Archives du mois de juillet 2008

Retour aux grands espaces

15juil

2007-09-13_norvege_cabane.jpg« Et si t’allais voir là-bas si j’y suis ?

…Ici l’espace s’étend sans aucune limite.

…Il suffit de regarder nos maisons pour constater que nous construisons contre l’espace, de même que nous buvons contre la souffrance et la solitude. Nous « remplissons » l’espace comme si c’était une coquille vide, avec des choses dont l’opacité nous empêche de voir ce qui est déjà là. « 

La consolation des grands espaces, de Gretel Ehrlich.

Certaines lectures ont le don de vous inciter à interroger autour de vous vos voisins, vos amis, vos collègues sur un sujet tarabustant. Le très beau roman de G.Ehrlich a eu ce pouvoir puisqu’il m’a incité à aborder quelques libraires pris au hasard et à les interroger sur la notion de « retour à la nature »…Voici les résultats de ce petit questionnaire :

1- Avez vous déjà envisagé de tout quitter pour opérer un retour à la nature ?

C. : oui

 

O. : non.

 

R. : Oui, si j’étais étudiante…

 

D. : non, à moins que les villes disparaissent

 

E. : oui

2- Quel serait le lieu choisi pour ce retour à la nature ?

C. : le Cap de la Chèvre dans le Finistère

O. : le Grand Nord avec les inuits

R. : la Drôme

D. : la très très haute montagne, sans les inuits

E. : sur l’île d’Ouessant, pieds nus dans la Lande

3- Quel est le livre qui représente pour vous l’idée de retour à la nature ?

O. : Le petit bleu de la côte ouest, de Manchette et Le Gang de la clef à molette de Edward Abbey.

D. : La Montagne morte de la vie, de Michel Bernanos.

C. : La Fin du chant, de Galsan Tschinag pour les descriptions de vie au fil des saisons et le nomadisme des steppes mongoles

et La Consolation des grands espaces pour la recherche de solitude et le rude et magnifique travail de gardien de troupeau dans le Wyoming.

E. : Que ma joie demeure, de Jean Giono.

R. : Une Année à la campagne, de Sue Hubbell pour l’isolement volontaire de l’héroïne.

Une bibliographie sur ce thème :

Walden ou la vie dans les bois, de H.D. Thoreau. Gallimard, coll. l’Imaginaire : pour le journal quasi scientifique tenu par l’auteur

La Consolation des grands espaces, de Gretel Ehrlich. Coll. 10/18 : pour la beauté et la rudesse des grands espaces

Une Année à la campagne, de S. Hubbell. Gallimard Folio : pour la démarche d’isolement d’une femme à la campagne

La Maison du retour, de J.-P. Kauffmann, Gallimard, folio : pour la réflexion jubilatoire sur la joie d’être vivant.

Un été prodigue, de B. Kingsolver. Coll. Rivages

L’Enfant et la rivière, de Henri Bosco. Gallimard, folio : pour la découverte de la nature et de ses dangers par un enfant curieux

Feuilles d’herbe, de Walt Whitman. Gallimard, coll. Poésie : pour l’ôde à la nature et le transcendentalisme deWhitman

Les pieds dans la boue, de Annie Proulx. Rivages poche : pour les cowboys.

Mon Antonia, de Willa Cather. Rivages poche : pour la description de la dure réalité des pionniers et du mythe de la « frontière » symbolique et sans cesse repoussée.

