Archives du mois de avril 2008

Rions un peu pour entamer la semaine

21avr

noguez-oeufs.jpgIl semble se confirmer que, malgré l’affirmation du calendrier, le printemps persiste à rester caché quelque part, tapi derrière des nuages qui n’en finissent pas de parader dans des cieux changeants ou pris en otage par une pluie (1) d’une insolence dont on avait perdu l’habitude. Bref, c’est Pâques depuis plusieurs semaines. Notre besoin de réconfort météorologique est réel, il réclame des livres à glisser dans une poche comme viatique pour traverser l’averse.

Heureusement nous avons mis la main sur l’un de ces précieux petits ouvrages inclassables qui risquent passer entre les mailles du filet du libraire alors qu’ils semblent n’avoir été conçus que pour notre seul bonheur. On connaît Dominique Noguez depuis longtemps, il a eu droit aux honneurs d’un Femina, est à la tête d’une bibliographie conséquente, on croit savoir qu’il a bien connu Bordeaux dont il s’est souvenu dans un petit opus paru il y a deux ans (dans lequel il évoque d’ailleurs la librairie Mollat…), qu’il est un des piliers du fameux Grand Prix de l’Humour Noir (obtenu par lui pour Cadeaux de Noël) que la terre entière nous envie. Cet humour qu’il manie avec talent, il en a rempli un panier d’oeufs de Pâques à charge pour les éditions Zulma d’en faire une élégante boîte où puiser selon son appétit ou sa gourmandise. Le résultat est tellement réussi qu’on invite, à rebours de tous les conseils diététiques du moment, à préférer la dégustation fractionnée, à piocher sans vergogne, à se resservir sans honte. Oeufs de Pâques au poivre vert, dédié à M.Guillotin, est une cavalcade de petites nouvelles insolentes et noires, de jeux insolites et iconoclastes (ah! les mots croisés pour débutants), de délires érotiques, de micro-essais décapants, d’astrologie allumée, d’aphorismes et d’épitaphes, le tout ponctué de gravures honteusement détournées. Bref, allègrement de quoi fouetter son chat s’il se prend pour un lapin. Le petit format de cet élégant volume permettra aux plus astucieux de le glisser à côté de leur portefeuille, au niveau de la rate, organe qu’on aura tout intérêt à dilater si l’on veut supporter encore un peu le spectacle des pâquerettes trempées.

Dominique Noguez

(1) Les amateurs d’humidité n’oublieront pas De la pluie de Martin Page et le Dictionnaire de la pluie de Patrick Boman qui nous ont prouvé l’an passé leur terrible utilité.

Le retour du capitaine Alatriste

19avr

 

 

Une nouveauté attendue :

Voici qu’arrive dans notre beau rayon polar le sixième volet des aventures du capitaine Alastriste, personnage qui revient périodiquement sous la plume de l’auteur espagnol Arturo Perez-Reverte et l’on ne peut que s’en réjouir ! Quatre ans séparent cet épisode du précédent – pour mémoire la série se lit dans l’ordre chronologique suivant : Le Capitaine Alatriste, Les Bûchers de Bocanegra, Le Soleil de Breda, L’Or du Roi, Le Gentilhomme au pourpoint jaune, il faudra désormais y ajouter Corsaires du Levant.

 

corsaires-levant.jpg

En loup de mer érudit et avisé, Perez-Reverte nous fait naviguer avec bonheur dans les eaux historiques du XVIème siècle, entre combats navals, poursuites, scènes d’abordage, on s’y croirait ! Les batailles sont à elles seules de véritables morceaux d’anthologie, que le lecteur savourera jusqu’au dénouement, parfois incertain – la guerre en mer a ses écueils.

 

Souvenirs, souvenirs : avec son premier livre Le Tableau du Maître flamand, Perez-Reverte faisait une entrée fracassante dans le genre, obtenant le Grand Prix de littérature policière – une étonnante intrigue mêlant peinture et logique mathématique, sur fond de jeu d’échecs, qui a fait date, c’était en 1993, déjà !

 

Depuis, il a concrétisé avec bonheur une oeuvre mêlant érudition et plaisir, que tout lecteur peut partager. Que ce soit l’univers des livres anciens avec un hommage au créateur des Trois Mousquetaires dans Le Club Dumas, le passé flamboyant de Séville avec La Peau du Tambour sur fond d’espionnage du Vatican, l’argent sale de la drogue dénonçant le cartel de Medellin dans La Reine du Sud, le roman d’aventures maritimes du Cimetière des bateaux sans nom où l’on rêve de trésors engloutis et de cartes anciennes, l’Andalousie sous l’occupation des troupes napoléonniennes dans Le Hussard, Perez-Reverte a plus d’un tour dans le sac à malices de son imagination, et l’on aurait bien tort de s’en priver !

