Dans la peau de Benoît Jacquot

Posté dans la catégorie Lu du Campus par David

02juil

Villa Amalia de Benoît JacquotSuite de notre semaine consacrée aux étudiants blogueurs avec un retour sur Villa Amalia

L’envie d’écrire sur Villa Amalia, de Benoît Jacquot, m’est venue après avoir lu la critique de Camille Darreye. J’ai beaucoup apprécié le film, et j’ai regretté que l’article soit presque exclusivement consacré aux choix d’adaptation, jugés plutôt mauvais, qui ont présidé à son écriture. Mais je suis d’accord avec toi sur un point, Camille : « un film n’est pas un livre ». N’ayant pas lu le roman de Pascal Quignard, mon approche est bien différente : considérer le film en tant que film, se mettre à la place du metteur en scène, en prenant pour acquis les choix qu’il opère, l’objectif qu’il se donne, et en essayant de voir s’il parvient à ses fins, et si le film fonctionne, de façon autonome.

Le film vaut davantage pour ses deux premiers tiers, décrivant le processus de disparition étape par étape, que pour la seconde partie, volontairement minimaliste (le déséquilibre est notable). Ce qui intéresse Benoît Jacquot, c’est le processus de destruction, de remise à zéro, qui précède la renaissance (le sauvetage d’Ann après la noyade). C’est l’attention maladive portée au moindre détail pratique (l’abandon des sacs poubelles remplis de vêtements, la destruction des photos, les procédures bancaires, l’extinction du téléphone portable, le déménagement des pianos…) qui fait la singularité du film, là où elle aurait pu le faire tomber dans le cliché. Loin de constituer un simple passage obligé, le processus d’effacement des traces, tant matériel qu’existentiel, est l’objet même de ce film. Il tend à ouvrir, par le négatif, un espace vierge, riche en potentialités, où le sujet pourra renaître et s’inventer une nouvelle vie. Le film nous fait sentir cet espace, en germe durant toute la première partie, mais il refuse de s’inviter au-delà, d’où le caractère d’esquisse, presque immatérielle, de la seconde partie, par contraste avec la description clinique du processus de disparition. Benoît Jacquot se pose en simple témoin, il ne juge ni ne justifie. Il préfère nous laisser devant une énigme plutôt que d’entrer dans les raisons. Il laisse son personnage s’éloigner du monde, et de nous par la même occasion, comme l’illustre très joliment ce plan : sur le quai de la gare, il nous fait observer sans bouger la silhouette d’Ann, de plus en plus floue à mesure qu’elle s’éloigne, sans que la caméra ne cherche à effectuer la mise au point. A aucun moment, nous ne parvenons à véritablement entrer dans la psychologie d’Ann Hidden. Tout au plus affleurent des vibrations, à travers le montage et la musique, et de moins en moins à mesure qu’on avance. Et une fois que Ann est passée de l’autre côté, une fois qu’elle s’est trouvée sa Villa Amalia, dans cet espace incertain d’après la disparition, Jacquot préfère nous montrer l’échec de toute intrusion (Georges) ou de retour du passé (son père), plutôt que la consistance de sa nouvelle vie.

Mais les vibrations que je viens d’évoquer, si infimes soient-elles, constituent la véritable substance du film, et justifient à elles seules, selon moi, sa raison d’être. Elles naissent de trois composantes essentielles, et étroitement imbriquées : le montage, la musique, et Isabelle Huppert. Sans doute l’une des plus grandes comédiennes françaises, elle n’était jamais allée aussi loin. En s’effaçant totalement, jusqu’à un noyau brut, jusqu’à une absence de « jeu », elle se fond dans la matière du film comme jamais auparavant. Sa respiration, différente à chaque scène, accompagne les moindres sursauts d’un montage syncopé, qui aime à éteindre les plans avant leur coupe naturelle, comme des phrases courtes jetées dans le vide, inaudibles aussitôt émises. Une réalisation qui perturbe et fait jaillir un personnage tangible et vaporeux, présent et lointain à la fois, un fantôme non pas à la dérive, mais déterminé. Une énigme. La musique, c’est son langage. C’est à travers elle que s’exprime l’intériorité du personnage. Le travail de Bruno Coulais est admirable en ce qu’il épouse, en étroite collaboration avec le rythme de la mise en scène, les variations intimes qui s’opèrent dans l’esprit d’Ann Hidden. Souvent stridente, et incompréhensible dans la première partie du film, elle traduit à merveille le pouls saccadé d’une femme à bout, qui sent que pour respirer, il faut casser les vitres… La musique est l’unique fenêtre ouverte sur la subjectivité du personnage, qui reste imperméable à toute autre forme de compréhension. Elle ressemble à certains signaux qui auraient franchi la barrière du surmoi, mais que seul le spectateur peut entendre. Le sujet a créé des mécanismes de défense complexes, qui empêchent toute intrusion. Les autres, y compris Georges, son ami le plus proche, doivent rester sur le pas de la porte. La Villa Amalia est un bastion impénétrable. Mais le spectateur a le privilège d’entendre l’écho d’une lointaine musique s’échappant d’une brèche aménagée par Benoît Jacquot… Loin d’offrir une mélodie limpide, elle se fait tout en ruptures et en dissonances, souvent décalée par rapport au montage. Elle n’imprime pas son rythme à l’image, mais suit son propre chemin, en parallèle, et c’est dans l’écart que se construit l’espace de virtualités faisant l’objet du film. Elle fait sentir ce que l’image garde secret, et travaille donc à la fois avec, et contre l’image, ce qui peut perturber le spectateur habitué aux partitions qui ne sont là que pour renforcer la nature explicative des plans si chers à Hollywood. Ici, la musique est un autre langage, qui acquiert son autonomie, et dont il faut arriver, non sans effort, à décrypter le code…

Évidemment, un tel dispositif court ses risques : celui de ne pas être compris, de rester inepte pour un spectateur ne parvenant pas à en intégrer le langage ou bien celui d’être trop bien compris, et, pour un œil avisé, d’apparaître affecté, voire grossier ou bien inutilement cérébral. Le film tient sur cet équilibre fragile, et pour moi, il fonctionne, à partir du moment où l’on n’y cherche pas autre chose que ce qu’il veut faire ressentir. Je ne sais si c’est une bonne adaptation, mais un beau film assurément. Et qui a ce mérite, comme l’a bien souligné Camille, de donner envie de lire le livre…

- William D.