Quand la mère monte

11juil

Vue sur la mèreJulien Almendros a de la chance mais peut-être l’ignore-t-il encore. En cette rentrée littéraire, il est la découverte du Dilettante qui ne se prive pas en troisième de couverture de ses livres de rappeler les noms de tous ceux qu’il a fait connaître et qui, pour certains, accomplissent une belle carrière, parfois ailleurs, sous des couvertures moins colorées. Nième roman sur la maman, celle qui vous aime et vous étouffe, celle qui vous pompe tellement d’air que la première occasion pour aller respirer un autre oxygène est la bonne, Vue sur la mère s’attaque à un sujet difficile parce que rabattu. Rien que cette année, Jean-Yves Cendrey qui avait déjà dézingué la figure paternelle, a fait très forte impression lorsqu’il s’en est pris à la « manman » dans un livre d’une cruauté brillante avec une parti pris narratif original puisque c’est le compagnon de celle-ci qui se chargeait de nous raconter les tristes reliefs d’une vie naine (La maison ne fait plus crédit, à L’Olivier). Julien Almendros s’expose quant à lui beaucoup moins – littérairement parlant -malgré le risque terrible qu’il prend en évoquant une mère qui risque virer au vert en découvrant l’oeuvre du fils en septembre. Livre en fragments où tout n’est pas dit mais qu’inaugure la scène fondatrice du cordon ombilical étranglant le nouveau-né, Vue sur la mère nous délivre par à-coups des visions de la génitrice pas avare mais presque, de la compagne étouffante d’un mari qui ne se plaint pas, de la Folcoche qui guette les faux pas des deux gosses et jouit du maigre bonheur d’avoir pris en défaut sa progéniture, de la pleurnicheuse qu’on n’a plus envie de consoler, de la prédatrice qui tombe sur les petites copines comme un oiseau de proie défendant son nid. On surveille le moment où cette femme qu’on ne parvient pas à détester réussira malgré tout à nous émouvoir. Peine perdue. L’accumulation des griefs lui fait un collier qui ressemblerait vite à une corde. On ignore encore si ce ressentiment qui s’est transformé en littérature fait de Julien Almendros un écrivain, la suite devrait le prouver, lorsque la maman engloutie sous sa tonne de mots laissera la place à de nouvelles figures. On le lui souhaite car les qualités de précision de ce débutant augurent de belles richesses.

Pulp(e) : secouez !

10juil

Dope - sara granLecture d’été : un pulp ? Non,deux! Détectives manipulés, ambiance enfumée, ombre de la deuxième guerre mondiale, deux titres sortent du lot et se hisse avec aisance (presque) au niveau des grands du genres (Hammett, Chandler, Cain, Mc Coy et consorts).

Sara Gran avec Dope (chez Sonatine) livre un modèle du genre : Joséphine, ex-junkie, devient détective privée, et sa première « vraie » affaire la replonge dans son tumultueux passé, alors qu’elle est chargée de retrouver la fille d’un riche avocat et se retrouve au centre d’une manipulation bien plus vaste… Cette plongée dans le New-York des bas-fonds, où drogue, prostitution et petite délinquance font bon ménage nous entraine dans de sombres magouilles qui vont révéler à Joséphine que l’enfer est pavé de bonnes intentions… Grâce à une écriture serrée, dense, rythmée, Sara Gran, pour cette première traduction, livre un coup de maître !

Même époque, côte ouest, dans Shadow boxer (Fayard Noir) : Billy Nichols est journaliste à l’Inquirer, de San Francisco. Surnommé « Mister Boxe », ce chroniqueur sportif est plongé dans le monde interlope des combats truqués, du racket (combien d’anciens boxeurs dans ce particulier commerce?) et autres malversations diverses, du détournement de fonds à l’extorsion pure et simple, sans oublier de sulfureuses affaires de moeurs… Et 1948, pour Billy Nichols, est une sale année : afin d’éviter un chantage, il se retrouve à aider Burney Sanders, qu’il a contribué à faire incarcérer*… De femmes fatales en rebondissements, le San Francisco du brillant Eddie Muller** n’est pas de tout repos. Pour preuve, cette sentence de Billy Nichols, dans l’un de ses articles :

 » Certains pourraient être tentés de penser que les matches sont truqués. Ils ont tort : c’est la vie qui est truquée« .

