Archives du mois de avril 2008

Zafonmania

30avr

Carlos Ruiz ZafonA peine dix jours se sont écoulés depuis la parution du dernier livre tant attendu de Carlos Ruiz Zafón, El juego del ángel, mais il est déjà en tête des ventes de l’autre côté des Pyrénées. Avec un tirage de départ d’un million d’exemplaires - le double du dernier Ken Follet, comme le signale El País - et déjà 230 000 ventes dès le premier week-end, l’auteur catalan qui s’était fait une renommée mondiale grâce à l’incontournable Ombre du vent [1] (10 millions d’exemplaires vendus à travers le monde) promet de continuer à faire parler de lui. Et comme si qui que ce soit avait eu un doute, Zafón s’est servi de ses talents de réalisateur pour orchestrer une véritable mise en scène à l’occasion de la présentation de El juego del ángel. A l’aide notamment d’une toile de fond représentant une librairie déserte et de quelques milliers de vieux livres, il a voulu donner un aperçu de ce à quoi pourrait ressembler le “Cimetière des livres oubliés” mentionné dans son dernier livre, le tout donné à la vue des nombreux Barcelonais qu’il avait conviés dans le magnifique théâtre du Liceu.

Zafon au LiceuVéritable mélange des genres, empruntant à la fois au thriller, au roman gothique, à la littérature romanesque et à la science-fiction, ce futur best-seller met en scène David Martín, un jeune écrivain qui traverse une période difficile sur le plan professionnel, jusqu’au jour où il reçoit une mystérieuse commande pour écrire un livre unique, ce qui l’entraînera à travers toute une série de péripéties.

Les Sud-Américains devraient pouvoir s’atteler à la lecture de El juego del ángel d’ici un mois, tout comme les locuteurs catalans. Qu’en est-il du reste du monde ? Pour vous faire patienter, en voici l’incipit :

“Un escritor nunca olvida la primera vez que acepta unas monedas o un elogio a cambio de una historia (…) Un escritor está condenado a recordar ese momento, porque para entonces ya está perdido y su alma no tiene precio”.[2]


[1] Paru aux éditions Grasset en 2004 et disponible en livre de poche depuis 2006, ce quatrième livre de Zafón mais le premier à être traduit en français, relate les aventures d’un petit garçon, Daniel Sempere, dans le Barcelone de 1945. Il va découvrir notamment un livre, L’ombre du vent, de Julian Carax, qui changera sa vie lorsqu’il s’apercevra qu’un homme brûle tous les livres de Carax.

[2] Voici une traduction plutôt littérale pour tous ceux à qui ces quelques lignes n’inspirent rien de plus que des points d’interrogation : “Un écrivain n’oublie jamais la première fois qu’il accepte quelques pièces ou un éloge en échange d’une histoire. (…) Un écrivain est condamné à se souvenir de cet instant parce que dès lors il est déjà perdu et que son âme n’a pas de prix.”

 

Les quais du polar - rencontre avec George P. Pelecanos

29avr

Georges PelecanosLa mission était simple : se rendre dans la capitale des Gaules pour y rencontrer un auteur, lui dérober des confidences et regagner les bords de Garonne sans éveiller de soupçon. Nanti de mon Nagra dissimulé dans un sac rouge, j’ai donc sauté dans le tram puis embarqué dans le Bordeaux - Lyon destination Quais du Polar, manifestation internationale autour du roman policier.

À cette occasion, le prix Point du roman policier européen était remis à Arnaldur Indridason pour son quatrième roman traduit de l’Islandais, L’homme du lac, aux éditions Métailié, lors de la soirée d’inauguration du Festival, dans une péniche sur les Quais de Rhône.

La soirée s’annonçait bien remplie : rencontre et prise de rendez vous avec George P., invité d’honneur du Festival, retrouvailles avec Dominique Sylvain, elle aussi invitée, qui signera le lendemain l’ensemble de ses livres et que nous avions accueillie à la librairie. La nuit fut courte, tenaillé que j’étais par l’inquiétude. Allais-je m’en sortir sans dommage ?

