Archives du mois de juillet 2008

Cheminons entourés de fantômes…

31juil

étant donnés - c. 2000 succession de Marcel DuchampJoie ! Il s’agit d’évoquer la réédition du premier livre de Jean-François Vilar, C’est toujours les autres qui meurent, chez Babel Noir, collection renaissante, pour notre plus grand plaisir. Hommage à Duchamp (Marcel), ce roman donne naissance à l’atypique Victor Blainville, photographe de son état (une espèce de private eye désabusé et militant - ses chats ont pour nom Radek, Zinoviev et Kamenev) et témoin privilégié des changements de Paris et de ce monde (de cette société, en fait). Illustrant parfaitement le renouveau du polar français dans les années 80, immergé dans l’art contemporain et la nostalgie définitive de mai 1968, période “révolutionnaire” révolue, que même la victoire de la gauche en 1981 ne fait pas oublier : le cynisme misanthrope est de mise chez Blainville, tempéré uniquement par son amour de l’art et des chats. Et de Rose, aussi, égérie insaisissable dont le côté passionné n’est pas sans rappeler Cash, la militante anarchiste du Nada de Manchette.

Ainsi commence la saga de Blainville, au rythme de ses escapades pédestres, nocturnes et souvent interlopes. Nous suivrons ensuite ses diverses aventures, toujours parisiennes, enfumées et alcoolisées, où les milieux de l’art côtoient les milieux politiques les plus divers, où le regard toujours acéré de Blainville ne permet aucune compromission : Les exagérés (Points), Bastille Tango (Babel/Noir) et le splendide Nous cheminons entourés de fantômes aux fronts troués (Fiction & Cie / Seuil) composent cette brillante série.

J.-F. Vilar - Cheminons entourés de fantômes au fronts troués

« Puisqu’on est jeune et con, puisqu’ils sont vieux et fous » (Saez) -suite-

30juil

virgin suicids coppola

Qui pourrait mieux nous parler d’un des nombreux glaçons qui a flotté à travers le monde que Mian Mian, jeune auteur chinoise, et son livre Bonbons chinois. Vous aviez faim, vous êtes servis ! À travers son roman, la jeune femme nous fait connaître une certaine jeunesse chinoise marginale, des années 90. Au repas pâtes, alcools, drogues (« la blanche cette voleuse qui vous pique tout ») accompagnés de rock, punk, pop chinoise, violon et électro (hardcore), sous les aléas des histoires amoureuses et du sexe. Mais, ici, on n’est pas dans un énième récit de « sex, drugs and rock and roll », on est pleinement dans la vie. Cette jeunesse sombre, en proie à de nombreux questionnements, n’est que l’image de la jeunesse en général. Ce qui importe ce sont les questionnements et les moyens d’y répondre qui sont ceux des différents narrateurs : Xiao Hong abandonne tout à 15 ans, après le suicide de sa meilleure amie ; son boy friend, guitariste, Saining vit entre la Chine, le Japon et l’Angleterre ; et plusieurs de leurs proches - en majorité pauvres - ; tous en quêtes d’amour et acteurs de ces lieux sombres où ils inventent leur propre poésie. L’art - écriture, musique - devient leur arme face aux hospitalisations, aux déchéances physiques et psychologiques. C’est dans une des langues des plus justes, des plus proches de cette réalité, sans aucun pathos, que Mian Mian nous livre une œuvre, sombre et poétique devant laquelle on reste sans voix.

