Archives du mois de juin 2008

Un inédit de Jean-Luc Coudray : voyage habité vers Mars

17juin

Planète MarsJean-Luc Coudray, l’auteur du tout récent Dialogues avec Satan, ne nous en a pas voulu de le suspecter d’un commerce avec le diable, ni de notre honteuse dénonciation de ses chevauchées nocturnes à travers la ville endormie dans lesquelles il doit puiser son étrange inspiration. Il sait aussi, on le lui a dit, que nous le défendions avec constance, certains de son talent unique et de son humour intelligent et paradoxal. A notre demande de nous offrir, pour ce jeune blog, un petit texte inédit, il n’a pas hésité longtemps : un bref colloque avec ses démons familiers et voilà que nous arrive ce petit texte stellaire et impertinent. Nous espérons qu’il vous donnera envie d’aller goûter à la saveur universelle de ses courts récits dont voici un merveilleux exemple.
radis

VOYAGE HABITÉ VERS MARS

Pour le premier voyage habité vers la planète Mars, les autorités pensèrent au Major. Son insensibilité psychologique le protégerait de la panique ou de la dépression pendant les longs mois de trajet dans le vide. Sa paranoïa lui assurerait la vigilance nécessaire pour repérer toute intrusion extraterrestre dans le programme. Son dévouement à la hiérarchie était plus fiable que les moteurs de fusées les plus sophistiqués. Bon soldat, servile et courageux, il était de ceux sur qui les États peuvent investir. Il partit seul, accompagné de robots à roulettes, sous l’œil permanent d’une caméra, dans le rien que l’on nomme espace, confiné dans un astronef aussi oppressant qu’un sous-marin. Pendant que des équipes aux salaires importants rectifiaient, depuis la Terre, seconde après seconde, sa trajectoire, les télévisions de la NASA montraient le major, tantôt ronflant bruyamment, obligeant les terriens à couper le son, tantôt feuilletant des magazines pornographiques qui troublaient les techniciens. Au bout de quelques mois, le major avait grossi, dormait quatorze heures par jour, baillait le reste du temps, se bâfrait de choucroutes lyophilisées et fixait la caméra avec les yeux globuleux d’un crapaud dont l’apesanteur aurait modifié l’ADN. Quand l’engin se posa sur le sol martien, le Major dormait et ne descendit pas. À l’engueulade de la Terre, il répondit en menaçant d’atterrir au retour à Cuba. Après plusieurs jours, la retransmission télévisuelle montra le Major ouvrir la porte de l’aéronef, se rouler dans le sable de Mars la mitraillette à la main, se cacher derrière une dune, effacer ses traces. Il avait reprogrammé les robots qui le couvraient en tirant dans toutes les directions. L’une des balles toucha la caméra et l’image s’éteignit. Lorsque, un an plus tard, le Major revint sur Terre, le Président de la République lui posa immédiatement la question :

“Y a-t-il de la vie sur Mars ?

- Il y en avait.” répondit le Major.

Fedor Revueltas

16juin

José RevueltasDostoievskien. L’adjectif, souvent, trop souvent utilisé, semble pourtant s’imposer quand il s’agit d’évoquer la figure de José Revueltas, grand écrivain mexicain très peu connu dans nos contrées et qui paya dans sa chair par des années de prison (l’objet d’un poignant petit livre intitulé Le Mitard qui « donne à l’auteur une place à part dans la littérature mexicaine » dixit O.Paz) sa propension au doute dans un milieu révolutionnaire où il s’agissait d’un crime. La jeune maison d’édition arlésienne Les Fondeurs de briques dont on avait déjà apprécié le livre de référence sur B.Traven, l’édition d’un Max Aub , le très surprenant Yegg de Jack Black et deux livres de Unamuno (petit catalogue mais de quelle qualité!) court un sacré risque en sortant simultanément deux livres du grand auteur mexicain quasiment ignoré dans nos contrées : Les Jours terrestres, son troisième roman et Dormir à terre et autres nouvelles, de quoi nous faire comprendre qu’il est urgent de ne pas passer à côté de cet écrivain disparu en 1976 à soixante-deux ans.