 

Lu du campus - Me and the Devil Blues

Posté dans la catégorie Lu du Campus par David

01juil

La scène des mangas consacrés au monde de la musique a, jusqu’à aujourd’hui, toujours été extrêmement peu prolifique. Seul Nodame Cantabile avait su s’intéresser au monde des musiciens du “classique” entre écoles spécialisées, conservatoire, concerts et accueil des critiques. Plus précisément le manga de Tomoko Ninomiya et Taro Ochiaï s’attachait au parcours exigeant d’un jeune prodige japonais se destinant au métier de chef-d’orchestre. Pour la première fois, nous étions face à une mise en scène équitable de cette passion qui anime le microcosme méconnu des musiciens d’orchestration classique.Me & The Devil Blues se situe pourtant dans une tonalité très différente, notamment grâce à une dimension horrifique omniprésente ainsi que grâce à l’originalité du projet et des procédés. Si je devais synthétiser la démarche d’Akira Hiramoto, je parlerais sans doute de superpositions. Vouloir superposer les thèmes et les images à fort capital de séduction constitue la logique même de ce manga. R.J. est un jeune Noir-Américain, vivant dans les États-Unis de la première moitié du XXe siècle ; il rêve de jouer de la guitare mais n’a aucun talent. Un jour, il disparaît pendant des mois, sans aucune explication. Il réapparaît au bout d’un temps, pensant avoir disparu quelques jours seulement. Sa femme est morte en son absence, les gens le regardent avec effroi. Bouleversé, il décide de s’en aller. C’est alors qu’il rencontre par hasard le jeune Clyde Barrow…

 

A travers le parcours fantasmé du fameux pionnier du blues Robert Johnson, musicien à l’origine du mythe selon lequel certains joueurs de blues auraient passé un pacte avec le diable afin de jouer parfaitement bien de la guitare, la légende d’un bluesman mystérieux se superpose ici avec celle d’une figure mythique du grand banditisme : Clyde Barrow.

 

Me & The Devil Blues tire son titre d’une fameuse chanson de Robert Johnson où celui-ci évoque déjà sa complicité avec Satan et sa culpabilité envers la femme délaissée. En réalité chaque tome du manga s’inspire d’une chanson différente de l’artiste et en conserve notamment le titre. Hiramoto suggère ainsi habilement un sens caché plus profond derrière la musique du bluesman, qu’il détourne rapidement au profit du thriller, renforçant ainsi l’aura de fascination autour de son personnage et de son oeuvre. J’ai été frappé par l’évidente recherche d’une certaine efficacité narrative, à mi-chemin entre la quête personnelle de l’artiste (qu’est-ce que le blues ?) et la problématique plus générale (pourquoi exerce-t-il une telle fascination sur moi ainsi que sur ceux qui écoutent RJ en jouer ?).

 

Me & The Devil Blues se situe à la croisée des genres : entre l’horrifique de la difformité et du Mal, à peine dissimulés sous les traits des hommes, la recherche musicale et humaine du blues et le thriller de gangster sur fond de fusillades et de passages à tabac

 

Dès le premier tome, intitulé Crossroad Blues, en référence au pacte passé avec le Diable à la croisée des chemins, on sent qu’Hiramoto a tenu à rendre compte avec précision de l’Amérique  du début des années 30 ; plus précisément, de la saveur particulière du blues pour la communauté noire prise entre la dévotion religieuse et la chaleur du bar du coin (le “Juke Joint”) où le blues était pratiqué, deux versants indissociables de la spiritualité noire de l’époque. RJ assimile d’ailleurs assez clairement ces deux versants à l’opposition entre l’attribut féminin de la rigueur spirituelle et du sacrifice et le penchant masculin pour l’alcool, le rire, les passions vibrantes … le Mal.

 

Me and the devil blues

L’erreur de RJ sera finalement celle d’avoir cru qu’après s’être abandonné au monde du bar, après avoir perdu le chemin de Dieu et abandonné sa femme et son enfant, il pourrait se réfugier dans l’errance et que la compagnie du Diable serait un refuge.

 

L’histoire de Me & The Devil Blues est bien en cela celle de l’échec de cette fuite en avant :

_la fuite vers la survie - RJest animé d’un incroyable désir de vivre ;

_la fuite du noir vers le monde des blancs ; j’attends d’ailleurs avec impatience la parution du tome cinq puisque RJ, à la fin du tome quatre retrouve le monde du bar et la compagnie des noirs.

 

Me and the devil blues

 

Je m’en réfère au commentaire présent à la fin du premier tome par le bluesman japonais Takashi Nagai : “plus on avance dans nos recherches sur Johnson, plus on est happé par son étrange séduction. (…) Moi, je crois que la clé du mystère se trouve dans son vagabondage (…) j’ai toujours pensé que ce vagabondage correspondait au désir naturel que les hommes ont en eux.”

 

C’est cette impulsion qui viendra brouiller les frontières ou plutôt les limites de la spiritualité, les limites de ce qui concerne la musique, de ce qui l’affecte et de ce qui ne l’affecte pas : “tout le monde a quelque chose d’enfoui au fond de soi, le blues se contente de le faire sortir”, dixit Son House, un autre bluesman de talent qui apparaît dans le tome 1.

 

Me & The Devil Blues séduit surtout par la qualité de son graphisme et par une atmosphère visuelle à la fois fascinante et étouffante. Thriller et horreur sont en perpétuel balancement mais l’horreur prend nettement l’ascendant à partir du troisième tome, dans lequel la sensation d’être plongé en enfer est palpable.

 

Ike, l’énigmatique bluesman dont la nature maléfique est clairement suggérée par le bouc, le regard toujours obscurci et dissimulé par le chapeau, par le sourire quasi-triangulaire de la bouche, toutes dents dévoilées, réapparaît et rend visite à RJ, enfermé pour un crime qu’il n’a pas commis : “abandonne tout espoir”, lui dit-il ; l’allusion à la mention figurant à l’entrée de l’Enfer est évidente.