Ah, mais vous, vous êtes du type voyageur, les rues chinoises vous étouffent ? Aucun problème. En route pour les grands espaces états-uniens avec pour guide Jack Kerouac et son chef d’œuvre Sur la route. Finies les guitares électriques, place au jazz. Finie la blanche, place au « thé ». Finis ces instants de vie où tout passe au ralenti, place aux excès de vitesse. L’auteur et son style des plus vifs, ne nous laissent pas souffler un instant. Pour faire face à la misère environnante et la perspective d’une vie où la joie s’estompe peu à peu, le narrateur - jeune écrivain -, sa bande de potes, et l’intrigant Dean Moriarty, « un gars de l’Ouest, de la race solitaire », passent plusieurs mois à parcourir l’Etat dans tous ses recoins, dans le seul but de ressentir, tels les jazzmen qu’ils écoutent toute la nuit, l’inégalable « it ». Place à une jeunesse sans le sou qui survit, grâce à l’abandon du principe qui veut que l’homme s’enferme dans un foyer, grâce à l’écrit, grâce à ce refus d’un système qui ne laisse pas place à la fougue, la vitesse, le dépassement de soi, les amitiés profondes et la vie.
Mais, vous la voiture ça vous rend malade, ça vous bloque la respiration ? Alors, rien de mieux que de reprendre son souffle, assis sur une branche, sous la brise méditerranéenne. Et pour vous faire la courte échelle, on peut demander au Baron perché d’Italo Calvino. Voltaire et son conte philosophique, Candide, a trouvé un sérieux rival, - qui a dit son maître ? Le 15 juin 1767, le jeune Côme Laverse du Rondeau, décide de vivre dans les arbres, sans jamais retoucher terre. Ce jeune noble est le symbole de tous ceux qui disent non aux règles, dans la perspective d’une vie meilleure et plus riche. Ici, on se démarque, on saute de branche en branche, on peut rencontrer son amoureuse sur un poney, une bande de voleurs de pommes, des pirates, des révolutionnaires, un terrible bandit lecteur de romans, et une famille espagnole exilée dans les arbres. Le livre de Calvino est, aussi bien un retour à la nature, qu’une utilisation des plus réussies de certains outils de la société.
elephant gus van sant

Après avoir tant voyagé, que diriez-vous de rentrer à la maison ? Pour cela il y a le fabuleux Fever de Leslie Kaplan. C’est-à-dire : un crime, deux adolescents, Alice, le hasard, la banalité du mal, la responsabilité, la peur, la mémoire, la culpabilité, l’amitié, et la fièvre de regarder au fond de soi. Attention, ici pas de thriller, on connaît les coupables dès la première page. On est face à cette jeunesse, née après un grand pan de l’Histoire, qui a décidé d’y faire face en l’étudiant, en y réfléchissant, et en y prenant part d’une certaine façon. Leslie Kaplan ne nous donne aucune clé, ce n’est pas son but. Pas plus que les chefs d’œuvres cinématographiques de Gus Van Sant (Elephant, Gerry, Last Days, Mala Noche -inspiré des mémoires de Walter Curtis-, Paranoid Park), Sofia Coppola (Virgin Suicides - dont on lira le roman original de Jeffrey Eugenides - Lost in Translation, Marie-Antoinette), Richard Kelly (Donnie Darko), Zach Braff (Garden State), et le particulier The Edukators par Hans Weingratner, pour ne citer qu’eux.

Plus qu’une chose à faire s’il m’est permis : lire.

La clé si on ne la trouve jamais - et heureusement -, est peut-être tout du moins effleurée dans quelques livres.

Et n’oubliez pas : « pingouins dans les champs, hiver méchant ».

« Puisqu’on est jeune et con, puisqu’ils sont vieux et fous » (Saez)

29juil

jason attends « Dis, dis, tu as lu le dernier article sur les jeunes dans le journal ? Tu as vu aujourd’hui tu es soit un techtonic killer, soit une racaille, soit un fashion, soit un roots, soit un gothique, soit un artiste, soit un fils à papa, soit un poisson rouge, soit un joueur de violon d’ingres… Mais voilà, tu vois, mon gros problème c’est que je ne suis dans aucune de ces catégories. Ça me fait peur. Ça signifie que je n’existe pas ? C’est embêtant quand même, j’aurais bien voulu vivre. Ah ? En fait ce sont les journalistes qui n’ont rien compris ? Ah ? Oui, c’est vrai, les adultes ne comprennent « jamais » rien aux jeunes, ce n’est pas nouveau. Mais alors je suis quoi ? »