 

 

 

 

 

 

 

 

Petit supplément du jour

18avr

tous-paranos.jpgNous ferons brefs, car l’auteur que nous évoquerons d’un souffle apprécie particulièrement la brièveté, en chantre fameux de la nouvelle ce genre trop négligé par le lectorat français qui aime tellement qu’on lui raconte de longues histoires…Et pourtant, pourtant Georges Kolebka sait en raconter des histoires, des instantanés quasi métaphysiques (mais d’une métaphysique du quotidien, de la France profonde ou pas, de cette France sans histoires justement…) d’une drôlerie subtile qui pourrait le rapprocher d’un Sempé. Son univers : l’entreprise et ses dérèglements, le soldat et les ordres qu’il subit, le conseil municipal, la villa de bord de mer, etc…Son style : un art du décalage, une distinction qui rend poétique le vulgaire. Son génie : le comique de proximité et donc universel. Car un livre de Kolebka ne vieillit pas, même si la France change, même si les machines se font de plus en plus présentes ou perfectionnées. La pulsation de bêtise, de suffisance, de ridicule (et parfois de grandeur) qui bat au fond de chacun trouve avec lui une musique faite de notes claires. Avec Tous paranos ! qui paraît aujourd’hui au Castor astral, son éditeur fidèle depuis quelques années, ses nouvelles se font plus longues, plus sinueuses, sans doute un rien plus acides. Mais comment ne pas se laisser convaincre qu’une fois de plus Georges Kolebka y manie une imagination intarissable ? La soirée que l’on va passer en sa compagnie nous rappellera que décidément la télévision peut rester éteinte, l’humour noir de G.K. se chargera de faire la lumière.

Il est Libretto

18avr

Souvent chérie des libraires qui en apprécient la tenue et l’élégance, beaucoup suivie par des lecteurs fidèles heureux d’y retrouver ce qui a fait la singularité de Phébus, la collection Libretto fête ses dix ans. Pour accompagner cet événement largement relié dans la librairie (nous proposons même quelques rares (très rares…) stylos griffés aux acheteurs), nous avons pris le parti de vous proposer nos Libretto préférés, ceux qui ne quittent jamais les tables et ceux qui mériteraient d’y être plus souvent. Petit tour d’horizon subjectif et peut-être injuste…

perutz.jpgLeo PERUTZ Le cavalier suédois
Le plus gros succès de la collection…chez Mollat (pensez, on approche les 4000 exemplaires) où on le conseille ardemment à ceux qui savent bien qu’un chef-d’œuvre n’ a pas besoin d’un auteur célèbre pour exister, et ce Cavalier-là en fait partie, roman baroque qui met aux prises deux personnages ayant échangé leurs identités et vont, de ce fait, avoir à subir le poids des péchés et des crimes d’un autre.

Leo PERUTZ Le Judas de Léonard
Du même auteur, son ultime roman, une réflexion crépusculaire sur la culpabilité qui met en scène un Léonard de Vinci (sans code ni trompettes) à la recherche du personnage dont il se servira comme modèle pour peindre Judas : à quoi ressemble un traitre, se demande-t-il ? Et nous de le suivre dans ses pérégrinations vers cette vérité secrète.

london-peuple.jpgJack LONDON Le peuple d’en-bas
Une hallucinante immersion au cœur des « bas fonds » de Londres au début du siècle dernier par cet écrivain–chroniqueur dont l’œuvre foisonnante est rééditée dans sa presque intégralité en Libretto. Bel exploit !

Jack LONDON La petite dame de la grande maison
On a souvent comparé cette histoire à Jules et Jim : bouleversante histoire d’amour, au parfum de scandale puisque publiée en 1916, entre un homme marié et la très attachante « petite dame » dont il est question, personnage fictif ou réel, dernier roman écrit par l’auteur : Magnifique !

martin-eden.jpgJack LONDON Martin Eden
L’un des romans les plus encensés, et le plus autobiographique de tous ; où le héros, victime d’un amour impossible qui l’entrainera à sa perte, doit se débattre pour trouver sa vraie place. Ce classique devrait se trouver dans toutes les bibliothèques de l’honnête homme.

 

 

puigaudeau.jpgOdette de PUIGAUDEAU Pieds à travers la Mauritanie et Le sel du désert
Grande aventurière et exploratrice des déserts presque un demi-siècle avant Théodore Monod, cette ardente écrivain-voyageur nous a laissé quelques passionnants récits, fruits de ses équipées sahariennes à dos de chameaux.