Grâce à ces deux auteurs, on renoue avec plaisir avec un genre à la fois daté et irrémédiablement moderne (que dire des tentatives de Coover – Noir -, du Pulp de Bukowski ou encore de l’hommage constant fait par Tarantino, dont le plus évident reste Pulp Fiction) et dont l’attrait ne s’est jamais démenti depuis la création de ces petits fascicules bon marché, où les héros hard-boiled se disputaient les femmes fatales

* Lors du premier épisode des aventures de Billy, Mister Boxe (Fayard Noir)

** E. Muller a aussi commis un formidable livre sur l’âge d’or du cinema noir intitulé Dark City (Clairac Editeurs)

Dark City

Attention pieds lourds !

09juil

Guy LouretTrouver un bon premier roman est impératif pour avoir le sentiment que la Rentrée a tenu toutes ses promesses. Au milieu des confirmés, des vedettes internationales, des futurs premiers rôles, une petite centaine de débutants vont voir partir au cœur de la vague de septembre leur frêle esquif. La Table ronde nous avait enchanté l’an passé avec le roman de Michel Monnereau, On s’embrasse pas ?, cahier d’un terrible retour à la glèbe natale, il nous fallait donc surveiller attentivement la salve de cette année, d’autant qu’elle ose se composer de trois premiers romans, ce qui est plutôt culotté en ces temps de frilosité.
Le premier à subir notre perçant regard a bénéficié de ses origines aquitaines pour susciter notre envie puisque l’action se situe en partie dans le Lot-et-Garonne, terre de naissance de Guy Louret, connu jusqu’à présent comme comédien puis dramaturge. Sans doute très inspiré par son propre parcours, Les pieds lourds possède cette puissance instinctive des livres longtemps porté, longtemps mûri et qui vous explose au visage sans prévenir. Le jeune homme qui se raconte devant nous, sans faux-semblant ni fausse pudeur, ce révolté qui cherche un nom à sa révolte et n’en trouve aucun à la hauteur de sa colère, est né sur une terre riche peuplée de misérables. Les siens, ceux dont il descend et qu’il voudrait fuir avant de leur ressembler, sont paysans, les pieds fichés dans un sol qui ne quittent plus leurs semelles : grand-père odieux, père coureur et hâbleur, mère terrifiée, une vraie famille irrésistiblement racontée à coups de serpe par un styliste né dont on aurait envie de citer des phrases entières. S’étant arraché de cette glaise, le tout jeune homme décidé à vivre sa vie sans attache mais aussi sans certitude, va connaître ce qu’on appelle désormais la « galère », des mois d’errance sans le sou, près de clochards pas vraiment célestes, à la lisière d’un monde lumineux, celui du spectacle, dans lequel il ne se décide pas à plonger, en quête d’un amour qui ne veut pas dire son nom et en même temps tiraillé depuis l’enfance par une sensualité qui n’a rien de sensuel. C’est ce chaos intime que nous offre Guy Louret, prometteur romancier qui a réussi à trouver sa voie en perdant son chemin et nous permet de souffler, soulagé à l’idée d’avoir déjà trouvé un passionnant premier roman.

Il était un Fois

08juil

Marcello FoisMarcello Fois n’est plus un inconnu pour les lecteurs français : cet auteur Sarde a déjà composé des policiers (dont Un silence de fer) qui lui ont assuré un public. C’est dire si nous étions impatients d’ouvrir son prochain roman à paraître à la Rentrée. Excellement traduit par Jean-Paul Manganaro qui restitue le style qu’on imagine âpre de cet écrivain venu d’une terre difficile, Mémoire du vide nous immerge dans une véritable tragédie sur le mode grec avec l’histoire de Samuele Stocchino, personnage réel transmué en être fictif, bandit célèbre du début du siècle qui poursuivit tout au long de son existence un chemin de vengeance. La force du livre de Fois réside dans sa volonté de s’accaparer cette figure pour en percer les mystères et en imaginer les origines.

