Archives du mois de juin 2008

Salade de Krudy

05juin

Gyula KrudyOn peut croire Michel Ohl, le barde d’Onesse, fin connaisseur des vents de l’Est qui viennent souffler jusqu’à sa porte depuis de nombreuses années, lorsqu’il avoue sans hésiter que le plus grand des écrivains hongrois est Gyula Krudy et qu’il est regrettable qu’on le lise si peu. Sporadiquement des éditeurs se souviennent en quelle haute estime le tiennent ses compatriotes et notamment combien Sandor Marai, désormais auteur de best-sellers posthume, lui est reconnaissant (il a d’ailleurs écrit un ouvrage, encore inédit en français, où il paie sa dette à son ami). Et pourtant, la fréquentation de ce grand nom est faible quand Kosztolanyi ou Karinthy père et fils ont suscité un intérêt soutenu et beaucoup de publications ces dernières années. Il faut dire que Krudy leur ressemble peu, il est d’une autre époque, moins soucieuse de renouveau que cette fine équipe de la revue Nyugat qui transforma en profondeur les lettres magyares avant la deuxième guerre mondiale. Plus poétique, plus onirique, un rien nostalgique aussi de cette étrange époque de grandeur que connut la Hongrie à la fin du XIX° siècle, mais sans penchant pour l’épopée car ses héros sont banals en apparence, il s’invita une véritable Comédie Humaine avec près de quatre-vingts romans et des centaines de récits et chroniques (qu’on ne cesse de retrouver d’ailleurs) dispersés tout au long de sa vie (1878-1933). Et de cette imposante masse littéraire, nous ne connaissons qu’une très petite partie au gré des rares traductions parues chez nous depuis vingt ans. Il faut donc rendre hommage à l’excellente et jeune maison Cambourakis d’avoir initié une très élégante collection hongroise (1) dans laquelle vient de paraître Les beaux jours de la rue de la Main-d’Or, recueil de nouvelles à la gloire de cette Budapest que personne n’a mieux dépeinte que Krudy, une ville mythique et rêvée traversée par des figures qui s’agitent, s’inquiètent ou s’ébattent. Si la nostalgie n’est jamais absente, c’est qu’elle traverse toute son œuvre comme si G.K. était l’héritier d’un Age d’or dont il ne serait qu’un faible écho : sa préface au recueil, en plus d’être un petit bijou de dérision, est très instructive car elle nous rappelle qu’il se tournait plus volontiers vers le passé, cette époque de lenteur et de contes, que vers l’harassant présent. Publié en 1916, en pleine guerre, ces Beaux jours n’ont pourtant rien de furieux, ils semblent s’abstraire de la folie d’un monde qui se détruit, réfugiés derrière les hautes murailles de l’imaginaire. Lire Krudy c’est d’ailleurs à chaque fois renouveler l’expérience du retrait, c’est changer de vitesse, et cela explique sans doute pourquoi ses rares lecteurs sont fervents et surtout pourquoi…ils sont si rares. « Les rêves sont des gouttes de sang » écrit-il dans une des nouvelles, ces « chères fripouilles » qu’il poursuivra toute son existence, elles habitent son œuvre et lui donnent cette étoffe si particulière. On aura donc tout intérêt à écouter la parole de Michel Ohl : il faut lire Gyula Krudy !
(1) On y trouve deux textes de Milan Füst (Précipice et Histoire d’une solitude) et un Frigyes Karinthy (Reportage céleste de notre envoyé spécial au Paradis)

Pour qui sera ce serpent ?

04juin

Mary Elizabeth BraddonM.E. Braddon Sur les traces du serpentOn sait gré à Joelle Losfeld de régulièrement tirer de l’ombre quelques auteurs méconnus ou oubliés. C’est à elle que l’on doit la résurrection de Mary Elizabeth Braddon (1835-1915), cette victorienne flamboyante, il y a une dizaine d’années avec Le secret de Lady Audley qui nous réjouit fort et nous incita dès lors à surveiller chaque nouvelle sortie. Sur les traces du serpent qui paraît aujourd’hui est le cinquième à sortir sous son enseigne, un signe de fidélité et la preuve qu’il y a désormais un public pour cette littérature remise en vogue depuis la renaissance de Wilkie Colllins. Il s’agit de son tout premier roman et à ce titre il contient de façon pour le moins excessive (et donc réjouissante…) tous les ingrédients, toutes les sauces les plus poivrées de ce qui deviendra sa spécialité et dont beaucoup de ses contemporains seront à la fois envieux et aussi un peu moqueurs. Sous ce titre très biblique se dissimule une intrigue plus que fournie avec rebondissements, chausse-trappe, histoires de vengeances dans la plus pure tradition du roman feuilleton. Mais n’y aurait-il que cela que nous lirions Braddon avec un plaisir un rien ironique, sinon un détachement amusé. La toute fin de son livre pourraît nous sembler bien lyrique et fleurie si elle n’était précédée d’intrusions moqueuses de l’auteur, de saillies gourmandes au coeur de l’intrigue, ce piment dont elle parsème tous ces romans et qui leur donne cet aspect particulier qui colle si bien à notre temps amateur de costumes mais point de niaiseries. Lire un roman de Mary Elizabeth Braddon a de belles vertus curatives, on s’y amuse, on se laisse prendre par l’histoire emberlificotée à souhait en avouant que cela vaut largement un de nos polars en vogue.

