Archives du mois de mai 2008

Cher Chesterton

20mai

Gilbert Keith ChestertonG.K.C., trois initiales magiques que reconnaissent immédiatement les adeptes de la secte (ouverte) des adorateurs du grand Chesterton. Grand non seulement parce qu’il fut un prolifique et génial auteur de nouvelles policières (et qu’à ce titre il dirigea le premier le Detective Club) mais parce qu’il fut tout autant journaliste, essayiste, polémiste, romancier, directeur de revue : dans chacun de ces domaines il sut se montrer fidèle à sa liberté de ton, à son goût incroyable pour l’invention et être, comme le soulignait Borges qui professait une grande admiration pour lui, un « génial écrivain » (« Je pense que Chesterton est l’un des premiers écrivains de notre temps, écrivit-il, et ceci non seulement pour son heureux génie de l’invention, pour son imagination visuelle et pour la félicité enfantine ou divine que laisse entrevoir chaque page de son oeuvre, mais aussi pour ses vertus rhétoriques, pour sa pure virtuosité technique. »).

Il devenait un peu difficile de se procurer du Chesterton qui, alors même qu’il était enfin dans le domaine public (l’homme est mort d’épuisement en 1936), se faisait rare dans les rayonnages des librairies. La patience (et la justice) ont payé car l’actualité chestertonienne se fait plus vive depuis que cet hiver ont reparu Les contes de l’arbalète et Le Jardin enfumé, recueils de nouvelles délicieuses et surprenantes à la fois cérébrales et jouissives. En cherchant bien, on trouvait encore au catalogue de folio La sagesse du Père Brown, unique volume des aventures de ce prêtre catholique créé en 1910 par G.K.C., détective à ses heures, utilisant une logique toute personnelle pour résoudre des énigmes qu’il décompose avec goguenardise pour, comme le signale François Rivière, l’un de ses plus ardents défenseurs, les retourner comme des doigts de gant, dans le dessein de nous montrer que Dieu a finalement toujours raison contre Satan. Ce qui se comprend mieux quand on sait que cet agnostique de Chesterton se convertit bruyamment au catholicisme. L’excellente nouvelle du mois est la sortie quasi-simultanée de deux volumes, à des prix différents (donc pas d’excuses!), réunissant pour l’un l’intégralité des nouvelles policières du fameux curé augmentée de trois histoires inédites et, précieux, deux articles de G.K.C. sur le roman policier (Les enquêtes du Père Brown, chez Omnibus où Francis Lacassin nous offre une postface de haute volée), pour l’autre le seul recueil L’innocence du Père Brown, premier de la série proposé par la fameuse Petite Bibliothèque Ombres animée par Jean-Paul Archie. Vous trouverez difficilement dans le genre policier aussi divertissant et aussi poétique, aussi inventif et aussi malicieux. Et méfiez-vous, lorsqu’on se met à aimer Chesterton, on a vite tendance à faire dans le prosélytisme et à vouloir convertir autour de soi. Mais avouez qu’il y a des conversions plus pénibles…

Une autre fois, qui sait, peut-être évoquerons-nous un autre aspect du grand Gilbert qui ne s’épuise pas en un clin d’oeil…

Et pour les amateurs, on conseillera le site des amis de Chesterton, très au fait de toute l’actualité chestertonienne : http://chesterton.over-blog.com/

Espion, es-tu las ?

19mai

9782841879465.jpgAh, les lectures d’été… pour préparer les longues journées de farniente et autres plaisirs estivaux, une vitrine roman d’espionnage et d’aventure s’impose d’elle même, afin de proposer de nouveaux talents côtoyant d’anciens, accompagnés par certains titres injustement oubliés !

Plongeons dans le grand bain avec excitation, et ouvrons le bal avec l’excellent Alan Furst, dont Le Sang de la Victoire et Le Royaume des ombres (paru chez Points) dressent un tableau de l’Europe au moment où celle-ci s’embrase et bascule dans la deuxième guerre mondiale. Une belle réussite, subtile et intelligente, à l’image de l’un des maîtres du genre, Eric Ambler, dont l’indispensable Masque de Dimitrios réapparaît chez Rivages/noir, pour notre plus grand bonheur. Comment ne pas évoquer également le premier roman de James Grady, Les Six jours du Condor (que Sydney Lumet a transformé en Trois jours du Condor , afin d’en « ramasser » l’action), puis le roman de Larry Beinhart, Le Bibliothécaire, extraordinaire roman de complot. A propos de complot, ne jamais oublier le terrible Red Fox, d’Anthony Hyde, dans lequel on découvre quelques secrets ayant trait à la famille du Tsar, après sa fuite de Russie…

