Archives du mois de mai 2008

La Montagne Morte enfin ressuscitée

31mai

Michel BernanosM.Bernanos La Montagne morte de la vieNous faisions preuve de patience car depuis quelque temps la nouvelle circulait comme nous l’avions signalé en passant au moment d’évoquer la renaissance au Castor bordelais et astral du Grand Georges, La Montagne Morte de la vie de son fils Michel allait connaître une nouvelle éruption grâce à la très bonne idée de celle qui préside désormais aux destinées de La Table Ronde, Alice Déon, soucieuse de relancer la collection Petite Vermillon qui possède des trésors pas toujours aussi visibles en librairies qu’ils le mériteraient. Le voilà donc ce chef-d’oeuvre méconnu désormais signé Michel Bernanos (il publia tous ses livres sous pseudonyme : difficile d’être fils d’écrivain célèbre) qui a marqué ses lecteurs, ce roman d’aventure qui pourrait passer pour métaphysique (et tant pis si ce mot est mis à toutes les sauces) mais avant tout visionnaire au premier sens du terme, cette épopée insulaire fantastique aussi brève que puissante (moins de 150 pages) qui transcende les genres et nous oblige à nous demander si notre façon de découper la littérature en tranches (fantastique, science fiction, imaginaire suspectés souvent d’être à part ou de ressortir au “mineur”) n’est pas une ineptie.

Débutant comme un roman maritime avec scène d’exposition à la Stevenson sur un gallion perdu, prolongé par le drame météorologique qui vient nettoyer la vermine morale de protagonistes dévorés par leurs démons, La montagne morte se transforme en récit de naufragés abandonnés dans un enfer qu’ils ne peuvent quitter, duo du jeune matelot innocent et du vieux sans illusion condamnés pour fuir à gravir cette montagne au centre qui les domine et les appelle. Inutile de penser que ce lapidaire résumé peut témoigner de la richesse poétique de ce roman initiatique, car comme le souligne Stéphane Audeguy dans sa très fine préface inédite, Michel Bernanos rêvait de “servir la poésie” qui parcourt son oeuvre brève et intense. Nulle volonté a priori d’élaborer une allégorie (on n’est pas dans Le Mont Analogue de René Daumal), de nous laisser entrevoir un sens caché : non, la beauté d’une énigme qui s’impose et nous remue par ses images, la terrible beauté sans explication d’un écrivain qui compose comme l’on peint. On lira avec plaisir la postface de son ami Dominique de Roux, autre écorché magnifique qui ne choisit pas comme Michel Bernanos le suicide mais la fuite en avant politique, et qui nous le raconte à sa façon, poétique et emporté, avec le soin de prolonger le mystère sans l’éclairer.

Bref, une bien belle nouvelle pour amateurs de Littérature.

 

Benchley, encore!