 

Michel VIEUCHANGE Smara
Encore le récit d’un fou de désert mort de la dysenterie peu après être rentré épuisé de cette équipée à travers le désert mauritanien, interdit aux européens (en 1930) et effectué dans des conditions extrêmes. L’histoire d’un rêve fou de liberté et de la capacité d’un homme à jouer sa vie. Un livre préfacé par le peu aventureux Paul Claudel.

VAMBA Giannino Furioso
Une petite merveille écrite au début du siècle dernier par un écrivain italien inconnu puisque mort trop tôt. Vamba est le journal d’un enfant espiègle capable de toutes les audaces et faisant les quatre cent coups pour échapper à sa condition de jeune bourgeois.

zahavi.jpgHelen ZAHAVI Dirty week-end
Lorsque Bella, victime de harcèlements et d’agressions sexuelles à répétition décide de se transformer en justicière. Son destin va sombrer dans un cauchemar sans fin. Aussi surprenant qu’incontournable, ce roman est un terrible plaidoyer pour les femmes en détresse.

Keith RIDGWAY Mauvaise pente
Une histoire inoubliable qui se déroule dans la campagne irlandaise entre une mère et son fils perdu et retrouvé par le biais d’une sombre histoire de meurtre et d’amour bafoué. L’Irlande se passionne pour un procès qui juge l’avortement d’une femme violée tandis qu’une femme sans histoire, du jour au lendemain se retrouve meurtrière et en fuite. Implacable comme la pente qui mène au mur qui vous écrasera.

Kate WINSOR Ambre
Ce grand roman méconnu est à découvrir sans tarder. A travers le destin de la jeune Ambre, nous est offerte une reconstitution minutieuse de l’Angleterre du XVII° siècle et de Londres en particulier. Du romanesque de très bonne qualité, ça ne fait jamais de mal à l’heure où les lecteurs redécouvrent les vertus des pavés littéraires.

yonnet.jpgJacques YONNET Rue des maléfices
Texte mythique réédité sous un nouveau nom, ce documentaire (à défaut d’un meilleur nom) nous plonge dans le Paris des années de guerre au cœur des quartiers pauvres où s’agite une faune ahurissante bientôt anéantie par les travaux de réhabilitation. Un voyage tel que vous n’en aurez jamais fait et un style qui nous fait regretter la maigreur de la bibliographie de cet auteur rare.

Mervin PEAKE Titus d’enfer
Premier volume d’une trilogie d’enfer…livre culte porté au pinacle par des inconditionnels (dont votre serviteur), cette histoire qui nous présente un royaume merveilleux dirigé par une famille royale soumise à une étiquette qui ferait passer les Windsor pour des hippies nous fait vivre les premiers jours d’un héros qui ne fera rien d’autre que vagir tout au long du livre. Car ce n’est pas lui qui intéresse le génial Peake mais l’univers codifié qui l’entoure, la déraison inventive de ses créatures hystériques. Nul ne sait en y entrant s’il acceptera la règle du jeu unique de ce livre vraiment merveilleux.

crump.jpgLudwig LEWISOHN Le destin de Mr Crump
Très bien placé dans nos préférés, ce livre d’une « intolérable cruauté » suscite des réactions très opposées chez les lecteurs selon qu’on est d’un sexe ou de l’autre. Pour les dames, Mrs Crump est une gagnante qui tente de caser ses enfants et ne s’encombre pas de scrupules pour trouver un parti. Pour les messieurs, Mr Crump est un malheureux sur lequel une femme a mis le grappin et qui va payer toute sa vie sa faiblesse d’avoir dit oui quand un non aurait tout arrangé. Adoré par S.Freud, ce roman marque une date dans l’histoire du roman juif américain et ne s’oublie pas, vraiment pas.

Robert MARGERIT La Terre aux loups
Jean-Pierre Sicre, le fondateur et l’âme de Phébus portait très haut dans son estime le trop méconnu Robert Margerit, souvent perçu comme un régionaliste, quand il est une des plus belles plumes que nous a laissé l’après-guerre (en quoi Gracq ne s’était pas trompé). Avec La Terre aux loups, nous suivons la vie et les aventures d’un petit hobereau de province qui s’est couvert de gloire sur les champs de bataille napoléoniens et doit réapprendre la vie civile et son absence complète d’exaltation. Noir comme les forêts du Limousin, sombre comme l’âme d’un guerrier au repos, ce roman est un diamant fabuleux que votre intime coffre-fort attend