Un pingouin, oui chers lecteurs, le jeune est un oiseau de mer, palmipède des régions arctiques à ailes courtes. Et du fait des problèmes climatiques actuels (sauvons les baleines, sauvons Pinocchio !), il se retrouve éparpillé, perdu sur des tonnes de glaçons à la dérive. Et parce qu’il a eu la malchance de ne pas sauter assez loin lorsque la glace a fondu, on le classe là où il ne veut pas être. Mais comme dirait Mark Maggiori - qui a par ailleurs publié l’agréable et prenant, Helmet boy, pour ceux qui écoutent Pleymo - : « Je rentre pas dans les cases, je ne rentrerai jamais dans vos cages ! », et le gentil volatile non plus. C’est donc toute une jeunesse de pingouins qui tente de se démarquer, pour vivre à sa guise. Ici, pas de règles, à part tenter d’être soi-même. Ce groupe de volatiles n’est pas nouveau. Il a traversé les siècles à sa façon, chaque génération a connu des modes, des mouvements artistiques, des guerres, des crises, des esquimaux… Et cette culture, ce malaise, il a essayé de les combattre, de s’y adapter, de les ignorer. Cette escadrille nommée underground, dangereuse, rebelle, pessimiste, fainéante, utopiste, fichue, s’est formée, et a appris à nager comme elle le pouvait. Parce que, vous aussi, vous en avez peut-être fait partie, ou parce que vous vous y intéressez, on a décidé de vous la faire connaître. Alors tous à vos bouées.

Plouf !jaosn attends

Ne me dites pas que vous avez encore bu la tasse? M’avez-vous écouté ? Arrêtez de vouloir les définir. C’est une maladie chez vous. Bien sûr qu’ils ont des points communs… mais aucun d’eux ne les gère de la même façon ! Trois notions peuvent les toucher, Le malaise dans la civilisation (Freud), La confusion des sentiments (Zweig), La pénombre des âmes (Schnitzler). Non, les pingouins ne sont pas tous suicidaires, que la WWF se calme, ils sont juste perdus. Ne vivent-ils pas dans une société qui leur échappe ? Que ce soit du point de vue politique, culturel, historique. Le cousin du manchot tire plusieurs boulets qui ne l’aident pas à flotter. Dans une période où les questionnements sont nombreux et imposants, éviter la noyade est un combat de chaque jour. Au menu, on arrête le poisson et les crevettes, on prend plutôt une part de tarte goût mort, amour, suicide, amitié, hypocrisie, mensonge, bonheur, liberté et toutes les saveurs classiques. Il paraît que qui dort dîne, ça marche sûrement dans les deux sens. Mais qui dit dîner, dit bon livre dans son lit avant de dormir, et c’est là que certains auteurs entrent en scène, dans leurs beaux maillots.

Parce que si on veut croiser ces jeunes sans qu’ils nous repèrent et qu’ils nous cachent leurs mondes, il ne nous reste que l’art et donc la littérature. Car tout bon explorateur se doit de posséder des livres qui lui indiqueront les glaçons à suivre et ceux à éviter. Et comme l’essence coûte de plus en plus cher, mieux vaut pouvoir se débrouiller pour ne pas avoir à faire demi-tour. On aura donc comme co-pilote Mian Mian pour la Chine, Jack Kerouac pour les Etats Unis, Italo Calvino pour l’Italie, et Leslie Kaplan pour la France. Mais la suite… demain!

Tavares enfin dans nos rayons !

28juil

Gonçalo M. TavaresA la liste des grands noms de la littérature portugaise vient aujourd’hui s’ajouter celui de Gonçalo M. Tavares. Né en 1970, Tavares a commencé à publier ses ouvrages en 2001 et depuis, son rythme d’écriture est des plus soutenus. Couronné par de nombreuses récompenses littéraires aussi bien dans son pays natal qu’à l’étranger, son talent, qui s’illustre aussi bien dans des oeuvres poétiques que romanesques, est loué par des auteurs célèbres comme José Saramago, Enrique Vila-Matas ou encore Alberto Manguel.

Le 10 septembre prochain paraîtront aux Editions Viviane Hamy deux de ses écrits, à savoir Jérusalem et Monsieur Valéry.

