Kéthévane Davrichewy le 8 février

Posté dans la catégorie Avant première, Bonheur du jour..., C'est nouveau par Véronique

03fév

Si son nom ne vous est pas totalement inconnu, c’est peut-être parce que Kéthévane Davrichewy n’en est pas à son coup d’essai en littérature, auteur déjà prolifique d’une vingtaine de récits pour enfants et adolescents. Vous l’avez également croisée longtemps en bonne place sur notre table « coups de cœur » au rayon littérature grâce à son précédent roman d’amour et d’exil qui avait fait chavirer bien des cœurs de libraires (lire ici le blog enthousiaste de sa première supportrice de l’équipe) et de lecteurs, La mer Noire. En 2010, ce roman fit légitimement partie de la sélection pour notre prix Lavinal (voir la vidéo de présentation), puis Kéthévane Davrichewy se prêta elle-même au jeu de notre caméra pour un enregistrement dans notre studio, visible en cliquant ici. Premier texte de l’auteur choisi par l’éditrice Sabine Wespieser, cette dernière lui réitère en 2012 sa confiance en publiant Les Séparées qui figure parmi la liste des 5 romans en compétition du prix RTL-Lire.

La mer Noire revenait sur les origines géorgiennes de la famille de l’auteur à travers le regard d’une vieille dame le jour de ses 90 ans, Tamouna, qui attend le retour de son ancien amant Tamaz. Elle remontait le fil d’une mémoire collective et intime à partir de la rencontre à Batoumi le dernier été de ses 15 ans de ce jeune garçon qui habitera à jamais son cœur. S’ensuivent le déracinement de sa terre natale à cause des Bolcheviques, la traversée de la mer Noire vers l’Europe puis l’arrivée à Paris, la difficile intégration, le mariage, les deuils et les amitiés qui jalonnent une existence, l’arrivée des enfants puis des petits-enfants sans que jamais le souvenir de Tamaz entrevu à de trop rares retrouvailles n’arrivent à rompre, soixante-quinze ans plus tard, leur serment d’amour : répondra-t-il présent au soir de sa vie ?

Dans Les Séparées, l’ellipse de trente années entre les deux premiers chapitres permet de mesurer le basculement entre l’amitié fusionnelle partagée par deux amies d’enfance, Alice et Cécile, et leur rupture brutale. Là encore, l’Histoire tient une place toute particulière puisque l’auteur a décidé de placer le parcours de ses personnages entre deux dates clés symboliques d’une génération (partagée en partie par Kéthévane Davrichewy née en 1965) : 21 mai 1981 – 21 mai 2011. Si l’acmé de leur  relation correspond à l’euphorie accompagnant l’élection de François Mitterrand, la commémoration de ce trentième anniversaire se confond avec le deuil des idéaux et de leur adolescence. Leurs voix en alternance retracent le chemin de leur vie, permettent de franchir le mur de l’incommunicabilité pour renouer le lien et redonner sens à leur histoire : d’un côté Alice se remémore (à la manière de Tamouna) trois décennies d’une vie au gré de sa lecture d’un magazine qui revient sur les années Mitterrand, de l’autre Cécile dans le coma à la suite d’un « accident » adresse des lettres imaginaires à Alice qu’elle espère voir à son chevet. L’attente est là encore un des ressorts dramatiques de cette valse à deux temps, entre passé et présent, entre un âge d’or et l’amère désillusion qui paraît inéluctable. « Les gens sont-ils  plus présents une fois partis ? [...] elle songe aux absents, elle mesure leur présence dans son existence » et « Les disparus surgissent quand on ne les attend pas et ne répondent pas quand on les espère« , semblent nous suggérer en commun les voix qui peuplent ces romans.