En 1978 Gallimard avait tenté de le révéler avec Le deuil humain, cette illustration du fameux « réalisme halluciné » sud-américain qui nous racontait la lutte entre paysans partisans du Christ-Roi et paysans révolutionnaires confrontés ensemble à une crue dévastatrice qui transforme un incident en tragédie et nous permet, à travers les figures des uns et des autres, de visiter cette âme mexicaine violente. Le livre était d’ailleurs préfacé par Octavio Paz (en une double préface : une écrite avant la mort de Revueltas, l’autre après) qui soulignait la terrible dualité à laquelle s’était frotté l’écrivain issu d’un milieu catholique et converti jeune au Marxisme le plus ardent.

Les Jours terrestres a tous les aspects (et donc, aussi, les difficultés) du roman politique puisqu’il revient sur un épisode peu connu chez nous de l’affrontement au sein des forces de gauche des partisans de deux lignes : face à face militants dogmatiques et militants critiques se combattent tout en se livrant corps et âme à leur lutte. Immédiatement critiqué, renié par l’auteur lui-même sous la pression idéologique (il fallut vingt ans pour réhabiliter le roman), applaudi par la partie réactionnaire adverse (cruelle désillusion pour l’auteur), ce livre possède une impressionnante puissance introspective qui se combine au récit des vicissitudes douloureuses et terribles rencontrées par les protagonistes parfois envoyés à la mort pour une idée. Il permet comme peu d’ouvrages de se faire une idée de l’ambiance et des traumatismes qui parcoururent la société mexicaine d’après la Révolution. Et hors de toute considération historique, il mène une réflexion intelligente sur le sens du combat idéologique et sur son rapport, crucial, avec l’art (qu’on pense à la peinture qui connut aussi à la même époque semblables soubresauts). Difficile, ce roman n’en est que plus beau, écorché de souffrance et d’inquiétude.

Dormir à terre offre la possibilité de se faire une idée de l’art de nouvelliste de Revueltas, déjà aperçu et avec quelle force dans ce fameux Mitard édité par Complexe. L’éditeur a pris le parti d’une sélection, ce qui permet de juger de la vaste étendue de la gamme révueltienne qui va de l’onirisme au réalisme le plus franc, qui fait un détour par l’autobiographie, qui plonge dans la souffrance comme peu d’auteurs y ont réussi, cruel et tranchant, niant toute rémission, audacieux dans ses métaphores, asphyxiant parfois comme Dostoievski mais profondément humain et horrifié par l’infinie capacité de l’homme à faire souffrir et à se sacrifier. La profondeur de Revueltas est servie par une impressionnante maîtrise narrative. Qu’on en juge donc sans retard, avant que nous n’accumulions sans fin les adjectifs laudatifs, avec ce duo de livres désormais indispensables dans le rayon de littérature sud-américaine.

 

Un diable d’écrivain

14juin

Jean6luc Coudray Dialogues avec SatanLa tête du sieur Coudray n’est pas de celles qui permettent d’y dissimuler des cornes ; on ne se souvient pas d’avoir remarqué l’aspect pointu de ses oreilles ; et ceux qui peuvent le surprendre au milieu de la nuit en train de galoper (véridique!) dans les rues de la cité endormie ne peuvent pas prétendre qu’il était ceint d’une longue cape. Jean-Luc Coudray est évidemment diabolique, chacun de ses livres nous le confirme, il n’est pourtant pas le diable, en tout cas pas celui que des siècles d’imagerie nous ont transmis. Diabolique parce qu’il n’est guère possible de ne pas rire à ses paradoxes, ses inventions, la vivacité de son intelligence qui s’orne d’une étrange poésie, d’un détachement qui lui évitent d’être inquiétant. Diabolique parce qu’après s’être attaqué à Dieu le Père en malmenant un Monsieur le curé, il nous revient sous forme de fine plaquette, riche d’un Dialogues avec Satan, fruit de ce que l’on suppose une longue fréquentation avec les forces obscures. « Contre-saveur » de Dieu, Prince des Ténèbres, Satan s’en vient visiter régulièrement un écrivain qui ne manque pas de répartie et ne s’en laisse guère conter. Généreux puisqu’il prête volontiers de l’argent, parfois vainqueur dans les joutes qui l’opposent à notre « héros » qu’il sait flatter sans le contraindre, victime d’un viol lorsque Dieu vient lui pardonner, notre pauvre Belzébuth, avachi sur le canapé utilise toutes ses ficelles pour entourlouper notre narrateur mais celui-ci manie le paradoxe avec une telle dextérité que notre puissance maléfique a tôt fait de s’enfoncer dans les coussins.
Il est bien entendu, et comme toujours avec Coudray, impossible de tenter un résumé de ce qu’il nomme curieusement « récit » (à moins qu’une rencontre n’ait eu lieu aux abords du Jardin Public…). On sort ragaillardi de ses fulgurances tranquilles en se prenant à regretter la disparition des soutanes dans les plis desquels, parfois, venait se réfugier ce diable, le même qui aujourd’hui se trouve pris au piège des raisonnements très drôles d’un écrivain que le clergé évite, un écrivain sans corne ni trident, mais pas sans talent.