 

Me and the devil blues

 

Hiramoto pousse le vice dans le tome quatre et donne forme aux chiens de l’Enfer (Hellhound on my trail) lancés sur les traces de RJ et Clyde en cavale : l’aspect démoniaque (cicatrices apparentes, cruauté bestiale du regard, bave écumant de la gueule) et la troublante intelligence de ces créatures quasi-surnaturelles et imprévisibles en font les figures les plus marquantes de cet opus. Gram, Fenrir et Nidhögg, ainsi que les nomme Macdonald, sont d’ailleurs des figures de la mythologie scandinave, toutes des aberrations liées à la mort et à la fin du monde…

 

Me and the devil blues

 

De nombreux effets visuels participent à l’atmosphère dérangeante du manga. Dans la suggestion de l’horreur, on peut dire qu’Hiramoto s’en donne à coeur joie ; on atteint des sommets de technicité. Hiramoto semble particulièrement apprécier (et maîtriser) les distorsions et abuse d’angles rapprochés et de plans où l’étrangeté est encore renforcée par l’absence du personnage uniquement présent à l’image au travers de son reflet déformé sur un objet lisse.

 

Me and the devil bluesMe and the devil blues

 

Les perspectives vertigineuses et les prises de risque dans le choix de ses points de vue lui permettent de bâtir une atmosphère générale de névrose et de paranoïa, encore renforcée par les motifs récurrents : expressivité des regards et des mains, thème de la nudité primordiale d’Adam et Eve rapporté au clivage blanc/noir, etc. Dans le troisième tome prédominent notamment les thèmes de la claustration, de la mort, du secret honteux et de l’innocence corrompue. Hiramoto déploie un véritable arsenal symbolique grâce notamment à ses nombreuses associations d’idées. A la page 41, on trouve par exemple le reflet de Clyde sur le dos d’une fourchette, qui renvoient à la thématique de la grille, de la mastication (voracité) et des dents (les dents apparentes doivent évoquer la tête de mort) en correspondance directe avec un plan de la page 57 où Hiramoto ose ancrer son point de vue depuis l’intérieur de la bouche ouverte d’un des personnages enfermés avec RJ. Véritablement placé dans la gueule du loup, le lecteur est plongé dans une situation aussi invraisemblable qu’angoissante, impression renforcée par le fait que les barreaux de la cellule semblent devenus une excroissance naturelle de la dentition du personnage.

 

Me and the devil blues

 

Les corps chez Hiramoto s’expriment tout autant que les personnages. Les plis de la peau parcheminée de Macdonald suggèrent un cadavre momifié voire un diable avec son nez crochu (image de droite). A la page 134 du tome 3 (image de gauche), Hiramoto présente une case spectaculaire qui emprunte à la fois à la peinture et à la gravure.

 

Me and the devil blues

 

 

Tout repose sur des tons sombres où les hachures et l’aspect inachevé du dessin se conjuguent pour donner une image spectrale dont l’élément saillant est le regard du vieillard. Le corps ressort sur un fond noir dont il ne se détache pas parfaitement, faisant de ce personnage une sorte de créature en train d’émerger d’un monde abyssal ; la peau et les habits sont traités pareillement, à coup de grandes hachures qui se croisent, ce qui donne un aspect granuleux à l’image, comme dans une gravure. Les traits anguleux, marqués à l’excès, transforment le vieillard en une sorte de statue maléfique dont les yeux seuls semblent vivants, ce qui est d’autant plus intrigant qu’il est aveugle. Ses pupilles décolorées semblent briller dans le noir. Ces aspects, très travaillés, sont mis en relief par le bord supérieur gauche de l’image, qui semble mal dégrossi, comme si le mangaka n’avait pas jugé bon d’achever son dessin. Cette forme grise mal définie appartient à une statue d’ange, et le vieillard est alors en train de passer sous l’une des ailes de cette statue. Le contour est mal défini volontairement, pour accentuer l’idée de pénombre.La nature elle aussi, particulièrement l’idée de l’errance nocture, est particulièrement présente avec des plans qui évoquent Gaslight de George Cukor, mais dans une veine nettement plus lugubre.

 

Me and the devil blues

 

Les cratères à la surface de la lune semblent se fondre dans les nuages tandis que les planches continuent à accumuler une quantité presque indécente de détails : veines saillantes dans les yeux des personnages, iris visible dans les yeux de Clyde, éclairés à la lumière d’une simple alumette.

 

Me and the devil blues

 

Comme si cela ne suffisait pas, Hiramoto utilise un découpage toujours plus travaillé et suggestif de ses pages : penchant tantôt vers le huis clos et les effets de rythme avec des cases aux formats étranges, qui ne respectent pas la verticalité ou l’horizontalité, tantôt vers un découpage géométrique très suggestif évoquant les cases sur le manche d’une guitare.

 

Me and the devil blues

 

De même que le blues dépasse le cadre de la musique, en tant que simple maîtrise technique de l’instrument et de la mélodie, on sent bien à mesure que les pages défilent et que RJ s’enfonce toujours plus dans un monde de folie que les enjeux de l’aventure exposée sous nos yeux dépassent le problème de la survie ou non des protagonistes, à la différence d’un thriller. Il s’agit sans exagération d’une tension quasi-cosmique : celle de l’homme en quête de lui-même, en proie à sa mélancolie, à ce petit vide qui refuse de le quitter depuis l’aube des temps (on pense notamment au thème d’Ada et Eve, récurrent dans le manga) et fait de lui ce qu’il est - un être insatisfait, fasciné par l’inconnu, un être incomplet dont le coeur ne peut se résoudre à l’immobilité perçue comme une prison, celle du travail au champ, de la petite vie tranquille aux côtés de la femme, de l’enfant, de la soeur, celle de l’acquis, celle de la mort : “cest sans rapport avec le fait d’aimer ou de détester mais c’est un truc dont on ne peut s’échapper. Sans lui, il nous manque toujours quelque chose…” (page 126, tome 2).