Palais de Bondy, quai de Saône, samedi matin : impossible de reculer, l’interview à « podcaster » de George Pelecanos allait avoir lieu et il m’était difficile de dissimuler : votre serviteur était impressionné de se retrouver face à cette sommité. L’entretien commença, le bonhomme était plein d’humour, direct, avenant, très à l’aise (lui!). Un quart d’heure de considérations sur son univers noir et violent, sur l’humanité de ses personnages… Comment ne pas avouer que son dernier titre, Les Jardins de la mort, était tout simplement remarquable ? Nos routes se séparèrent, moi Nagra en main, lui programme en tête : interventions lors des débats, signatures, charcuteries locales…

Déboussolé, je me retrouvai au milieu du Palais de Bondy bondé, en plein paradis du polar, dans une Babel obsédée par le crime. Je devais trouver une autre victime et me souvins que Dominique Sylvain, quelque part, subissait les assauts de sa notoriété grandissante et qu’il me faudrait m’imposer pour lui arracher des réponses. Je la jouai modeste et parvins à lui soutirer quelques considérations sur la littérature, l’ambiance du Salon, et son prochain roman (qui devrait paraître en 2009)…Le Nagra se remplissait, mon stress diminuait. La mission paraissait accomplie.

Arriva le dimanche (avec son changement d’heure, étrange concept que mon horloge interne se refusait à admettre coincée qu’elle était sur l’heure d’hiver). Je m’offris un petit bonus, un extra, une cerise sur le gâteau du week-end et coinçai Aurélien Masson (éditeur à la Série Noire) et Antoine Chainas, auteur du remarquable Versus, roman cru et désespéré, dont l’étonnante timidité me désarçonna. Aux antipodes de son personnage, finalement…et preuve que ma naïveté à imaginer les auteurs de polar comme des caïds et des fous valait bien un beau voyage. Au retour la Garonne me parut plus tranquille.

Pour retrouver cette interview exclusive, cliquez ici !

César Capéran ou l’art de ne rien faire

29avr

louis-codet.jpgMon coeur toujours incertain

qui chante soir et matin

et encore à la nuit close.

Louis Codet

Mais qui était donc cet écrivain méconnu mais ô combien charismatique, l’auteur du pétillant César Capéran ? Après des heures d’investigation, nous détenions enfin les informations nécessaires à la rédaction de ce billet.

Louis Codet, écrivain à la si courte carrière, victime des ravages de la première guerre mondiale à l’âge de 38 ans, fut édité deux fois de son vivant, avant de laisser derrière lui de nombreux textes inédits.

Dandy parisien fréquentant les premiers surréalistes et ami d’Apollinaire, il avait érigé sa terre natale en “pays de paradis”. Dans César Capéran, publié à titre posthume par Gaston Gallimard en 1918, Louis Codet nous livre tout en finesse le secret de la légèreté à la gasconne. Ce grand gaillard de César Capéran ayant quitté sa douce région de Barbazange et son Pibrac natal pour Paris la splendide, a pour principale ambition de ne rien faire. Mais avec talent. Penseur, gascon taciturne, il ne laisse personne indifférent dans le troquet qu’il fréquente. Car un homme qui parle peu intrigue laissant place au mystère et chaque mot prononcé résonne plus que la logorrhée d’un bavard invétéré. C’est pourquoi notre narrateur, irrésistiblement attiré par ce personnage atypique va peu à peu devenir le compagnon de notre gascon d’origine, savourant les leçons de gastronomie autour d’une bouteille de vin de pays. Car Capéran est homme de tradition, et celle-ci se retrouve dans les artistes qu’il cite à envie : Diderot et Bossuet, Pascal et Poussin.