Espionner, c’est aussi être un aventurier, souvent intrépide, aguerri, prêt à affronter toutes les situations. On retrouve ces héros exemplaires dans nombre de romans, dont le pionnier du genre serait James Bond, créé par Ian Fleming. Suivront ensuite nombre d’auteurs, tels Robert Ludlum, Robert Littell, dont les nombreux ouvrages sont nourris par la Guerre Froide ou le spectre du retour des Nazis.

L’actualité se conjugue aussi avec Chris Ryan, ancien commando de Sa Majesté, qui signe de percutants romans d’action, ou encore Michael DiMercurio, spécialiste parmi les spécialistes du roman technologique, dont les histoires de sous-marin n’ont rien à envier au fameux Octobre Rouge de Tom Clancy. Citons de plus un livre exemplaire du genre, El Lobo, signé Jacques Kaufmann, dont le héros, Roy Kruger, est ancien pilote de guerre en Irak, installé en Argentine. Il se retrouve entraîné dans une histoire qui mettra à l’épreuve ses multiples talents, à la poursuite d’une partie du trésor des Nazis, qui se trouverait dans le mausolée d’Eva Peron… La boucle est bouclée!

 

 

masque-dimitrios.jpg

 

M comme Mauriac

17mai

Dictionnaire François MauriacLes Français auraient la manie des dictionnaires, vice ancien qui nous condamnerait aujourd’hui à Larousse ou aux petits Robert ? Grand bien nous fasse, les bonheurs alphabétiques sont sans fin pour qui sait tourner les pages. On trouve aujourd’hui des dictionnaires sur à peu près tout, même en littérature où pendant quelques années Flammarion proposa de courts abécédaires, imagés et sans souci d’exhaustivité. Le risque est pourtant grand de découper en petits morceaux un auteur, de le séquencer, il faut pour cela avoir affaire à un auteur dont la richesse de pensée et de création permet une abondante moisson. Eric Des Garets s’est lancé ce défi ou plutôt, comme il le racontait hier aux attentifs auditeurs de la conférence qu’il donnait dans les salons Mollat, il accepté que le lui lancent les éditions du Festin, maison aquitaine qui depuis quelques temps fait une incursion heureuse dans le domaine littéraire (Petit dictionnaire Mauriac). Le résultat est à la hauteur non seulement de ce que les « mauriaciens » pouvaient en attendre mais encore du public qui n’a gardé du grand auteur de Malagar qu’une vision parcellaire et parfois caricaturale, tantôt romancier de la grâce, tantôt journaliste engagé, au pire contempteur des moeurs de province…Le grand atout du livre est précisément cette multitude d’entrée qui nous fait pénétrer dans tous les aspects de cet homme qui fut tour à tour et en même temps romancier, poète, essayiste, biographe, chroniqueur, polémiste et…propriétaire. On y découvre ceux qui comptèrent dans ses années de formation, ses amis, ses inspirateurs, ses ennemis, la place prépondérante de la foi dans son parcours, certains de ses renoncements, quelques unes de ses victoires, et plus on parcourt ce livre qu’on lit de telle sorte qu’on risque en manquer des passages plus on réalise qu’on ignore énormément de cet écrivain plus moderne que jamais (même si E.Des Garets n’aime guère parler de l’ »actualité » d’un écrivain). On conseillera donc avec insistance ce « petit » dictionnaire, utilement complété par la conférence bientôt en ligne sur Mollat.com. Et pour ceux que le sujet intéresse, l’actualité nous offre un livre sur François Mauriac à Malagar, entretiens très intéressants du même Eric Des Garets avec le dernier fils de Mauriac, Jean.

Dans la rubrique « frais comme un gardon »

16mai

frais comme un gardon LE PERE DE LA PETITE de MARIE SIZUN.

On peut dire que la « pêche aux bons romans » de ce mois d’avril a été on ne peut plus fructueuse dans notre rayon poche. En ce qui concerne les premiers romans, Le père de la petite de Marie Sizun (dans la collection Arléa poche) est une des plus belles découvertes de ce printemps…

1944 à Paris. France, enfant au prénom bien encombrant pour l’époque, a quatre ans et vit seule avec une mère plutôt fantasque qu’elle aime plus que tout. Heureuse et aimée, la guerre lui semble bien abstraite, tout comme ce « petit papa qui reviendra bientôt  » qu’elle n’a jamais connu.