 

Récompensé par le Prix Saramago en 2005, Jérusalem met en scène une demi-douzaine de personnages insolites que peu de choses semblent lier. Cependant on se doute bien que cette série de courts chapitres centrés tantôt sur les uns, tantôt sur les autres, nous amène à comprendre ce qui s’est passé dans cette mystérieuse nuit du 29 mai. D’après José Saramago, “Jérusalem est un grand livre qui mérite réellement une place parmi les grandes oeuvres de la littérature. Gonçalo M. Tavares n’a pas le droit d’écrire si bien à l’âge de 35 ans !”[1]

Monsieur Valéry, quant à lui, a permis à l’auteur de se voir attribuer le Prix Branquinho da Fonseca décerné conjointement par la Fondation Gulbenkian et le journal Expresso. Il met en scène un personnage du même nom pour le moins loufoque et permet de voir dans quelle mesure la logique, appliquée à des situations de la vie quotidienne, ouvre la voie sur l’absurde… Ce court récit illustré est le premier d’une petite série qui obéit à un concept des plus originaux. Tavares a en effet inventé un quartier – « O bairro »[2] - dans lequel résident toute une galerie d’auteurs célèbres de nationalités différentes. Il dresse alors le portrait de ces habitants dans de courts récits éponymes s’apparentant à des paraboles : Henri, Brecht, Juarroz, Calvino…

 

L’écriture de ce jeune auteur portugais (il a écrit le roman Jérusalem à l’âge de 33 ans) témoigne d’une maturité indéniable. Tavares excelle dans la création d’ambiances particulières où évoluent des personnages toujours atypiques qui flirtent avec la folie, le tout écrit dans un style concis qui révèle une maîtrise effrayante de l’art narratif.



[1] Propos tenus lors de la cérémonie de remise du prix Saramago.

[2] Carte de « O Bairro » (cliquer pour agrandir).

Carte “O barrio”

 

 

Quiriny on ne s’en lasse pas

26juil

Bernard QuirinyLes plus fidèles, les plus attentifs, bref ceux qui fréquentent notre site auront peut-être remarqué voire lu le coup de coeur consacré à Bernard Quiriny dont le recueil Contes carnivores fait les délices des amateurs de nouvelles. On pourrait donc juger inutile d’y revenir…et pourtant non : adepte de la théorie de la deuxième et troisième couche qui veut que plus on en passe plus la couleur persiste, nous profitons de cette tribune changeante qu’est ce blog pour rappeler aux distraits, à ceux qui reviennent d’un long voyage, à ceux qui ne lisent pas du tout la presse qui a fait un accueil royal à ce recueil, à ceux qui persistent à ne pas vouloir lire de nouvelles, à ceux qui n’ont aucun a priori contre les Belges depuis qu’ils savent qu’Henri Michaux en était un, à ceux qui lisent Chronic’art cet excellent magazine où Quiriny officie comme critique en ignorant son oeuvre littéraire, à ceux qui ont des Lettres et se réjouissent de découvrir un auteur qui sait jouer sans lourdeur de ses références et de son bagage, à ceux qui pensent que l’imaginaire n’a pas totalement déserté la littérature contemporaine, à ceux qui pensent à la suite de Stevenson que “la fiction est à l’adulte ce que le jeu est à l’enfant” et qui ne pourront que s’amuser avec les inventions du jeune écrivain, à ceux qui ne veulent pas nécessairement alourdir leur sac de voyage d’un gros livre qu’ils ne parviendront pas à digérer, à ceux enfin qui ont de l’appétit, pour rappeler donc que Contes carnivores est enthousiasmant et qu’il mérite de passer l’été. Et peut-être que l’automne venu, nous reviendrons passer une nouvelle couche…

Les éditions Gallmeister fêtent leurs trois ans d’existence

25juil

Pour le bonheur des libraires, les éditions Gallmeister, dont la ligne éditoriale est de faire découvrir des écrivains de renom inspirés par le “nature writing”, un courant littéraire Américain consacré à la défense de l’environnement, existent déjà depuis trois ans. Citons, par ordre chronologique les écrivains déjà publiés :

Durrell - Ma famille et autres animauxGerald Durrell, écrivain anglais naturaliste avec l’inénarrable Ma famille et autres animaux ;

J. Haines - Vingt-cinq ans de solitudeJohn Haines avec Vingt-cinq ans de solitude, un classique de la littérature du grand Nord ;

Fromm - Indian CreekPete Fromm qui nous immerge avec Indian creek - au coeur d’un hiver dans les Rocheuses, une expérience inoubliable et passionnante ;

