“Verdun mon amour”…

Posté dans la catégorie Dans les poches, Frais comme un gardon par Emilie

19nov

virginie.jpgOn parle beaucoup aujourd’hui de l’anniversaire de la Grande Guerre 14-18. Toutes ces vies qu’on abandonne célèbre lui aussi à sa manière cette période trouble et tragique de notre Histoire. L’auteur, Virginie Ollagnier, s’attache plus précisément à évoquer l’année 1918, marquée par le retour des poilus, ces “gueules cassées”, terme dont le sens est à prendre au propre comme au figuré évidemment, les blessures psychologiques n’étant pas des moindres en effet.

Nous allons suivre Claire, une jeune femme de caractère dotée de pas mal d’humour, une infirmière sur le point de prononcer ses voeux de religieuse. C’est dans un hôpital psychiatrique qu’elle a décidé de mettre à l’épreuve son existence. Elle va y faire la rencontre d’un soldat souffrant d’un traumatisme bien particulier puisqu’il semble ne pas vouloir se réveiller, catatonique, immobile, impossible à percer. Claire va décider de s’impliquer corps et âme pour le rétablissement de cet homme dont elle ne sait rien mais qu’elle sent susceptible de lui révéler quelque chose d’elle-même et des autres.

Dans ce premier roman édité à l’origine chez Liana Lévi, Virginie Ollagnier nous parle avec beaucoup de pudeur et de sensibilité du chagrin et de la douleur qui ont frappé tant d’hommes et de femmes à cette époque. Elle dresse aussi le portrait d’une grande héroïne vraiment attachante, qui n’a de cesse de remettre en question son existence comme le monde qui l’entoure. Peinture très réaliste d’une époque -l’auteur a effectué des recherches d’archives minutieuses concernant la médecine et la psychiatrie-, Toutes ces vies qu’on abandonne est aussi, et avant tout, un très bon roman et une histoire d’amour à vous donner le frisson…

La poste Ohl là

Posté dans la catégorie Hors les murs par David

18nov

Il n’est pas de courrier pour nous plus étonnant, plus revigorant, plus stupéfiant parfois aussi que ceux que nous adresse de temps à autre le seul, l’unique Michel Ohl, auteur inclassé qui pratique l’art postal comme d’autres la mélodie et fait l’honneur à quelques récipiendaires de sa prose alambiquée, distillée au coeur de son cerveau bercé de ses épiphanies incessantes. Nous nous permettons, pour une fois, d’en faire profiter les visiteurs de notre blog en reproduisant ce qui ne pourrait être tapuscrit. Nous nous garderons bien de gloser sur ce diptyque dont la drôlerie et l’insolence se passent de commentaires. Et avec l’espoir que cette apparition sur internet ne nous privera pas d’autres instants de réjouissances ohliennes.

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De la musique avant toute chose

Posté dans la catégorie Hors les murs par Fleur

17nov

PartitionDans le cadre du Tour de France des écrivains européens1, Felipe Hernandez est venu nous parler de son dernier livre traduit en français, La partition, un roman paru aux Editions Verdier en août dernier. Cette rencontre a donné l’occasion à cet auteur catalanophone, mais qui a élu le castillan comme langue d’écriture, de revenir sur l’ensemble de son oeuvre. Il était accompagné de son traducteur et ami Dominique Blanc ; tous deux formaient un duo des plus sympathiques dont l’accent (l’un espagnol - Fernandez a fait l’effort de s’exprimer en français du début jusqu’à la fin - et l’autre toulousain) avait tout pour séduire les oreilles sensibles à une certaine forme de musicalité.

 

Au moment où s’ouvre La partition, le jeune José Medir, musicien et compositeur de son état, gagne sa vie en dispensant des cours à des jeunes filles issues de milieux bourgeois. Il va cependant être contacté par le directeur de l’Auditorium, un certain Ricardo Nubla, pour une commande très particulière. En effet, celui-ci lui demande ni plus ni moins de traduire son âme en musique ! Perturbé par cette requête, José tente de se dérober, mais en vain : il va devoir relever cet incroyable défi. Telle est la trame d’un roman qui est tout à la fois le pendant musical du Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde2, un tableau de l’Espagne actuelle, une réflexion philosophique sur la condition de l’Homme, et une illustration de la dialectique hegelienne du maître et de l’esclave, le tout dans une langue qui ne manque ni de poésie, ni de raffinement. On peut gager qu’il ravira les amateurs de romans littéraires de qualité !

