne se révèlerait qu’à celui qui vacille sous l’aiguillon de l’æsthesis«  _ qu’il nous faut apprendre, avec délicatesse, à « recevoir » et « accueillir » : avec la plus pure _ épurée _ simplicité… Voilà tout ce qui peut se préparer _ sur (voire contre) soi _, mais ne se produit certainement pas _ jamais, du côté de la rencontre avec l’altérité _ sur commande… Ni ne s’achète ! par conséquent…

Sans compter que la ville, elle-même, doit demeurer vivante ;
pas rien qu’un « conservatoire de patrimoine »,

(ou une accumulation de boutiques de « marques » interchangeables, hélas, d’une ville à une autre)
pour visiteurs étrangers pressés
consommateurs de « clichés » seulement
parmi lesquels ils « se figurent » « reconnaître » quelque chose d’ »attendu », déjà, d’eux, sans jamais rencontrer quelque altérité _ objective, et non pas fantasmée, ou virtuelle _ que ce soit !.. C’est qu’elle pourrait bien les « effrayer », pareille altérité…

Car une ville est tissée aussi, et consubstantiellement, de ses propres habitants…


Soit une question que se pose aussi, pour le devenir de sa ville,

l’excellent maire (et philosophe) de Venise,
Massimo Cacciari (de lui, en français, on peut lire : « Le Dieu qui danse« )…

Des questions pour non seulement
l’Office de Tourisme _ et la Ville _ d’Aix-en-Provence,

mais pour les mairies de villes à important capital patrimonial artistique
_ telle la mairie de Bordeaux ;

à l’heure de la candidature au label de
« capitale européenne de la culture »
pour 2013.

Titus Curiosus, ce 7 septembre 2008

Un bouquet de musiques « terminales » _ et autres…

06sept

Une singulière conjonction de sorties discographiques en ce début de septembre
vient de m’offrir un rare « bouquet » de splendides musiques « terminales » _ je vais m’en expliquer _ ;
ainsi que d’autres, à l’opposé (du « terminal » !)…
Je veux parler des dernières œuvres d’Alfred Schnittke (« Concerto pour alto et orchestre« ) et Dmitri Shostakovich (« Sonate pour alto et piano« , opus 147)
qu’a choisi d’interpréter le brillantissime Antoine Tamestit _ avec Markus Hadulla, pour la Sonate ; et l’Orchestre Philharmonique de Varsovie, dirigé par Dmitrij Kitajenko, pour le Concerto _ sur un très « intense » CD « Shostakovich Schnittke » Ambroisie (AM 168) ;

et du « dernier quatuor » (à cordes) de Beethoven _ le « Quatuor à cordes » n° 16 en fa majeur opus 135 _, pris ici en concert _ en une seule prise _ par le Quatuor Prazák,

avec le « Quatuor à cordes » en sol mineur opus 50 n°6, « La Grenouille« , de Joseph Haydn ;
le « Quatuor à cordes » n°3 H 268 de Bohuslav Martinu ;
et le « Quintette » pour saxophone et quatuor à cordes J 194 de Jindrich Feld _ avec Raaf Hekkema au saxophone _ sur un CD Praga Digitals (PRD:DSD 350 045) : « Prazak Quartet in Concert«  ;

auxquelles œuvres j’adjoindrai un récital de (25) « Lieder » de Schubert, par la radieuse Bernarda Fink et le parfait Gerold Huber, au piano, sur un parfait CD Harmonia Mundi (MMC 901991).

Et pour les « autres » _ que « terminales » _ du titre de l’article,
ce seront les « Concertos pour piano » n° 1, 5 et 6 de Joseph Wölfl, par Yorck Kronenberg et le SWR Rundfunkorchester Kaiserslautern, dirigé par Johannes Moesus, sur un CD CPO (777 374-2) ;

et,
tout autre chose encore,
un petit bijou de musique intime _ familiale _
qu’est une sélection du « Petit Livre d’Anna-Magdalena Bach » par la soprano Karina Gauvin, le claveciniste Luc Beauséjour et le violoncelliste baroque Sergei Istomin, sur un CD « Bach » Analekta (AN 2 2012)