Hunter - Les combattants de l’arc en cielRobert Hunter : Les Combattants de l’arc-en-ciel, témoignage sur Greenpeace (la plus célèbre organisation d’activistes écologistes au monde) ;

Abbey - Le gang de la clef à moletteEdward Abbey, dont les romans noirs Le gang de la clef à molette ou Le feu sur la montagne sont devenus des romans cultes ;

Doug PeacockDoug Peacock, ancien vétéran du Vietnam qui consacre désormais sa vie à la défense de la faune et de la flore, ayant trouvé dans cette activité un exutoire aux horreurs de la guerre ;

Bass - Livre de YaakRick Bass et son Livre de Yaak : la vallée dans laquelle il a choisi de vivre avec sa famille mais où il redoute à plus ou moins long terme la destruction par la déforestation ;

Tennant - En volEnfin dernier en date, Alan Tennant et le très bel En vol sur la migration du faucon pèlerin à travers l’Amérique vue par deux jeunes naturalistes un peu marginaux.

Face plus sombre du “nature writing”, l’originale collection Noire nous révèle les turpitudes des hommes dans ces grands espaces calmes, bien que parfois menaçants, grâce à Jim Tenuto, dont l’intrigue de La Rivière de Sang se situe dans le mythique Montana, alors que les deux romans de William Tapply et de son attachant héros Stoney Calhoun, Dérive Sanglante et Casco bay, se déroulent dans le faussement paisible Maine.

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Tenuto - La Rivière de sang

Tapply - Casco Bay

 

 

 

 

 

 

 

 

Paraîtra le 25 août prochain de Howard McCord L’Homme qui marchait sur la lune ou l’histoire d’un homme qui arpente inlassablement une montagne au coeur du Nevada. Que cherche-il à fuir ? Les libraires, en pleine préparation de leur rentrée littéraire, en ont une petite idée…

 

Martine et Olivier

Le “nouveau Vargas”: un roman incertain ?

24juil

un-lieu-incertain.jpg La nouvelle était annoncée depuis quelques semaines, le monde se presse depuis le 25 juin pour s’emparer du “nouveau Vargas” qui s’annonce comme l’un des romans de l’été en passe de concurrencer les amateurs du fameux Millénium. Car qui aura l’audace de ne pas se réjouir d’un tel phénomène attendu impatiemment depuis deux ans avec Dans les bois éternels, soit le retour du plus attachant des commissaires, Jean-Baptiste Adamsberg ?

Dans ce onzième “rompol” (ainsi que l’auteure définit ses oeuvres), Fred Vargas aime de nouveau déployer ses talents de conteuse hors pair et réjouira avec certitude tous les passionnés de son univers subtilement décalé. Héritière d’un père membre du groupe surréaliste, elle-même toujours à la “trace” des indices dans son métier d’archéozoologue, elle nous convie une nouvelle fois dans une préhistoire enchanteresse, à la frontière du conte fantastique de tradition européenne. Car c’est bien en Europe que se situe cette sixième aventure de notre commissaire national antihéros impassible mais à l’intuition géniale, à rebours de la méthode déductive dans le typique roman à l’anglaise (Agatha Christie, Conan Doyle, Chesterton pour ne citer qu’eux). Dès le premier chapitre, le lecteur se trouvera en terrain conquis puisque Adamsberg qui doit partir à Londres participer à un colloque sur les flux migratoires sera quelque peu retardé par… la mise à bas et le sauvetage in extremis de la chatte de son voisin Lucio! On retrouve avec délectation cette “Vargas touch” unique qui allie fantaisie poétique et humour décalé tout en finesse depuis l’apparition d’Adamsberg dans L’homme aux cercles bleus (1990 chez Viviane Hamy, réédité en poche chez J’ai lu en 2002). En effet, de Londres où l’équipe d’Adamsberg (l’attachement aux personnages secondaires toujours bien fouillés) se trouve confrontée à une scène macabre de pieds coupés et… chaussés dans le cimetière de Highgate à la paisible banlieue parisienne où l’horreur atteint son apogée par la découverte du corps littéralement pulvérisé de Pierre Vaudel (mais sans effet vraiment “gore” pour autant ! ) amènera après une première partie assez longue à un voyage en Serbie bien plus rythmé. Là, Adamsberg fera le jour sur les deux affaires précédentes qui le conduiront sur la trace des liens de… son propre sang! mais chut… n’allons pas déflorer le secret plus avant !! Sachez seulement qu’une sombre et archaïque superstition de vampires rôde dans cette région hostile (néanmoins peuplée d’hôtes accueillants) et pèse dangereusement sur Adamsberg qui pourrait bien y laisser sa peau… Cette déambulation européenne sonnerait-elle la fin de notre brave