Kéthévane Davrichewy réussit à l’aide d’une écriture épurée (sans grandiloquence ni pathos, deux écueils majeurs quand on parle de « grands sentiments ») à faire ressentir avec une grande émotion le temps qui passe, qui plus est en cultivant l’art de la brièveté (ses romans ne dépassent pas les 200 pages et ses phrases sont souvent minimales). Peut-on encore espérer que se rejoignent de nouveau ces destins qui ont été un jour si unis, puis brisées ? Gageons que Kéthévane Davrichewy réponde mercredi prochain (à 18h au 91, rue Porte-Dijeaux) aux multiples échos qu’elle tisse entre ces histoires d’amour et d’amitié qui soulèvent avec une même force bouleversante.

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Le roi n’a pas sommeil

Posté dans la catégorie Bonheur du jour..., C'est nouveau par Fleur Aldebert

02fév

« Ce que personne n’a jamais su (…), c’est ce que Thomas avait ressenti quand le flic aux cheveux gras était venu lui passer les bracelets, en serrant si fort son poignet que le sang avait giclé sur la manche de sa chemise. » Voilà comment s’ouvre le dernier roman de Cécile Coulon, publié aux éditions Viviane Hamy. Situé dans une petite ville de province imaginaire, Le roi n’a pas sommeil met en scène la famille Hogan, composée du couple formé par William et Mary, et de leur fils unique Thomas. Ce dernier grandit à l’ombre d’un père rustre, alcoolique et violent qui répartit toute son énergie entre la scierie et la caserne, avec pour seuls rayons de soleil la tendresse et l’amour que lui prodigue sa mère. Enfant, puis adolescent, Thomas fait l’effet d’une touffe d’herbes hautes sans cesse balayée par des vents contraires. Mais finalement, alors qu’il est rattrapé par son destin, on se rend compte qu’une épée de Damoclès le suivait depuis le berceau et même un peu avant : son patrimoine génétique avait tout d’une bombe à retardement prête à exploser à n’importe quel moment. « Les vieilles du quartier disaient [d'ailleurs] que l’âme de son père flottait au-dessus de lui ». Le roi n’a pas sommeil est donc avant tout un roman sur l’atavisme et sur l’impuissance des hommes face à certaines formes de déterminisme. Entre l’exergue emprunté à Steinbeck et le choix d’une onomastique à consonance exclusivement anglo-saxonne, l’auteur ne dissimule pas ses influences (1). Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que son héros nous évoque le McTeague de Frank Norris si superbement campé dans Les rapaces ! Forte d’un tel héritage, Cécile Coulon s’impose sans conteste comme une voix profondément originale au sein de la littérature française contemporaine (2). Du point de vue stylistique, elle n’hésite pas à jouer sur les registres de langue et à donner un véritable coup de pinceau au vernis parfois écaillé de métaphores et expressions françaises rebattues, le tout avec un humour toujours très fin. Par ailleurs, la tension narrative qu’elle parvient à installer par le biais d’une construction sans faille, à commencer par une scène inaugurale étonnante qui, sous couvert de donner les clés de l’histoire, ne fait qu’attiser la curiosité du lecteur, contribue à faire de ce roman réaliste une véritable réussite !

(1) S’il ne fait aucun doute que Méfiez-vous des enfants sages avait pour cadre les États-Unis des années 1970, Le roi n’a pas sommeil se déroule dans une petite ville baptisée Haven, qui est finalement tout sauf un havre de paix.

(2) Dans la même veine, on peut penser à Julie Mazzieri et son superbe Discours sur la tombe de l’idiot (Corti, 2009 – cf. notre blog).

F.A.