A la veille de la Libération, le retour de ce père vient marquer un réel bouleversement dans le quotidien de France. Il est alors question de vie à trois, de partager cette mère tant aimée et de la difficulté de tisser des liens avec un père qui ne la connait pas.

Aux yeux de cet enfant de quatre ans, la réconciliation avec cet homme ne peut passer que par la divulgation d’un secret, la transgression d’un interdit. Avec une écriture simple et un style incisif, Marie Sizun pose l’épineuse question de la place et du rôle qu’un père peut occuper face à son enfant.

Pour les lecteurs que la notion de filiation intéresse, sachez qu’il existe beaucoup d’autres romans tout aussi subtils et touchants qui explorent ce sujet. retenons par exemple :

Encore une nuit de merde dans cette de ville pourrie de Nick Flynn (Folio) qui narre la difficile relation entre l’auteur et son père sans abri ;

L’invention du père d’Arnaud Cathrine (Points) où la quête du père engendre une quête de soi même ;

Mon père d’Eliette Abecassis (Livre de poche) qui met en scène une femme dépressive qui réexplore son passé et sa relation avec son père.

Nous vous recommandons aussi évidemment la lecture de certains classiques comme La lettre au père de Kafka, La Nuit de Wiesel, ou encore le très célèbre Père Goriot de Balzac. Un des formidables intérêts de la lecture n’est-il pas qu’elle crée des passerelles entre les textes et les époques, qu’elle invite à lire et relire encore…

Voleurs de Quichotte

15mai

Voleurs d’encre  RivagesVous n’avez pas lu Don Quichotte mais vous promettez depuis vingt ou trente ans de vous y mettre à la première occasion : mononucléose vous clouant au lit, jambe cassée, vacances pluvieuses en montagne, etc…, une longue pause et vous vous lancerez. Ou vous avez lu Le Quichotte et en gardez un souvenir ému, surtout si vous l’avez découvert dans la traduction d’Aline Schulman. Bref, quand on vous parle de Cervantes, vous avez le sentiment qu’il s’agit d’un sujet crucial et taraudant, et vous n’imagineriez pas que vos lectures de l’été rencontreront son fantôme. Et pourtant, sachez-le, si vous êtes amateur d’exigeante littérature en même temps que désireux de vous divertir un bon livre en mains, vous ne devriez pas échapper au conseil du libraire fort réjoui de tenir son « roman de l’été » ou l’un d’entre eux tout au moins.

Rivages/Thriller, la mythique collection animée par François Guérif, accueille en son sein le second roman (et premier traduit en français) d’Alfonso Mateo-Sagasta, et on peut à peine parler à son sujet de policier, encore moins de thriller. Mais le genre est désormais assez extensible pour abriter des livres inclassables : Voleurs d’encre en fait assurément partie puisqu’il s’agit d’une enquête, d’un tonneau particulier, il n’y est en effet question ni de meurtre ni de crime. Nous voici en plein Siècle d’Or espagnol, époque bénie où l’on compta en une génération plus de grands écrivains qu’en plusieurs siècles mais aussi époque troublée car on n’y parle que de guerre, de querelles intestines, de luttes de pouvoir, de corruption. La Littérature tient une très grand place au milieu de ce tumulte, les Grands d’Espagne rivalisant pour s’adjoindre les talents de ces domestiques talentueux ou géniaux que sont les écrivains qui n’hésitent d’ailleurs pas à truffer romans, odes ou pièces de fiel et de règlements de compte. Cervantes, on y revient donc, a déjà publié la première partie de son Quichotte il y a plus de dix ans quand commence notre intrigue. Son éditeur, qui est aussi à la tête d’un tripot, se désespère de jamais sortir la suite de ce « best-seller », et il en vient à enrager quand il découvre qu’un dénommé Avellaneda s’est autorisé à le précéder, ruinant ses espoirs lucratifs. Il engage son correcteur Isidoro Montemayor, petite plume qui rêve de lettres de noblesse et arrondit son salaire dans les sous-sols où l’on joue aux cartes, pour mener l’enquête et mettre un visage sur ce nom inconnu. Car cette suite ne se contente pas d’exploiter un succès, elle est une véritable bombe dont les éclats, les sous-entendus, les ragots et les annonces peuvent avoir des conséquences désastreuses. Commence alors un étrange voyage dans ce Madrid sordide et étouffant, empli d’écrivains assoiffés et médisants qui en savent tous un peu plus qu’ils ne l’avouent sur ce mystérieux pasticheur, un voyage dans les oeuvres des grands noms qui recèlent des portes dérobées, des tiroirs cachés ou des secrets terribles. Don Isidoro va de surprises en découvertes, s’imaginant d’abord une vengeance de Lope de Vega, le coup monté d’ennemis acharnés de ce Cervantes qui a beaucoup à cacher. Mais plus il creuse, plus il interroge, plus se multiplient les galeries et les chausse-trape, d’autant que s’il lui faut se garder à sa gauche des coups des uns, il doit se protéger à sa droite de ses propres tentations. Tourbillon de théories sur des complots, surenchère d’analyses sur des textes depuis lors idéalisés, récit aventureux et épopée intellectuelle qui nous fait feuilleter les livres de noms prestigieux que nous n’avons jamais ouverts, Voleurs d’encre se pare ainsi des atours du roman à costumes pour mieux nous surprendre et nous faire sentir à quel point cette grande Littérature, vénérée aujourd’hui et trop désincarnée, s’inscrit en fait tout entière dans son siècle de fureur et combien les écrivains, vaniteux, hableurs, déchus ou envieux prennent un autre relief quand on les revêt des habits imprégnés de leurs humeurs d’antan. Accochés aux basques pas très propres de Montemayor, nous accomplissons un périple comme le roman moderne en offre peu. Quant à vous dire le fin mot de l’histoire, ne comptez pas sur nous…