 

Outre une oeuvre de jeunesse qu’il refuse pour l’instant de faire traduire - Naturaleza, écrit à l’âge de 25 ans - ses trois romans forment ce que Dominique Blanc a appelé un tryptique. Il s’agit de La deuda en 1998 (La dette, Verdier 2003), La partitura en 1999 (La partition, Verdier 2008) et Eden en 2000 (Eden, Verdier 2004). Comme vous avez dû le constater si vous êtes un lecteur attentif, l’ordre de traduction de ces trois romans ne respecte pas leur ordre de parution en Espagne. En effet, La partition n’est pas le dernier roman de Felipe Hernandez, mais bien son avant-dernier. De quel genre de tryptique peut-il bien s’agir pour que l’ordre de lecture des romans  qui le composent n’ait aucune espèce d’influence sur leur compréhension ? En fait, il n’existe entre La dette, La partition et Eden, aucune unité d’intrigues, de personnages, de lieux, ni même de temps ! Cela ne les empêche guère de constituer un ensemble traversé par le même lien thématique : on retrouve au sein de chacun d’entre eux cette même notion de dette, ainsi que l’inversion du rapport de force initial entre un être dominant et un autre dominé, à l’image du combat de Job, dans l’Ancien Testament. La Bible est d’ailleurs très présente dans l’oeuvre de Felipe Hernandez, qui se remémore en plaisantant un vieux rêve de jeunesse : enfant, il s’imaginait en écrire la suite… A l’image de la plupart des écrivains de la péninsule ibérique, il a été également très influencé par les grands noms de la scène littéraire latino-américaine, comme un Gabriel Garcia Marquez3 ou un Juan Rulfo4.

 

Enfin, l’auteur a partagé avec nous sa conception de la littérature et du rôle de l’écrivain. En un mot, pour avoir une chance de laisser une empreinte dans l’histoire des Lettres, les romanciers doivent être des visionnaires. Un bon roman ne doit pas être seulement bien écrit et divertissant, il doit être engagé d’une forme ou d’une autre et amener son lecteur à réfléchir. Maintenant, à vous de déterminer si Felipe Hernandez a relevé le défi !


1 Ce tour de France permet à une vingtaine d’auteurs (notamment Vassili Alexakis, Marcello Fois, Imre Kertèsz, Claudio Magris, Colum McCann, Ian McEwan, Boris Pahor, ou encore Gonçalo Tavares) de venir à la rencontre des lecteurs de l’hexagone entre les mois d’octobre et de décembre de cette année.

2 Il s’agit dans les deux cas d’étancher la soif d’immortalité des hommes. Pour autant, cette comparaison a ses limites dans la mesure où la fonction du tableau imaginé par Wilde est de disparaître alors que l’homme pourra continuer à vivre, tandis que la partition d’Hernandez, plus réaliste, ne remet pas fondamentalement en question la mortalité de l’humain. Il s’agit donc plutôt d’une belle mise en abyme de l’idéal de l’écrivain en tant que créateur.

3 Né en Colombie en 1927, cet écrivain majeur (lauréat du Prix Nobel de littérature en 1982) est l’auteur d’une vingtaine de romans et nouvelles, dont Cent ans de solitude, et L’amour aux temps du choléra, qui a fait l’objet d’une adaptation cinématographique sous l’égide de Mike Newell en 2007.

4 Le nom de cet écrivain mexicain (1917-1986) est essentiellement attaché au superbe roman intitulé Pedro Pàramo.

 

 

 

 

 

 

 

Triste actualité

Posté dans la catégorie Choses vues par David

15nov

francois-caradec.jpgUn bref billet ce jour pour signaler une triste actualité, la disparition de François Caradec, éminent pataphysicien, , membre de l’OULIPO, biographe inoubliable de Raymond Roussel, d’Alphone Allais, de Lautréamont, de Willy, d’un étonnant Dictionnaire des Gestes, du magnifique Compagnie des zincs, spécialiste d’auteurs absolument négligés, généreux, et dont nous venions de recevoir le dernier rompol à l’enseigne de Fayard, Le doigt coupé de la rue du Bison, fantaisie policière particulièrement bien menée écrite dans une langue très épurée et qui s’achève par ces mots : “Ils se dépêchent pour arriver à temps”. Caradec a entamé son dernier voyage, à charge pour nous de ne pas le laisser tomber dans le purgatoire.