30mai

Robert Benchley  Remarquable, n’est-ce pas ?Non, ce n’est pas une manie ! Non, nous ne sommes pas obsessionnels de ces auteurs hilarants qui mériteraient de séjourner à l’année sur les tables de nuit des plus désespérés de nos contemporains ! Non, la fine équipe qui préside aux destinées de Monsieur Toussaint Louverture, secte littéraire imprimophile dirigée par le mystérieux Dominique Bordes (le seul éditeur qui revendique haut et fort dans les pages de ses livres le droit d’inscrire son nom sans en avoir fait sa raison sociale) ne nous a pas soudoyés afin que les premiers nous annoncions à grands cris la naissance de leur dernier chérubin ! Non, le fait qu’il y ait une ahurissante surprise circulaire et brillante cachée derrière le rabat de la quatrième de couverture ne nous paraît pas l’argument commercial suprême qui convaincrait le plus avaricieux des amateurs de beau livre d’abandonner à son libraire 16, 50 euro (je ne m’en étais moi-même pas rendu compte et j’ai cru défaillir en découvrant cette impensable concession à la modernité dissimulée sous l’orange de ce beau livre imprimé à chaud sur du papier Trucard o felt de 300 grammes, me félicitant néanmoins de n’avoir pas voulu emprunter quelque avion dont on m’eut interdit l’accès après l’intense sonnerie que je n’aurais pas manqué de provoquer en franchissant le portique de détection, au risque de déclencher une fureur parfaitement inutile, etc…) ! Non, non et non, ni manie, ni obsession, ni concession, ni concussion, juste un intense plaisir à répéter sur ce blog (cf billet du 3 mai) qu’il faut enfin lire Robert Benchley qui réussit le tour de force d’être le plus drôle des écrivains américains d’avant-guerre sans cesser d’être drôle après-guerre, qui a le don de se moquer de lui aussi bien que de son voisin, du président des Etats-Unis ou de son percepteur, d’autant que le lire dans une édition d’une telle qualité transforme ce plaisir en délicieux vice bibliophilique. Si l’on en juge par la pondération dont fait preuve cet éditeur terrorisé à l’idée de faire un tirage trop important (syndrome connu sous le nom de “terreur du carton dans le couloir d’entrée de la maison”), ce Remarquable, n’est-ce pas ? a toutes les chances d’être épuisé à grande vitesse. Alors précipitez-vous, nos réserves n’y suffiront sans doute pas.

Psycho Blues : Ken Bruen

29mai

Ken Bruen by Rob banksKen Bruen frappe encore en 2008 ! Après Sombres Desseins (Seuil/Thriller), cosigné par Jason Starr, le prolifique irlandais nous gratifie du cinquième volet des frasques de Roberts et Brant, toujours flanqués de l’agente Falls. Chronique londonienne habile, rapide, dense et intense, parsemée de citations de romans des autres (J. Charyn, J. Sallis, J. Nisbet, J. Sandford, E. Leonard, pour n’en citer que quelques-uns ! ), Vixen (Série Noire) enfonce le clou dans une plaie déjà béante et la fine équipe se trouve au prise d’une tueuse manipulatrice et amorale. Grâce à des méthodes expéditives et personnelles, Roberts, Brant et consorts vont mener tambour battant cette chasse à la Renarde (surnom de la tueuse). Un aperçu de la manière de faire de Brant, lors de “négociations” avec un indicateur :

- D’abord, je ne suis pas ton ami, pigé ? Si tu m’appelles encore comme ça, je te casse le nez. Deuxièmement, tu travailles désormais pour moi et j’ai besoin d’informations. Tout sur Ray Cross et la blonde avec qui il a pris la fuite, et j’en ai besoin pour hier.

et d’enchainer par :

- Ce n’est pas négociable. Je ne veux rien entendre sur les risques potentiels, parce que tu ne tomberas pas sur plus dangereux que moi, c’est clair, amigo ?

Et ce n’est pas le plus surprenant, ni le moins illégal, évidemment.

Pour compléter ce rapide tour d’horizon “Bruennien” (sic), précisons que 2008 semble être son année : en plus des deux titres précédemment cités, évoquons Hackman Blues, paru dans la collection points/roman noir voici quelques semaines, où un “trio sans espoir” monte un plan d’enlèvement, évidemment infaillible, sous l’égide de Gene Hackman…

Pour finir, anticipons les deux sorties chez Fayard Noir (qui nous avait déjà gratifié de Hackman Blues et de En effeuillant Baudelaire) prévues pour début juin et dont les titres sont (pour le moment) : London boulevard et Rilke au Noir.