île flottante vs boudin-purée

03juin

ileflottantepistache101.jpgDans la jungle des parutions qui nous assaillent chaque jour, le pauvre petit libraire a bien du mal à s’y retrouver, parfois. Il aimerait lire des choses légères, des romans qui font du bien,bref une bonne bouffée d’oxygène littéraire. Mais à bien y regarder, la production romanesque d’hier et d’aujourd’hui se tourne essentiellement vers des sujets graves et douloureux. Certains provoquent, bien sûr, un grand plaisir de lecture mais avouons-le après un coup d’oeil sur nos coups de coeur : très peu de titres nous font sourire. Alors, pourquoi ce manque de légèreté ? Faut-il en passer nécessairement par la « chick-lit » (littérature pour minettes) pour lire des choses légères ? NON ! Non! Et non !

Nous avons sélectionné pour vous (et pour nous) quelques titres « spécial ginseng effet tonique » qui remontent le moral et qui font du bien ! A prendre en infusion, décoction ou autre.

Wilt, de Tom Sharpe.

Un professeur de lettres en lycée technique est harcelé par ses élèves, son mariage bat de l’aile et pour couronner le tout, il est accusé d’un meurtre, alors qu’il avait juste jeté une poupée gonflable dans un puits. Cela devient complètement cocasse et pourtant ça tient la route !

César Capéran, de Louis Codet

Il était une fois un Gascon monté à Paris , on ne sait trop pourquoi. Il s’adonnait un art de vivre bien doux : ne rien faire, et le faire avec joie. Plongez dans le Paris du début de siècle. C’est délectable .

La joueuse d’échecs, de Bertina Henrichs

Ce n’est pas tant une histoire sur le jeu qu’un roman sur l’émancipation féminine. Dans une Grèce calme et ensoleillée, notre héroïne va tout quitter pour suivre ses plaisirs et se laisser vivre .

Tio du pacifique, de Ikezawa Natsuki

Ce roman japonais donne un avant-goût de vacances. Le jeune Tio vit sur une petit île dans le Pacifique. Chaque chapitre est une histoire, une anecdote ou un souvenir où se mêlent à la fois les embruns et les fleurs de montagne. Délicieux…

Montedidio, de Erri De Luca

Dans le quartier populaire de Naples, un jeune garçon grandit tant bien que mal en découvrant le travail, l’amitié et le désir d’amour. Des chapitres courts, poétiques et intenses.

Le Lézard lubrique de Melancholy Cove, de Christopher Moore

Si vous avez une envie de polar a priori absurde et sur un thème improbable, régalez-vous avec ce roman. Un lézard venu du fond des mers sème la zizanie dans une petite ville balnéaire où il ne se passe jamais rien. Un vent de lubricité s’empare de la ville tandis que les rebondissements s’enchaînent. C’est drôle et l’intrigue ne se relâche pas !

Alors si vous avez envie de décoller, essayez un de ces ouvrages. En attendant, je vais aller manger une île flottante…

Sagan et Saint Laurent, un dimanche de pluie

02juin

Françoise SaganModeste contribution aux commentaires qui accompagneront la disparition d’Yves Saint Laurent, nous voudrions juste évoquer en écho et grâce à une autre figure en pleine actualité, Françoise Sagan, qui prendra bientôt au cinéma les traits de Sylvie Testud (d’une troublante ressemblance) ce petit texte retrouvé par L’Herne (qui s’est d’ailleurs lancé dans une édition effrénée d’inédits pour alimenter sa collection Carnets (pas moins de sept titres…)) et inclus dans le volume La petite robe noire. Ces deux « maigrichons » comme elle l’écrit ne s’était jamais vraiment croisé, malgré cette vision, que nous avons tous et qui s’imposait alors de la jeune Françoise vêtue de YSL, et il fallut attendre l’initiative d’un célèbre magazine pour qu’ils fassent enfin connaissance. C’est cette rencontre, un Yves Saint Laurentdimanche après-midi pluvieux, que F.S. nous raconte, et l’analyse qu’elle en fait, sa façon de noter que tous deux depuis des décennies « travaillent comme des chiens » et « portent sur leurs épaules des charges et des responsabilités terrifiantes » nous les rend soudain plus proches et si semblables. Car tous deux ont vécu avec ce poids, cette menace d’être finis, usés, et pourtant cette capacité à renaître. C’est une Sagan admirative finalement qui sortira de cette rencontre face à un être qu’elle découvre « lucide, passionné, intransigeant et généreux ».