 

Le blues ne serait-il pas alors, comme tendrait à le suggérer Hiramoto qui ne fait que reprendre le sens de l’américain “blues”, un avatar supplémentaire de la mélancolie ? Celle d’une Amérique folle, en proie à la prohibition, aux haines raciales et à une justice aussi archaïque que dure et pourtant berceau miraculeux d’une nouvelle forme d’expressivité musicale aussi séduisante que révolutionnaire.

 

Me & The Devil Blues est en effet un manga terriblement séduisant, tant le plaisir d’Hiramoto pour son dessin est manifeste et contagieux : on cède sans honte au charme “effrayant” de son oeuvre comme à un bon film de Clint Eastwood.

 

Cédric Lafferrière

Lu du campus - VOUS AVEZ VU ? LES TEMPS CHANGENT …

Posté dans la catégorie Lu du Campus par David

30juin

Watchmen

Il n’y a pas si longtemps, les super-héros remplissaient les salles de cinéma à coup d’effets spéciaux rebattus, de bonne morale typiquement hollywoodienne, de costumes moulants, super-pouvoirs, super-méchants, le Bien gagne, alléluia, rentrez vous coucher digérer votre Macdo et rêver que vous grimpez aux murs, volez, sauvez la veuve et l’orphelin made in USA (voire la planète, au passage) et faites triompher le « Monde Libre », que vous soyez mutant, en métal ou quoi que ce soit d’autre. Mais que se passe-t-il ? En Août 2008, Batman doute, Batman a des cicatrices, n’est guère capable d’exploits plus grands que ceux des forces spéciales. Et le mois dernier, les héros annoncent qu’ils ne veulent plus sauver le monde. Symptôme ? A temps de crise films de crise ?

Watchmen. Rarement un film grand public et à l’esthétique aussi fictionnelle et kitsch n’a permis un propos aussi implosivement surprenant, voire subversif. Sa réédition récente chez DC Comics mérite un mot ou deux.

Dans une Amérique uchronique des années 80, où Nixon est réélu trois fois après avoir fait gagner aux Etats-Unis la guerre du Vietnam, dans l’imminence d’une troisième guerre mondiale l’opposant à l’URSS (guerre nucléaire, bien sûr), les justiciers masqués sont officiellement bannis de la Cité, interdits de rendre la justice, tandis que certains continuent de rendre de loyaux et officieux services à un pays que seule l’Apocalypse nucléaire intéresse. Pays au bord de l’implosion, pris dans des conflits sociaux, des grèves de services élémentaires à son fonctionnement, où les secondes du compte à rebours se comptent dans les gazettes alarmistes des kiosques à journaux ; pays ruiné mais tendu comme un doigt présidentiel vers l’ennemi. Autant vous prévenir tout de suite : il s’agit ici d’un « graphic novel », et non pas d’un « comic » à proprement parler. Un travail romanesque entrelacé d’une narration visuelle typiquement héritée des fameuses séries sans fin des années 80. Ne vous fiez pas aux couleurs kitsch, à l’action très dynamique, vous êtes bien loin d’avoir une simple BD comme notre système de représentation français de l’écrit, quelque peu étriqué, pourrait le cloisonner. Le propos sait s’y rendre d’autant plus surprenant.

Watchmen

 

En effet, excepté Dr Manhattan, ex-brillant chercheur en physique nucléaire mort dans un accident puis réapparu sous forme d’une entité physique à forme humaine, maîtrisant la relativité de la matière et du temps, tous les autres Watchmen sont bien humains, autoproclamés défenseurs de leur propre idée de la justice, et n’ont aucun super-pouvoir. Le roman graphique débute sur la mort du plus controversé d’entre eux : le Comédien, amoral défenseur de toute « justice » officielle, à la poitrine duquel le smiley au sourire figé et criard se tache du premier sang versé. Nous n’avons d’autre choix que de garder à l’esprit cette souillure qui vient ternir l’apparence radieuse de toutes nos illusions et codes établis.

Au bord de l’Apocalypse, que feriez-vous ? Le « Hibou» retraité Hollis Mason donne le ton dès le premier chapitre, dans son autobiographie : «Which world would you rather live in, if you had the choice ? » (« Dans quel monde préfèreriez-vous vivre, si vous aviez le choix ? »). Chacun des Watchmen se pose la même question. Quelle justice pour quel monde ? Qui doit en prendre la responsabilité ? Nous avons ici des personnages qui sont autant d’attitudes, de perspectives, de problèmes solubles ou non, de nœuds de problèmes. Des humains ? Oui, et d’autant plus que chacun d’entre eux porte sur soi un fardeau d’héritage du XXème siècle. Si les super-héros étaient des valeurs combattantes d’un siècle en pleine course, les Watchmen en traînent les miettes. Comment ne pas voir dans Rorschach l’héritage biaisé de la psychiatrie et psychanalyse modernes qui devaient augurer une nouvelle condition  pour l’individu et l’a finalement privé de visage dans une solitude de masse ? Se cachent derrière Dr Manhattan et le Comédien l’amoralité des « mains » de ceux qui gouvernent. Les mutations qui déchirent le Spectre Soyeux, le poids de l’acceptation de son passé, en tant qu’humain mais aussi en tant que femme qu’un tournant générationnel, tournant de mœurs, sépare de sa mère ; les désillusions du Hiboux prenant peu à peu conscience de l’échec du progrès à rendre le monde meilleur. Comment ne pas se sentir proches de tels questionnements ? Car qui que nous soyons, nous ne nous débarrasserons pas des miettes du siècle passé sous le tapis rassurant du confort présent. Et pour cause, le confort présent semble bel et bien compromis.  Le propos touche une corde d’autant plus dérangeante qu’il fait vibrer un réalisme au-delà du cynisme via le personnage d’Ozymandias. J’en ai déjà trop dit.