Donc, tout d’abord le choc _ musical _ intense que provoque le total engagement d’Antoine Tamestit _ quel immense interprète ! _ dans les œuvres de la fin que sont le « Concerto pour alto« de Schnittke et la « Sonate pour alto et piano » de Shostakovich : « la musique semble prédire des événements tragiques, et une semaine après avoir achevé ce concerto _ en 1985 _, Schnittke a été victime d’une effroyable série d’attaques cérébrales qui allaient finalement l’emporter _ en 1998. C’était le commencement de la fin _ pour lui, énonce Richard Jones, l’auteur du livret du CD ; et il cède alors la parole à Antoine Tamestit : « C’est angoissant de constater que c’est comme ça. La fin du concerto donne l’impression d’une respitration qui s’arrête. C’est la raison pour laquelle _ précise-t-il alors _ j’ai mis _ aussi… _ la sonate de Chostakovitch dans ce disque. Pour moi, elle forme le même genre d’arche _ lent, rapide, lent _ avec un dernier mouvement très long ; mais également bien sûr pour Chostakovitch c’était la fin de la fin. Il est mort un mois après avoir terminé la sonate« , conclut Antoine Tamestit.


Ces interprétations d’Antoine Tamestit sont « solaires » : à emporter avec soi sur l’île déserte…

Je citerai encore ces phrases du librettiste, pages 11 et 12 du livret du CD : « La réponse de créateurs comme Schnittke et Chostakovitch à la puissance expressive de l’alto _ à laquelle fit allusion l’altiste Alain Tresallet lors de la répétition à « La Friche » de la pièce de François Cervantès « Le dernier quatuor d’un homme sourd« , le 23 juillet dernier _,

a laissé au monde les deux chefs d’œuvre présentés ici. Tamestit (…) a découvert _ à l’âge de dix ans _ que la corde à vide de do, le même do sur lequel s’achèvent le concerto de Schnittke et la sonate de Chostakovitch, résonnait avec chaleur dans tout son corps, et qu’en faisant reposer le bout de l’instrument contre sa gorge, comme son professeur Tabea Zimmermann le lui avait montré, il pouvait sentir les vibrations de l’instrument comme une voix supplémentaire.«  Le librettiste commente alors : « C’est cet élément humain dans le son de l’alto qui pousse les compositeurs à livrer leurs œuvres les plus émouvantes. Dans la plupart des cas, il _ cet « élément humain dans le son de l’alto » _ se trouve associé à l’expression de la tragédie, de la perte, du chagrin, mais aussi de l’espoir ultime.«  C’est assez bien « senti »…

« Pour cette raison, Varsovie a été un lieu exaltant pour cet enregistrement _ du « Concerto » de Schnittke. Le sentiment de résurrection après la tragédie, de renouveau dans les ruines, de paix après le désespoir, imprègne cette ville plus que toute autre. On l’entend dans les cordes de l’Orchestre Philharmonique de Varsovie, ce tranchant glacial et clair que Tamestit décrit comme « la façon de jouer de l’Est » et qui allie la clarté de l’objectif à la profondeur de l’émotion.« 

Tout cela, en effet, s’entend en cet immense enregistrement et ce très grand disque pour des œuvres majeures (« terminales ») du XXème siècle… De même que l’amitié entre Antoine Tamestit et Markus Hadulla est, elle aussi, magnifiquement sensible dans ce qu’ils nous offrent de l’œuvre testamentaire de Chostakovitch. Nous sommes ici, dans ces œuvres-là comme dans ces interprétations-ci, dans les zones les plus intenses de l’ »humain »…


La nouvelle version _ par les Prazák en concert : le 14 mars 2008 dans la kleine Zaal du Concertgebouw d’Amsterdam pour les « quatuors » de Beethoven, de Martinu et le « quintette » de Feld (et le 27 novembre 2006 à l’Opéra de Lyon pour le quatuor de Haydn) _ du « dernier quatuor » _ le seizième, opus 135 _ de l’ »homme sourd » (Beethoven), est venue combler mon attente (de cet été, depuis la séance de répétition au théâtre de la Friche à Marseille de la pièce de François Cervantès, le 23 juillet dernier) : l’œuvre est ici, par les Prazák en concert, d’une époustouflante gravité légère, comme elle est, et doit être interprétée : quelle grâce, quelle urgence fébrile surmontée, transcendée, en cet « au revoir » (d’un « sourd »)… Qu’on l’écoute !