Cette mise en perspective de la facette londonienne de Bruen, nous ne manquerons évidemment pas de vous parler, en temps voulu, de son versant irlandais, personnifié par le fabuleux privé Jack Taylor… Mais c’est une autre histoire (d’autres comptoirs ? )…

Ses bibliothèques

28mai

Varlam ChalamovCertains livres sont tellement fins qu’on pourrait presque se soupçonner de ne pas les avoir vus passer et se rassurer ainsi à bon compte. Les éditions Interférences dirigées avec ferveur par Sophie Benech qui a traduit à elle seule la moitié du catalogue, est une maison rare très inspirée par un fort vent d’est et qui, en une vingtaine de titres parus avec une irrégularité de bon aloi, s’est forgée une identité réelle qui nous fait désormais regarder avec attention ses découvertes. D’où notre culpabilité d’avoir si souvent frôlé Mes bibliothèques de Varlam Chalamov sans prendre le temps de nous y arrêter. Cinquante pages à peine sauvées de ce néant que l’écrivain russe longea pendant si longtemps, cinquante pages pour nous raconter l’impossible conquête de la plus grande des libertés, ce luxe impensable dont nous oublions souvent la nécessité : posséder une bibliothèque, des livres à soi, à lire et relire à tout instant. Chalamov n’a quasiment rien publié de son vivant, il a passé des dizaines d’années au goulag (la Kolyma dont il fut le plus grand écrivain et dont les Récits ne paraîtront en Russie qu’à la fin des années 80), en exil, dans la misère ; il est mort en hôpital psychiatrique, et jamais, jamais il n’a pu posséder cette bibliothèque. Alors quand on découvre le récit modeste et intense de sa connivence interdite avec les livres, les aléas de sa vie de prisonnier condamné à des bibliothèques ineptes, forcé de se cacher pour lire, magnétisé par la découverte d’un fonds unique dans un lieu perdu, à bout de force mais revigoré par une malheureuse page, porteur d’un seul livre de Grine comme viatique, on comprend le sens de sa phrase : “les livres, c’est un monde qui ne nous trahit jamais” car ils furent ses seuls alliés dans un monde déserté par le sens. “Les livres sont des êtres vivants”, nous dit cet homme revenu du pays de la mort blanche, ils sont notre immortalité et ce que nous avons de meilleur en notre vie. Quand ces mots, si brefs et simples, sans emphase, sont écrits par un écrivain d’une telle puissance, étranger à tout milieu, toute pose ou posture, ils prennent un relief troublant qui doit nous faire regarder les livres qui nous entourent d’une autre manière, à la fois plus responsable et plus modeste. Un livre, un seul, peut sauver une âme. Mes bibliothèques de Chalamov, ce mince opus qui va disparaître au cœur de vos étagères, mérite qu’on n’ignore pas sa finesse.

varlam Chalamov Mes bibliothèques

Mieux vaut prévenir…

27mai

SecourismeParce que nous adhérons complètement au célèbre adage “Mieux vaut prévenir que guérir”, une partie du personnel de la librairie Mollat vient de recevoir une formation SST et EPI. Sous ces dénominations aux allures cabalistiques se cachent en fait les sigles de Sauveteur Secouriste du Travail et d’Equipier de Première Intervention. Pendant trois jours, nous avons été formé aux différentes méthodes pour prévenir le risque et savoir secourir une victime en adoptant les bons réflexes en cas d’accident. Bien sûr, les surveillants de la librairie connaissent depuis longtemps les gestes de premiers secours, mais le fait que les libraires sachent intervenir sur des accidents allant de la simple bobologie à la plus terrible attaque cardiaque nous permet d’agir beaucoup plus rapidement et éviter ainsi les aggravations. Nous espérons tout de même que nous n’aurons pas à mettre en pratique trop souvent nos connaissances sur la PLS et autre défibrillateur, mais c’est tout de même rassurant pour tout le monde de savoir qu’on est entre de bonnes mains, non ?

Une fois n’est pas coutume, nous vous proposons une sélection d’ouvrages qui ne sont pas des romans, mais une invitation à apprendre à votre tour les gestes qui sauvent :

Le Code Vagnon PSC-1 :Prévention et secours civiques, aux éditions Vagnon fait figure de référence puisqu’il est conforme au Référentiel national. Grâce à son petit format et ses nombreuses illustrations, c’est un précieux aide-mémoire qu’on peut garder à portée de main.