Robert MARGERIT La Révolution (4 vol.)
Le grand œuvre de Margerit, la somme colossale qui lui coûta sa santé et sa carrière, cette tétralogie se propose rien moins que nous raconter dans son entier la Révolution Française grâce à trois personnages imaginaires habilement placés au cœur de l’action. Ebouriffant dans sa précision, impérial dans son analyse subtile et piquante d’une époque qui ne se laisse pas réduire, superbement écrit (une leçon pour tous les prétendants à une place au panthéon des écrivains de roman historique), la Révolution restera un sommet difficile à égaler.

stifter.jpgAdalbert STIFTER L’homme sans postérité
Un des premiers livres édités par Phébus dans une traduction de Georges Arthur Goldschmidt, ce roman de formation dû à l’un des plus célèbres écrivains autrichiens malheureusement déconsidéré par l’impitoyable Thomas Bernhard, possède une lumière mystérieuse et un charme impossible à décrire en quelques lignes parce que fait de ce rien qui signe les œuvres majeures. Avec ce titre, le romantisme allemand tient une de ses perles tardives.

Et la liste pourrait ainsi s’allonger, s’allonger, à la rencontre des beaux livres de la collection Libretto de Phébus. A suivre donc…et nous attendons ceux que vous aimez pour les signaler ici.

Le phénomène Millénium

17avr

Stieg Larsson

Sur la planète polar il est un astéroïde qui répond au nom mystérieux Millénium. Impossible de ne pas en avoir entendu parler ! Car tous les jours, nous, libraires, entendons ce sésame circuler sur le rayon polar. Pas un jour en effet ne se passe sans que l’on évoque le phénomène de Stieg Larsson. Pour ceux qui l’ignoreraient encore, Millénium est une trilogie policière qui nous vient de Suède, qui a été publiée en France par les Editions Actes Sud. Premier tome : Les hommes qui n’aimaient pas les femmes. Le deuxième volet s’intitule La fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette. La trilogie se clôt par La reine dans le palais des courants d’air. Ces précisions pour indiquer qu’il faut les lire dans l’ordre, puisque l’on va suivre les mêmes personnages tout au long de l’histoire, sur fond d’intrigue financière – notamment Lisbeth Salander, fascinante jeune femme, et Mikael Blomkvist, ancien rédacteur de Millénium – revue d’investigations sociales et économiques.

En 2006, quand paraît le premier tome, on est loin d’imaginer le succès qui va suivre. Ce sont les lecteurs qui, par le bouche-à-oreille, ont propagé le phénomène, qui est allé culminant jusqu’à la publication du dernier volet, en octobre 2007. On se souviendra longtemps de ce Noël-là où ce fut la meilleure vente du rayon ! Pour l’occasion, Actes Sud avait même édité la trilogie dans un coffret cadeau – un tirage limité que l’on s’est arraché, on se souvient qu’il n’y en eût pas pour tout le monde…

 

En coulisse, nous nous amusons à faire des statistiques : combien en a-t-on vendu aujourd’hui ? Cinq tome 1, deux tomes 3, un tome 2. Et hier ? Huit tomes 1, deux tomes 2, trois tomes 3… Et demain, combien ? Car le phénomène Millénium ne semble pas prêt de faiblir, relayé qu’il est maintenant dans les médias, télévision, radio – chacun s’en est emparé !

 

Les lecteurs échangent, s’interpellent entre eux. Y aurait-il une confrérie Millénium ? Petits propos rapportés ici, entendus sur le rayon par votre serviteur dans la place : « Il faut passer le cap des cent premières pages mais après, on est dedans, on ne le lâche plus », « c’est très bien écrit, un grand plaisir de lecture », « les personnages sont attachants », « l’intrigue tient la route », « j’ai lu le tome 1 , je viens acheter le deuxième », « j’ai lu les deux premiers, je viens acheter le tome 3″, « moi, j’achète les trois d’un coup, comme ça, au moins… », « malheureusement non, la trilogie n’existe pas encore en format poche », « je viens l’acheter pour l’offrir », « quand on pense que l’auteur est mort prématurément »…

 

En effet, Stieg Larsson ne saura jamais le succès qu’il a remporté auprès du public puisqu’il est décédé brutalement, en 2004, d’une crise cardiaque, après avoir remis son manuscrit à son éditeur. Pour la petite histoire, des rumeurs circulent : on parle d’un quatrième tome, inachevé… Aux dernières nouvelles, le père de l’écrivain se refuserait à le publier.