Cyrano de Boudou de Damien Luce

Posté dans la catégorie C'est nouveau par Marilyn

01fév

A l’heure où tout le monde rentre chez soi, la pluie s’abat sur Paris et Boudou n’a pas de parapluie, l’occasion pour lui de tester un tout nouveau moyen de transport. Une petite minute, nécessaire pour s’assurer que son nez est bien en place, et hop ! il s’élance et s’abrite en se serrant près du premier passant venu, disposant de ce merveilleux instrument qui lui permettra de rester sec. Nul besoin de ticket, mais il paie agréablement les gens en discutant, allant jusqu’à aider Apollinaire qui marmonne son Alcools pour trouver la bonne rime.
Ceci n’est qu’un aperçu de la vie du jeune artiste car le livre débute tout à faire différemment, avec Edmond Rostand en personnage principal. Nous découvrons celui-ci sur les bancs de l’école, où la littérature a déjà une grande place dans sa vie, jusqu’au moment où son Cyrano de Bergerac devient un vrai succès au théâtre. A travers son histoire, nous rencontrerons beaucoup d’illustres personnages tels que Sarah Bernhardt, Jean Cocteau, Sigmund Freud, Charlie Chaplin et bien d’autres.
Ne vous laissez cependant pas éblouir pour toutes ces personnalités car le vrai héros de l’histoire est Boudou, ce clown des temps modernes qui ne vous accueillera jamais d’un « Bonjour les petits enfants ! » avant de souffler dans sa trompette. Bien au contraire, l’humour de Boudou fait réfléchir sur les absurdités du quotidien et  son côté burlesque donne envie de l’imiter, de se laisser aller afin de trouver le clown qui est en nous.
A n’en pas douter, Boudou est amusant, mais aussi touchant. Son talent d’acteur le mènera sur les planches (lui qui a passé sa vie dessous pour souffler leur texte au comédien… quand il parvenait à rester éveillé du moins) pour interpréter son Cyrano, le Cyrano de Boudou, injustement méconnu et applaudi par Edmond Rostand lui-même.
C’est un très beau livre que nous offre les éditions Héloïse d’Ormesson en ce début d’année. Damien Luce parvient à nous réchauffer de ce temps glacé en nous faisant rire et pleurer. Il y a aurait tant à dire sur cet ouvrage et sur les personnages inoubliables (comme Simon le flemmard, Le Bargy le prétentieux ou Pif-Luisant) qui le compose, mais il est préférable de se taire maintenant, un doigt tendu sur la bouche, pour que la magie puisse opérer au moment où vous le lirez…

Rêves oubliés

Posté dans la catégorie C'est nouveau par Fleur Aldebert

25jan

Ils ont traversé la frontière à Béhobie. Toute une famille marchant tranquillement sur un pont reliant Irun et Hendaye, comme si de rien n’était, comme s’ils allaient tout simplement pique-niquer sur les berges du fleuve. Sauf que ceux-là laissent derrière eux le souvenir d’une vie qu’ils ne sont pas sûrs de retrouver. Fuyant les avancées du franquisme en ce début d’année 1936, ils sont partis précipitamment. D’abord Ama, les trois garçons, les grands-parents et les oncles, puis Aïta parviendra à les rejoindre en France sans trop de difficultés. Il leur faudra alors s’adapter, ne pas être trop regardant sur les conditions de logement, accepter le premier travail qui vient même, et surtout, se faire oublier. Mais ce serait sans compter sur les autorités locales qui, après avoir accueilli sans trop broncher les premiers réfugiés, vont finalement changer leur fusil d’épaule quand ils mesureront l’ampleur du phénomène. Il s’agira alors de parquer tous ces réfugiés, d’aller les chercher partout où ils se cachent pour les interner dans des camps, celui de Gurs notamment.

Premier roman d’une jeune violoniste virtuose, ces Rêves oubliés qui viennent enrichir l’excellent catalogue de Sabine Wespieser sont ceux d’une famille pour qui « être ensemble, c’est tout ce qui compte ». Léonor de Récondo a choisi d’alterner entre un narrateur omniscient et le cahier que tient Ama, pour qui l’écriture devient un rempart indispensable contre la perte de soi. « Iduri, mon tout petit, c’est cela aussi l’exil. Ne pas savoir dire, ne pas être là où nous devrions. Et, à chaque instant, avaler cette honte indigeste qui nous brûle le ventre », écrit-elle en pensant à son petit dernier. L’auteur ne dissimule pas que derrière l’histoire de cette remontée inexorable vers le Nord sans jamais regarder en arrière, jusqu’à trouver un coin de terre où on les laissera enfin en paix, se cache celle de sa propre famille. Et c’est avec une grande finesse qu’elle nous la livre, nous berçant avec son écriture ciselée et très visuelle qui donne vie à un assemblage quelque peu impressionniste de scènes inoubliables.