Watchmen

 

Mais j’insiste. Souvenez vous du Joker dans The Dark Knight. Quelques phrases me reviennent. A Batman : « See… to them… you’re just a FREAK, like me ! », mais aussi, à Harvey Dent, défiguré, chavirant dans le désespoir : “All of this, just a bad joke ya know…”. L’écho avec les paroles du Comédien est surprenant, lorsque se confiant à Moloch, un de ses plus anciens ennemis, retraité à ce moment précis : « I mean, I thought I knew how the world was. But then I found out about this gag, this JOKE ! you’re part of it, Moloch ol’ pal, y’know that?”. Une mauvaise blague dont tout le monde, amis, ennemis, fait partie. Comme si l’absence de visage, de morale, le sourire glacé du sens absurde et ironique de l’histoire pouvait permettre à ces deux personnages le même constat. Car toute l’énigme du Joker réside dans sa neutralité absolue, l’absence de but, de plan, il n’est que la carte sans nom qui s’insinue dans les failles fondamentales de systèmes politiques, sociaux, moraux, pour mieux remettre en question l’équilibre apparent de toute situation, celui auquel tous voudraient croire, auquel NOUS tous voudrions croire. D’où un nombre significatif de chutes cinglantes. Le Comédien met ainsi un point de conclusion à ce que laissait entendre le Joker. Car nous, spectateurs, sommes aujourd’hui face à une preuve très concrète de ces failles qui ont remplacé la patine brillante de nos systèmes tutélaires. Deux avions, deux tours, une logique post-guerre froide pourrissante, un crack boursier mondial, dont les cartes manquantes, terroristes ou traders, chefs de tous poils, sont aussi péremptoires que des Joker ou des Comédiens, fantoches d’un système devenu dispositif[1] que plus personne ne contrôle faute de l’avoir trop ingéré. Dispositif car chacun en fait partie intégrante et motrice, par le simple fait qu’il soit dans la société, pour ou contre le « système ». Le Bien et le Mal en perdent forcément leurs majuscules… Il semblerait qu’il n’y ait plus de méchants et plus de gentils. Parce qu’au mieux, ils sont des humains, au pire ils ne sont plus que des illusions perdues.

 

 

Watchmen

 

 

En cette époque d’attente, attente d’un dénouement qui porterait des perspectives, découvrir ou redécouvrir ce livre prend une importance toute particulière, et engage véritablement l’acte de lecture. Il est venu le temps de réévaluer le passé, de jauger le présent, savoir ce que nous voulons comme futur, si seulement nous en voulons un, ce qui supposerait que nous acceptions de considérer notre conception actuelle comme obsolète. Ce livre accepte ce travail sur lui-même, rempli d’influences et d’ambiances qui parlent d’une époque peut-être pas si sombre qu’elle ne paraît, de mythes revisités, de paraboles bibliques intenses, de doute et de crises d’idées comme le XXème siècle a su en créer, ramenant l’Histoire à lui pour mieux exacerber les questions nécessaires. Que nous reste-t-il des mains de ceux à qui nous avons confié nos pays et nos vies, mains « prévues  pour nous défendre »[2] malgré nous ? De qui se protéger ? De nos gardiens ? De nous-même, peut-être ? A quel prix une nouvelle voie nous sera-t-elle donnée de créer ? Quel prix pouvons-nous accepter ?

Le temps est venu de reprendre en mains ce qui est dû à chacun : un aide-mémoire toujours présent, un post-it des temps à venir, un livre à lire et ne pas oublier, à garder ouvert au fond de vous-même. Les temps changent… bon réveil à tous.

Mr.Aeløv

 


[1] Lire à cet égard Qu’est-ce qu’un dispositif, par Giorgio Agamben, passionnant petit essai dont j’emprunte l’idée centrale.[2] Je pense ici au texte court La politique est l’art d’enculer les mouches, de Charles Bukowski ( in Contes de la folie ordinaire).

Lu du campus au soleil - L’Exposition

Posté dans la catégorie Lu du Campus, Prix Lavinal par David

29juin

Les vacances proches ne désarment néanmoins pas les étudiants de Dominique Rabaté avec lesquels nous avions lancé il y a quelques semaines une collaboration sur ce blog, leur donnant la parole pour une semaine. Le succès aidant nous renouvelons  l’expérience en leur ouvrant de nouveau ces pages afin qu’il y expriment leurs critiques et leurs regards sur différents livres. Nous commençons cette semaine avec Thomas Colombera qui a choisi d’évoquer le livre de Nathalie Léger, L’Exposition, dernière lauréate de notre Prix Littéraire Printemps des lecteurs-Lavinal.

Nathalie LégerC’est cloué au lit, une journée durant et fiévreux que j’ai découvert L’Exposition. Le rythme effréné, enfiévré, goulu mais strict, entrainant le lecteur mais le perdant, hachuré, dans des fins de phrases radicales, correspondait particulièrement à mon état m’empêchant toute autre activité.
Voir. Tout voir. Tout classer, tout citer, tout apercevoir pour mieux expliquer. Exhiber. Car il y a une part d’exhibition dans l’Exposition. Non négligeable : d’Isabelle Huppert « mise à nu » à Yves Klein « montreur de nu », on fait le tour de la question, de cette question : comment faire montre de soi avec sincérité ? Avec art ? Pour répondre à la question de l’art, Nathalie Léger nous emmène dans sa quête.
Cette quête rejoint celle de Patrick Modiano avec Dora Bruder, à la différence que la quête est ici exclusivement photographique, et réservée à la réflexion sur l’art. L’on croise Roland Barthes, en pleine écriture de La chambre claire, lui-même photographié. A surtout été suivie la comtesse de Castiglione, dont Montesquiou conservait les innombrables clichés, essences de l’être ou plutôt : donnant de l’essence à l’être.
Nathalie Léger ne nous raconte pas l’histoire de la comtesse. Nadar l’a très bien fait, et elle nous le montre. Nathalie Léger s’en approche par la seule observation, s’approchant en cercles concentriques irréguliers, touchant parfois, furtivement, Virginia Oldoïni de Castiglione.