Brévitude

13juin

Revue BrèvesC’est toujours un petit moment de joie de recevoir l’une des seules (la seule ?) revues exclusivement consacrée à un genre que vous savez cher à notre coeur : la nouvelle, auquel nous rajoutons sempiternellement des adjectifs censés marquer la négligence dont on l’accable. Brèves sort aujourd’hui son numéro 85 (la photo n’est pas encore en ligne…), c’est dire la constance du duo qui l’anime avec une ferveur jamais démentie depuis 1981, Martine et Daniel Delort, à la tête de la maison L’Atelier du Gué, structure éditoriale qui a toujours privilégié l’artisanat et le souci du bien faire. Chaque trimestre nous attendons donc la livraison de cette « actualité de la nouvelle » qui choisit d’explorer un thème, un pays, qui présente un nouvelliste, une époque, un mouvement, qui nous offre surtout des inédits d’auteurs confirmés et nous incite à aller voir de plus près leurs bibliographies. Le numéro 84 nous avait invités à redécouvrir quelques « retourneurs d’idées », le numéro présent sans thématique précise, illustré joliment par le travail de Claude Adélaïde Brémond, relieur, propose un florilège de Georges-Olivier Chateaureynaud, Jacques Jouet, Marc Villard, Hélène Duffau entre autres. De son côté l’insatiable Eric Dussert, connu pour son alamblog, et qui a ici pour mission d’aller retrouver ou remettre en lumière des méconnus, des discrets ou des secrets s’attache à Alain Mercier dont, avouons-le, nous n’avions jamais entendu le nom bien qu’il fut proche du regretté Yves Martin. La partie Actualité de la nouvelle proprement dite est une vraie mine d’or qui permet de remarquer le recueil passé inaperçu du petit éditeur qu’on a négligé cette fois-là à tort.
Bref, une fois encore, ce court moment de découvertes largement allongé tient ses promesses.


Dans les townships

11juin

flag_of_south_africasvg.pngL’actualité de l’Afrique du Sud rime malheureusement trop souvent avec crimes, meurtres, et désordres en tous genres. La fiction s’est emparée de cette violence au quotidien, si bien que l’on ne s’étonnera pas de la noirceur des romans policiers qui se déroulent dans ce pays…

 

Deux excellents (et implacables) polars : Le Noir qui marche à pied de Louis-Ferdinand Despreez et Zulu de Caryl Férey, tombent à pic pour illustrer la situation explosive de la nation arc-en-ciel après l’apartheid. Le constat est terrifiant et fait froid dans le dos.

Perspective d’une lecture en « parallèle » entre ces deux titres qui ont bien des points communs :

- l’accroche : une visite dans un parloir de prison pour le premier, une scène de lynchage pour le second – dès le début, le ton est donné ! Noir, c’est noir…

- le flic : le protagoniste de Despreez, l’inspecteur Zondi, dont c’est ici la deuxième enquête (après La mémoire courte) est un Zoulou qui se voudrait rédempteur, prêt à être sur la brèche jour et nuit pour éradiquer le mal. Dans le roman de Férey, Ali Neuman, chef de la police criminel de Cape Town, est lui aussi Zoulou – son frère est mort tué sous ses yeux, cela explique sans doute sa vocation.

- l’intrigue : les deux sont aussi sombres l’une que l’autre, à savoir des enlèvements d’enfants à la sortie de l’école dans Le Noir qui marche à pied, des jeunes femmes retrouvées assassinées et défigurées dans Zulu.

- le style : à l’image de l’histoire qu’ils nous content, l’écriture de ces deux auteurs est au scalpel – impeccable et implacable !

- des scènes choc : à couper le souffle du lecteur – une scène de torture insoutenable dans Zulu, la macabre découverte de corps dans Le Noir qui marche à pied.