F.A.

Une incursion dans le clan Brontë

Posté dans la catégorie C'est nouveau par Martine

20jan

Manchester, 1846. Assise au chevet de son père mourant, Charlotte est la dernière survivante du clan Brontë. Elle se remémore les belles années, les espoirs et les désillusions qui ont animé leur vie à chacun : Emiliy, Anne et Branwell, le frère adoré ravagé par l’alcool et la drogue, tous disparus trop tôt. Et surtout, elle se souvient de leurs difficultés pour faire éditer leurs manuscrits respectifs, qu’il s’agisse de Jane Eyre, des Hauts de Hurlevent, ou encore d’Agnes Grey, trois romans que l’on considère aujourd’hui comme des joyaux incontournables de la littérature anglaise du dix-neuvième siècle.
Revenant sur le ratage de leur vie personnelle, Charlotte évoque de leur éducation, ce père brisé par la mort de sa femme (elle est décédée en mettant au monde son sixième enfant), l’arrivée de leur tante, la mort des trois sœurs ainées, son départ à Bruxelles avec Emily, sa rencontre amoureuse avec le professeur, son expérience aussi désastreuse qu’éphémère comme gouvernante et enfin son  retour parmi les siens. Seule lui reste désormais l’écriture.

Paru au Quai Voltaire, Quand j’étais Jane Eyre fera sans conteste le bonheur des amateurs de littérature classique anglaise. On en apprend évidemment beaucoup sur le clan Brontë, mais aussi sur l’époque et sur les difficultés auxquelles les femmes devaient faire face et surtout sur les stratagèmes qu’elles devaient employer si elles voulaient avoir une chance d’être publiées. Servi par une très belle traduction, ce roman est seulement le troisième livre de Sheila Kohler disponible en français. Mais quand on sait qu’elle est activement soutenue par Joyce Carol Oates, avec qui elle enseigne à Princeton, on aurait tort de s’en priver…

Les Quatre Diables de Herman Bang

Posté dans la catégorie Bonheur du jour... par Marilyn

17jan

Plongé dans le noir, le spectateur attend avec une certaine angoisse et beaucoup d’impatience tandis qu’un roulement de tambour se fait entendre et s’amplifie. Tout à coup, un spot lumineux se braque sur un artiste, le silence devient total et il s’élance. Alors toute la salle s’illumine et le spectacle commence. Les clowns font leurs âneries, les magiciens sortent les lapins des chapeaux, les jongleurs font voltiger leurs anneaux et les acrobates dansent dans les airs. Ce sont eux, Les Quatre Diables, que tout le monde adule grâce au talent qu’ils ont acquis à force d’un entraînement acharné.
Pratiquement nés dans le cirque, les deux sœurs et les deux frères entretiennent une relation basée sur la confiance et sur l’amour. Leur univers ne va pas plus loin que le chapiteau, aussi quand celui-ci est menacé, ils font tout pour rétablir la situation en travaillant d’arrache-pied, en s’entraidant, en s’encourageant. Cependant, leur attachement s’est dénoué au fil des années. Une femme, et surtout un coup de foudre, va tout changer et l’équilibre qui règne entre nos quatre amis va s’effondrer. Comment se jeter dans le vide alors que la personne en face de vous peut ne pas vous rattraper ?
Herman Bang est l’un des auteurs danois les plus fascinants du XIXème siècle et est même proposé pour recevoir le prix Nobel de Littérature en 1911, mais il le refuse, pensant être indigne d’une telle récompense. Lorsqu’il écrit Les Quatre Diables – qui n’est pas un roman mais plutôt une longue nouvelle – il se remet d’une tentative de suicide. En effet, l’auteur a toujours eu ce côté dépressif et son procès pour atteinte aux bonnes mœurs dont il a été accusé après avoir publié Familles sans espoir, n’a rien arrangé. Avec ce roman, disponible dans la collection Libretto, Herman Bang prouve qu’il a révolutionné la technique et l’esthétique dans le roman scandinave. Un petit bijou de lecture !

