Archives du mois de juillet 2008

Cheminons entourés de fantômes…

31juil

étant donnés - c. 2000 succession de Marcel DuchampJoie ! Il s’agit d’évoquer la réédition du premier livre de Jean-François Vilar, C’est toujours les autres qui meurent, chez Babel Noir, collection renaissante, pour notre plus grand plaisir. Hommage à Duchamp (Marcel), ce roman donne naissance à l’atypique Victor Blainville, photographe de son état (une espèce de private eye désabusé et militant – ses chats ont pour nom Radek, Zinoviev et Kamenev) et témoin privilégié des changements de Paris et de ce monde (de cette société, en fait). Illustrant parfaitement le renouveau du polar français dans les années 80, immergé dans l’art contemporain et la nostalgie définitive de mai 1968, période « révolutionnaire » révolue, que même la victoire de la gauche en 1981 ne fait pas oublier : le cynisme misanthrope est de mise chez Blainville, tempéré uniquement par son amour de l’art et des chats. Et de Rose, aussi, égérie insaisissable dont le côté passionné n’est pas sans rappeler Cash, la militante anarchiste du Nada de Manchette.

Ainsi commence la saga de Blainville, au rythme de ses escapades pédestres, nocturnes et souvent interlopes. Nous suivrons ensuite ses diverses aventures, toujours parisiennes, enfumées et alcoolisées, où les milieux de l’art côtoient les milieux politiques les plus divers, où le regard toujours acéré de Blainville ne permet aucune compromission : Les exagérés (Points), Bastille Tango (Babel/Noir) et le splendide Nous cheminons entourés de fantômes aux fronts troués (Fiction & Cie / Seuil) composent cette brillante série.

J.-F. Vilar - Cheminons entourés de fantômes au fronts troués

Tavares enfin dans nos rayons !

28juil

Gonçalo M. TavaresA la liste des grands noms de la littérature portugaise vient aujourd’hui s’ajouter celui de Gonçalo M. Tavares. Né en 1970, Tavares a commencé à publier ses ouvrages en 2001 et depuis, son rythme d’écriture est des plus soutenus. Couronné par de nombreuses récompenses littéraires aussi bien dans son pays natal qu’à l’étranger, son talent, qui s’illustre aussi bien dans des oeuvres poétiques que romanesques, est loué par des auteurs célèbres comme José Saramago, Enrique Vila-Matas ou encore Alberto Manguel.

Le 10 septembre prochain paraîtront aux Editions Viviane Hamy deux de ses écrits, à savoir Jérusalem et Monsieur Valéry.

 

Récompensé par le Prix Saramago en 2005, Jérusalem met en scène une demi-douzaine de personnages insolites que peu de choses semblent lier. Cependant on se doute bien que cette série de courts chapitres centrés tantôt sur les uns, tantôt sur les autres, nous amène à comprendre ce qui s’est passé dans cette mystérieuse nuit du 29 mai. D’après José Saramago, « Jérusalem est un grand livre qui mérite réellement une place parmi les grandes oeuvres de la littérature. Gonçalo M. Tavares n’a pas le droit d’écrire si bien à l’âge de 35 ans ! »[1]

Monsieur Valéry, quant à lui, a permis à l’auteur de se voir attribuer le Prix Branquinho da Fonseca décerné conjointement par la Fondation Gulbenkian et le journal Expresso. Il met en scène un personnage du même nom pour le moins loufoque et permet de voir dans quelle mesure la logique, appliquée à des situations de la vie quotidienne, ouvre la voie sur l’absurde… Ce court récit illustré est le premier d’une petite série qui obéit à un concept des plus originaux. Tavares a en effet inventé un quartier – « O bairro »[2] – dans lequel résident toute une galerie d’auteurs célèbres de nationalités différentes. Il dresse alors le portrait de ces habitants dans de courts récits éponymes s’apparentant à des paraboles : Henri, Brecht, Juarroz, Calvino…

 

L’écriture de ce jeune auteur portugais (il a écrit le roman Jérusalem à l’âge de 33 ans) témoigne d’une maturité indéniable. Tavares excelle dans la création d’ambiances particulières où évoluent des personnages toujours atypiques qui flirtent avec la folie, le tout écrit dans un style concis qui révèle une maîtrise effrayante de l’art narratif.



[1] Propos tenus lors de la cérémonie de remise du prix Saramago.