Un ton autobiographique

14mai

A.GlucksteinAh le terrible ennui des autobiographies de gens célèbres ! Quand on parvient à oublier que pas une ligne ne provient de la plume des signataires de ces précieux livres, quand on réussit à se contenter du cahier photos inclus en page centrale, quand on s’assure d’un maximum de crédulité pour croire les énormités qui nous sont offertes, l’expérience peut être amusante. Mais de littérature, il n’est point question (encore que ! quand on relit le premier livre autobiographique de Simone Signoret, on a le sentiment qu’un auteur réel se cache sous ses lignes, mais la petite histoire secrète veut qu’en fait ce soit le grand Maurice Pons, nègre à ses heures, qui ait poli ce best-seller, à la fureur de la grande Simone qui aurait tant voulu que nul ne l’apprit…). Ah l’inextinguible débat de l’auto-fiction qui vient régulièrement s’inviter dans les pages critiques des journaux ou les émissions radiophoniques opposant tenants du réel aux laudateurs de l’invention ! Au gré des palinodies des uns et des autres, chacun y va de son argument pour défendre le jeu fictionnel ou magnifier les beautés d’un moi assumé, et comme l’antique querelle des Anciens et des Modernes, on n’en voit jamais la fin. Seuls survivent les vrais écrivains qui se racontent toujours avec ou sans masque.

Justement un vrai écrivain (tant pis pour la répétition du hiatus malheureux) mériterait que l’on fasse un peu plus attention à lui. Alain Gluckstein (autant citer tout de go son nom, le suspens a assez duré) suit depuis quinze ans une voie littéraire parsemée de quelques éclats qui lui valent des fidèles (dont bien entendu votre serviteur) chroniquement inquiets de ses silences car l’homme ne se fait pas pressant sur les étals de libraires et prend son temps. Cinq livres en quinze ans, dont les trois premiers au Seuil, et les preuves d’une drôlerie rarissime chez nos jeunes français, un humour juif maîtrisé qui ne tombe jamais dans la blague sauf quand il s’agit d’analyser ce tropisme, une vision de soi-même ironique et exténuée, un style surtout qui tournoie et vous laisse sans voix, bref un écrivain capable de vous couper le sifflet par ses talents. Il est vrai qu’un tel patronyme n’aide pas car allez savoir comment il se prononce vraiment. La réponse pourrait nous être fournie dans son dernier livre qui s’annonce sans ambage comme SON autobiographie, celle qu’il s’adresse à lui-même, dont il nous fait le témoin et qui commence justement par cette interrogation phonétique de la prononciation et s’achève par un index nominum délirant, véritable chapitre pirate d’un livre dont on sort hilare et épuisé. Ton autobiographie, deuxième livre à l’enseigne de Folies d’encre, excellente librairie qui se double désormais d’une exigeante maison d’édition, mériterait de ne pas se vendre comme des petits pains seulement à Montreuil où Alain Gluckstein, héraut du quartier de La Noue (objet de son pétillant livre précédent, Dernier novembre à La Noue), réside, loin des agitations de la vie littéraire parisienne. Car sous couvert de se livrer, de se moquer de lui-même, de nous infliger d’édifiantes et hilarantes conférences sur la chanson yiddish (et vous saurez tout sur le tube Bay mir bistou sheyn des Andrews sisters) ou les gâteaux au fromage sans fromage, il s’interroge sur l’impossible distance entre un être et celui chargé de la raconter, fussent-ils tous deux la même personne, il met en scène avec volubilité la nécessaire émergence du silence, seul capable de nous laisser approcher le mystère de chaque individu. C’est bien là le tour de force de Gluckstein, nous apprivoiser avec ses histoires, ses tourments dérisoires d’une confession impossible et nous laisser inquiets, sur le seuil, débordants de questions auxquelles il ne répondra pas. Quand je vous disais qu’il s’agissait d’un véritable écrivain, et qu’il serait temps que cela se sache…