Dans la vie du personnage, il y a un acte fondateur, un geste originel dont va dépendre toute la vie future : la scène d’humiliation subie par le père qui, réclamant de l’eau à un tonnelier, se voit insulté et rejeté. Il y a ce signe magique, cette lettre « s » tracée au sol, qui marque la terre d’une empreinte éphémère et pourtant inscrite dans la chair d’un enfant décidé à ne plus se laisser bafouer. Il y a aussi le poids des croyances ancestrales transmises par les femmes qui savent avant les hommes le destin qui les attend, qui possèdent des dons terribles, tel celui de la tante de Samuele qui devine à travers les êtres l’animal qui sommeille en chacun. Ce loup qu’elle voit chez son neveu est signe de ravage et de destruction, il s’illustrera pendant cette première Guerre que le héros traverse, donnant leu à des scènes magnifiques, et on aura beau tenter de l’exorciser, il se manifestera, le moment venu, faisant de ce garçon un marginal impossible à dompter, quand bien même l’amour apparaitra. Comme dans le fameux Avril brisé d’Ismail Kadaré, l’idée du fatum qui s’empare des êtres, de l’acte qui va déclencher la vengeance est omniprésente. Et si les protagonistes sont des gueux, leur destin les transforme en figures de tragédie. Apre comme la terre qui l’a fait naître, dur comme les rochers qui parsèment ses paysages montagneux, tellurique comme ses personnages ardent, Mémoire du vide s’impose comme un grand roman dont il est certain qu’on reparlera.

Sisu sans soucis pour Paasilinna

07juil

Arto PaasilinnaAlors que la fin du monde approche, que les accidents nucléaires et les pénuries d’énergie se multiplient, et que nous sommes à la veille d’une troisième guerre mondiale, un étrange havre de paix et de prospérité demeure, quelque part au fin fond des forêts du Kainuu, en Finlande. C’est là qu’Eemeli Toropainen a érigé, à la demande de son grand-père, une église en bois copiée sur un ancien modèle. Très rapidement, une communauté villageoise se formera autour de l’église, qui vivra en adoptant les anciennes méthodes de subsistance, à l’écart de la grande crise internationale. Voilà comment se présente Le Cantique de l’apocalypse joyeuse, paru aux éditions Denoël, le dernier roman d’Arto Paasilinna, un écrivain finlandais qui manie l’humour et la causticité comme d’autres font grincer les craies pour leur seul plaisir. Car on sent bien un réel plaisir – on peut parler aussi de jubilation – dans l’acte d’écriture paasilinnienne, que l’on pourrait qualifier de décomplexée et de force tranquille. Cet état d’esprit, typiquement finlandais, a pour nom le « sisu », terme sans équivalent français que l’on peut traduire approximativement par courage, ténacité, persévérance ou détermination. C’est en cela que Paasilinna ressemble beaucoup à ses personnages, le plus souvent des antihéros bourrus, déconnectés du monde, paresseux ou peu cultivés, mais qui s’adaptent aux différentes épreuves traversées et finissent par s’en sortir. Cette propension à ne pas se prendre au sérieux séduit beaucoup les Français, qui accueillent toujours les nouvelles parutions de cet auteur avec enthousiasme. Ce phénomène est encore plus spectaculaire en Finlande où il a vendu quatre millions de livres, dans un pays qui ne compte que cinq millions d’habitants !