Le Petit guide des urgences médicales, aux éditions Ellipses, propose une approche de l’enseignement des premiers secours permettant d’avoir des réactions simples et efficaces face à toute situation d’urgence.

C’est bientôt l’été, saison qui va de pair avec les longues baignades réparatrices. Alors peut-être aurez-vous besoin d’avoir lu au préalable Sécurité et sauvetage aquatique, aux éditions Vagnon, qui vous permettra de tout connaître de l’examen du BNSSA.

Le Mémo-fiches de secourisme, aux éditions Masson, propose un entraînement au secourisme particulièrement adapté aux élèves en CAP d’hygiène prévention et sécurité et aux élèves aides-soignant.

Enfin, le très complet et agréable à consulter Guide pratique des premiers secours, dans la Sélection du Reader’s Digest, dont on saluera l’initiative de verser 1 euro à la Croix-Rouge à chaque exemplaire vendu.

Une réédition attendue : les romans policiers du couple suédois Maj Sjöwall et Per Wahlöö

26mai

sjowall.jpgSi en France Henning Mankell s’est imposé comme le maître du polar suédois, on sait moins qu’il eut un précurseur, ou plutôt deux : le couple Maj Sjöwall et Per Wahlöö - auteurs à quatre mains de la série policière mettant en scène l’inspecteur Martin Beck. Dix enquêtes sont parues entre 1965 et 1975, traduites initialement en français aux éditions Planète dans les années soixante-dix, l’intégrale a ensuite été publiée dans la collection de poche 10-18 - mais le tirage épuisé, impossible de les racheter, à moins de persécuter son bouquiniste ! Les éditions Rivages ont la bonne idée de les rééditer dans des traductions nouvelles, dans la collection Rivages/Noir. Quel plaisir de relire les deux premières aventures de Beck et son équipe Roseanna et L’homme qui partit en fumée ! (En attendant la suite…)

Mankell, qui signe justement la préface de Roseanna, rend un bel hommage à ses compatriotes : “J’ai lu Roseanna pratiquement dès sa sortie, en 1965. En rouvrant le livre aujourd’hui, je réalise que cette première lecture remonte à quarante ans et qu’à l’époque, je n’avais que dix-sept ans. ça semble incroyable. Combien de livres ai-je lus depuis ? Et pourquoi me souviens-je si bien de Roseanna ? J’avais trouvé le roman clair, limpide : une histoire convaincante, racontée de manière tout aussi convaincante. Aujourd’hui, cette première impression tient toujours (…) Le livre tient toujours la route : il est enlevé, son style est nerveux et l’intrigue, construite de main de maître (…) Cela fait maintenant bien longtemps que Per Wahlöo est mort. Maj Sjöwall a vieilli en même temps que moi et que toute une génération de lecteurs. Et je me retrouve à lire Roseanna un jour de décembre, quarante ans après sa sortie. J’en avais oublié une grande partie, bien entendu, mais le roman tient toujours magnifiquement la route. C’est très bien pensé, bien structuré. Il est évident que Sjöwall et Wahlöö avaient minutieusement préparé le terrain pour leur série en dix volumes sur la brigade criminelle de Stockholm, une série de fiction, mais inspirée par la réalité (…) Ils voulaient se servir du crime et des investigations policières comme d’un miroir de la société suédoise (…) Influencés et inspirés par l’Américain Ed McBain , ils ont exploré un vaste territoire dans lequel les romans policiers offraient un cadre à des histoires présentant un regard critique sur la société”.

L’ambition affichée de Sjöwall et Wahlöo est d’épingler les failles du modèle suédois pour en dénoncer les perversions, rompant en cela avec leurs prédécesseurs influencés par le roman policier britannique. Avec eux, ce n’est plus l’énigme qui prédomine, ni la résolution du mystère, mais le contexte social et politique - ce qui deviendra ensuite monnaie courante dans le roman noir contemporain.