- les auteurs : ils écrivent tous deux en français, Louis-Ferdinand Despreez doit son prénom français à ses ancêtres huguenots émigrés en Afrique du Sud, où il vit, il écrit directement dans notre langue – quant à Caryl Férey, il est bien français, même si son nom ne l’indique pas !

- en résumé : deux polars impressionnants – pour amateurs de sensations fortes !

 

 

 

 

Une route à soi sur la route de la Soie

10juin

L’ombre de la route de la soieLe nom de Colin Thubron ne dit malheureusement pas grand chose aux amateurs français de littérature et c’est grand dommage car il appartient à cette race à part d’auteurs qui ne se servent pas que de la fiction pour servir les Lettres et assouvissent notre besoin d’ailleurs en nous plongeant dans des aventures frappées du sceau du vécu. Dans la grande tradition des travellers writers anglais qui possèdent cette distinction qui paraît leur coller à la peau même pendant les moments les plus épouvantables, il construit depuis les années soixante une solide bibliographie d’oeuvres de référence. Son style, éblouissant d’élégance le rend reconnaissable à l’instar d’un Bruce Chatwin dont il fut l’ami. Son souci constant de ne pas être approximatif, de trouver l’information ou la source juste, confère à ses ouvrages une valeur documentaire qui renforce l’adhésion du lecteur qu’on a depuis longtemps échaudé avec des récits de voyage d’une légèreté suspecte. Car Thubron va jusqu’à apprendre les langues des pays sur lesquels il va enquêter, à étudier leur botanique, science dans lequel il est un expert.
Dans les années soixante, il s’intéressa d’abord au Moyen Orient : Israël, Liban, Syrie, avant de pousser ses investigations vers la Russie (Les Russes, édité par Payot en 1991 mais qui date de 1983, en plein brejnevisme) et la Chine (Derrière la grande muraille, paru aussi en 91 mais à l’origine en 1987). L’éclatement de l’empire soviétique le poussera à une enquête approfondie vers ces territoires alors mal connus.
Bientôt septuagénaire (il est né en 1939), il n’en reste pas moins d’une activité et d’une verdeur à faire pâlir les plus sportifs d’entre nous. En témoigne l’objet de ce petit billet L’ombre de la route de la soie où il nous raconte par le menu son impressionnant voyage de 11000 km sur cette route mythique qu’il emprunte à partir de Xian en chine jusqu’à Antioche en Turquie. Avec lui, inutile de l’imaginer embarquer dans un train pour commenter collé à une vitre plus ou moins propre les fantastiques paysages. Non, la voie la plus dure est celle qu’il préfère, celle qui lui fait flirter avec le danger, ce danger qu’il a déjà si souvent côtoyé dans ses voyages précédents, un danger minéral quand il longe le désert, un danger climatique avec les chaleurs folles qu’il rencontre. Routard de l’excès, il ne fait malgré tout pas de ses aventures une fin en soi car on le sent surtout préoccupé de rencontres, de culture : sa connaissance des langues l’autorise à un commerce humain que beaucoup de voyageurs ignorent, confinés qu’ils sont dans l’assourdissant mutisme de leur langue maternelle, inutile, et la faiblesse du langage des mains. Cette culture, immense, lui permet d’aller au-delà du simple constat pour esquisser devant nous des Colin Thubron  copyright Sally Soamesanalyses stupéfiantes sur ces peuples croisés tiraillés par la puissance de leur histoire et leur aspiration désordonnée vers la modernité, torturés par un choix qui les pousse dans les bras de l’intégrisme. Mais ce qui fait la force de Colin Thubron reste avant tout sa force d’évocation, son talent à nous rendre palpable les éléments, sa dimension véritablement visionnaire, celle qui nous autorise à penser qu’avec lui nous tenons un très grand écrivain du voyage, un très grand écrivain tout simplement. Il serait temps que les Français en prennent conscience.