Petit échange sur le rayon polar, entre deux libraires : Véronique et Karine.

Karine - Je l’ai fini hier soir, j’étais à la fois triste de quitter Adamsberg et sa brigade mais tellement heureuse d’avoir retrouvé ma chère Fred Vargas !

Véronique - Tu ne trouves pas qu’elle se répète un peu ? Car la thématique ne m’a pas surprise, l’intrigue est schématique, destinée plutôt à plaire au grand public, même si je trouve qu’à partir du départ du commissaire en Serbie, l’intrigue prend du relief et devient plus prenante…

K - Moi, j’y adhère toujours, mais c’est vrai qu’on peut se lasser - ce qui n’est pas mon cas ! Grâce au charme de l’invraisemblance, elle réussit une fois de plus à nous mener avec bonheur dans son imaginaire inimitable.

V - Le début m’a tout de même surprise ! Ses allusions subtiles à la politique européenne en matière d’immigration sont audacieuses : pour ceux qui la trouveraient trop consensuelle, là j’ai découvert un engagement, une prise de risque pas évidente de prime abord.

K - Car comme à chaque fois, elle sait nous surprendre par une facette inédite qu’elle développe - ici Danglard tombe amoureux, ce qui n’est pas rien !

V - Elle nous divertit certes mais on l’aimerait plus incisive, non ?

K - Cela ne m’a pas gênée, j’étais séduite une fois de plus, et j’ai hâte de l’être encore et encore… Vivement déjà la prochaine fois !

Que les “mordus” se rassurent : Fred Vargas, malgré ou grâce à ce (sur)réalisme poétique qui tisse ses romans, réussit une fois de plus à nous mener bien plus loin qu’on ne l’aurait pensé de prime abord, dans les dédales de son écriture inimitable qui n’appartient qu’à elle seule… Et rien que pour cette singularité bienvenue dans le polar souvent “noir”, la sensibilité vargassienne a toute sa place…

Le livre des éloges

23juil

Alberto ManguelCe livre des éloges, tout simplement, est merveilleux. Alberto Manguel, amoureusement et passionnément lié à la lecture et aux livres, utilise l’éloge afin de transmettre et de partager son enthousiasme, sa curiosité sur divers aspects du monde. De l’Histoire de la lecture, au Journal d’un lecteur ou Dans la forêt du miroir (Essais sur les mots et le monde), toute son oeuvre offre une place essentielle à la littérature, en l’envisageant dans sa totalité. Il nous engage dans un acte généreux de lecture, de transmission d’une mémoire littéraire, se situant toujours dans l’échange avec l’autre. Ces 14 textes, d’un genre entre essai et fiction, ne nous obligent en rien à posséder des connaissances grandement littéraires. Ce sont de vraies pochettes surprises à l’intérieur desquelles on découvre des auteurs, des anecdotes, des souvenirs, des formats de livres, des lieux mais aussi une porte ouverte sur sa bibliothèque qui, comme il l’avoue, est une sorte d’autobiographie, chaque exemplaire dessinant une strate dans les âges de sa vie. C’est alors un vrai bonheur que de partager avec lui ses tentations littéraires ; sa défense des librairies et des libraires (sujets malmenés à l’avenir incertain) ; des livres de poches plus maniables (à l’heure du téléchargement) ; et de frayer avec son maître et ami : Borges. Goûter aux éloges de Manguel, c’est découvrir la richesse d’un auteur à la double culture (franco-argentine) dont “l’oeuvre-vie” est la littérature au-delà des frontières. Son texte sur la France est un vrai plaisir. A la manière d’un inventaire, Manguel l’argentin, énumère tout ce qui le relie à son image symbolique française : Mme Du Deffand y côtoie le ventre de Depardieu ; au dimanche matin à Dijon succède l’insupportable voix de Nicole Croisille. On y retrouve aussi le mot ” marjolaine”, les marchandes des quatre saisons, “la noisette”, et encore et toujours la passion de la langue.