Résolument, nous sommes face à un texte. Et sans fil d’Ariane. Perdus. Emportés. Nathalie Léger, sous le couvert de l’anonymat et de la banalité, a tout emporté.
« Ce que je cherche, c’est l’inconséquence d’un souvenir, sa trace un peu titubante à travers les objets », nous dit-elle au détour d’une description photographique. Et le lecteur, entrainé, est transformé : c’est une expérience de lecture, cette exposition. Expérience dans laquelle le lecteur « est comme les murs, plein de componction et d’indifférence. » En somme, il a fait partie de l’exposition, il a participé à la mise en valeur des objets du texte.

Un roman puissant sur une figure oubliée de la Résistance

Posté dans la catégorie C'est nouveau par Sylvie

26juin

ManouchianNous accueillons régulièrement sur nos échelles de jeunes stagiaires dévorés par l’amour de la littérature (et d’Amélie Nothomb pour les plus inquiétants d’entre eux…) et ces temps-ci le rayon profite des étranges chaussures du jeune Sébastien A. (il porte le nom d’un écrivain qui fut en vogue, nous respecterons son anonymat temporaire) qui s’est familiarisé avec la montée des livres en altitude et va nous offrir aujourd’hui un exemple de ses talents de lecteur. Son choix s’est porté sur un livre à paraître à la rentrée chez Gallimard d’Alain Blottière, un roman déjà porté par une rumeur flatteuse et dont nous aurons peut-être l’occasion de reparler. Voici donc, et sans filet, le résultat de sa lecture :

 

Il est juif, il s’appelle Thomas Elek mais accepte seulement qu’on le nomme Tommy. Il a quinze ans lorsque la Seconde Guerre mondiale commence et s’engage dans la Résistance un an plus tard. Au sein des F.T.P.-M.O.I., il participe à plusieurs attentats et déraillements de trains transportant soldats allemands et ravitaillement à leur destination. Mais quelques mois avant que ne soit signée l’Armistice, le groupe est démantelé petit à petit par les Brigades Spéciales jusqu’à ce que tous ses membres soient arrêtés et fusillés.

Elle s’appelle Hélène Elek, elle est sa mère et la seule femme qu’il aime. Elle lui donne tout jusqu’à sa mort, et même après puisqu’elle lui rend hommage en racontant son histoire qu’elle publie chez François Maspéro (Hélène Elek, La Mémoire d’Hélène, 1977, épuisé), éditeur issu d’une famille de résistants.

On ne sait pas son nom, il est réalisateur et prépare un film sur Tommy. Le sujet l’intéresse beaucoup et finit par l’obséder, comme sa quête de l’acteur parfait, qu’il trouvera un an après avoir abandonné le projet.

Il s’appelle Gabriel, il est grand, beau, blond, les cheveux en bataille, comme Tommy. Il fait du roller dans Paris quand le narrateur/réalisateur du Tombeau de Tommy tombe sur lui, pour ne plus le lâcher. Il n’avait rien demandé et se retrouve happé par un film meurtrier.

De ces quatre personnages, Alain Blottière (Prix Littéraire de la Vocation en 1981 pour Saad chez Gallimard) tisse une toile qui plane dangereusement sur chacun. On s’y retrouve, nous aussi, rapidement pris, telles les proies de la mygale. Pour Tommy, la mygale s’apparente aux soldats allemands et aux Brigades Spéciales qui trahissent la France en pactisant avec l’ennemi. Pour Hélène, il s’agit de la peur de perdre ce fils qu’elle aime plus que tout. Enfin, pour le réalisateur et Gabriel, la mygale réside en Tommy. Car si Gabriel n’est pas acteur, il joue Tommy à merveille, ne sachant plus lequel des deux il est. Il fait même changer des scènes et attitudes du personnage, persuadé de réfléchir comme lui mieux que le réalisateur. Il se perd dans son rôle, jusqu’à sombrer en Tommy, en son tombeau. Le réalisateur, lui, ne peut plus se passer de Gabriel. Même les jours où il n’a pas de scènes à lui faire jouer, il le veut à ses côtés. C’est à se demander lequel protège l’autre. Il devient un père pour lui : “J’avais déjà discerné, bien avant ce jour, sa propension à me considérer comme un père, puisque j’avais écrit son propre rôle et qu’il le contestait.”

Commencer ce roman, c’est plonger sans aucune sortie de secours dans un récit puissant, oppressant et émouvant, mélange de souvenirs d’Hélène Elek, de pensées du réalisateur et de scènes du film qui relate aussi bien l’histoire de Tommy que l’Histoire. Mais attention, ne vous méprenez pas sur cette dernière phrase : il ne s’agit pas d’un livre sur la Seconde Guerre mondiale, ni même sur la Résistance, comme on en trouve pléthore. C’est bien plus que ça. C’est une histoire magnifique qui traite de la guerre sous un angle tout à fait inhabituel et qui rend un bouleversant hommage à Tommy.

Comment tuer sa femme : petite leçon

Posté dans la catégorie C'est nouveau, Dans les poches par Véronique D.

25juin

emmanuel ponsSi l’auto-fiction est devenue depuis belle lurette un genre littéraire à part entière, genre auquel certains mettront volontiers des guillemets comme on mettrait une sourdine à une trompette un tantinet tapageuse, elle peut aussi s’avérer source de je(u) inépuisable…

Emmanuel Pons a tué sa femme et il l’avoue : Je viens de tuer ma femme. Après 11 ans de mariage parmi lesquels, les premiers temps, de fougueux moments de passion amoureuse, le narrateur tue son épouse Sylvie à l’aide d’un couteau aiguisé, n’en pouvant plus de ses sarcasmes, de ses remarques perfides, de ses petitesses quotidiennes. Bref, il n’aimait plus ce qu’elle était devenue. Au fil des jours, à la recherche d’un confident et d’une solution au “stockage” de sa chère disparue, Emmanuel renoue avec sa femme des liens jusqu’alors bien distendus pour ne pas dire inexistants. Lors de ses monologues désormais quotidiens face à la porte ouverte du grand congélateur où sa défunte épouse repose provisoirement contrainte et forcée, les états d’âme du meurtrier ne sont bientôt pas loin de ressembler à des regrets…Et si Sylvie n’était pas seule coupable de la déliquescence de leurs relations ?