Le goût des collections astucieuses

09juin

Le goût de FlorenceVous voilà enfin en possession de vos billets d’avion ou de train, signe présageant de proches vacances bien méritées, que vous vous demandez déjà comment occuper vos interminables heures de trajet de la plus belle des manières. Vous désirez, bien entendu, vous adonner à votre passion préférée, la lecture, mais vous savez par expérience que votre valise débordera de toute part et que, de toute façon, la perspective de transporter un pavé dans votre sac pendant toutes vos vacances ne vous enchante guère. Une solution ? La collection « Le goût de » (qui est issue de la collection Petit Mercure, donc une sous-collection) du Mercure de France : elle va sûrement combler vos attentes et même vous surprendre. Pas beaucoup plus grands qu’un paquet de cigarettes, ces petits livres passe-partout se présentent comme une anthologie de textes littéraires ayant pour objet une grande ville ou un thème général. « Composé comme de petites pièces musicales », explique Colline Faure-Poiré, fondatrice de la collection en 2002, chaque volume propose une sélection, parfois surprenante mais toujours pertinente, de « mises en bouche » permettant d’appréhender au mieux l’esprit d’un lieu. Avec près de 100 titres à son catalogue, inutile de préciser qu’il y en a justement … pour tous les goûts ! Que vous partiez en Croatie, en Inde, à Rome ou à Prague, il y a toujours un « goût de » pour vous. Et pour ceux qui préfèrent passer leurs vacances en France, la collection propose aussi une sélection de titres portant sur de grandes villes françaises, telles que Paris, Toulouse, Lyon et Bordeaux. Il existe enfin des volumes thématiques, comme « Le goût de » la marche, de la danse, de l’amour, de la mer et même un surprenant (dé)goût de la laideur ! Vous vous attacherez très vite à cette petite collection d’anthologies, si bien qu’elle deviendra à coup sûr indispensable chaque fois que vous vous déplacerez. En tout cas, à la librairie Mollat, nous sommes tombés sous le charme.Le gôut de Bordeaux

Un inédit de Claude Bourgeyx

07juin

Des gens insensés  C.BourgeyxClaude Bourgeyx nous fait souvent l’amitié de passer dans nos rayons, l’oeil à l’aguet, la malice toujours prête à jaillir, curieux de ce qui paraît, de ce que nous aimons, loin de la figure de l’écrivain blasé que son palmarès lui autoriserait. Très connu pour ses textes pour enfants (on le lit dans les écoles), célébré pour ses pièces de théâtre qui ont connu de grands succès notamment lorsque le regretté Claude Piéplu ou la pépiante Anémone triomphèrent sur scène, il est aussi romancier et nouvelliste, un genre ingrat dans nos contrées parce que peu lu mais un genre majeur car il exige une maîtrise parfaite de la distance et ne supporte pas l’alentissement toléré par le genre romanesque. Paru il y a deux jours à peine, son dernier recueil, Des gens insensés autant qu’imprévisibles, au Castor Astral, vient réjouir ce printemps qui n’en finit pas de larmoyer une pluie sinistre. Nous aurons très vite l’occasion d’en reparler ici lorsqu’avec regret nous en aurons tourné la dernière page, et ce que nous avons lu, déjà, nous comble une nouvelle fois et ce d’autant plus que le sujet en est l’écriture…et ses plus ou moins glorieux à-côtés.

Pour aujourd’hui, c’est plutôt une surprise que nous a réservée Claude Bourgeyx à qui nous avions demandé s’il se verrait nous adresser un petit inédit pour ce jeune blog. Parole tenue et à quelle vitesse puisque nous avons trouvé dans notre boîte aux lettres ce délicat petit texte sur l’innocence enfantine revisitée par un connaisseur. Ce n’est donc pas sans une certaine fierté et avec un plaisir très grand que nous vous le proposons avec l’espoir qu’il vous conduise sans délai à venir vous procurer sur notre site ou sur notre table (coup de coeur).

 

 

 

Salon du Livre pour la jeunesse (fiction)

 

Les enfants. Il y a de tout chez les enfants, faut pas croire ! Grande variété. Enfants gentils, teigneux, triples buses, purs esprits, singes savants, sauvages instinctifs, cerveaux à bonne température, serpents à sang froid… Il y a de tout, vraiment. C’est comme celle-là, l’autre jour : fillette de bonne famille, genre bonne élève, propre sur elle, regard franc, dans ses yeux une lumière céleste. Elle s’avance dans ma direction.

- Vous voulez bien me dédicacer votre livre, s’il vous plaît ?

Elle me tend son exemplaire. Je dégaine mon stylo, me fends de quelques mots serviles. Faut plaire au client ! Elle en profite pour faire son intéressante :

- Moi je pense que c’est facile d’écrire un livre. On remplit une page, puis une deuxième, puis une troisième, et ainsi de suite, et si on est persévérant on va jusqu’à cent, au moins.