Détour par les tranchées

Posté dans la catégorie bonheur du jour... par David

14nov

Comme complément à notre trop rapide billet sur la réédition de l’extraordinaire récit de Gabriel Chevallier, La Peur, au Dilettante, on signalera aux amateurs éclairés qui sont souvent les mêmes que ceux qui se passionnent pour la littérature, la parution du nouvel opus du génialissime Tardi : il revient sur une période capitale dans son imaginaire, la Grande Guerre (ces majuscules, quelle horreur!) et son cortège de monstruosités malheureusement si “visuelles”. On se souvient d’Adieu Brindavoine et de La véritable histoire du soldat inconnu, ou de son adaptation du roman de Didier Daeninckx La der des ders. Dans chacun de ces albums, il creusait à travers des figures imaginées sa vision du désespoir : personnifié dans ces anonymes noyés par le torrent guerrier, créatures éperdues broyées par une mécanique infernale, il est au coeur de ces pages superbes. Avec Putain de guerre! qui sort aujourd’hui après une parution échelonnée en format tabloïde (une idée marketing déjà utilisée lors du dernier recueil mais une sacrée idée), nous avons quitté l’imagination pure pour nous installer dans l’illustration au plein sens du terme (”donner du lustre”). Pour chacune des trois années de 1914 à 1916, Tardi représente des moments forts, des interprétations du texte de Jean-Pierre Verney ( connu jusqu’alors comme historien et qui nous livre un très intéressant dossier à la suite des planches dessinée), racontées par un personnage de peu, un soldat d’en bas qui confie le sordide, le violent, le sanguinolent devenu banal, l’atroce auquel on s’habitue et l’injustice à laquelle on ne se fait pas. Dans une langue ferme et vraie, ce personnage nous fait traverser tout le conflit, rapportant les phrases de ces gens importants capables de prononcer de colossales imbécillités guerrière, avouant son souverain mépris des puissants, interprête du vieux fond d’anarchisme de Tardi. Bref, vous l’aurez compris, les inconditionnels du dessinateur auront une raison supplémentaire de louer son constant génie et sa langue toujours au service de son trait unique.

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Venise dans une cave

Posté dans la catégorie Dans les poches par Gwénaël

13nov

une-saison-a-venise.jpgUn ballon rouge et blanc, le goût du réglisse, un alligator aperçu dans un zoo, une tour d’un dénommé Eiffel qui s’élève jusque dans les cieux, une pièce de 1 franc d’une valeur forcément inestimable trouvée dans la poussière d’une cour d’école, … Les souvenirs d’enfance sont bien les plus beaux et les plus intenses que l’on conserve au cours d’une vie. Une saison à Venise de Wlodzimierz Odojewski, paru en Rivages, réveillera certainement en chacun de vous les émerveillements d’antan, entre rêve, illusion et réalité.

Marek, neuf ans, attend avec impatience ses premières vacances à Venise, lieu de villégiature familiale. Or nous sommes en Pologne en 1939, et le pays commence à être envahi par l’Allemagne nazie. A défaut de Venise, c’est dans la maison de tante Weronika, située en pleine campagne, que le petit garçon passera ses vacances d’été. Le foyer recueillera rapidement le reste de la famille. Cependant, la joie de retrouver ses proches ne résistera pas longtemps à la déception de devoir différer l’accomplissement de son rêve. Un jour, alors que les bombardements se font plus que jamais menaçants, une source miraculeuse - à moins qu’il ne s’agisse d’une canalisation déficiente - va inonder la cave. Alors que tante Weronika percevra les vertus thérapeutiques de cette eau lustrale, et émettra l’idée de créer des thermes, tante Natacha, de son côté, va imaginer de réinventer Venise. Les planches à repasser et les tables de ping-pong serviront de terrasses, les baquets de la buanderie feront de très convaincantes gondoles et le violon et le vieux piano seront parfaits pour les concerts du soir. Ainsi, tandis que les obus déchirent le sol et que les soldats meurent par milliers, les enfants sont protégés des affres de la guerre grâce à l’univers onirique qu’ils ont créé dans leur cave.