 

 

 

Une surprise sud-africaine

16avr

Karel SchoemanChez nous libraires, les nouvelles livraisons font toujours l’objet du même examen qui consiste à déterminer dans quelle domaine linguistique nous devons classer le dernier venu. A ce titre, une nouveauté au rayon livre de poche a su susciter notre étonnement : La saison des adieux, de Karel Schoeman, paru en 10/18. Ce roman présente la particularité d’être traduit de l’afrikaans, événement aussi rare qu’une aurore boréale en France. En effet, les romans traduits de cette langue, qui, rappelons-le, n’est parlée qu’en Afrique du Sud et en Namibie, peuvent se compter sur les doigts d’une main. On connaît bien entendu André Brink, l’illustre auteur de Une saison blanche et sèche, qui écrit aussi bien en anglais qu’en afrikaans. On peut compter maintenant avec le sud-africain Karel Schoeman, un romancier marginal mais toujours solidaire du combat des Noirs de son pays. Il a d’ailleurs reçu des mains du président Mandela, The order of Merit, la plus haute distinction sud-africaine. Certains avaient pu faire sa connaissance en 1991 avec En étrange pays chez Robert Laffont, livre sublime remarqué par quelques fines lames de la critique puis oublié. La porte s’entrouvrait sur une langue qui compte très, très peu de gens à même de la traduire (quand on sait par ailleurs que Schoeman pratique de son côté pas moins de sept langues et qu’il traduit les plus grands auteurs, sortant de leur terrible et méconnu isolement linguistique quelques millions de locuteurs héritiers d’un batave ancien).
A mettre également à son crédit ce très beau roman accueilli par la collection 10/18 qui nous présente Adriaan, un poète esseulé dans son art et dans sa vie. Il assiste, impuissant, à l’effondrement de son pays dans les années 70, à la fuite de tous ses amis incapables de résister à cette ruine annoncée. Le héros s’est cependant persuadé qu’il n’y a pire solitude que celle que l’on assume pas et que partir ne sauve pas de soi-même. Courageux, intègre et, finalement écrivain, Adriaan accepte sa fragilité comme il a accepté la fragilité de sa langue perdue.
On espère que ce livre qui mériterait plus qu’un succès d’estime, agira comme un catalyseur et donnera l’idée aux éditeurs de publier plus de romanciers, mais aussi plus de poètes qui écrivent en langue afrikaans, ces derniers démontrant par ailleurs un formidable esprit créateur.schoeman.jpg

Les chemins de Santiago

15avr

Santiago RoncaglioloAvril rouge. Pouvait-on trouver meilleur titre pour parler de cette rencontre ? Santiago Roncagliolo était mardi l’invité de l’Institut Cervantes de Bordeaux, son livre venait tout juste de nous parvenir en ce début d’avril venteux et nous allions l’écouter sans aucun a priori puisque jusqu’alors c’était pour nous un inconnu. Récit d’un soir :

Jeune, sympathique et plein d’humour, Roncagliolo est venu nous présenter son premier roman traduit en français, Avril rouge. Il s’est exprimé pour l’essentiel en espagnol mais n’a pas hésité à ponctuer sa communication de passages dans notre langue.

Avant de parler plus avant de ce superbe thriller politique, dont il a d’ailleurs découvert l’édition française sous nos yeux avec une curiosité et une joie non dissimulées, quelques mots sur ce jeune auteur encore peu connu en France.

Né au Pérou en 1975, il a passé une grande partie de sa vie hors de son pays natal. Il a d’abord connu une période d’exil au Mexique, où sa famille s’est réfugiée sous la menace du gouvernement militaire de Lima. De retour dans la capitale péruvienne au milieu des années 1980, la peur fait rapidement partie de son quotidien dans la mesure où le Sentier lumineux, ce groupe terroriste communiste particulièrement actif est connu pour la violence de ses actes. Comme il nous l’explique, les coupures de courants, les alertes à la bombe étaient loin d’être isolées au cours de son adolescence. En 1999, il devient fonctionnaire au sein du bureau des Droits de l’Homme, ce qui l’amène notamment à visiter des prisons et à enquêter sur la disparition de personnes. Il croit alors profondément en la loi. [Avis aux lecteurs, Avril rouge est ainsi beaucoup plus autobiographique qu’il n’y paraît.] Un an plus tard, il s’installe en Espagne, d’abord à Madrid, où il se trouvera lors des attentats du 11 mars 2004, puis à Barcelone, où il réside actuellement avec sa femme, avec qui il devrait partager le bonheur d’être parent d’ici peu.

Ses œuvres de jeunesse comprennent des contes pour enfant, une pièce de théâtre intitulée Tus amigos nunca te harían daño. Avant de publier son premier roman en 2004, Pudor, porté à l’écran par Tristan Ulloa et dont la traduction française est prévue au Seuil pour 2009, il est pour un temps le nègre de plusieurs maisons d’édition et traduit André Gide et Jean Genet. Avril rouge remporte en 2006 le Prix Alfaguara.[1] En 2007 paraissent Jet Lag, un essai autobiographique, et La cuarta espada, qui n’est autre qu’un essai journalistique sur Abimael Guzmán Reynoso, le leader du Sentier lumineux. A l’heure actuelle, il travaille pour un certain nombre de journaux espagnols et latino-américains, dont le quotidien El País.