 

Alberto Manguel, Le livre des éloges, L’Escampette

Un retour au monde des vivants

22juil

jean paul kauffmannOn a beaucoup parlé de l’écrivain et journaliste Jean-Paul Kauffmann dans les années 80 puisqu’il a été retenu en otage pendant trois ans au Liban au moment de la guerre.

Auteur pour le moins éclectique - romancier et essayiste, il participe aussi à la rédaction du Havanoscope en tant que fondateur de « l’Amateur de cigares » - il signe avec La Maison du retour son roman le plus autobiographique. Ecrit à la première personne du singulier, la figure du narrateur se confond avec celle de l’écrivain qui revient sur la période qui a suivi sa captivité au Liban.

L’auteur est à la recherche d’une maison, un havre de paix, « la maison du retour » comme la maison du retour au monde, du retour à la vie. Et c’est dans les Landes qu’il finit par s’établir. Il a le coup de foudre pour une maison en ruines appelée « Les Tilleuls », un ancien repaire pour filles de joies fréquenté par les Allemands pendant la deuxième guerre mondiale. Qu’importe son histoire, cette maison semble lui envoyer des ondes positives qu’il ne peut pas ignorer.

Ici commence l’histoire d’une véritable fusion avec cette propriété et la nature environnante. L’auteur campe au milieu des travaux et de même qu’il va apprivoiser les lieux, c’est lui-même qu’il va parvenir peu à peu à apprivoiser.

Pour les amateurs des Landes, vous trouverez dans ce roman de magnifiques évocations des paysages, du climat et de l’ambiance sauvage de cette région. Kauffmann dresse aussi un portrait ironique et très bien senti de la bourgeoisie de campagne.

La Maison du retour demeure avant tout un jubilant témoignage sur le bonheur d’être vivant. Sans jamais sombrer dans le pathos - la période de captivité au Liban est évoquée en creux finalement - l’auteur nous parle d’un retour à soi et au monde et nous invite par là même à réfléchir à notre propre univers personnel et à notre jardin secret.

Nuala O’Faolain s’en est allée loin de ses “chimères”

21juil

Nuala O’Faolain

Un ultime roman paraîtra le 25 août prochain sous le titre Best love Rosie faisant suite à l’inoubliable Chimères (tous deux publiés par Sabine Wespieser) inspirée de la propre histoire de cette grande dame de lettres irlandaise qui vient de nous quitter. Lorsque Rosie retrouve, à Dublin, la tante qui l’a élevée à la mort de sa mère, une vieille dame indigne appelée Min, cette dernière pourtant âgée de 70 ans, alcoolique à ses heures et lasse d’une vie terne, décide de partir à son tour pour New-York afin de démarrer une autre vie. S’ensuivra un chassé-croisé téléphonique des plus cocasses entre elles deux. Restée seule à Dublin, Rosie entreprend de restaurer une vieille bicoque au bord de la mer, héritage de ses parents, pour vivre en pleine nature, entourée de ses animaux. C’est prétexte à une méditation sur des questions d’ordre existentiel qui lui sont chers : comment intégrer dans une vie qui semble avoir de moins en moins d’épaisseur passée la cinquantaine, l’idée de vieillir, d’être seule, en manque d’amour, comment accepter de n’être plus dans la facilité des rencontres, de n’être plus courtisée, sollicitée, sinon de manière ponctuelle ? Des pages magnifiques qui nous bouleversent d’autant plus qu’elles n’auront plus d’écho. Le meilleur hommage à rendre à Nuala O’Faolain, c’est de la lire, de la relire, ou de la découvrir, car elle demeurera une écrivaine de référence, une féministe de valeur.

Et pour finir, citons-la, ce sera la meilleure façon d’illustrer son dernier livre:

“Ne pouvais-je envisager mon propre automne comme une saison riche de couleurs”?

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