Au moment d’entendre force hommages et louanges, ce petit texte d’une disparue toujours aussi vive fera le bonheur de quelques uns.

Fournel, le roi de la reine (petite)

02juin

Paul Fournel
On connaît peu de cyclistes écrivains même si on a lu beaucoup de mémoires de ces géants, malhabiles avec des plumes malgré leur aspect aérien : des nègres appointés se chargent de mettre en forme leurs selles et leurs exploits, leurs chutes et leurs apogées. On connaît en revanche beaucoup plus d’écrivains cyclistes et même s’ils ne constituent pas un peloton très fourni, quelques noms se distinguent. On aura une pensée pour Louis Nucéra, mort de sa passion au bord d’une route, pour Antoine Blondin qui fut plus souvent dans la voiture accompagnatrice et suivit un nombre incroyable de tours de France (pédala-t-il ?), à Maurice Leblanc et son Voici des ailes malheureusement introuvable et qui permit à la bicyclette d’entrer dans le monde des Lettres par la grande porte, à René Fallet qui aima aussi la pêche et le vin, et plus récemment à Eric Fottorino qui poussa le vice jusqu’à précéder le Tour à coups de pédales longtemps avant de grimper à l’assaut du Monde cet Alpe-d’Huez de la presse française, à Maxime Schmitt et son nostalgique Vélo volé, à Pierre-Louis Desprez et ses Petits cycles de bonheur, à Olivier Dazat qui fit un beau Dilettante, à Jean-Noël Blanc et sa Légende des cycles, à Philippe Bordas en début d’année avec son magnifique Forcenés qui aurait mérité un billet pour vanter ses mythologies d’un règne désormais terminé, celui des forçats de la route avant l’avènement visible du cycliste bio-ionique…, on aura donc toutes ces pensées avant de nous tourner vers le phénix de la littérature cyclopédique, le forezien oulipiste Paul Fournel qui nous régale aujourd’hui d’un brillant petit opus Méli-Vélo. Il succède dans sa bibliopédie à Besoin de vélo (paru lui aussi au Seuil) hymne à ce sport qui est plus qu’un sport, à Foraine où une course cycliste venait couronner un roman superbe et plus récemment à Chamboula où la petite reine se fait plus discrète, un roman passé relativement inaperçu lors de la dernière rentrée, ce qui est plus qu’une injustice : une erreur.
Abécédaire de cette langue à part qu’est le vélo et qui condamne souvent les non-initiés à ne rien comprendre aux conversations que leur infligent les spécialistes (qui n’a pas le souvenir d’un terrible dîner où l’auteur présent égrainait la liste de tous les vainqueurs du Tour et menaçait de nous livrer le palmarès de Milan-San Remo avant qu’un astucieux convive ne simule une brutale attaque de goutte ?), mais dictionnaire malicieux où défilent tous ces termes qui ont bercé notre enfance (façon de parler quand elle s’éternise devant le poste largement au-delà de l’âge autorisé), ce Méli-Vélo est un viatique formidable qui alphabétise une passion simple (sans hernie ni Ernaux). Vous saurez tour sur le yoyo, la xanthopsie, la traduction de moult verbes ésotériques comme gicler, visser, toxiner, tirer (gros), sucer (les roues), se refaire la cerise, flinguer, etc, etc, etc…que vous pourrez ensuite habilement glisser dans vos repas en ville lorsqu’un velib soulèvera votre nappe. Si l’œil de votre interlocuteur s’allume lorsque vous aurez osé une incursion dans ce champ lexical, vous saurez alors qu’amorcer un petit débat autour de Lucien Van Imp ou du sieur Lapébie sera tout à fait envisageable et pourra vous conduire sans peine au dessert. Pour l’heure cette friandise argentée apparaît tout juste chez votre libraire devant lequel il sera inutile de se garer en double file puisque la municipalité a pourvu le trottoir de barres métalliques où accrocher votre petite reine qui ne se plaindra pas de cette étrange torture.
Chercher sur mollat

parmi plus de 300 000 titres.

Actualité
Podcasts
Rendez-vous
Coup de cœur