Dans Avril rouge, le substitut du procureur qui répond au nom « ronflant » de Félix Chacaltana Sáldivar, un homme qui croit dur comme fer en la loi et en l’ordre, est confronté à un meurtre qui se révèle rapidement être le premier d’une petite série. En pleine Semaine Sainte, dont les manifestations religieuses à Ayacucho sont à l’échelle de celles de Séville, avec la population touristique que cela implique, ce petit fonctionnaire caractérisé par sa solitude et son manque d’ambition se retrouve à mener une enquête qui va l’amener à revoir sa vision du monde. S’agit-il d’une résurgence de l’activité du Sentier lumineux, comme il le pense dès le début ?

Comment Santiago Roncagliolo a-t-il été amené à faire des événements politiques qui ont secoué son pays natal pendant deux bonnes décennies le théâtre de son nouveau roman ?

Après avoir écrit Pudor, il a essayé d’écrire un autre roman dans la même veine mais cela s’est avéré impossible. Comme il nous l’explique, il écrit pour donner du sens aux choses, à ses expériences « para buscar un sentido y no una verdad. »[2] En particulier, l’apparition d’un terrorisme extra-étatique avec notamment les attentats de Madrid en 2004 semble avoir rendu nécessaire une forme d’écriture cathartique. La peur, non seulement pour sa vie, mais pour la vie de ses proches, cette peur si familière qu’il croyait si lointaine, voilà qu’elle revenait brutalement le tirailler. Il avait besoin d’écrire sur toute cette violence pour avancer.

Pourquoi Roncagliolo s’est-il senti plus à l’aise avec la forme du thriller pour évoquer la question du terrorisme au Pérou ? Pourquoi cette histoire où s’affrontent deux personnages-type – le perdant et le psychopathe – et où le premier, le substitut du procureur Félix Chacaltana Sáldivar, finit, malgré ses réticences, par mener l’enquête alors qu’il aimerait pouvoir passer du temps dans le sanctuaire de sa mère ou en compagnie de la jeune et mystérieuse Edith ?

Santiago Roncagliolo explique d’une part, son choix par son goût pour les thrillers, qu’ils soient littéraires (il cite notamment la bande dessinée From Hell d’Alan Moore) ou cinématographiques (comme Le Silence des agneaux). D’autre part, il invoque sa volonté de mettre de la distance avec tous ces événements politiques, et de ne pas condamner une partie plutôt qu’une autre. Alors qu’il aurait forcément pris parti en écrivant un essai historique, le choix du roman lui permet d’adopter une certaine neutralité. Grâce à un superbe travail sur la psychologie de ses personnages, il démontre comment n’importe quel être humain peut être amené à faire des choses inhumaines. D’ailleurs, à la parution de son livre, il a recueilli les réactions de membres des deux parties – des membres du Sentier lumineux et des policiers. Chacun tint à le remercier pour la façon dont il les avait traités dans son roman, alors même qu’ils s’attendaient à être abondamment jugés et critiqués. D’ailleurs, il se rappelle avec un sourire que son livre devint rapidement un best-seller dans les établissements pénitenciers. Il ne s’agissait donc pas de faire un reportage sur le Sentier lumineux – cela viendrait par la suite et s’intitulerait La cuarta espada. Cependant, l’écrivain s’est évidemment inspiré de la réalité, qu’elle soit politique (le personnage d’Edith doit par exemple son nom à une célèbre martyre – Edith Lagos – tuée en 1982) ou autobiographique.

Au centre de ses préoccupations réside essentiellement la question de l’ambiguïté morale de la guerre. Une interrogation est revenue presque comme un leitmotiv tout au long de sa communication : « ¿ Quiénes son los buenos y quiénes son los malos en una guerra ? » Qui sont les bons et qui sont les méchants dans une guerre ? Il insiste – pour mieux la remettre en question – sur notre propension toute naturelle à considérer les meurtres commis par ceux que l’on considère comme faisant partie du bon côté comme nobles et nécessaires, tandis que les autres, eux, sont d’emblée horribles et il ne fait aucun doute qu’ils ont été perpétrés par de véritables assassins. Mais – faut-il vraiment le rappeler ? – rien n’est aussi simple. « La vida no es en blanco y negro. Es decir, que lo blanco nunca es tan blanco, pero lo negro sí que es tan negro, y peor »[3] avait-il déclaré dans son discours à l’occasion de la remise du Prix Alfaguara.