Avec ce court texte, Wlodzimierz Odojewski, né en 1930 en Pologne, nous offre un véritable petit bijou de sensibilité, de grâce et de délicatesse. Une saison à Venise fait partie de ces textes qu’on lit d’une traite, mais qui nous berce encore longtemps de sa douce mélodie. Il nous signifie ainsi que nos jeux d’enfant sont décidément inoubliables.

Mort au jardin

Posté dans la catégorie C'est nouveau par David

12nov

vbf.jpgAvec sa brouette pleine et ses outils qui en dépassent sur fond blanc, voilà un livre qui pourrait passer pour bien plus humble qu’il ne l’est en fait. Mort d’un jardinier de Lucien Suel qui vient de paraître à La Table ronde n’est pas de ces romans dans l’air du temps qui nous invitent à cultiver notre jardin pour fuir l’atroce bruit du monde, il ne flatte pas notre penchant pour la pelouse bien entretenue ou le verger à confitures. Non, Mort d’un jardinier, un titre qui inquiète et nous parle d’entrée de disparition quand le thème du jardin invite spontanément chez nous à l’idée de renaissance permanente, est un texte magnifique, écrit à la deuxième personne, qui convoque, au moment du départ d’un homme vers cet ailleurs sans réponse, toute sa vie surgissant comme une vague dans sa conscience souvent ouverte à tous les souvenirs, toutes les réminiscences. Au cœur du “temps des mourants”, ces dernières minutes de lent défilement, l’homme du jardin souffre et espère jusqu’au bout le secours, perdu comme un nouveau né abandonné au milieu des choux. Nous savons que personne ne viendra, que cette voix qui chantonnait sans cesse des refrains de jazz va s’éteindre et laisser dans le silence s’élever la voix du rouge-gorge insensible. Livre sublimement lent qui prend le temps de décrire les gestes de celui qui connaît le battement intime d’une terre d’à peine quelques dizaines de mètres carrés, ce roman élève avec délicatesse le monument d’un homme humble qui a choisi la beauté, qui se souvient des livres lus et aimés, des musiques entendues et enchanteuses, des rencontres et des épiphanies qui donnent un sens à la vie. La phrase de Suel est sinueuse sans jamais être encombrée, elle déploie son charme et sa précision, s’enrichissant des mots communs comme un poète le ferait. Happé par sa mélodie qui ne cède jamais au refrain sirupeux, qui suit sa ligne claire, on refuse de lâcher ce texte qui ne nous a pas trahi. Les poètes qui deviennent romanciers sont rares ou ennuyeux, Lucien Suel, dont nous ne savions que fort peu, fait mentir cette règle, et c’en est une vraie joie, sincère.