C’est avec Le lièvre de Vatanen, road-movie écolo absolument hilarant, que l’auteur s’est fait connaître de par le monde. Cette histoire de journaliste qui plaque son job pour s’évanouir en pleine nature avec un lièvre blessé a posé les bases de son univers : la fable picaresque humouristico-écologique (excusez la formule plus qu’accrobatique, mais les lecteurs de Paasilinna comprendront…). Les romans qui suivront sont du même acabit : Le meunier hurlant, confessions d’un homme doucement frappé, qui hurle au clair de lune à la moindre contrariété ; Le fils du dieu de l’orage, qui a pour mission de reconvertir les Finnois aux Dieux ancestraux ; Prisonniers du paradis, sorte de Koh-Lanta pour de vrai ; La cavale du géomètre, ou les tribulations d’un géomètre amnésique ; La forêt des renards pendus, les aventures et les rencontres d’un malfrat qui, pour échapper à ses anciens complices, s’exile dans un milieu inhabité… en tout cas c’est ce qu’il croyait ! ; La douce empoisonneuse, un des romans les plus drôles de Paasilinna sur une grand-mère meurtrière malgré elle ; Petits suicides entre amis, l’histoire de deux suicidaires qui fondent un club de personnes désireuses d’en finir avec la vie ; Un homme heureux, la vengeance diaboliquement orchestrée par un ingénieur aspirant à la paix. Ces titres sont tous disponible en Folio. A noter enfin Le bestial serviteur du pasteur Huuskonen, sorte de cousin de Vatanen qui, lui, s’entiche d’un ours ! Ce dernier roman paraîtra en Folio début novembre. Nous aurons l’occasion d’y revenir sur ce blog.

Humour, causticité, fantaisie et écologie : un beau programme pour vos lectures d’été, non ?

Le cantique de l’Apocalypse joyeuse

« Plus beau que moi, meilleur que lui »

04juil

Frédéric RouxFrédéric Roux dont on a pas mal parlé en ce début d’année lorsqu’est sorti son magnifique roman L’Hiver indien chez Grasset, salué largement par la presse, fait de nouveau parler de lui en ce début d’été à Bordeaux mais de manière plus discrète (si l’on veut) puisqu’il est cette fois-ci à l’honneur pour l’exposition du CAPC consacré à Présence Panchounette, collectif d’artistes qui sema une joyeuse pagaille à Bordeaux pendant vingt ans à partir des années 70 et qui, après avoir été consciencieusement évité par tous gagne aujourd’hui une reconnaissance qui a de quoi faire sourire. Mais c’est le Frédéric Roux écrivain qui nous intéresse ici puisque cette actualité nous permet d’évoquer l’un de ses plus saisissants romans dont, ayant appris l’imminente rupture (bref, faut se dépêcher, après ce sera plus dur), nous nous sommes pressés de refaire une pile. Mal de père est paru il y a plus de dix ans, son souvenir nous reste cependant très présent : souvenir d’avoir énormément ri, d’avoir été saisi par sa violence jamais gratuite pour évoquer la figure paternelle, souvenir d’un style surtout. Enfant chétif dans l’ombre de parents doués pour la vie, devenu adulte et se préparant à cette condition d’orphelin au milieu d’une génération d’écrivains qui transforment en tombeaux la mort du père, bordelais accroché à sa ville comme un coquillage sur un rocher qu’il abhorre, le protagoniste de Mal de père regarde s’éteindre la flamme du chef, de celui qui régnait sur un bazar dont il était le maître, aimé d’une femme qui avait préféré renier son fils que laisser croire qu’elle pût le préférer à son époux. Les morts sont laids, répète-t-il, la mort aussi et pourtant quand elle est racontée avec une verve aussi noire, on se réjouit qu’il y ait des écrivains, vivants et rageurs comme Roux, pour nous le rappeler, avant d’être épuisés…

« ça va saigner! »