Quand auteur et personnage portent le même nom, habitent le même petit village de Normandie et qu’ils sont en outre tous les deux artistes peintres, la question de l’auto-fiction pourrait se poser ; de là à penser que l’un et l’autre sont des assassins, il y a là une distance que nous ne pouvons franchir - en l’état actuel de nos connaissances ! Et si, sur son blog, l’auteur avoue tuer sa femme de temps à autre, ceci ne regarde après tout que la maréchaussée.

Ce qui est certain en revanche, c’est qu’avec ce premier roman insolent et particulièrement déjanté, Emmanuel Pons frappe un grand coup, rappelant par son côté aussi macabre que jubilatoire le très prometteur Mort aux cons dont nous avions dans cette même page signalé la sortie en poche avec enthousiasme. Avec un sens de la formule réjouissant, un humour noir qui joue sur la frontière du mauvais goût sans jamais basculer dans le tout à fait ignoble, -rappelons tout de même qu’en la matière, chacun est libre de mettre la frontière là où il le souhaite et que les âmes sensibles devront peut-être y réfléchir à deux fois avant de lire ce court roman qui suscitera bien des fantasmes…-, Emmanuel Pons vous conduit sur les chemins de la folie meurtrière comme si vous ne deviez aller qu’au bout de votre rue : tranquillement, en toute confiance. Maris et femmes ne vont décidément plus se regarder de la même façon…

Nicholson Baker n’est pas toujours drôle.

Posté dans la catégorie C'est nouveau par David

24juin

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Son dernier livre publié en France est même carrément sinistre et ne ressemble en rien à ceux qui ont fait de lui pour certains lecteurs français un auteur adulé (qu’on se souvienne de La mezzanine, d’A servir chambré ou du Point d’orgue). Quoique… Obsessionnel de l’observation et du classement, Baker a trouvé un sujet à la mesure de sa manie avec la deuxième guerre mondiale, vaste champ d’investigation et de paroles que son oeil inquisiteur a fouillé sans répit, un stylo à la main. S’interdisant tout romanesque, Human smoke est une entreprise d’historiographie unique en son genre qui vous bouleverse et vous impressionne mieux que toutes les analyses les plus pointues : chronologiquement, elle est constituée de paragraphes plus ou moins courts (jamais plus d’une page) qui, mis bout à bout et sans commentaires, forment une ligne continue visant à démontrer de quelle façon, insidieuse, la guerre s’est installée dans les esprits et a pu conduire à l’horreur absolue, comment des gens sains d’esprit ou cultivés ont pu se laisser gagner par le bellicisme, comment le concept de paix a pu être balayé sans ménagement par la convergence d’intérêts dissemblables. Tirées de quotidiens, d’échos diplomatiques, de journaux intimes, de correspondances, de déclarations radiophoniques, de compte-rendus, de souvenirs, que ce soit des puissants de ce monde ou de quasi anonymes sans souci de hiérarchiser en apparence (ce qui donne sa formidable puissance à son dessein, car il nous rappelle que la barbarie naît de millions de petits comportements individuels), ces séquences s’enchaînent inexorablement induisant chez nous la nécessité d’organiser ce faux chaos . « Cela n’avait duré qu’un court instant mais qui me fit mesurer avec quelle facilité les gens d’où qu’ils soient peuvent, en temps de crise, s’emporter malgré toutes les tentatives de conciliation. » Cette phrase de Zweig inaugure le livre et explique d’emblée le propos de Nicholson Baker sur ces moments de crise qui révèle les faces cachées de l’Humanité quand la force d’inertie est telle que plus rien ne peut l’interrompre. Son regard sur l’antisémitisme est à ce titre exemplaire de son analyse des lâchetés continues et des silences qui ont conduit à la Solution finale. Monstrueux jeu de dominos reliés par un souffle que le recul rend visible, l’extermination est dès lors perçue comme un torrent de mort dont la puissance est proportionnelle aux nombre de petits ruisseaux qui l’ont alimenté, phénomène mécanique nourri par une rhétorique dévastatrice. Bien sûr l’évidence du parti pris pacifiste de l’auteur saute aux yeux, il n’occulte cependant pas le dérisoire de certaines prises de position, notamment celle de Gandhi qui paraît planer à des hauteurs de naïveté confondantes. A rebours, Winston Churchill dont on découvre ici la fougue, la hargne, la méchanceté, la vanité et les obsessions, prend une dimension singulière qui nous oblige à l’admirer tout en le méprisant (car avant la guerre le bonhomme est odieux, belliciste et revanchard). Les méchants ne sont pas aussi caricaturaux qu’on a bien voulu nous les dépeindre et les justes vainqueurs pas aussi glorieux que leurs statues. C’est bien la vraie réussite de Baker dans ce livre qu’on ne peut plus lâcher une fois entraîné dans sa ronde infernale : nous obliger à réfléchir, à ne pas nous satisafaire de nos préjugés confortables qui nous évitent l’inquiétude. Tout passionné de démocratie se devrait d’aller y faire un tour, histoire de reprendre goût à l’Histoire qui n’est pas la propriété des historiens. Nicholson Baker le prouve avec méthode et subtilité.