Chevallier de la peur

Posté dans la catégorie Mémorable par David

11nov

La peur

Plus aucun poilu cette année pour témoigner en une incarnation faiblissante et troublante l’existence, réelle, de ces hommes qui furent les acteurs de l’une des plus atroces boucheries d’un siècle de progrès qui n’allait pas en manquer. Mais il reste des livres, de grands livres souvent ensevelis sous le flot d’ouvrages glorifiant la victoire. S’il fallait n’en lire qu’un en cet anniversaire, on voudrait que ce fut celui que Le Dilettante a eu l’excellente idée de rééditer, le tirant d’un oubli insultant : La Peur de Gabriel Chevallier, dont la postérité a retenu comme un nom commun son Clochemerle, best-seller qui a dévoré le reste de sa bibliographie.Mais avant de devenir un auteur à succès, Chevallier fut soldat, enrôlé dans cette Grande Guerre en 1915 et qu’il fit jusqu’au bout malgré une blessure qui ne le sauva du front que quelques semaines. Parti jeune homme, étudiant riche d’un avenir, il en revint meurtri à jamais, ayant plus appris sur lui et sur les hommes, leur crasse lâcheté, leurs beuglements, leur vantardise, leur grandeur aussi, en quelques années qu’en toute une vie, devenu pour le reste de ses jours un survivant que son talent permettait de ne pas rester muet et que sa dignité empêchait de hurler avec le troupeau des nostalgiques et des vantards. En 1934, avant la gloire littéraire, il publia cette Peur à qui on ne fit pas un grand succès et qui fut retiré de la vente à la veille des hostilités nouvelles afin de ne pas fournir aux naïfs des arguments pour combattre cette autre guerre : il n’y  avait personne pour l’imaginer pire que le précédente alors les mauvais esprits étaient priés se taire. Autant le dire sans ambage, ce récit de Chevallier où celui-ci a la pudeur de se dissimuler sous un pseudonyme est de ceux que l’on n’oublie pas, obsédant de précision, refusant le lyrisme, recherchant la vérité aussi laide qu’elle soit, se livrant à l’analyse sans prendre aucun masque. Aussi dégoûté que l’on soit de ces misérables aventures d’un jeune soldat livré à la gueule dévorante d’une guerre léviathan, on ne parvient pas à s’en défaire, à l’affût d’un rare moment de pause, incapable de sourire lorsque l’ironie, terrible, se manifeste. Des mois posé sur l’épaule d’un poilu qui nous raconte la saleté, la promiscuité, la peur aveuglante, cette impression si rarement décrite et dont Chevallier se fait le chirurgien tétanisé par ce qu’il découvre. Quatre-vingt dix ans ont passé depuis que le dernier soldat est mort au combat, pour une cause depuis longtemps effacée, (10h50, le 11 novembre, le soldat Augustin Trébuchon est tué, absurdement, d’une balle en pleine tête, lire l’étonnant article dans Libération de ce jour : http://secretdefense.blogs.liberation.fr/defense/2008/11/x.html), la guerre continue à alimenter nos journaux, parfois tout près de nous. Il faut des livres comme La Peur pour nous rappeler sans cesse que l’horreur, banale comme une tranchée, peut se lire et doit se lire afin qu’elle ne devienne pas qu’un sujet lointain dont on se débarrasse la commémoration finie.

Goncourt toujours

Posté dans la catégorie bonheur du jour... par David

10nov

Atiq RahimiNous n’allons pas faire ceux qui n’y croyaient pas, ceux qui n’avaient pas fait des réserves, ceux qui disaient que c’était trop beau pour être vrai, ceux qui néanmoins se réjouissaient de recevoir l’auteur le 12 novembre (deux jours après !), nous n’allons pas… car nous sommes particulièrement heureux cette année de saluer le Prix Goncourt, un auteur dont nous avions sur ce blog dit le plus grand bien à la sortie de son Syngue Sabour, premier roman écrit en français dans une langue ferme et belle, roman incendiaire sur une femme qui se consume dans sa condition d’épouse, prisonnière d’un univers d’hommes rendus fous par l’intolérance. Nous replaçons ici le modeste petit article que nous lui avions consacré, loin que nous étions à l’époque d’imaginer un tel destin pour un tel livre. Et si tout va bien, vous pourrez écouter sur notre partie podcast la conférence que le nouveau lauréat viendra donner dans les Salons Albert-Mollat mercredi 12 à 18 h.

” Un peu perplexes, nous avons reçu le livre attendu d’Atiq Rahimi et l’avons placé dans le rayon oriental où il fait figure de rare auteur afghan. Perplexes car Rahimi est désormais (ou seulement pour ce livre ?) un auteur francophone, ce que ne nous dit guère le titre Syngué sabour, heureusement sous-titré “Pierre de patience”. Notre perplexité a cependant vite cédé à l’inquiétant plaisir de découvrir ce roman qui prend aux tripes et soumet à une série de chocs répétés à mesure que s’en déroule l’histoire.