Le choix de la forme n’a pas été sans lui poser de problème, nous confie-t-il. Ainsi, la plus grande difficulté pour lui a été de cacher l’identité de l’assassin jusqu’à la fin. Paradoxalement, il avoue ne pas avoir déterminé qui tiendrait ce rôle avant la moitié de son livre…

Qui plus est, l’un des grands défis de ce roman étant de jeter un éclairage sur les raisons profondes qui ont motivé des actions a priori impossibles à légitimer, l’auteur s’est efforcé de conférer une certaine dignité à tous ses personnages. De toute évidence, ce fut loin d’être facile.

Enfin, Roncagliolo a soulevé une dernière difficulté, liée au genre du roman basé sur des faits historiques. En effet, tandis que c’est un pan de la littérature qui a toujours été très développé dans la culture anglo-saxonne, les écrivains sud-américains avaient beaucoup moins l’habitude de se servir d’évènements historiques comme pivots narratifs. Cette remarque est d’autant plus vraie que la lutte anti-terroriste contre le Sentier lumineux est toujours un sujet tellement sensible qu’une frange importante de la population se réfugie dans le déni.

Cela contribue donc à l’originalité de ce roman, un thriller politique superbement mené écrit par un auteur que l’on compare déjà au grand Vargas Llosa.

Avril Rouge


[1] Instauré en 1965 par la maison d’édition éponyme, ce prix est décerné jusqu’en 1972 à des auteurs majoritairement espagnols. Après une très longue interruption, il est de retour en 1998 et depuis lors, son attribution concerne de façon plus probante d’ensemble des écrivains du monde hispanophone.
[2] Pour chercher du sens, et non une vérité.
[3] La vie n’est pas en noir en blanc. C’est-à-dire que le blanc n’est jamais très blanc, mais le noir, lui, est toujours très noir, voire pire.

La vie des blogs

14avr

474.jpgAu sommaire du Magazine littéraire d’avril, on trouvera une très intéressante enquête sur un sujet qui nous concerne désormais tous beaucoup en littérature : les blogs littéraires… »Que valent les blogs littéraires? » se demande Alexis Brocas qui a manifestement sillonné la toile en tous sens pour essayer de délimiter des lignes de force dans cette masse énorme de mots. Il souligne avec quelques anecdotes intéressantes plusieurs axes dans le développement de ce nouveau type de critique pas encore institutionnalisée : le récit de l’envers du décor par des gens du milieu qui « balancent » ou lâchent des indiscrétions, qu’ils soient journalistes, écrivains voire éditeurs ; les amateurs de débat « un exercice en voie de disparition », qui peuvent s’enflammer pour un sujet ou un auteur parfois manqué par les médias traditionnels ; les subjectifs qui égrainent sans complexe leurs lectures sans a priori ni influences et donc peu suspects (pour l’heure) d’accointance avec ce fameux milieu ; les créatifs enfin qui explorent ce champ inconnu en espérant y découvrir des voies nouvelles .

Face à des censeurs qui invitent à « interdire les blogs », on découvre un Raphaël Sorin, éditeur de longue haleine, récemment converti à l’internet et qui draine désormais des milliers de lecteurs de ses billets d’humeur quotidiens parfois au vitriol, on mesure l’influence de Pierre Assouline qui depuis trois ans vire en tête de tous les classements de blog littéraire avec sa République des livres où les commentaires abondent, on apprend qu’une certaine Clarabel, jeune maman dévoreuse de livres, est devenue un personnage incontournable de la toile qui garde ses centaines de notes de lectures. Autre aspect peu connu, le développement des interviews vidéo qui permettent à des écrivains de s’exprimer sans la pression expéditive des plateaux télé : l’auteur Thomas Clément commence à imposer sa Tomcast qui fera sans doute beaucoup d’émules. Dernier point enfin de cet article très fouillé, la piste des créateurs, expérimentateurs, auteurs tout simplement qui ont mis la main sur un outil porteur d’avenir (qu’on songe à Mark Danielewski et sa Maison des feuilles, best-seller sur papier après avoir été une oeuvre culte du web) : à côté de Ron l’infirmier passé lui aussi au papier, on se souvient d’un précurseur comme François Bon et son tiers livre, on apprend (nous l’ignorions) que Bertrand Guillot que nous sélectionnions l’an dernier dans nos livres de rentrée avec son Hors Jeu a commencé lui aussi à « mettre sur le métier » son ouvrage avant de chercher un éditeur (Le Dilettante). On aura enfin une pensée pour un auteur particulièrement aimé ici et régulièrement chroniqué par nos soins qui mène une aventure singulière avec son autofictif dont nous aurons l’occasion de reparler un jour prochain, petite merveille quotidienne de drôlerie, d’invention et de littérature tout simplement, Eric Chevillard, pilier des Editions de Minuit qui répond à quelques questions du journaliste du Magazine littéraire.