La vigne d’Holder

Posté dans la catégorie C'est nouveau par David

23juin

Eric Holder

Ou aurions-nous dû dire “de Holder” ? Mais soigne-t-on le “e” muet dans le Médoc où l’écrivain du Nord et d’ailleurs semble installé durablement ?  Son prochain livre, dans l’évidente lignée du précédent De loin on dirait une île, sortira en septembre et il nous ramène à cette terre dure et belle dont le nom résonne d’accents enivrés qui oublient cependant l’apreté de la tâche de ceux qui l’ont travaillée. Très touchés par cet essai littéraire que constituait le livre du Dilettante, entre confession et interrogation, nous n’avons pas tardé à nous emparer de Belle ciao (au Seuil) qui nous plonge d’emblée dans les mêmes paysages même si la mention de roman doit nous retenir de trop nous attacher à la dimension autobiographique. La première scène nous installe dans la vision d’un homme au travail après un départ maladroit dans le petit matin. Ce personnage qui entreprend de renouer avec le travail est un hors-la-loi au sens où sa vie n’a pas été rythmée par des horaires, un patron, qu’il a conquis, durement, le droit de vivre à peine de sa plume. Ce travail donc qui n’est pas un job tant il lui réserve de souffrances et de violences faites à son corps et à sa raison va devenir pour lui la planche d’un incertain salut. Et de planches, il en est justement question car il a été engagé par un patron sans pitié, propriétaire d’un futur cru bourgeois qui consacre son existence au labeur, usant ses ouvriers agricoles dans sa fabrique de piquets ou dans ses rangs de vigne qu’il faut soigner mètre par mètre (étonnant personnage d’ailleurs, jusqu’à la scène de rupture). L’épreuve est dangereuse et harassante, et libère chaque soir notre homme dans son marasme quotidien, éloigné de la femme sa vie qui l’a prié de partir car elle ne supporte plus, après plus de vingt ans de pénible cohabitation, ce spectre de l’alccol qui accompagne le père de ses enfants et auquel rien ne résiste. C’est donc seul, dans une maison prêtée par de riches anglais qui surplombe son ancienne demeure que notre homme, même plus capable d’écrire, va traverser son désert intérieur. Il guette à sa fenêtre un signe de sa “bella” d’autant plus aimante qu’elle refuse tout compromis. Livre vrai sans pathos, Bella ciao égraine sa mélodie triste mais ferme, son chant guerrier sans outrance, ses hésitations et ses repentirs avec une modestie pleine de cette assurance que les écrivains sûrs de leur art possèdent. Après, savoir que l’autobiographie s’est immiscée dans tout le roman ne compte guère. Mais il faudra attendre septembre pour vous en faire profiter.

L’annonce faite à Lafon

Posté dans la catégorie C'est nouveau par Martine

22juin

cantal.jpgVous en souvenez-vous, nous avions sélectionné pour le deuxième Prix Lavinal le roman de Marie-Hélène Lafon Les derniers indiens dont l’ambiance lente et inquiétante nous avait séduits? Notre curiosité était donc vive de découvrir son prochain roman L’annonce qui paraitra le 3 septembre prochain de nouveau chez Buchet-Chastel. Promesse tenue, car nous voici emballées et impatientes, après l’avoir lu, de le voir arriver pour le conseiller à tous nos lecteurs les plus amateurs de finesse. Comme le précédent, il se déroule dans cette campagne qui ressemble encore à de la campagne, où l’on mijote entre soi la tambouille des vieilles rancunes, des sales échecs ou des familles en ruine, et où l’étranger reste quoiqu’il advienne un étranger. La Cantal est le lieu de prédilection de cette romancière qui y a trouvé un territoire âpre où sa science du non-dit se plante dans un décor à sa mesure. Pays de taiseux et de solitaires indécrottables, ce coin de montagnes abrite des paysans voués à la solitude. Le héros du roman a choisi de s’attaquer à cette malédiction et, comme quelques uns, passé une annonce dans Le Chasseur Français dans l’espoir qu’un écho lui ramènera une femme patiente et courageuse avec qui partager une couche de vieillesse. C’est Annette qui va débarquer avec son fils, fuyant le Nord de ses échecs et prête à des renoncements qu’elle ne mesure cependant pas. Car chez ces gens-là, les gestes servent à parler et ils ont souvent des allures de menace. Solide, Annette veut gagner sa place et le coeur de cet homme presque cinquantenaire qui n’a quasiment jamais entendu parler d’amour, ce Paul qui affrontent ses vieux oncles, des tyrans que les décennies ont transformés en pierres inusables et insensibles. Refusant un humour qui corroderait de son acide un texte parfaitement maîtrisé, s’interdisant l’enjolivement qui rendrait suspect son propos, Marie-Hélène Lafon, toute en nuances, nous installe dans son histoire, nous confie ses personnages, nous fait gravir ses montagnes perdues avant de nous laisser orphelins d’une histoire que nous rappeler en l’évoquant devant nos clients nous permettra chaque fois de ressusciter. Nous pouvons donc l’annoncer : le prochain Marie-Hélène Lafon est un petit trésor. Il n’y aura qu’un été à passer pour le découvrir.

Un monstre

Posté dans la catégorie C'est nouveau par David

19juin

blanchet.jpgMarc Blanchet est un monstre, tous ceux qui l’ont un jour croisé n’en démordent plus : il se plante devant vous, gesticule à moins qu’il n’improvise une danse, vous agonit d’injures puis s’éloigne satisfait de ce qu’il croit un mauvais coup quand il ne s’agit que d’une mauvaise habitude sans doute héritée d’une enfance morose. Marc Blanchet est un monstre car il compose de la poésie depuis fort longtemps et avec beaucoup de talent et que s’adonner à une telle pratique dans un monde où les amateurs peuvent être réunis sur une seule place (Saint-Sulpice par exemple) tient sans doute du vice le plus éhonté. Marc Blanchet est d’autant plus monstrueux qu’en plus de ses talents de versificateur, il pratique aussi la photographie et la critique musicale avec un toupet qu’on n’ose à peine souligner tant cet excès de dons vous condamne inéluctablement à la jalousie de vos pairs. Marc Blanchet a fort heureusement choisi l’exil sur les bords de Loire après avoir longé la Garonne pendant près d’une décennie. Ce séjour lui a été propice puisque paraît enfin un livre qui lui tenait à coeur depuis longtemps mais que seuls de courageux belges, comme au temps lointain de la censure royale, ont accepté d’éditer. L’éducation des monstres fait à peine plus de 70 pages, c’est pourtant un livre d’une densité rare, un livre que l’on relit, reprend pour être certain de n’en avoir pas manqué la nuance, c’est un livre qui tourne en courts chapitres autour de la montagne Littérature et pourtant “comment s’intéresser à la Littérature quand la vie rattrape si bien” ce roi magnifique ? Oeuvre de questionnements qui s’enivre de la beauté des mots , qui creuse au fond du mystère de la création pour en révéler de belles chimères ou des princes inconnus, L’éducation des monstres  nous interroge. Quand on vous disait que Marc Blanchet est un monstre…

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