Facile, écrire un livre ? Se prend pour qui, cette merdeuse, avec ses airs de femme savante ? Je vais la calmer vite fait, moi !

- Voyons, quel âge as-tu ? À mon avis une petite dizaine d’années. Tu as commencé par avoir un an, et puis tu en as eu deux, et puis trois, et ainsi de suite. À chaque anniversaire, une bougie supplémentaire sur le gâteau, c’est bien cela ?

Elle paraît ne pas comprendre où je veux en venir. Je conclus :

– Pourtant, même si tu te veux persévérante, tu n’es pas assurée d’atteindre tes onze ans… Tu as donc raison, écrire un livre c’est facile. Bien plus facile que vivre centenaire.

Alors son visage s’assombrit et les oiseaux de paradis qui nichaient dans ses yeux s’envolent tous à la fois.

Chez les écrivains aussi il y a de tout. Faut pas croire!

Le roi Michon

06juin

Pierre Michon  copyright V.Eeckoudt« Heureux donc les minuscules…

…puisque le Royaume des lettres est à eux, et à travers eux, à nous« 

Cette phrase de Jean-Pierre Richard semble embrasser à elle seule , de l’aveu même de l’intéressé, le « propos » de Pierre Michon : le critique lui consacre ce mois-ci chez Verdier poche (et quelques mois après la sortie de La nausée de Céline dans la même édition qui, rappelons-le publie depuis vingt ans les textes de Michon) un essai remarquable qui n’est autre que la collection attendue de diverses études menées depuis plusieurs années sur cet auteur à la fois confidentiel et devenu, dès sa première parution en 1984, un classique incontournable, « mort » mais « glorieux » (comme il en appelle lui-même de ses voeux, suivant à la lettre le projet barthésien) de la littérature moderne.

Fidèle à sa méthode visant à repérer et analyser les motifs obsédants d’une écriture, ici les « mots fantasmes » (comme l’image du puits, du plomb, de l’auréole…) contenus dans Rimbaud le fils, Maîtres et serviteurs et Vie de Joseph Roulin (auxquels il réserve un chapitre distinct), les Chemins de Michon de Jean-Pierre Richard rendent honneur à l’ « autolégende » qu’incarne selon lui cet homme de foi dans le Rien et le Verbe, rongé par le doute, taraudé par le sentiment d’imposture, illuminé par la grâce qui, selon Michon lui-même, lui aurait été accordée cette unique fois (considérant ses ouvrages postérieurs comme des notes de bas de page de ce texte premier!), dans le miracle tant espéré d’une réapparition de cette « joie phénoménale » délivrée par l’écriture seule. Cet essai, ainsi que la sortie quasi simultanée de Ecritures orphelines que Laurent Demanze consacre chez Corti à l’analyse de trois « frères » d’écriture (Pierre Bergounioux, Gérard Macé et Pierre Michon) comparés avec finesse d’abord parce qu’ils incarneraient en partie ce tournant des Lettres qu’il situe au début des années 80 et parce que leur prose interroge (chacune à leur manière) le secret de l’origine et de la filiation : transmission à la fois sacrée (transcendance), généalogique (ancêtres convoqués), littéraire (Michon ne cesse de redire sa reconnaissance envers ses maîtres: Faulkner, Flaubert,…) et fraternelle (l’homme, ce « saccus merdae » sans Dieu comme le nomme, mi-affectueux mi-ironique, Michon…).

Afin d’attendre patiemment jusqu’au 25 août, date annoncée de la prochaine parution d’un opus qui s’intitulera Les onze (nous n’en savons pour l’heure pas davantage!), vous pouvez dès lors vous plonger dans la lecture de quelques romans récents qui, à mon avis, sont de petits bijoux qui (r)appellent un vrai plaisir de lecture, dignes des Vies : il s’agit de Pierre Silvain, trop méconnu malgré une présence en littérature depuis près de cinquante ans mais qui fut (mieux?) remarqué lors de la rentrée littéraire dernière grâce à la figure de son Julien Letrouvé colporteur, orphelin errant et illettré dans la campagne militaire de 1792 et qui porte comme inestimable trésor l’amour des livres dont il a entrevu dans son enfance la secrète magie.