Quant au récital de « Lieder » de Schubert (1797 – 1827) par Bernarda Fink, il se situe en plein dans ce que je viens de nommer « urgence fébrile surmontée, transcendée« , pour l’œuvre d’un compositeur qui eut à sa disposition trente-et-une années de vie… Bernarda Fink est une artiste radieuse _ je l’ai entendue au concert, au Grand-Théâtre de Bordeaux _, radieuse et parfaitement probe ; et son timbre, et son art, servent idéalement ce choix de « Lieder«  _ Schubert eut cependant le temps d’en composer un certain nombre… Nous sommes dans une semblable « évidence » d’ »urgence » et de « remerciement » dédié au « vivre ». Je ne sais si c’est Bernarda Fink elle-même qui a choisi la citation de Schubert au dos du CD ; la voici, en date de mars 1824 : « Personne qui ne comprenne la douleur de l’autre, et personne qui ne comprenne la joie de l’autre ! On croit toujours aller l’un vers l’autre, et l’on ne fait toujours que se croiser. » Schubert ajoutant encore _ nous sommes dans le « romantisme » : « Quelle souffrance pour celui qui en prend conscience ! » Sans pathos, sans (trop) longues phrases, la musique (des « Lieder« ) se contente, avec humilité, de le chanter…

Les deux autre CDs sont d’un autre « registre » _ que celui d’ »évidence » affrontée (et non pas évitée) d’une « urgence fébrile surmontée, transcendée » de quelque « terminal » que ce soit… _ ; de celui de la vie quotidienne (et ses joies) ; et de celui du gracieux divertissement _ qui s’épanouit notamment dans le second versant du XVIIIème siécle ; et qui donna, aussi, de grandes œuvres tranquilles, joyeuses, pleines d’ »esprit », voire d’espièglerie _ telles celles de « bon papa Haydn« , tel, par (excellent) exemple, le « Quatuor « La Grenouille » du CD « Prazak Quartet in Concert« 

Ainsi les trois « Concertos » pour piano et orchestre (n° 1, 5 et 6) de Joseph Wölf, qui parut, un moment, à Vienne, comme une sorte de rival du jeune Beethoven, ainsi que le présente le librettiste (Bert Hagels) du CD CPO : « En avril 1799, paraît un article détaillé sur les pianistes viennois de l’époque dans la revue musicale « Leipziger Allgemeine musikalische Zeitung » (…) « Parmi ceux-ci, Beethoven et Wölfl sont les plus en vue. (…) Il semble que la majorité penche en faveur du dernier cité. (…) Le jeu de Beethoven est exceptionnellement brillant, quoique moins délicat, et manque parfois de clarté. Il se montre le plus à son avantage dès qu’il laisse libre cours à son imagination. (…) Sur ce point, Wölfl lui est inférieur. Mais il le surpasse par son exécution légère, précise et limpide de mouvements paraissant impossibles à jouer grâce à ses connaissances musicales approfondies et la dignité parfaite de sa composition, ce qui suscite l’étonnement ; (…) et parce que son interprétation est toujours bien venue, si plaisante et caressante, notamment dans les adagios, sans aucune tendance à la sécheresse ou à l’excès, elle suscite non seulement l’admiration, mais aussi un véritable plaisir. »

Et bien, c’est cette norme-là de « plaisir » _ et d’hédonisme _ qui avait cours au tournant des deux siècles _ 1799-1800 _ que l’excellent pianiste, très élégant, Korck Kronenberg nous donne, en ce CD sans défaut, à percevoir avec finesse… Soit, ce qui « plaisait » effectivement alors « dans le siècle« , « dans le monde« , comme aurait dit un Bossuet… Un témoignage d’un moment du goût, donc ; fidèlement rendu.

Quant aux extraits québéquois du « Petit livre d’Anna-Magdalena Bach«  _ du CD « Bach » Analekta, ils sont tout bonnement délicieux… Loin du concert, loin des salles et des publics _ cf aussi le CD Alpha 128 chroniqué dans « Articles en souffrance _ un inventaire à la Prévert » :  le CD Alpha 128Trios pour Nicolaus Esterhazy” de Joseph Haydn, par l’ensemble Rincontro (les excellents Pablo Valetti, Patricia Gagnon et Petr Skalka) :

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pour une autre forme, encore, de musique « intime » : pour Nikolaus Esterhazy, en ses résidences (princières, cette fois) d’Esterháza, d’Einsenstadt ou de Vienne _ ;

loin du concert, loin des salles et des publics à séduire, nous pénétrons dans la joie musicale domestique la plus pure ; d’une grâce infinie, en cette succulente interprétation _ toute « pure » _ de Karina Gauvin, Luc Beauséjour et Sergei Istomin…

Titus Curiosus, ce 6 septembre 2008

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