Narcissisme australien

Posté dans la catégorie C'est nouveau par David

14jan

Il y a toujours quelque risque à s’aventurer dans la vie d’un personnage qui a existé en lui redonnant vie sous forme romanesque. C’est d’autant plus vrai quand il ne s’agit pas d’une célébrité et que les documents sont rares. Mais s’il y a risque, il y a aussi liberté et François Garde qui débute avec Ce qu’il advint du sauvage blanc ne s’est pas privé de celle que lui offrait son personnage, Narcisse Pelletier, mousse vendéen qui vécut une expérience impressionnante au milieu du XIX° siècle, passant près de dix-sept ans dans une tribu aborigène après que son bateau l’eut abandonné sur une plage. Un document existe, réédité il y a une dizaine d’années chez Cosmopole, le récit véridique, comme on dit, intitulé Chez les sauvages (épuisé, mais on annonce une réédition bienvenue). C’est à partir de celui-ci que François Garde a bâti son roman, libre de ses mouvements avec un personnage qui semble plus âgé que dans les faits et donc plus à même de raisonner qu’un adolescent. Oxymore vivant, son marin silencieux vit l’écartelement insoutenable de n’être plus chez lui nulle part, au bord du gouffre de sa mémoire qui le menace car penser au passé, c’est le tuer. L’habileté du livre consiste en un va-et-vient entre récit de l’aventure du marin apprivoisé par les aborigènes et dont nous allons suivre les premiers pas, et compte-rendu à une société savante de ce qu’il lui advint quand on l’eut récupéré de la main d’un noble passionné d’ethnologie, le Vicomte de Vallombrun (personnage inventé par l’auteu) qui prend fait et coeur pour le destin poignant de cet homme retiré à la civilisation avant de lui être rendu. On avance donc à tâtons dans la vie du malheureux, Narcisse devenu Amglo à son corps défendant, le premier qui quitte sa dépouille de blanc pour s’ensauvager, le second qui ne sait plus parler, qui reste prostré comme s’il n’attendait plus rien et à qui il va falloir tout réapprendre, y compris les pires côtés de l’homme blanc, ses « mauvais penchants ». Sa mémoire paraît se refuser à parler de ce qu’il a subi, comme si la langage signifiait une deuxième mort, c’est donc dans un mouvement alterné que le lecteur découvre sa stupeur, son incrédulité, son inutile colère dans un milieu hostile où son savoir ne sert à rien, et sa redécouverte du monde occidental qui se fait avec une lenteur irréelle.

Ce qui frappe dans ce roman qui est une réussite, ce n’est pas tant le style qui sent parfois un peu son artifice, mais sa vision d’un homme arraché, reconstruit puis de nouveau défait de son environnement et qui n’a rien pour l’aider, point de culture, point de référence, point de foi ni d’histoire, mais la présence miraculeuse et souvent maladroite d’un apprenti savant qui rêve de système mais se casse le nez sur ce cas qui défie son entendement. Ce qui étonne précisément c’est la démonstration de cette faiblesse de l’homme civilisé qui croit savoir mais se perd dans des conjectures, qui croit en sa supériorité matérielle, intellectuelle et théorique mais doit abdiquer devant le réel, devant le supposé primitif. Ce qui séduit enfin c’est le récit de ce magnifique échec d’un homme généreux dont la famille ne comprend pas l’acharnement à vouloir aider un inconnu à peine reconnaissant : Octave de Vallombrun est un héritier des Lumières mais il marche dans cette part ténébreuse de la Science, incapable de résoudre un mystère quasi-originel, et qui devine qu’il va tout y perdre. La fin du roman éclaire de sa lumière triste un double parcours sans nous livrer de morale, ce qui aurait été dommage pour un livre bâti sur les pouvoirs du silence.