Plus récemment, notons que le titre même du roman de Marie-Hélène Lafon: Les derniers Indiens chez Buchet-Chastel (qui, en tant que lecteurs, nous avaient tant enchantés et a bien failli remporter le prix Lavinal 2008!!) est un emprunt discret à une métaphore de l’écrivain : « La littérature n’est plus un art majeur. [...] Les écrivains sont des espèces de survivants maintenus sous perfusion, on ne sait pas pourquoi, un peu comme une réserve d’Indiens« . De cette dette, Marie-Hélène Lafon se réclame ouvertement, elle qui fait de « ses » Vies minuscules un précieux « bréviaire » qui ne la quitte jamais.

Afin de (se) convaincre de la nécessité de ne pas quitter ces récits brefs mais somptueux qui font véritablement « trembler » (le terme est de J.-P. Richard et de Michon) la langue et le sens, les entretiens que Pierre Michon a accordés ces vingt-cinq dernières années sont regroupés dans Le roi vient quand il veut (Albin Michel) : manière parfaite de prolonger la (re)découverte autant que d’assister à une brillante leçon de littérature (que tout écrivain en herbe se devrait de posséder dans sa bibliothèque!) car il n’y est pas question seulement de l’auteur et de son oeuvre, mais également de découvrir, à travers sa propre « mythologie », une histoire intime de la littérature permettant de cerner au plus près l’objet de l’écriture. Car, selon Jean-Pierre Richard, le travail de Pierre Michon ne vise pas à atteindre autre chose que l’énigme d’une vocation, appel tardif mais impérieux, premier et ultime sursaut (sursis?) face à l’abîme. La mélancolie qui imprègne indéniablement les propos de Michon n’est pas dénuée paradoxalement de cette ferveur qui, à la fois lucide et profondément croyante, passionne et désarme.

Une visite surprise sur le rayon polar : Martin Solanes

05juin

solanes2.jpgC’est toujours un plaisir de rencontrer un auteur dont on a aimé le livre, et ô surprise, en ce jeudi après-midi, une jeune femme se présente sur le rayon polar – c’est Martin Solanes (de son vrai nom Martine Mairal), auteur du roman policier Quand la lune sera bleue publié aux éditions Flammarion. Par des amis qui habitent Bordeaux, elle sait que nous défendons son titre – nous avons même apposé un petit carton accrocheur dessus avec une appréciation : « Majorque – la grande île des Baléares pourrait être un paradis si sa tranquillité n’était perturbée par toute une série de meurtres… Un excellent polar d’ambiance que nous vous recommandons ! »

L’auteur étant là en personne, voici un petit compte-rendu, à peine différé, de la conversation qui s’est déroulée spontanément sur le rayon. Martin Solanes adore l’île de Majorque et les romans policiers – quoi de plus naturel d’allier les deux ? D’autant plus quand on a un grand-père catalan, m’apprend-elle. Elle est d’ailleurs en train d’écrire la suite avec les mêmes personnages : Pilar Mas, photographe sur les scènes de crime, et Bruno Montaner, patron de la Guardia Civil. Le projet initial de trois volumes s’est étoffé, car cinq énigmes marjoquines se profilent dans l’esprit de notre écrivain qui se documente sur le passé de l’île pour y puiser matière.

Au coeur du premier volume, le philosophe Ramon Lull et sa méthode universelle d’investigation de la vérité dont L’art bref est le résumé. Au cours de ma lecture, un détail m’intriguait : le système des égouts de Majorque. Car le livre s’ouvre sur la découverte d’une main qui bouche la canalisation… « Depuis que la mairie de Palma avait installé un système révolutionnaire d’évacuation souterraine des déchets, les habitants faisaient de la résistance. Les vibrations de l’air pulsé à soixante-dix kilomètres-heures dans les canalisations en acier les dérangeaient. Plus grave, elles ébranlaient les fondations des vieux palais Renaissance. Les grosses bornes de récupération métalliques, les buzons, elles, défiguraient les rues et les places ». Martin Solanes n’a rien inventé, m’avoue-t-elle, l’anecdote sur le fonctionnement des égouts de l’île est véridique.

Les couleurs, les saveurs, les odeurs – la poésie de Majorque en arrière-plan de l’intrigue policière donne très envie de boucler sa valise et de prendre le premier avion en partance pour Palma ! L’écrivain avoue avoir eu envie de faire avec Majorque ce que Donna Leon a réussi avec Venise – on lui souhaite le même succès !

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