Ces désormais classiques du polar suédois sont donc : à découvrir, ou à redécouvrir !

Bonheurs chimériques

24mai

Gabriel Fauréla-ville-de-mirmont.jpgOn s’en étranglerait presque de joie… Jean de La Ville de Mirmont, l’un de nos combats anciens, fait une fois encore l’actualité éditoriale. Grasset, la vénérable maison de la rue des Saints Pères, et qui fut l’éditeur (posthume, car il édita ses oeuvres, nous semble-t-il, à compte d’auteur) du jeune homme ressort dans sa rouge collection de semi-poches L’Horizon chimérique augmenté des Dimanches de Jean Dézert et des Contes. On notera d’abord que c’est le Mirmont poète qui a été retenu et moins le romancier ou le conteur, c’est un point de vue peu fréquent ces temps-ci où passer pour poète n’est pas un gage de succès. Marcel Schneider nous offre pour l’occasion une préface dans laquelle il souligne l’abîme qui sépare le romancier et le poète : “autant le premier nous provoque, autant le second nous émeut”. Le plaçant dans le ligne directe de Baudelaire qui a nourri toute une génération (plus que Rimbaud encore très méconnu à l’époque), lui attribuant avec justesse le qualificatif de romantique (avec la précision qu’il s’agit d’une union du génie et de la liberté, de la satire et de l’humour, de l’imagination et de la rêverie), il lui reconnaît un profond inassouvissement, un souci du style qui détruit l’image facile du petit employé de préfecture, une dilection profonde pour l’ironie désinvolte. Il reconnaît surtout la dette posthume de Jean à l’égard de Gabriel Fauré qui fit de l’Horizon chimérique son “chant du cygne”, un sommet de la mélodie française (”ce qu’il a composé de plus personnel et de plus émouvant”). La belle et très connue préface de François Mauriac, chant d’amitié et de regret, est également reprise dans cette édition aux Cahiers Rouges qui nous permet désormais de disposer de pas moins de quatre éditions différentes de Jean Dézert (en comptant donc Champ Vallon et ses œuvres complètes, La Petite Vermillon de la Table ronde et la toute récente des Editions Cent pages - et pour les plus malins, car elle est officiellement épuisée, celle de…L’Horizon chimérique, maison bordelaise fondée par Jacques Sargos qui se devait d’honorer sa maison par un volume de Jean de La Ville de Mirmont), ce qui, pour un auteur réputé si méconnu n’est déjà pas si mal…

 

Schwarzenbach et ses fugues

23mai

Annemarie SchwarzenbachAnnemarie Schwarzenbach aurait cent ans cette année, le 23 mai précisément. Pour lui rendre hommage, viennent de paraitre deux recueils inédits : Les Lettres à Claude Bourdet chez Zoé, et Les quarantes colonnes du souvenir aux éditions Esperluette, récit de son voyage en Afghanistan avec Ella Maillart . Comment évoquer le destin tragique de cette romancière suisse allemande, morte à 34 ans, qui nous a laissé de nombreux ouvrages dont la plupart ne sont pas encore traduits en français et qui demeure de par la fulgurance de sa vie, une écrivaine hors normes ? Fille de riches industriels Zurichois, elle eut très vite le goût de l’aventure et du voyage et renonça à une vie dorée. Sa rencontre avec Erika et surtout Klaus Mann, qui lui fit découvrir les paradis artificiels, la rendit dépendante de ces plaisirs. Devenue reporter photographe, elle se lança sur les routes du monde, rencontrant Nicolas Bouvier, Ella Maillart, et autres écrivains -voyageurs ou amies du moment. Surnommée à juste titre l’Ange Inconsolable, elle n’eut de cesse, tourmentée par la montée en puissance du nazisme, de s’élever contre toute forme d’oppression. Encore trop méconnue bien que constamment redécouverte par le biais d’excellentes biographies comme celle de Dominique-Laure Miermont parue chez Payot en 2004 (Annemarie Schwazenbach ou le mal d’Europe) et à un public de profanes, elle restera une icône pour les amoureux de Liberté et d’aventures.