Délicieux comme une sieste à l’ombre du buis, nous nous laissons entraîner par cette homme à la franche quiétude et à la douce inertie, vivant les choses simplement. Le remède idéal pour faire passer les petites déprimes passagères.

Bruits du temps

28avr

Poèmes de Czernovitz  Laurence TeperEn ce mois d’avril nait une nouvelle collection (de poésie, de plus !), Bruits du temps chez l’éditrice Laurence Teper. Laurence Teper qui, depuis 2003, calmement (trente titres à son catalogue), crée peu à peu un univers culturel original. Bruits du temps se donne comme ambition de nous faire découvrir et lire des oeuvres poétiques étrangères dans leur ancrage géographique, historique et politique, dans la résistance qu’elles opposent au lieu et à la période. Laurence Teper, ancienne éditrice de livres scolaires chez Nathan, ancienne enseignante, se fait pédagogue en poésie… Elle accompagne la traduction de ces textes poétiques avec des cartes, des photos et des petits essais biographiques. Des chemins de traverse qui nous laissent le temps d’apprivoiser des auteurs et leurs mots. Le premier opus Poèmes de Czernowitz. Douze poètes juifs de langue allemande (traduits et présentés par François Mathieu) inaugure la collection. Douze poètes nés entre 1898 et 1924 qui sans former une “école”, ont constitué un ensemble original dans l’histoire littéraire européenne : Rose Ausländer, Klara Blum, Paul Celan, David Goldfeld, Alfred Gong, Alfred Kittner, Alfred Margul-Sperber, Selma Meerbaum-Eisinger, Moses Rosenkranz, Ilana Shmeli, Immanuel Weissglas, Manfred Winckler. Tous ont vécu dans “la Petite Vienne”, Czernowitz en Bucovine, dans la première moitié du siècle. Czernowitz qui jusqu’en 1914 étonne les voyageurs occidentaux par sa liberté, sa tolérance et sa modernité. Après la chute de l’empire Austro-hongrois et son annexion par la Roumanie, sa situation se dégrade et l’antisémitisme croît. La multiplicité des langues parlées au sein de la ville va se réduire au roumain, qui devient obligatoire. De juin 40 à juillet 41, Czernowitz est sous domination soviétique, avant d’être à nouveau roumaine puis sous la férule de l’Allemagne nazie. Un concentré de la déflagration de l’Europe centrale… Cette anthologie montre comment ces poètes ont dû trouver dans le monde et surtout à travers leurs poèmes une fissure où ce(s) désastre(s) (perte d’un lieu, d’une identité, déportations et mort des êtres aimés…) puissent s’intégrer.

1_czernovitz_platz.jpgLes prochains titres prévus sont : Toge Sankichi, Poèmes de la bombe (traduit du japonais par Claude Mouchard), Victor Krivouline, Poèmes de Leningrad (traduit du russe par Hélène Henry), et Poèmes de Harlem (anthologie traduite de l’américain par Valérie Rouzeau).

Frais comme un gardon…

26avr

Couverture Le passage à niveauOu l’arrivée d’un nouveau roman dans le grand bassin des poches.

 

L’idée ici est de vous parler de premiers romans qui viennent juste d’être publiés en format poche. Quoi de plus enrichissant de partager avec nos internautes tout l’enthousiasme qui se propage au sein de l’équipe poche lors de l’arrivée de romans d’écrivains inconnus ?…

Nous vous invitons donc à partir à la pêche aux nouveautés avec nous et à savourer les meilleurs prises!

Pour inaugurer cette chronique, nous avons choisi de vous parler de Passage à niveau, un roman d’un auteur tout à fait prometteur et au nom on ne peut plus prédestiné, puisqu’il s’appelle Philippe Routier.

“On dénombre en France 16997 passages à niveau. 2% placés sur les routes nationales; 28% sur les départementales; 70% sur les communales. 1905 passages à niveau sont gardés; 11085 à signalisation automatique lumineuse; 4169 avec croix de Saint-André. 38 personnes tuées en 2004.”