[2] Carte de « O Bairro » (cliquer pour agrandir).

Carte “O barrio”

 

 

Quiriny on ne s’en lasse pas

26juil

Bernard QuirinyLes plus fidèles, les plus attentifs, bref ceux qui fréquentent notre site auront peut-être remarqué voire lu le coup de coeur consacré à Bernard Quiriny dont le recueil Contes carnivores fait les délices des amateurs de nouvelles. On pourrait donc juger inutile d’y revenir…et pourtant non : adepte de la théorie de la deuxième et troisième couche qui veut que plus on en passe plus la couleur persiste, nous profitons de cette tribune changeante qu’est ce blog pour rappeler aux distraits, à ceux qui reviennent d’un long voyage, à ceux qui ne lisent pas du tout la presse qui a fait un accueil royal à ce recueil, à ceux qui persistent à ne pas vouloir lire de nouvelles, à ceux qui n’ont aucun a priori contre les Belges depuis qu’ils savent qu’Henri Michaux en était un, à ceux qui lisent Chronic’art cet excellent magazine où Quiriny officie comme critique en ignorant son oeuvre littéraire, à ceux qui ont des Lettres et se réjouissent de découvrir un auteur qui sait jouer sans lourdeur de ses références et de son bagage, à ceux qui pensent que l’imaginaire n’a pas totalement déserté la littérature contemporaine, à ceux qui pensent à la suite de Stevenson que « la fiction est à l’adulte ce que le jeu est à l’enfant » et qui ne pourront que s’amuser avec les inventions du jeune écrivain, à ceux qui ne veulent pas nécessairement alourdir leur sac de voyage d’un gros livre qu’ils ne parviendront pas à digérer, à ceux enfin qui ont de l’appétit, pour rappeler donc que Contes carnivores est enthousiasmant et qu’il mérite de passer l’été. Et peut-être que l’automne venu, nous reviendrons passer une nouvelle couche…

Les éditions Gallmeister fêtent leurs trois ans d’existence

25juil

Pour le bonheur des libraires, les éditions Gallmeister, dont la ligne éditoriale est de faire découvrir des écrivains de renom inspirés par le « nature writing », un courant littéraire Américain consacré à la défense de l’environnement, existent déjà depuis trois ans. Citons, par ordre chronologique les écrivains déjà publiés :

Durrell - Ma famille et autres animauxGerald Durrell, écrivain anglais naturaliste avec l’inénarrable Ma famille et autres animaux ;

J. Haines - Vingt-cinq ans de solitudeJohn Haines avec Vingt-cinq ans de solitude, un classique de la littérature du grand Nord ;

Fromm - Indian CreekPete Fromm qui nous immerge avec Indian creekau coeur d’un hiver dans les Rocheuses, une expérience inoubliable et passionnante ;

Hunter - Les combattants de l’arc en cielRobert Hunter : Les Combattants de l’arc-en-ciel, témoignage sur Greenpeace (la plus célèbre organisation d’activistes écologistes au monde) ;

Abbey - Le gang de la clef à moletteEdward Abbey, dont les romans noirs Le gang de la clef à molette ou Le feu sur la montagne sont devenus des romans cultes ;

Doug PeacockDoug Peacock, ancien vétéran du Vietnam qui consacre désormais sa vie à la défense de la faune et de la flore, ayant trouvé dans cette activité un exutoire aux horreurs de la guerre ;

Bass - Livre de YaakRick Bass et son Livre de Yaak : la vallée dans laquelle il a choisi de vivre avec sa famille mais où il redoute à plus ou moins long terme la destruction par la déforestation ;

Tennant - En volEnfin dernier en date, Alan Tennant et le très bel En vol sur la migration du faucon pèlerin à travers l’Amérique vue par deux jeunes naturalistes un peu marginaux.

Face plus sombre du « nature writing », l’originale collection Noire nous révèle les turpitudes des hommes dans ces grands espaces calmes, bien que parfois menaçants, grâce à Jim Tenuto, dont l’intrigue de La Rivière de Sang se situe dans le mythique Montana, alors que les deux romans de William Tapply et de son attachant héros Stoney Calhoun, Dérive Sanglante et Casco bay, se déroulent dans le faussement paisible Maine.

derivesanglante1.jpg

Tenuto - La Rivière de sang

Tapply - Casco Bay

 

 

 

 

 

 

 

 

Paraîtra le 25 août prochain de Howard McCord L’Homme qui marchait sur la lune ou l’histoire d’un homme qui arpente inlassablement une montagne au coeur du Nevada. Que cherche-il à fuir ? Les libraires, en pleine préparation de leur rentrée littéraire, en ont une petite idée…

 

Martine et Olivier

Le « nouveau Vargas »: un roman incertain ?