Un inédit d’Alain Gluckstein l’autobiographe

22mai

Neschoco et Kellogomiel

 

On espérait bien en lançant ce blog qui mobilise beaucoup d’énergie et de passions au sein des équipes Littérature et Poches de Mollat qu’il nous permettrait des rencontres, des échanges, des découvertes, des innovations. Eh bien, nous voici déjà comblés puisque nous avons la joie de recevoir d’Alain Gluckstein, superbe auteur dont nous vantions il y a peu les grandes qualités à l’occasion de la sortie de Ton Autobiographie chez Folies d’encre, un texte inédit, jeu littéraire chiffré qui fait écho à cet opus fameux et que vous pouvez donc découvrir en exclusivité sur ce blog. Nous formons le double espoir qu’il incite les amateurs d’excellente littérature à se précipiter sur Ton Autobiographie et qu’il encourage d’autres auteurs à se manifester, ce qui serait notre plus belle récompense. Un merci sincère et admiratif à Alain Gluckstein qui, on n’en doute pas, n’a pas fini de réapparaître sur ce blog…

1. C’est fou, quand on y pense, les gens qui s’adressent à toi, des gens que tu ne connais ni de loin ni de près et à qui tu n’as jamais rien demandé. Dès tout petit, le gars qui fabrique les céréales de ton petit déjeuner veut savoir, par exemple, si tu es prêt à grandir avec Neschoco qui est bourré de vitamines et de fibres naturelles ou si tu as bien ta collection de bonshommes Kellogomiel au complet, pas un qui manque. Tu as sept ans, tu as dix ans, tu n’es pas réveillé, tu hoches la tête tout seul devant ton bol de trucs qui croustillent. Il est trop tôt encore pour que tu aies réintégré tout à fait ta personne que déjà on la tire par la manche jusque dans les allées du magasin universel.

2. Les gazettes pour adultes, du moins, te vouvoient, la plupart du temps, sauf quand il veulent faire jeune. Ils te disent comment retrouver ton poids de jeune fille en trois semaines, choisir une action humanitaire, faire une jolie table pour Noël ou, pardon, pardon pour le Tibet, établir ton horoscope chinois personnel. Tu ne réussis pas ton petit bout d’existence, après ça, c’est que tu ne sais pas lire.

3. Un jour, supposons, un directeur de journal te commande un texte à placer entre « Votre barbecue allégé » et « Vous avez tous les atouts en mains », un texte pour montrer aux gens comment raconter leur vie. Le titre serait « Votre autobiographie en sept leçons ». Tu es pauvre. Tu recherches la gloire. Tu acceptes. C’est plus difficile que « Ton barbecue allégé », parce qu’il existe un nombre limité de recettes de barbecues allégés et en principe une infinité de vies humaines à raconter. Tu vas donc écrire une autobiographie universelle dans laquelle les anecdotes puisées au sein de ta propre existence ne figureront qu’à titre d’exemple.

4. Par exemple.

5. L’avantage du « tu » est qu’en français courant, il équivaut souvent à un « on ». Les gens qui racontent une histoire le savent bien. Par exemple : la phrase « tu es pauvre » supra ne s’adresse pas à un lecteur pauvre ou que tu supposes tel, ni même, dans une sorte de dialogue schizophrénique, à toi-même qui serais pauvre. « Tu es pauvre » signifie : « imaginons quelqu’un de pauvre ». Ton Autobiographie, c’est l’autobiographie de n’importe qui.