“Dans la forêt de Retz, le passage à niveau 515 attend placidement l’accident.” L’homme aux commandes de la locomotive se nomme Guillaume. Fasciné par le monde des rails depuis l’enfance, Guillaume a travaillé en tant qu’aiguilleur pendant 10 ans et vient tout juste de réussir l’examen de conducteur. C’est sa compagne, Alice, qui a insisté pour cette reconversion, prétextant que cet emploi améliorerait leur rythme de vie, jusqu’alors réglé par les 3/8 de Guillaume, les insomnies fréquentes et une mauvaise humeur ambiante. Un nouveau travail pour prendre un nouveau départ, donner un autre élan à leur vie de couple. Ce changement professionnel leur sera fatal. La collision dans la forêt de Retz va marquer un point de non retour entre Alice et Guillaume mais va surtout briser la vie de 3 personnes.

Le roman se place d’emblée sous le signe du tragique. La résolution des circonstances importe peu ; l’auteur s’attache surtout à rendre palpable l’ambiance dans laquelle évolue les personnages. L’action se déroule en région parisienne. L’auteur dresse un portrait hyper réaliste des banlieues modestes pour décrire la misère sociale et affective de ses habitants. Chacun des protagoniste est englué dans une situation difficile, bloqué dans une impasse de laquelle il faut se sortir coûte que coûte. L’accident va bouleverser leur existence, marquer une rupture, le passage étant “la suture entre deux chemins, le lieu où deux époques se délimitent.”

Le monde du rail est omniprésent dans le récit. Il évoque la mécanisation, la modernité mais il renvoie aussi à une certaine nostalgie d’un passé révolu, à l’image des trains électriques de l’enfance. Philippe Routier signe un premier roman tout en nuances, à la fois réaliste et onirique, où la psychologie des personnage est remarquablement bien décrite. Alors embarquez sans retard…

To be or not taboo ?

25avr

Edouard Levé  POLCe message s’adresse à tous ceux qui s’intéressent de près ou de loin à la vie des écrivains qu’ils aiment lire, et à tous les autres… Impossible de faire l’impasse sur Edouard Levé. Vous en avez probablement entendu parler le mois dernier, à la sortie de son livre posthume intitulé Suicide, aux éditions P.O.L. Peut-être êtes-vous même allé jusqu’à l’acheter, mu par une certaine curiosité. Mais de là à oser le lire…

On sait que l’auteur s’est donné la mort quelques jours après avoir remis son manuscrit à son éditeur, Paul Otchakovsky-Laurens. On mesure le caractère autobiographique de ce dernier roman, adressé dès le début à un ami d’enfance de l’auteur, qui s’est suicidé à l’âge de 25 ans, d’une balle dans la tête. Mais ne redoute-t-on pas quelque part l’impact que la lecture d’un tel livre pourrait avoir sur soi ?

Suicide est donc un hommage rendu à l’ami de l’auteur, dont le nom n’est jamais révélé. “Ta vie fut une hypothèse, écrit-il. Ceux qui meurent vieux sont un bloc de passé. On pense à eux, et apparaît ce qu’ils furent. On pense à toi, et apparaît ce que tu aurais pu être. Tu fus et resteras un bloc de possibilités.” Aucune révolte. Simplement une série de souvenirs ponctués de remarques sur les circonstances de sa mort. Un monologue qui se voudrait presque une conversation avec l’au-delà. Le tout dans un style fluide, détaché, épuré mais poétique, affichant perpétuellement un souci du mot juste. Le roman s’achève par une série de tercets dont on peut se demander qui - de feu l’ami d’Edouard Levé ou de celui-ci - est le véritable auteur. Si l’on devait n’en retenir qu’un seul, ne serait-ce pas celui-ci : “Le bonheur me précède / La tristesse me suit / La mort m’attend” ?