03juil

tête de veauNon, il ne s’agit pas de notre cri de guerre en ce début d’été, que nous espérons le moins saignant possible, mais du titre de l’un des chapitres du premier roman à paraître de Bernard Jannin à l’enseigne de la fine maison Champ Vallon. Une vraie boucherie s’annonce comme l’une des révélations de la future rentrée, sans doute parce que son titre attire l’oeil et au milieu des étals fournis ce n’est pas un argument négligeable, sans doute aussi et surtout parce que sa qualité, de premier choix (il va falloir que l’auteur se prépare à toutes les métaphores et autres astuces que suscitera son histoire…), le distingue et qu’on ne le lâche plus une fois entamé. Végétariens et végétaliens s’abstenir : la profusion des termes charcutiers et bouchers, la richesse calorique des aventures de la famille Croquard à Monsac, l’immersion dans la France « viandarde » des années 50, une fois passée la période de vaches maigres, tout dans ce roman doit inquiéter les amateurs de fruits et légumes. Le roman est rythmé en morceaux, toujours des beaux, bien appétissants, qui nous permettent de suivre le quotidien du chef de famille, un boucher-charcutier de vocation (déjà à deux ans, il émerveillait la famille en se servant de pieds de cochons comme d’haltères), sa femme qui cultive un penchant sérieux pour la littérature vécue comme un vice secret, la belle-mère, Merlin l’abatteur enchanté, les clients et le caniche Troubadour dont les mélodies ne font rire que la grand-mère. Tout pourrait sentir la France moisie d’antan, tout respire la drôlerie avant de tourner au vinaigre dans la chambre froide. Et le moindre des talents de Bernard Jannin, dont son éditeur nous dit qu’il est réalisateur, n’est pas son style car le monsieur n’en manque pas : ses subjonctifs viennent se déposer sur sa nappe à carreaux avec une élégance qui a de quoi rassurer les cassandres annonciateurs du déclin du roman français. Et maintenant il va falloir patienter jusqu’à l’ouverture de la boucherie, en août…

From Harvard…

02juil

En cette rentrée littéraire 2008, pour ce qui est du domaine anglo-saxon, nos regards seront tournés vers deux jeunes écrivains prometteurs qui ont en commun un talent indéniable, une sensibilité politique certaine, et des études – partiellement ou entièrement – effectuées à Harvard.

Ceridwen DoveyHonneur aux dames : passons tout d’abord en revue le premier livre très abouti de la belle Ceridwen Dovey, jeune Sud Africaine de 27 ans. Son roman intitulé Les Liens du sang (Blood Kin, pour les anglophones) paraîtra aux Editions Héloise d’Ormesson le mois prochain. Surprenante Ceridwen, qui nous livre d’emblée un roman aux allures de fable dénué du sceau autobiographique souvent caractéristique des jeunes écrivains.

Ayant effacé tout repère spatio-temporel et onomastique, l’auteur met en scène une douzaine de personnages dans un contexte de bouleversement politique. Le Président actuel est renversé suite à un coup d’Etat orchestré par celui qui se fait appeler le Commandant. Les prisonniers, parmi lesquels on compte son Portraitiste, son Coiffeur et son Chef cuisinier, sont alors enfermés dans la résidence d’été du chef d’Etat. La plume circule entre personnages masculins et féminins qui n’ont a priori que peu de choses à voir avec le pouvoir. Pourtant, on se rend vite compte qu’ils concourent tous au maintien de la dictature, quand bien même leurs objectifs initiaux étaient d’y mettre un terme. Alors qu’ils essaient d’y voir plus clair dans toute cette confusion, ces six protagonistes entraînent le lecteur aux confins d’un monde qui prend une dimension universelle et dans lequel tout gravite autour du pouvoir et du sexe, et où les liens du sang peuvent parfois s’avérer surprenants voire perturbants. L’auteur, pour qui « tous les écrivains sont en quelque sorte des ethnographes »[1] aborde ici des questions toutes plus fondamentales les unes que les autres, à savoir quelle est la différence entre la dictature d’un président corrompu et celle d’un commandant qui s’auto-promeut chef d’Etat ? Quels sont les mécanismes de contamination du pouvoir ? Le rôle des femmes est-il aussi secondaire qu’il en a l’air ?