Andrews sisters

…à quatre mains

13mai

Benoîte Groult« Le féminisme n’a jamais tué personne. Le machisme tue tous les jours ».

A l’occasion de la réédition en Livre de poche du Journal à quatre mains de Benoîte (qui nous propose une préface inédite) et Flora Groult , paru initialement en 1958 chez Denoël, nous avions envie de retourner sur les traces de ces deux soeurs au parcours engagé.

Après une enfance à Paris, immergées dans le milieu artistique et intellectuel de l’époque (leurs parents côtoient, entre autres, Picasso et Picabia), Benoîte et Flora, en apparence si différentes, embrassent des parcours similaires dans le journalisme et l’engagement féministe : publication d’essais, membre du jury du prix Femina, fondation de F magazine (magazine féministe) pour Benoîte ; militante active pour le droit à l’avortement, proche du mouvement initié autour des Editions des femmes, collaboration au magazine Elle pour Flora.

« Donc, il y avait une fois, au 44 de la rue Vaneau, une brune et une blonde. »

Dans le journal à quatre mains, elles évoquent leur adolescence tourmentée par la guerre, tout en restant proche des considérations des jeunes filles de leur âge : les études, les amours, l’avenir. Entre Benoîte, 19 ans studieuse et réservée et Flora 15 ans, rêveuse et fantasque il y aura quelques quelques pièges, petites méchancetés et jalousies, mais elles resteront profondément complices. Dans les lignes de ce double journal, on trouve beaucoup d’humour et de légèreté, l’insouciance de l’adolescence, au milieu de réflexions à la fois justes et enflammées sur la guerre et sur l’Occupation, par des jeunes femmes brillantes, graves et frondeuses (et, déjà, engagées!). On referme le livre en ayant ri, réfléchi, touché et instruit par ces deux jeunes femmes dont l’une s’est offert le luxe d’un énorme best-seller pas plus tard qu’il y a deux ans, preuve que l’engagement au fond, ça conserve….

Flora Groult

Si vous souhaitez (re)découvrir des livres de Benoîte Groult:

Ainsi soit-elle, Le Livre de poche, 2006. Un essai sur la situation de la femme et l’excision.

Les vaisseaux du coeur, Le Livre de poche, 2006. Un roman sur la magie de l’amour.

La part des choses, Le Livre de poche, 2007. Des hommes et des femmes font le bilan de leur vie.

La touche étoile, Le Livre de poche, 2007. Un roman et une réflexion sur la vieillesse.

La saison de mon contentement

13mai

Merci à Nicolas de Auteurs.tv qui nous envoie cet entretien filmé de Pierrette Fleutiaux, à l’occasion de la parution de son dernier livre, un essai sur la récente campagne présidentielle intitulé La saison de mon contentement (?).