6. Or il se trouve que tu es justement, de tous les écrivains disponibles sur le marché actuellement, le plus à même d’écrire l’autobiographie de n’importe qui car au moment de passer en revue les moments obligés du genre, ton nom, ta famille, ton corps, ton métier, tu te rends compte que rien, absolument rien dans ta vie ne la distingue dans le continuum des êtres et des choses terrestres. A mesure que tu avances dans l’histoire, tu te dépouilles de ce que tu croyais être les éléments constitutifs de toi, si bien qu’à la fin tu n’existes plus du tout.

7. Tu n’existes plus, mais le livre existe, lui. Plus long qu’un article de gazette, et plus long même que la gazette elle-même. Quand tu étais petit, en colonie de vacances, un moniteur t’avait appris à faire un bonhomme en entourant un ballon de baudruche de bandes de plâtre mouillées. A la fin si le ballon crève, le bonhomme reste. Unique et irremplaçable comme chaque existence humaine. Ce n’est pas dans ta boîte de Kellogomiel que tu en trouveras des pareils.

- Alain Gluckstein

femmes dures vs femmes cotonneuses

21mai

photo de Calamity Jane Marre des femmes “cucu la praline”, des romantiques, des Bridget Jones potaches, des hypersensibles qui à la moindre claque s’offusquent ! Place aux femmes dures sans être trash mais à celles qui déconcertent, qui ne sont pas “sympas”, qui ne minaudent pas, ne geignent pas et vivent intensément au risque de déplaire et de choquer qui voudra !

En achevant la lecture de Tours et détours de la vilaine fille, de Mario Vargas LLosa venant de paraître chez Folio, je me disais que le personnage de cette femme caméléon belle, ambitieuse et impitoyable avec les hommes était assez atypique dans le paysage des portraits de femmes en littérature. En effet, ce roman se tourne entièrement vers cette femme, apparemment insensible, qui manipule avec habileté notre héros, le maltraite, le malmène, mais le fait toujours revenir. Elle l’appelle le “bon garçon”. Il l’appelle “la vilaine fille”. Et finalement, à travers cette expression coquine mais pas vulgaire, c’est toute l’ambiguïté de cette femme qui ressort. Elle est dure, elle sait ce qu’elle veut : de l’argent, du pouvoir et par conséquent il lui est impossible de se marier avec notre héros, Ricardito, qui n’est qu’un petit interprète à l’Unesco, mais au bout du compte la seule personne en qui elle ait confiance, et sa manière de s’esquiver cultive d’une certaine façon l’intensité de leur relation : jouer à se chercher, se perdre pour me mieux se retrouver.

Dans un autre genre, je repensais à l’héroïne de Villa Amalia, de Pascal Quignard, également chez Folio, où l’on trouve un portrait de femme froide tout en ambiguïté et en mystère. Dans ce roman, force est de constater qu’il est difficile de s’attacher à cette elle, même si elle est parfois en souffrance, vit les choses et prend des décisions si radicales et parfois même si égoïstes que le lecteur s’en retrouve déconcerté, troublé voire mal à l’aise face à cette femme secrète et difficile à cerner.

Enfin, dans un autre registre, A suspicious river, de Laura Kasischke (collection Points Seuil) nous offre l’histoire-puzzle d’une jeune femme apparemment insensible au monde qui l’entoure, sans repère : elle se prostitue dans un motel pour quelques dollars de plus que le prix de la chambre et va abandonner tout ce qui est la norme pour basculer dans un univers ultra sordide sans manifester la moindre réaction, sans susciter le moindre étonnement. Cette femme est horripilante : elle nous donne envie de la secouer pour qu’elle prenne, enfin, conscience de sa vie.

Et si vous aimez les femmes au caractère bien trempé, essayez Le livre de Dina de Herbjorg Wassmo et Louves de mer de Zoé Valdès.

Alors si vous avez envie de changer de femme, réfléchissez bien, vous ne savez pas sur qui vous allez tomber…

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