Que les choses soient claires : il ne s’agit en aucun cas d’une apologie du suicide. Cependant, la compréhension dont l’auteur fait montre à l’égard de ce geste, et ce malgré sa dimension violente et narcissique, fonctionne comme un signe avant-coureur, tout comme la mort précoce de son ami aura été annoncée par un certain nombre de présages. Au fil des pages, le lecteur se mue en un spectateur impuissant. En prenant son ami à la fois comme interlocuteur et comme objet, c’est finalement de lui-même que parle Edouard Levé. « Après coup, remarque son éditeur, je me suis aperçu que dans Suicide, il y a beaucoup de choses qui appartiennent à Édouard Levé. Ainsi l’expérience des trois jours de “vacance” dans Bordeaux - “vacance” au sens fort du terme, non au sens de loisir - est bien la sienne. » Et l’on sent qu’il n’a de cesse de donner une forme d’explication à ceux qu’il va laisser derrière lui, domaine dans lequel son ami avait échoué à cause de la fragilité du dispositif qu’il avait mis en place.[1]

Un livre véritablement superbe et profond sur un thème qui reste relativement tabou. En oserez-vous la lecture ?


[1] Citation reprise par Minh Tran Huy dans son article intitulé « Les lettres et le néant », paru dans le Magazine littéraire.

 

Une taffe et un gorgeon

25avr

Charlie Williams  Des clopes et de la binouzeQui dit polar dit régulièrement ambiance enfumée et avinée… Si en plus, on peut en rire, c’est mieux! Ce sera le parti-pris de cette suite de remarques sans queue ni tête (traduire : déjantées) qui concerneront les polars… drôles (ou fou, ou drôlement fou…)! Pourquoi? à cause de l’excellent livre de Charlie Williams, Des clopes et de la binouze (Série noire/Gallimard) qui nous entraîne, dans un tourbillon de rixes et de boites de bière, sur les pas de Royston Blake, (unique) videur en chef de LA boite de Mangel (traduire : trou perdu en Angleterre…). Après trois sourires et deux rictus de plaisir, on se dit : “ah, le polar, quand c’est drôle, ça décape”! Et on se dit : “mais, c’est pas si souvent que je me bidonne comme ça!” ce qui entraine la réflexion suivante : “Quand ai-je autant-ri pour la dernière fois?”. En lisant Christopher Moore, soit Le lézard lubrique de Melancholy Cove, petit joyau d’humour bizarre et de situations tordantes. Plus subtilement, avec Elmore Leonard et les remarquables Zig zag movie et Be Cool, ou la dernière réédition offerte par Rivages/Noir, soit Bandits, course poursuite géniale et jubilatoire avec, à la clef, l’amour et l’argent, si tout va bien… Avant de retourner à des occupations plus terre à terre, profitons-en pour glisser, au détour de ce billet, le nom de Tim Dorsey, sorte de Carl Hiaasen ravagé et ravageur, avec sa série floridienne qui débute par le brillant Florida roadkill (Rivages/noir), où l’on rencontrera une galerie de personnages hors du commun, pour le moins (traduire : “accros” au drogues dures, à l’alcool et à la violence…).

Allez, le coup de l’étrier et la cigarette du condamné : Cosmix Banditos, d’A.C. Weisbecker, qui ne se raconte pas, ne se dévoile pas. Sachez seulement qu’il y est question de physique quantique et de guerre des gangs… (vous avez dit explosif?). Tim Dorsey  Florida roadkill

Jaccottet chantre majeur

24avr

Philippe Jaccottet C’est à la rencontre, voire (pensez-y !) à la fréquentation d’une « vieille dame » indigne à laquelle nous vous invitons aujourd’hui sur ce blog. Loin de ses “procès” ou de ses rumeurs apocalyptiques, nous tenterons de se faire le relais régulier de son actualité la plus diverse.