24juil

un-lieu-incertain.jpg La nouvelle était annoncée depuis quelques semaines, le monde se presse depuis le 25 juin pour s’emparer du « nouveau Vargas » qui s’annonce comme l’un des romans de l’été en passe de concurrencer les amateurs du fameux Millénium. Car qui aura l’audace de ne pas se réjouir d’un tel phénomène attendu impatiemment depuis deux ans avec Dans les bois éternels, soit le retour du plus attachant des commissaires, Jean-Baptiste Adamsberg ?

Dans ce onzième « rompol » (ainsi que l’auteure définit ses oeuvres), Fred Vargas aime de nouveau déployer ses talents de conteuse hors pair et réjouira avec certitude tous les passionnés de son univers subtilement décalé. Héritière d’un père membre du groupe surréaliste, elle-même toujours à la « trace » des indices dans son métier d’archéozoologue, elle nous convie une nouvelle fois dans une préhistoire enchanteresse, à la frontière du conte fantastique de tradition européenne. Car c’est bien en Europe que se situe cette sixième aventure de notre commissaire national antihéros impassible mais à l’intuition géniale, à rebours de la méthode déductive dans le typique roman à l’anglaise (Agatha Christie, Conan Doyle, Chesterton pour ne citer qu’eux). Dès le premier chapitre, le lecteur se trouvera en terrain conquis puisque Adamsberg qui doit partir à Londres participer à un colloque sur les flux migratoires sera quelque peu retardé par… la mise à bas et le sauvetage in extremis de la chatte de son voisin Lucio! On retrouve avec délectation cette « Vargas touch » unique qui allie fantaisie poétique et humour décalé tout en finesse depuis l’apparition d’Adamsberg dans L’homme aux cercles bleus (1990 chez Viviane Hamy, réédité en poche chez J’ai lu en 2002). En effet, de Londres où l’équipe d’Adamsberg (l’attachement aux personnages secondaires toujours bien fouillés) se trouve confrontée à une scène macabre de pieds coupés et… chaussés dans le cimetière de Highgate à la paisible banlieue parisienne où l’horreur atteint son apogée par la découverte du corps littéralement pulvérisé de Pierre Vaudel (mais sans effet vraiment « gore » pour autant ! ) amènera après une première partie assez longue à un voyage en Serbie bien plus rythmé. Là, Adamsberg fera le jour sur les deux affaires précédentes qui le conduiront sur la trace des liens de… son propre sang! mais chut… n’allons pas déflorer le secret plus avant !! Sachez seulement qu’une sombre et archaïque superstition de vampires rôde dans cette région hostile (néanmoins peuplée d’hôtes accueillants) et pèse dangereusement sur Adamsberg qui pourrait bien y laisser sa peau… Cette déambulation européenne sonnerait-elle la fin de notre brave

Petit échange sur le rayon polar, entre deux libraires : Véronique et Karine.

Karine – Je l’ai fini hier soir, j’étais à la fois triste de quitter Adamsberg et sa brigade mais tellement heureuse d’avoir retrouvé ma chère Fred Vargas !

Véronique – Tu ne trouves pas qu’elle se répète un peu ? Car la thématique ne m’a pas surprise, l’intrigue est schématique, destinée plutôt à plaire au grand public, même si je trouve qu’à partir du départ du commissaire en Serbie, l’intrigue prend du relief et devient plus prenante…

K – Moi, j’y adhère toujours, mais c’est vrai qu’on peut se lasser – ce qui n’est pas mon cas ! Grâce au charme de l’invraisemblance, elle réussit une fois de plus à nous mener avec bonheur dans son imaginaire inimitable.

V – Le début m’a tout de même surprise ! Ses allusions subtiles à la politique européenne en matière d’immigration sont audacieuses : pour ceux qui la trouveraient trop consensuelle, là j’ai découvert un engagement, une prise de risque pas évidente de prime abord.

K – Car comme à chaque fois, elle sait nous surprendre par une facette inédite qu’elle développe – ici Danglard tombe amoureux, ce qui n’est pas rien !