 

L’encre de Jaccottet

Posté dans la catégorie C'est nouveau, Dans les poches, En poésie par Véronique

13jan

« Je me redresse avec effort et je regarde :

il y a trois lumières, dirait-on.

Celle du ciel, celle qui de là-haut

s’écoule en moi, s’efface,

et celle dont ma main trace l’ombre sur la page.

 

L’encre serait de l’ombre.

Ce ciel qui me traverse me surprend.

 

On voudrait croire que nous sommes tourmentés

pour mieux montrer le ciel. Mais le tourment

  l’emporte sur ces envolées, et la pitié

noie tout, brillant d’autant de larmes

que la nuit. »

 

Après la magnifique anthologie en deux volumes de la poésie du XXème siècle (parue en 2002 puis 2005 chez La Dogana) que Philippe Jaccottet consacra aux poètes francophones puis européens, Gallimard a eu l’excellente idée de publier directement en format de poche un large choix  de textes dans l’oeuvre abondante de cet auteur publié depuis plus de cinquante ans chez l’ éditeur centenaire, et récompensé l’an passé par le prestigieux prix Schiller (voir notre blog) ou encore, quoique plus anecdotique mais symbolique, par son inscription en 2011-2012 au programme du bac de français. Et quoi de plus délicat et pertinent que de demander à l’intéressé lui-même de procéder à cette sélection qui embrasse tant ses poèmes que sa prose poétique, sans oublier la somme de notes consignées depuis 1954 dans les quatre carnets de La Semaison. Les six sections structurant ce florilège figurent bien entendu des jalons dans le parcours d’une vie vouée à la création,  mais révèlent autant de trouées de lumières sur laquelle l’ombre et le froid gagnent peu à peu, inexorablement.  Cependant rien ne semble entamer à plus d’un demi-siècle de distance  la contemplation de la nature arpentée dans sa retraite de Grignan. Son fascinant mystère qui accompagne les longues marches et les rêveries de ce voyageur infatigable relance interminablement l’étonnement et le désir d’y apposer des mots, à l’image de la « lumière incompréhensible » de fleurs rencontrées qui partagent alors le même langage que la poésie dont elles traduisent l’exact écho, la juste métaphore :  «  Si elle était moins une énigme, elle éclairerait moins ».

 

 

 

Le jardinier d’Otchakov d’Andreï Kourkov

Posté dans la catégorie C'est nouveau par Marilyn

10jan

Par un matin d’hiver, dans la banlieue de Kiev où rien d’exceptionnel ne se passe jamais, un jardinier vient proposer ses services à la mère d’Igor. N’est-ce pas étrange par un temps pareil ? Il a l’air honnête cependant et un brin de déblayage ne serait pas du luxe. En quelques phrases et une poignée de main le voilà installé dans la remise du jardin.
Igor, un trentenaire au chômage et qui entend bien le rester, ne doit pas croire au destin mais il est indéniable que  l’arrivée de Stepan bouleverse sa vie. Tout d’abord, le tatouage sur l’épaule du jardinier, qui a été fait depuis tellement longtemps qu’on ne distingue plus aucune forme, va le conduire dans la petite ville d’Otchakov dans laquelle ils vont trouver un trésor ! Dans le cas d’une telle découverte, il était convenu que le jeune homme toucherait un tiers des revenus. Trois valises : deux pleines d’argent, la dernière contenant le vieil uniforme de la milice. Devinez ce qu’obtiendra Igor ? Le costume, gagné !
Heureusement, il est loin d’être vénal. Il profite d’ailleurs avec bonne humeur de sa nouvelle tenue qu’il revêt pour une grande fête donnée en ville. Igor se dirige alors vers la gare centrale, ses bottes d’officier claquent sur le sol et résonnent dans la rue déserte, il est persuadé de s’amuser comme un fou ce soir-là. La gare ne doit plus être très loin… il ne l’atteindra jamais car le voilà retourner à Otchakov, mais dans les années 1950 ! C’est le début d’une histoire rocambolesque…
La folie existerait-elle sans Andreï Kourkov ? Ouvrir un livre du célèbre auteur du Pingouin, c’est se laisser aller, accepter de ne pas savoir où il va nous entraîner ou ce qu’il va encore inventer. Ne vous méprenez pas cependant, rien n’est écrit gratuitement dans ses romans. En faisant défiler les pages du Jardinier d’Otchakov, publié aux éditions Liana Levi, on sent la tendresse qu’il porte à ses personnages car nous finissons toujours par les aimer nous aussi, mais ce n’est pas que ça. Le plus important, le plus surprenant aussi, est son regard critique sur la société post-soviétique, mais qu’il transforme toujours pour la tourner en dérision.