Comment, vous ne savez pas de qui s’agit-il? Cessons là tout mystère ! Avare, elle donne pourtant sans conter, tantôt « muse sacrée » ou « lascive » offerte à qui ose en caresser le rêve (pour les Romantiques, notamment) elle nous charme secrètement sans rien perdre de ses précieux attraits. Politiquement incorrecte, proprement à contretemps car défiant les années avec une vivacité telle qu’on serait en droit de se demander, à l’instar d’une de ses voix contemporaines, Christian Prigent : A quoi bon encore des poètes ? (P.O.L, 1996)

Posons nous un instant sur un de ses discrets et pourtant chantre majeur, Philippe Jaccottet, à l’occasion de la sortie de son dernier recueil aux éditions Gallimard, Ce peu de bruits

clip_image002.jpgIci, nulle emphase, ni rhétorique, ni même une quelconque initiation ne sont nécessaires afin d’entendre le murmure de sa présence fragile mais inflexible, gage d’un lyrisme à peine effacé mais intact, car encore et sans cesse « de ce monde et pour ce monde ». Au soir de sa vie, au sein de la nature intacte de Grignan (son unique espace de création possible), Jaccottet parvient de nouveau à nous éblouir des sombres éclats de sa poétique, à mi-chemin entre prose et poésie, entre vie intensément éclairée par la grâce des poètes (qu’il traduit et dont il nourrit intensément sa propre oeuvre de poète, soit: Homère, Thomas Mann, Leopardi, Ungaretti, Musil, Hölderlin… ainsi que Rilke dont sa traduction des Elégies de Duino vient de paraître aux éditions La Dogana) et lucidité face à l’ombre grandissante promise par la disparition de ses poètes et amis (André du Bouchet…). Malgré l’indéniable mélancolie qui imprègne son écriture certes “crépusculaire” (ce depuis la fin des années 1940, soit ses premiers textes) comme le définit Pierre Assouline qui lui consacre un bel article , Jaccottet se défend de tout enfermement dans un nihilisme stérile tout en se reconnaissant à mi-mots dans les ultimes et lumineuses notes du Journal de Kafka (KAFKA, comme il nomme avec “vénération” le maître) qui sonnent tant à l’image de celles de ce noble héritier.

Voici quelques extraits de cette parole oraculaire visant définitivement à l’épure, soit au silence que sa suite impose à son tour:

Ecrire simplement “pour que cela chantonne”. Paroles réparatrices; non pour frapper, mais pour protéger, réchauffer, réjouir, même brièvement. […]

Jusqu’au bout, dénouer, même avec des mains nouées.” (pages 58-59)

Sentiment de la fin du monde hors duquel je ne pourrais plus respirer.” (page 71)

Sans doute est-ce dans ces conditions désastreuses qu’il faut réaffirmer ce qu’on aura vu dans l’ordre de la lumière avant la catastrophe.” (page 95)

Il faut désembuer, désencombrer, par pure amitié, au mieux: par amour. Cela se peut encore, quelquefois. A défaut de rien comprendre, et de pouvoir plus.” (page 53)

 

 

Pour aller plus loin et écouter Jaccottet interviewé le 17/04/08 dans l’émission « Affinités électives » sur France Culture

 

Pas un peu kafkaïen tout ça ?

23avr

kafka.jpgCe n’est un secret pour personne, les éditeurs attendent avec impatience les dates anniversaires pour faire revivre leur fonds en rééditant certains textes méconnus ou oubliés, parfois même inédits, ou encore en rassemblant tous les textes d’un auteur en un seul volume. Mais on aura beau chercher, aucune date de naissance, de décès ou d’anniversaire de quelqu’ ordre que ce soit ne parait justifier l’effervescence kafkaïenne qui semble s’être emparé des éditeurs en ce début d’année. D’un coté, nous avons Babel, la collection de poche d’Actes Sud, qui publie l’intégralité des récits de Kafka en 3 volumes. Le premier comprend, entre autres, La métamorphose, la sentence et le soutier ; le second A la colonie disciplinaire ; le troisième les Récits posthumes et les fragments. Du coté de chez Rivages, nous retrouvons les Lettres à Max Brod, lettres adressées à son meilleur ami entre 1904 et 1924, à travers lesquelles on retrouve un Kafka méconnu, bon vivant, qui sait se moquer aussi bien des autres que de lui-même. C’est à travers cette correspondance que Kafka, finalement, est le moins kafkaïen.