V – Elle nous divertit certes mais on l’aimerait plus incisive, non ?

K – Cela ne m’a pas gênée, j’étais séduite une fois de plus, et j’ai hâte de l’être encore et encore… Vivement déjà la prochaine fois !

Que les « mordus » se rassurent : Fred Vargas, malgré ou grâce à ce (sur)réalisme poétique qui tisse ses romans, réussit une fois de plus à nous mener bien plus loin qu’on ne l’aurait pensé de prime abord, dans les dédales de son écriture inimitable qui n’appartient qu’à elle seule… Et rien que pour cette singularité bienvenue dans le polar souvent « noir », la sensibilité vargassienne a toute sa place…

Un retour au monde des vivants

22juil

jean paul kauffmannOn a beaucoup parlé de l’écrivain et journaliste Jean-Paul Kauffmann dans les années 80 puisqu’il a été retenu en otage pendant trois ans au Liban au moment de la guerre.

Auteur pour le moins éclectique – romancier et essayiste, il participe aussi à la rédaction du Havanoscope en tant que fondateur de « l’Amateur de cigares » – il signe avec La Maison du retour son roman le plus autobiographique. Ecrit à la première personne du singulier, la figure du narrateur se confond avec celle de l’écrivain qui revient sur la période qui a suivi sa captivité au Liban.

L’auteur est à la recherche d’une maison, un havre de paix, « la maison du retour » comme la maison du retour au monde, du retour à la vie. Et c’est dans les Landes qu’il finit par s’établir. Il a le coup de foudre pour une maison en ruines appelée « Les Tilleuls », un ancien repaire pour filles de joies fréquenté par les Allemands pendant la deuxième guerre mondiale. Qu’importe son histoire, cette maison semble lui envoyer des ondes positives qu’il ne peut pas ignorer.

Ici commence l’histoire d’une véritable fusion avec cette propriété et la nature environnante. L’auteur campe au milieu des travaux et de même qu’il va apprivoiser les lieux, c’est lui-même qu’il va parvenir peu à peu à apprivoiser.

Pour les amateurs des Landes, vous trouverez dans ce roman de magnifiques évocations des paysages, du climat et de l’ambiance sauvage de cette région. Kauffmann dresse aussi un portrait ironique et très bien senti de la bourgeoisie de campagne.

La Maison du retour demeure avant tout un jubilant témoignage sur le bonheur d’être vivant. Sans jamais sombrer dans le pathos – la période de captivité au Liban est évoquée en creux finalement – l’auteur nous parle d’un retour à soi et au monde et nous invite par là même à réfléchir à notre propre univers personnel et à notre jardin secret.

Nuala O’Faolain s’en est allée loin de ses « chimères »

21juil

Nuala O’Faolain

Un ultime roman paraîtra le 25 août prochain sous le titre Best love Rosie faisant suite à l’inoubliable Chimères (tous deux publiés par Sabine Wespieser) inspirée de la propre histoire de cette grande dame de lettres irlandaise qui vient de nous quitter. Lorsque Rosie retrouve, à Dublin, la tante qui l’a élevée à la mort de sa mère, une vieille dame indigne appelée Min, cette dernière pourtant âgée de 70 ans, alcoolique à ses heures et lasse d’une vie terne, décide de partir à son tour pour New-York afin de démarrer une autre vie. S’ensuivra un chassé-croisé téléphonique des plus cocasses entre elles deux. Restée seule à Dublin, Rosie entreprend de restaurer une vieille bicoque au bord de la mer, héritage de ses parents, pour vivre en pleine nature, entourée de ses animaux. C’est prétexte à une méditation sur des questions d’ordre existentiel qui lui sont chers : comment intégrer dans une vie qui semble avoir de moins en moins d’épaisseur passée la cinquantaine, l’idée de vieillir, d’être seule, en manque d’amour, comment accepter de n’être plus dans la facilité des rencontres, de n’être plus courtisée, sollicitée, sinon de manière ponctuelle ? Des pages magnifiques qui nous bouleversent d’autant plus qu’elles n’auront plus d’écho. Le meilleur hommage à rendre à Nuala O’Faolain, c’est de la lire, de la relire, ou de la découvrir, car elle demeurera une écrivaine de référence, une féministe de valeur.

Et pour finir, citons-la, ce sera la meilleure façon d’illustrer son dernier livre:

« Ne pouvais-je envisager mon propre automne comme une saison riche de couleurs »?