Née en Afrique du Sud, Ceridwen Dovey a vécu en Australie, à Londres et à New York (elle effectue actuellement son doctorat à NYU). Est-ce le fruit de sa mobilité ? On sent bien qu’elle refuse d’ancrer son récit dans quelque pays que ce soit – même si certains éléments tels que l’importance des vignobles peuvent nous laisser présumer qu’il s’agit de son pays natal – conférant dès lors une dimension incontestablement parabolique à un texte qui traite avant tout de la nature de l’Homme. Et c’est certainement cette dimension universelle qui contribue au succès de ce premier roman aujourd’hui publié dans une douzaine de pays, sans compter un certain talent descriptif et une maturité étonnante. Voici par exemple un extrait de la critique du quotidien britannique The Guardian : « Le roman hypnotisant de Ceridwen Dovey lève le voile sur une dictature et ses conséquences périlleuses… L’écriture traduit une atmosphère hypnotique et langoureuse, y compris lorsqu’on se rapproche de la fin en un mouvement circulaire avec Blood Kinl’impatience de vautours survolant une charogne. »[2]

Ceridwen s’attendait-elle à ce que le mémoire du master d’écriture créative qu’elle a suivi en Afrique du Sud (après son cursus en anthropologie à Harvard) connaisse un tel succès et lui vaille d’être comparée à des écrivains de la trempe d’un García Márquez, d’un Orwell ou d’un Coetzee ? Au sujet de ce dernier, on relèvera comme seul bémol le fait que l’édition française ne conserve pas la couverture originale, d’une part parce qu’elle est assez représentative du roman, et de l’autre parce qu’elle comporte une magnifique accroche sous la plume du célèbre prix Nobel,[3] mais tout est une question de réception et de point de vue…[4]

 


 

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Nick McDonell NYTimesLe deuxième romancier que nous allons maintenant évoquer a beau être plus jeune que Miss Dovey (il est âgé d’à peine 24 ans), il en est déjà à son troisième livre. S’inscrivant dans un registre très différent, Nick McDonell publiera en septembre Guerre à Harvard chez Flammarion. Dans ce petit récit d’une centaine de pages, l’auteur continue dans le genre de l’auto-fiction, après deux premiers romans très remarqués et traduits dans une dizaine de langues – Douze (Denoël, 2004) et Le Troisième frère (Denoël, 2006).

Dans un style percutant, parfois au vitriol, ce jeune américain issu de la promotion 2006 de Harvard nous livre le récit des aventures et des déboires d’une poignée de jeunes personnages emblématiques de notre époque dans ce milieu plutôt aisé sur les plans financier et intellectuel, le tout sur fond de guerre en Irak. Il dépeint alors les maux de cette génération qui lutte pour retrouver des repères, entre le quotidien à Harvard (soirées arrosées, histoires de couples…) et l’émergence de préoccupations économiques et politiques. A noter, l’apparition de Mark Zuckerberg, l’inventeur (attesté) du site de socialisation Facebook désormais mondialement connu.

Inutile de multiplier les paraphrases, nous nous adressons ici à tous les fans d’écrivains tels que Bret Easton Ellis et vous enjoignons à découvrir – si ce n’est déjà fait – la plume incisive de ce jeune New Yorkais talentueux.

 


[1] Propos recueillis pour l’émission américaine All Things Considered (du groupe radiophonique NPR), le 13 mars dernier.

[2] « Ceridwen Dovey’s mesmerizing novel lifts the lid on a dictatorship and its perilous aftermath…There is a hypnotic, languorous feel to the writing – even as the conclusion circles with the impatience of vultures over carrion. »

[3] « Une fable sur l’arrogance du pouvoir, sous la surface en apparence idyllique duquel tourbillonnent des courants d’une sensualité complexe. » On notera ici que la présence de cette citation n’a absolument rien d’anodin : il s’agit en quelque sorte d’un clin d’œil dans la mesure où la mère de Ceridwen Dovey fut parmi les premiers critiques littéraires à étudier l’œuvre de Coetzee.