Jugez plutôt. Lors de son passage à l’Office d’assurance contre les accidents du travail pour le royaume de Bohème, il écrit à son ami de toujours : “Dans mes quatre districts, les gens tombent des échafaudages comme s’ils étaient tous ivres ou se précipitent dans les machines, toutes les poutres basculent, tous les fossés s’ouvrent, toutes les échelles laissent tomber ce qu’on y monte, tout ce qu’on veut descendre dégringole avant que l’on tombe soi-même par-dessus.”

Rivages publie également, dans sa collection de poche, son Journal intime. Il s’agit d’extraits de son Journal, paru initialement aux Editions Grasset en 1945. Celui-ci n’était pas destiné à la publication, ni même au regard de quiconque. Mais à la mort de l’écrivain tchèque, Max Brod trouve cette suite de notations, allant du simple aphorisme à la courte fiction et a la bonne idée de les faire publier. On apprend que l’écriture de ce Journal a exercé sur son auteur un véritable “effet tonifiant”, le remplissant “de tressaillements légers et agréables”. Un viatique pour le moins bien venu, lui qu’on savait atteint d’une tuberculose qui l’emportera à l’âge de 41 ans. Ce Journal, au même titre que la Lettre au père parue il y a quelques années en Folio, est une véritable bénédiction pour qui veut comprendre les éléments déterminants de la pensée kafkaïenne. Et on ne sait par quel enchantement, on se surprend à s’attacher à cet homme qui, pourtant, a toujours éprouvé d’énormes difficultés à se rapprocher des autres.

kafka-journal.jpg


25 ans, une courte paille pour un grand détective !

22avr

izner.jpgPetit retour en arrière sur la rencontre, dans les salons Albert Mollat, pour fêter les 25 ans de la collection “Grands Détectives” , chez 10/18 (nous avons concocté un petit dossier sur mollat.com !). Votre libraire vêtu de noir, animateur pour cette occasion (ça ne se refuse pas !) et sans complexe, lance les invités…

bourland.jpgPour cet événement, trois auteurs et la directrice de collection nous rendent visite. Emmanuelle Heurtebize, éditrice, ouvre les débats, et Claude Izner, Vivianne Moore et Fabrice Bourland évoquent leurs œuvres respectives, leurs marottes, leur manière de travailler, de se documenter, et finalement d’être à la hauteur de cette prestigieuse collection. Leur goût commun du travail bien fait permet de passer allègrement des Normands de Viviane Moore, qui nous fait découvrir le royaume sicilien de Guillaume Ier puis de Robert II, au Paris gouailleur et mystérieux des sœurs Izner (Laurence et Liliane !), au crépuscule du XIXe siècle, juste après la naissance de la tour Eiffel, alors que les intrigues de Fabrice Bourland nous font voyager entre 1932 et 1934, grâce au détective Andrew Singleton, passionné de littérature du XIXe siècle.

moore.jpgLa rencontre se déroule simplement, chaleureusement, et tous les protagonistes jouent le jeu avec bonheur et malice, devant un public attentif et connaisseur ! Il n’est pas fréquent de tenir sous sa main une telle brochette et nous espérons en avoir recueilli le meilleur, à charge pour nous de prolonger sur nos tables les fébriles aventures de ces détectives si grands et en même temps si proches.

Pour vous immerger dans l’ambiance et retrouver les protagonistes de cette soirée, c’est magique… : cliquez ici.

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