Sur la plage, abandonné

18juil

Ian McEwanL’action du prochain livre de Ian McEwan, le fécond et brillant romancier britannique très apprécié sur nos côtes, se passe il y a moins de cinquante ans et pourtant on se demande souvent en le lisant (en le dévorant, avouons-le) s’il ne se déroule pas il y a plus d’un siècle. Les moeurs ont donc tellement changé au tournant des années 60 ?! Jugez-en avec ce petit roman qui est une pièce d’orfèvrerie : unité d’action, de temps, de lieu avec des retours en arrière qui alimentent notre réflexion sur la situation exposée, allers-retours entre les deux protagonistes, souci du détail signifiant, habileté des gros plans, tout est mis en oeuvre pour augmenter notre empathie et accroître le malaise qui nous saisit. S’il fallait résumer Sur la plage de Chesil, on dirait qu’il y est question de la nuit de noces d’un jeune couple en 1962 (période de l’âge glaciaire où avoir les cheveux au bord des oreilles était une effroyable révolution), tous deux étant vierges au moment d’entamer ce qui s’annonce pour l’un comme le couronnement de mois d’attentes et de fébrilité amoureuse, pour l’autre comme l’instant crucial du don de soi sans ferveur. L’amour, il en est question tout au long des épisodes qui ponctuent cette aventure, car tous les deux sont profondément amoureux mais quand l’un est tenaillé par son désir l’autre est harcelé par son absence. Nous allons ainsi vivre les heures, les minutes, les secondes qui font de deux quasi inconnus enamourés des êtres proches liés pour la vie. On ira pas ici dénaturer ce livre en vous plongeant dans les détails car, précisément, c’est dans l’accumulation des détails que ce roman est diabolique. Perceur des âmes comme d’autres le sont de coffres, Mc Ewan fore dans l’intimité de ses personnages, omniscient et impitoyable. Et il a le temps avec lui car l’épilogue de son histoire a lieu quarante ans plus tard et c’est poignant.

Vous l’aurez compris, ce bref roman est un des livres majeurs de cette rentrée.

Ivre à Soulac ou les joies du Médoc

17juil

De loin on dirait une ileEric Holder n’a rien de la figure du « régional de l’étape », celui que l’on soutient parce qu’il habite à deux pas ou qu’il raconte les trépidantes aventures d’autochtones que nous connaissons parce qu’ils nous ressemblent. On a bien appris qu’il s’était installé dans notre douce région, et son dernier roman offrait des décors qui nous étaient familiers, mais notre résistance à lui coller cette étiquette l’emportait sur les considérations locales (car être local vous assure malgré tout un public, de celui que l’on nomme « captif »…). Le problème se posera-t-il de nouveau lors de la sortie de son nouveau livre De loin on dirait une île à paraître au Dilettante en septembre ? D’emblée on peut annoncer que ce court livre possède la plus belle quatrième de couverture de la rentrée : la plus limpide, la plus forte, la plus totale…qu’on ne déflorera pas. Ni recueil de nouvelles (ce que nous préférons de Holder, un genre où il excelle), ni roman, ce texte ressortit au domaine un peu vague du récit : celui qui nous parle, se confie, se cherche, se raconte, c’est Holder lui-même, installé depuis quelques années dans le Médoc avec sa compagne D., éditrice, qui rêvait de côtoyer l’océan et d’y poursuivre sa vie. Etre écrivain – et ce texte est à ce titre une très fine analyse de cette « condition » qui n’est jamais un métier -, c’est avoir beaucoup de temps libre ou supposément tel, et il faut remplir ses journées avec ce que l’on peut voir assis depuis la chaise d’un bar de Soulac, sentir se former un personnage dans l’étude de quelqu’un, se laisser traverser par ses impressions, par la beauté d’un paysage. Mais être écrivain, c’est aussi affronter le regard et le jugement de ceux pour qui vous n’êtes qu’un oisif suspect, un mateur louche, un étranger dont on ne comprend pas les mobiles. Cette expérience cruelle, Holder l’a vécue, victime d’une hostilité face à laquelle il refusait de se dérober (il y a un côté obstiné chez lui qui force l’admiration), et pourtant il ne semble pas avoir jamais remis en question sa présence sur cette terre étrange, ce bout de terre aussi isolé qu’une île, face au spectacle sans fin recommencé des vagues puissantes qui interdisent aux hommes de bâtir des ports. D’abord témoin de ses démêlées, nous devenons vite complice du regard sans complaisance qu’il porte sur ce monde à part et sur lui-même, lonesome cowboy juché sur sa moto, père d’un adolescent qui a beaucoup à lui apprendre, écrivain toujours sur le fil du doute. On aimait jusqu’alors le Holder écrivain, sans doute aime-t-on désormais le Holder médocain grâce à ces « nouvelles du Nord » Gironde…