[4] On remarquera que la couverture américaine met l’accent sur les trois narrateurs masculins qui servent le Président, puis le Commandant, tandis que la couverture française met plutôt en exergue un personnage féminin à la fois énigmatique et central.

« Noir », c’est noir…

01juil

robert-coover.jpg couverture-noir-coover.jpg Un titre banal mais qui se révèle au final riche, intense tout en cernant avec une telle économie son sujet à la perfection ne peut qu’attirer l’attention d’amateurs de polars et de littérature, situation doublement exceptionnelle sachant que ce roman sort traduit en français (au Seuil, collection « Fiction et Cie ») avant même sa parution en version originale aux Etats-Unis ! Son auteur, Robert Coover, s’en explique par son désir de reconnaissance auprès des critiques français des années cinquante qui ont forgé eux-mêmes l’expression « film noir »pour définir cette vague de séries B qui arrivait d’outre-Atlantique.

En effet, Noir joue sur tous les clichés du roman et film noirs américains de l’après-guerre : le détective s’appelle Philip M. Noir par référence à la mythique Série noire et bien entendu au célèbre Philip Marlowe de Raymond Chandler, mais l’ensemble de l’univers du roman joue en permanence sur tous les clichés du « hard- boiled » tel qu’il est apparu dans les années 1920-30. Noir se trouve ainsi affublé de tous les codes et accessoires indispensables au privé tel que notre mémoire se le représente: trench-coat, chapeau, « tige au bec » (entendez : sa cigarette), sa bouteille de whisky prête à le consoler quand ce n’est pas « Blanche » sa dévouée secrétaire blonde (qui lui prête ses sous-vêtements quand son patron se retrouve en mauvaise posture…), les bars louches avec prostituées et pègre de rigueur, les docks sinistres, les indics, les flics corrompus et violents, les passages à tabac, les flingues, les courses-poursuites et les filatures qui tournent au désavantage du détective : traqué, accusé à tort de la mort de l’employé de la morgue en charge du corps d’une veuve fatale qui avait auparavant demandé à Noir de la protéger.

Entièrement écrit à la deuxième personne du singulier (choix du traducteur Bernard Hoepffner de ce « you » déjà tellement ambigu), si bien que le lecteur ne sait pas vraiment s’il est plongé dans la conscience de Noir qui se parle à lui-même (monologue intérieur), si l’auteur omniscient s’adresse directement à nous ou même s’il s’agit de la ville, innommée mais labyrinthique et infernale, qui tutoie et sème le personnage-lecteur démuni(s) de tout pouvoir et savoir.

Perdu entre les ruelles et les errements du personnage, mais aussi dans une narration en forme de puzzle qui privilégie les flashbacks et les lacunes, Noir multiplie les réécritures: celles des mythes (bibliques, américains…) qui peuplent l’imaginaire de Coover depuis Le Bûcher de Times Square (son premier ouvrage traduit en 1980 en France et réédité en 2006 au Seuil) ainsi que la littérature française des années 1950 (romans de l’existentialisme, du Nouveau Roman…) auxquels il emprunte certes la dimension métaphysique et tragique, mais aussi le même sens de l’absurde et de l’(auto)dérision, comme il le dit avec une plaisante provocation: « all my books are comic books »!!

De l’aveu de l’écrivain lui-même, cette intention à la fois parodique et d’hommage s’inscrit dans la lignée de l’excellent Privé à Babylone de Richard Brautigan (10/18) et de Pulp de Charles Bukowski (Livre de poche). Mais on est loin d’un simple exercice de style, d’une réflexion philosophique ou d’une énième mise en abyme. Le roman doit d’abord et finalement se lire comme une preuve que le « hard-boiled »est un genre qui, comme il le signifie littéralement lui-même, a encore la peau dure (« hard-boiled novel »= roman des durs-à-cuire) et ravira ceux qui auront envie de se (re)plonger dans les classiques du genre!

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