Bref, précipitez-vous sur cette enquête si, comme nous, ce territoire nouveau vous paraît riche de promesse.

Coup de coeur des libraires du polar : Pete Dexter

11avr

 

Pete DexterDialogue entre libraires du polar, Olivier et Karine présentent un livre qu’ils ont tous deux aimé : God’s Pocket de Pete Dexter, paru aux Editions de l’Olivier

K : God’s Pocket est le premier livre de Pete Dexter que je lis, et je suis très impressionnée… C’est un grand roman noir, dur, implacable.

O : J’ai lu les autres. Il s’agit là de son premier roman, qui n’est traduit en français que maintenant (en 2008) alors qu’il date de 1983!

K : Le premier paragraphe est époustouflant ! Le ton est donné, l’histoire est amorcée, inéluctable.

O : Citons-le !

«Leon Hubbard mourut dix minutes après le début de sa pause déjeuner le premier lundi de mai, sur le chantier de construction du nouveau pavillon de traumatologie du Holy Redeemer Hospital, dans le sud de Philadelphie. D’une manière ou d’une autre, il était condamné à perdre sa place.»

O : Précisons que ce cher Leon est une petite frappe profondément haïssable, qui aime à jouer du rasoir…

K : Sa mort résonne comme une onde de choc qui va se répercuter sur tout un quartier. Il faut savoir que le titre du livre God’s Pocket, qu’au départ je pensais métaphorique, est en fait le nom de ce quartier de Philadelphie où se déroule l’histoire.

O : Il va alors devenir l’icône du quartier qui veut savoir la vérité sur sa mort, on lui attribue des qualités qu’il n’a jamais eues, ainsi que des actes qu’il n’a jamais commis… Il devient un héros postmortem. Pour l’anecdote, Philadelphie est aussi la ville de David Goodis, autre grand du polar.

K : Il y a un côté tragédie, avec la foule qui s’enflamme, un acte de lynchage, mais aussi un versant burlesque, tellement absurde qu’on peut aussi en rire. Je pense à la scène où le corps de Leon est jeté hors de la morgue, faute d’argent pour payer l’enterrement, et se retrouve transporté dans un wagon frigorifique, au milieu d’un stock de viande !

O : Je pense aussi à la scène de collecte pour les funérailles.

K : Les personnages ont tous une épaisseur, une densité psychologique. Ils vivent vraiment, l’auteur nous les donne à ressentir jusque dans leur intériorité.

O : Difficile en effet de les oublier. Par exemple, le portrait au vitriol du journaliste Richard Shellburn, à la recherche de la vérité à tout prix.

Fin de ce dialogue… Les libraires retournent à leurs occupations, espérant avoir passé une parcelle de l’immense plaisir de lecture qu’ils ont trouvé dans ce God’s Pocket .

 

 

 

 

 

Michelle Desbordes toujours vive

10avr

Michele DesbordesMichèle Desbordes a choisi de ne pas prolonger une agonie qu’elle savait terrible. Elle a fixé le jour de sa mort, a sollicité un ami proche pour l’accompagner et s’est éteinte avec une dignité qui rappelait l’élégance de son écriture. Elle avait cependant pris soin de préparer la suite, mettant au propre des textes pour prolonger dans les livres une existence magnifiée par les mots. Dans Les petites terres qui vient de sortir aux fidèles éditions Verdier, elle nous propose l’évocation d’un amour révolu dont le souvenir est resté intense, elle dresse une manière de bilan d’une vie amoureuse. Habitée par une culpabilité taraudante, elle se souvient de cet ami, de vingt-cinq ans son aîné, qu’elle allait rejoindre et qui ne cessa pas, malgré la rupture, de l’aimer jusqu’à son dernier souffle. Partie vivre avec un autre amour, elle a abandonné ces « petites terres » dont elle évoque avec grâce toute la consistance, en écho à sa propre vie qui s’enfuit… Ce livre ne peut être vraiment lu dans l’ignorance du destin de cette femme courageuse qui ne cesse de susciter des émules. On notera qu’à Bordeaux est actuellement jouée une adaptation de La robe bleue par Suzanne Robert au Petit Théâtre qui met en scène Camille Claudel attendant dans son asile psychiatrique la venue de son frère Paul.
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