Bernanos astral

12mai

Georges BernanosL’occasion va nous être donnée ce mois-ci de parler non pas d’un Bernanos mais de deux, le premier, Georges, celui que tout le monde connaît ou devrait connaître fait l’actualité car le Castor Astral, vénérable maison bordelaise de haute qualité (nous parlions plus tôt sur ce même blog du dernier livre de Georges Kolebka, auteur astral mais d’une autre galaxie) se lance dans la réédition de son œuvre romanesque, le second, Michel, son fils, parce que ressort enfin aux bons soins de l’excellente collection La Petite Vermillon de La Table Ronde son chef d’œuvre La Montagne morte de la vie (sortie le 29 mai). Deux Bernanos, deux écrivains très différents pour un patronyme impressionnant.
Mais concentrons-nous pour l’heure sur le premier. Sans vouloir tomber trop dans l’anecdotique, on peut légitimement s’étonner qu’un auteur d’une telle importance, en Pléiade depuis de nombreuses années, se voit réédité chez un éditeur méconnu (injustement d’ailleurs) du grand public, même celui dit « cultivé ». Ainsi Plon ne serait plus l’éditeur de Georges Bernanos… Indiscrets, nous avons interrogé l’un des responsables du Castor, Marc Torralba, qui ne fait pas mystère que ce sont les héritiers eux-mêmes emmenés par Gilles le petit-fils, par l’intermédiaire de leur avocat (dont la femme est libraire à Paris, elle avait sans doute repéré l’excellent travail de redécouverte sur Bove notamment et la qualité de la collection Les Inattendus voire peut-être aussi la présence du fils Michel que nous évoquions : La Forêt complice) qui les ont contactés, convaincus que désormais on a plus de chance d’être défendu par un petit que par un gros.

Les deux premiers livres qui nous parviennent sont à la hauteur des grands espérances des bernanossiens : qualité de l’objet (rabats, maquette originale) ; qualité des préfaces inédites : pour Les Grands cimetières sous la lune Michel del Castillo, pour Sous le soleil de Satan Sébastien Lapaque dont on se souvient de l’excellent ouvrage (Georges Bernanos encore une fois, coll. Babel). Le premier, qui date de 1938, est son célèbre pamphlet anti-franquiste rédigé dans la colère à l’annonce des horreurs commises par les troupes du futur Caudillo et d’autant plus marquant qu’il émane d’un catholique farouche, plutôt monarchiste mais écœuré par la bourgeoisie triomphante : une leçon de style et de droiture que devraient méditer nos pamphlétaires contemporains aux petits pieds. Le second, connu d’un grand nombre de lecteurs à la suite du succès controversé du film de Maurice Pialat (souvenez-vous du fameux « je ne vous aime pas non plus » du réalisateur face aux imbéciles sifflets) dont on retrouve en bandeau les personnages (Depardieu sur Bernanos, cela fait toujours étrange, mais en soutane…), est le tout premier roman du grand écrivain, un livre qu’on lui annonçait voué à un échec certain tant son thème (la rédemption et la lutte du bien et du mal) passait pour austère et qui fit un triomphe (100 000 exemplaires) : imagine-t-on aujourd’hui un tel élan sur un tel sujet ? Nous n’oserons pas nous lancer même dans un semblant d’analyse de ces chefs- d’œuvre, leurs préfaces remplissant parfaitement cet office. Insistons seulement sur ce mystère qui veut qu’un auteur de cette dimension ait paru trop peu rentable à son éditeur historique pour qu’il ne lui consacre plus qu’une faible énergie (l’Omnibus a vite disparu du fonds). Dans un article du Monde, Alain Beuve-Méry rappelle que Georges Bernanos lui-même avait quelques doutes sur son éditeur, mais n’est-ce pas oublier qu’il n’est pas un auteur qui n’est à se plaindre de celui à qui il confie son travail ? Il rappelle aussi que le domaine public se rapproche (dans dix ans) et qu’il n’est que temps de mettre au point et sans anarchie une édition de qualité. Ne rêvons pas, les tirages n’atteindront pas des sommets, mais quel joie (un mot bernanossien entre tous) de pouvoir offrir à nouveau ces titres indispensables. Et préparez-vous aux superlatifs quand Monsieur Ouine viendra pointer son regard (peut-être d’ici la fin de l’année, nous dit l’éditeur) car nous tenons ce livre pour un chef-d’œuvre ABSOLU.

L’art de la désobéissance

10mai

La désobéissanceUne petite merveille de premier roman vient enfin d’être traduite en français, aux éditions de l’Olivier. Découvrez avec nous la verve de Naomi Alderman dans La désobéissance et laissez-vous emporter par la lecture de ce roman très rythmé.