Quelques voyages en solitaire

16juil

vue d’AfghanistanEn ces temps de migration collective, tandis que les autoroutes se remplissent de véhicules qui semblent former un fleuve, l’envie de respirer nous prend. Dans ces cas-là, un petit détour par la littérature de voyage est source d’oxygène (et d’espoir…). Qu’en retirons-nous ? L’ombre de la route de la soie tout d’abord que nous avions évoqué le mois dernier et paru chez Hoëbeke. Son auteur, Colin Thubron, ethnologue dans l’âme, baroudeur de l’extrême, est un anglais remarqué dans les années 90 grâce à ses récits rapportés de la Russie d’après-guerre (Les Russes, Payot) puis Derrière la grande muraille disponible chez Payot, qui obtint le Thomas Cook travel book award. Son dernier livre nous entraine sur les routes de la soie, de Xian en Chine à l’Anatolie, en passant par l’Iran, l’Afghanistan, l’Ouzbékistan, le Kirghistan et la Turquie :des contrées dont il nous livre avec passion les moindres anecdotes de vie et d’histoire : en tout 11000 kilomètres et huit mois d’aventures sur les routes et dans l’univers fascinant de l’Orient…
Daniel Rondeau nous emmène moins loin avec son Carthage paru chez Nil. Cet écrivain, français cette fois, par le biais de nombreux ouvrages a su nous captiver et nous faire découvrir des lieux chargés d’histoire. Journaliste, rédacteur en chef des pages culturelles de Libération, grand reporter au Nouvel Observateur, puis éditorialiste à L’Express, il fonda en 1987 les éditions Quai voltaire où il permit de redécouvrir l’oeuvre de l’écrivain américain Paul Bowles ; désormais il préside aux destinées de la prestigieuse collection Bouquins. Couronné de nombreuses fois pour l’ensemble de son oeuvre, il consacre aujourd’hui encore beaucoup de temps à l’écriture. Après Istanbul, Tanger et Alexandrie tous publiés chez Nil, Carthage nous emporte au coeur de cette cité antique de renom, mal connue car illustrant cruellement l’adage « malheur aux vaincus ».
Sylvain Tesson connaît actuellement un vif succès avec des ouvrages parfois bien difficiles à classer car les cantonner dans la seule littérature de voyage pourrait sembler restrictif. Avec Aphorismes sous la lune et autres pensées sauvages petit livre idéal pour la poche, il renoue avec le succès. Cet aventurier a réalisé un projet audacieux : celui de refaire à pied et à cheval la célèbre « marche forcée » de Slavomir Rawicz (lequel en 1941, aprés s’étre évadé du goulag soviétique réussit, avec plusieurs autres détenus, dans des conditions de survie extrêmes à rejoindre l’Inde). Explorateur de l’Asie centrale, du Bhoutan, de l’Himalaya, géographe, il se livre au gré de ses découvertes en écrivant des petites notes qui composent au bout du compte un joli petit recueil d’aphorismes.
Et pour repartir au bout du monde Galsan Tschinag le plus célèbre auteur mongol. Issu d’une famille de chamans du Haut-Altai, il a tout quitté pour aller suivre des études en Allemagne. Devenu écrivain, il se consacre depuis plusieurs années à l’étude et à la protection de son peuple que menace une modernisation ravageuse qui clochardise cette fière peuplade de cavaliers. Tous ses romans sont imprégnés par son enfance, son vécu et son savoir sur la Mongolie d’hier et d’aujourd’hui. L’enfant élu (Métailié) qui vient de paraître nous raconte le destin d’un jeune homme du XVIII° siècle dont on a fait par malice un supposé élu de son peuple et qui va justifier contre toute attente la fumeuse prédiction en devenant le fédérateur de la résistance à l’envahisseur chinois. Plus classique que ses précédents livres, il permettra à ceux qui ont besoin d’une intrigue de s’intéresser du même coup au destin des Mongols qui furent autant de grands maîtres que de tristes victimes.

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