Insulaire abandonné

Posté dans la catégorie C'est nouveau par David

06jan

 

Jean-Luc Coatalem a lu l’un des plus mystérieux livres de ces dernières années, l’Atlas des îles abandonnées (Arthaud), et il n’a pu, comme nous, rester insensible au charme puissant de cette collection de lieux où l’humain n’a pas souvent réussi à en imposer aux éléments. Sauf que lui est écrivain et qu’il a du talent, ce qu’il prouve depuis Petite Papouasie, paru il y a vingt-cinq et Zone tropicale édité par Le Dilettante à l’aube de son histoire. Son sang d’encre n’a fait qu’un tour pour imaginer un roman, Le Gouverneur d’Antipodia, dont l’inquiétante beauté ne cesse de surprendre, robinsonnade moderne dont on n’est pas certain de savoir qui est le vendredi, crusoade violente et onirique dont il ne faut pas attendre de belle morale. A Antipodia, il n’est pas habituel de faire de vieux os, cette île de l’extrême sud où pousse une herbe aux vertus psychotropes, où s’ébrouent quelques chèvres en prévision d’un possible naufrage, où flotte le drapeau d’une société qui maintient sans ferveur une présence humaine, cette île a tout d’un bagne dont on ne s’échappe pas. Pour y survivre il faut y mettre du sien ou n’avoir pas le choix : François Lejodic dit Jodic y purge une auto-condamnation à mort de l’amour, loin de la traitresse qui l’a abandonné, M.Paulmier de Franville y expie une faute diplomatiquement incorrecte quoique sexuellement très enivrante. Tous deux forment une communauté inavouée où le scrabble fait office de lien et où les jours se succèdent au rythme de petites tâches ingrates dans un climat qui ne favorise guère le bronzage, dans l’attente d’un rien qui envahit tout et peut se transformer en folie sans prévenir. Chacun leur tour il nous raconte cette claustration au grand air marin : les grands airs de celui qui se fait appeler Gouverneur, les petites musiques secrètes de Jodic qui s’est inventé une drogue qui le fait planer, des péripéties dérisoires qui encombrent la pensée, des maux anodins qui deviennent terribles, des accrochages qui s’enveniment, un temps qui s’épaissit, un duo qui claudique. Mais comme les îles attirent tels des aimants les naufragés, aussi loin qu’ils soient, un Moïse va débarquer sur ce rivage des tristes sires. L’accueil sera pour le moins antartique. Obsédant Le Gouverneur d’Antipodia l’est, à tout le moins. Rendre aussi prenant un roman où il se dit et se fait si peu n’est pas qu’un tour de force, c’est une réussite littéraire et non un livre glacé qui jouerait la sophistication et la pose. Qu’on n’attende pas pour en faire le tour, le fond et le comble, il le mérite largement. 

 

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