Au coeur de cet Afghanistan qui avait inspiré Terre et cendres, son livre le plus célèbre adapté au cinéma, nous voici les témoins d’une femme et de sa solitude hantée par des présences hostiles, violentes ou inertes : parce que son imam a décidé que seule la répétition inlassable des quatre-vingt noms de Dieu pourrait tirer son mari du coma où l’a plongé une balle perdue de l’incessante guerre que se livrent les hommes fous, elle est prisonnière de ce corps étendu dans la chambre des époux qui ne répond à aucune de ses prières, aucune de ses exhortations, qui ne cille pas au récit de plus en plus impudique qu’elle lui fait de ses secrets. Murée dans sa maison qu’elle ne peut quitter (alors que la famille a fui sans aucun scrupule), à la merci des bandes de combattants qui, au nom d’Allah, s’arrogent tous les droits et notamment, suprême jouissance, celui de tuer sans rendre de compte, sa voix va prendre peu à peu cette assurance que le désespoir peut donner, se débarrassant des tabous, des interdits comme on se dépouille d’une peau trop sèche, interpellant Dieu et maudissant les mâles et leur terreur qui engendre l’horreur. Ce qui n’était au départ qu’une prière ressassée jusqu’à l’écoeurement se mue en confession sans limite : minéralisé par son silence, le mari devient une pierre, une Syngué sabour, cette pierre de patience devant laquelle une légende prétend qu’on peut tout dire pour obtenir la paix. Et cette voix solitaire et perdue, par la magie d’une langue libérée, devient celle de toutes ces femmes opprimées par des siècles de silence et d’obscurantisme, sa colère devient leur colère, son mépris devant leur art d’humilier et leurs traditions absurdes leur revanche, sa chambre une scène d’où jaillit un chant de libération.

Il n’est pas anodin que ce soit précisément un homme qui se fasse le porte-voix de cette fureur, un homme afghan qui a mis sa langue maternelle entre parenthèses pour donner voix à toutes les filles et toutes les femmes de son pays martyrisé Et si un livre seul, loin des terres qui l’ont enfanté, n’a qu’un infime pouvoir sur le réel, il nous offre, avec des mots simples et forts, la chance d’entendre un cri où se tapit, espérons-le, l’espoir que cesse un jour la folie des hommes ivres de leur puissance. Une pierre de patience dans nos jardins si propres…”

Mollat blog Littérature de septembre

La Foire aux snobs

Posté dans la catégorie Mémorable par David

07nov

thackeray.jpegLe snob n’a pas déserté nos salons, il n’est pas en voie de disparition, il est peut-être moins facilement reconnaissable mais à l’oreille on le reconnaît indiscutablement, la musique qu’il tire de son petit pipeau et qu’il prend souvent pour un orchestre symphonique se distinguant de tous les bruits dont sont capables les autres. C’est dire si la réédition du Livre des snobs de William Makepeace Thackeray ne passe pas pour superflue et si cette caste-là n’a pas fini de briller au firmament de la sottise. Beaucoup moins lu en France que Dickens dont il est le contemporain (mais il meurt plutôt jeune en 1863), on ne retient souvent de lui que l’imposante Foire aux vanités (Vanity Fair) ou, merci Stanley Kubrick, les Mémoires de Barry Lyndon. Avec les Snobs, W.M.Thackeray fait montre d’un brio, d’une drôlerie dont on connaît peu d’équivalent : son art du portrait vient se glisser dans des catégories  qui veulent nous faire croire que, comme les animaux du zoo, ces gens-là peuvent se distinguer par groupes : les universitaires, les militaires, les ecclésiastiques, les littéraires, les provinciaux, les politiques, etc…sans oublier biens sûr, princiers, les snobs des clubs. La vivacité  de cette galerie provient sans doute beaucoup de son origine puisque tous furent pré-publiés dans la fameuse et intransigeante revue Punch, lieu d’expression grinçant de tous les rejets puissants au sein d’une société en pleine mutation (l’ère du chemin de fer est en train de bouleverser tout le pays, les villes s’étirent). Comme chez d’autres grands noms de la littérature anglaise, la volonté réelle de dénoncer les abus, de faire fi de cette langue de bois qui a solidifié les plus beaux esprits, de dépeindre une hypocrisie envahissante préside au projet de W.M.T. Mais si tout ici respire l’Angleterre, l’importance de nos éclats de rire rappelle l’universalité de cette acuité. On saluera avec ferveur cette nouvelle édition, pour la toute première fois complète et précédée d’une préface d’Anthony Trollope et d’une riche introduction, d’un ouvrage aussi capital  et aussi réjouissant. Ce n’est que justice de se payer, un peu, la tête de cette caste qui semble vouée à l’éternité. L’orange puissant de la couverture de ce livre d’Anatolia se signalera aisément aux curieux sur les tables des libraires.

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