Voilà quinze ans que Ronit, 32 ans, n’a pas mis les pieds à Hendon, la communauté juive orthodoxe de la banlieue nord de Londres où elle a grandi. A l’annonce du décès de son père, le grand Rav Krushka, personnage charismatique s’il en est, qui bénéficiait de la vénération de l’ensemble de la communauté, une décision en apparence anodine s’impose. Elle hésite, puis finalement prend son courage a deux mains et décide de quitter quelques temps le New York où elle s’est épanouie pour assister aux funérailles, récupérer quelques objets à haute valeur affective et revoir famille et amis, ou du moins ce qu’il en reste. Elle va retrouver notamment son cousin Dovid et une amie d’enfance du nom d’Esti, de qui elle était proche – très proche – à l’époque. Seulement, tandis que l’une a évolué et occupe aujourd’hui un poste très important dans la finance et côtoie un homme marié, l’autre a eu un parcours légèrement plus conformiste.

Naomi Alderman nous donne alors à lire un roman à plusieurs voix très abouti. D’une part elle soulève des questions tout aussi profondes qu’actuelles, liées à l’adolescence, à la maturité, au conformisme par rapport aux modèles parental et communautaire, mais surtout ce qu’implique la double identité conférée par son homosexualité et sa judéité, l’opposition entre la mentalité des juifs britanniques et celle des américains. Sur ce dernier point, en particulier, la position de l’auteur, que l’on perçoit dans le discours de Ronit, est très tranchée. En effet, elle ne supporte pas la honte chronique qu’affichent les juifs britanniques. « Ils sont plus britanniques encore que les Britanniques, s’exclame-t-elle. Les gens se disent en permanence : « Ces immigrants, mais pourquoi ne veulent-ils pas être plus britanniques? » et on a envie de répondre « Eh bien ces Juifs de Grande-Bretagne sont Juifs d’une façon tellement british, comme s’ils pensaient « surtout, que personne ne fasse attention à nous, nous ne sommes pas là, vaquez à vos occupations sans vous préoccuper de nous ! ». Alors que de toute évidence, l’image que donnent les médias du peuple juif émane principalement des Etats-Unis, où l’on trouve des Juifs qui vivent leur judéité d’une façon très américaine, c’est-à-dire tout dans la grandeur et l’extravagance. » (1)

 

D’autre part, un soin tout particulier a été pris en ce qui concerne la forme. Au récit du quotidien des habitants de Hendon relaté en focalisation zéro dans un style (fond et forme) des plus traditionnels répond en miroir le monologue intérieur de Ronit dans une langue moderne et dynamique qui promet de vous déclencher des fous rires aux détours de plus d’une page ! Et tant que l’on parle de la forme, il faut rendre justice à la traduction exemplaire qu’à faite Hélène Papot de ce roman pétillant qui a valu à son auteur le Prix Orange du Premier roman l’année dernière (2).

 

Naomi AldermanPetit mélange explosif de tradition, d’extravagance, de sensualité, dans quelles mesures ce premier roman est-il autobiographique ? N’est-il pas tentant d’envisager ce personnage féminin rebelle comme le double de Naomi Alderman. Il est possible de recenser un certain nombre d’éléments autobiographiques, comme le charisme et le renom du père de Ronit – Geoffrey Alderman est un historien britannique très réputé, spécialisé dans la question juive -, le côté businesswoman dynamique et affirmé de Ronit – Naomi a elle-même vécu un certain temps à New York et occupé un poste similaire. Cependant, lorsque interviewée dans son pays natal, elle insiste bien sur une chose : elle ne s’est jamais vraiment rebellée, et vit actuellement à Hendon. En celà réside la différence essentielle avec son personnage. Quoique la publication de La désobéissance ne vous semble-t-elle pas avoir des allures de rébellion ?…

 

 

(1) « They’re more British than the British. People are always saying, ‘These immigrants, why can’t they be more British?’ And you want to say, ‘Well, these Jews in Britain are being Jewish in such a British way, which involves us going, [she adopts a small, mocking voice] ‘ »nobody notice us, we’re not here, just go about your business. »‘ Whereas, of course, the image you get in the media of Jewish people mostly comes from America, where you have Jewish people being Jewish in a very American way – big and flamboyant. » Propos recueillis par Aida Edemariam pour The Guardian.

(2) En Angleterre, dans le cadre d’un soutien accru à la culture et aux arts, Orange décerne deux prix littéraires afin de promouvoir des écrivains de sexe féminin : l’Orange Broadband Prize for Fiction depuis 1996 et l’Orange Broadband Award for New Writers depuis 2005.

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