Archives du mois de août 2008

Descentes aux enfers dans le New York de la rue

30août

NYCNami Mun - Miles from nowhereLa descente aux enfers d’une jeune adolescente coréenne suite à une immigration pour le moins ratée dans le Bronx, tel est le sujet de Miles from nowhere, qui vient de paraître dans la collection La Cosmopolite des Editions Stock. Actuellement maître de conférences à L’Université du Michigan, l’auteur, une certaine Nami Moon, a publié des nouvelles dans différents magazines américains (The Iowa Review, Tin House, Evergreen Review, etc.). L’une d’entre elles, intitulée Shelter, lui a valu de se voir attribuer le célèbre Prix Pushcart1, et a fait l’objet d’une publication au sein de leur anthologie 2007. Miles from nowhere est son premier roman.

La petite Joon a quitté la Corée du Sud pour s’installer à New York avec ses parents. Seulement le rêve américain s’est avéré bien plus un mythe qu’une réalité. Supportant très mal ce déracinement pourtant volontaire, le noyau familial a volé en éclat. L’alcoolisme de son père, ses absences répétitives, puis son départ définitif ont fait perdre pied à sa mère. En proie à la dépression, celle-ci affiche désormais un état quasi catatonique. Au milieu de tout cela, l’adolescente se sent complètement désarmée et s’enfuit de chez elle sans même envisager le fait que sa mère pourrait avoir besoin d’elle. Ce qui aurait pu constituer une simple fugue de quelques jours va finalement durer plusieurs années, période noire durant laquelle Joon va explorer le monde de la rue, alternant entre squats et hôtels miteux, sombrant dans l’enfer de la drogue, de la prostitution, de la violence verbale, comme physique, puis des petits boulots.

Unique narratrice d’un roman qui multiplie des visions pour le moins cauchemardesques, l’adolescente nous raconte ses expériences dans un style véritablement étonnant. En effet, elle a recours à de nombreuses images à la fois poétiques et originales, et affiche un talent descriptif indéniable. Par conséquent, non seulement le lecteur n’a aucun mal à suivre les tribulations de Joon dans ce New York froid et hostile, mais il a l’impression qu’un film en noir et blanc défile devant ses yeux. Et c’est sans conteste cette puissance d’évocation que l’on retient de ce premier roman, ainsi que l’admirable force vitale d’un personnage qui ne perd jamais foi en la vie. Car si son destin est bel et bien tragique, elle donne l’impression d’en maîtriser une partie, ce qui permet de garder espoir : tout n’est pas perdu.

Ce roman abordant ainsi des thèmes aussi sensibles que l’immigration, l’adolescence, la drogue2, le monde de la rue, la marginalité et évidemment l’adolescence. Au cours des quelques années que va durer sa fugue, Joon va faire l’apprentissage de la vie - à la manière forte, c’est indéniable - et en viendra à faire preuve de maturité et à prendre du recul sur son comportement. Il faudra qu’elle en passe par de nombreux tours et détours avant d’en arriver à écrire “Partir était tout ce que je savais faire. Tout ce pour quoi j’étais qualifiée.” Or, si le lecteur a autant de chances de tomber sous le charme, c’est bien parce que Nami Mun maîtrise son sujet. Ayant elle-même immigré aux Etats-Unis quand elle était jeune, l’auteur a enchaîné les boulots alimentaires, notamment un job en tant que serveuse et un autre dans le porte-à-porte pour une société de produits cosmétiques.

Dans la mesure où le succès remporté par Tout le monde s’en va, de Wendy Guerra n’est pas si loin, on a envie de féliciter l’éditrice, Marie-Pierre Gracedieu, qui semble posséder un talent certain pour dénicher des textes poétiques et originaux qui mettent en scène de jeunes personnages féminins dans leurs démêlés avec la vie dont les déboires les rendent d’autant plus attachants. Pour la petite histoire, l’éditrice américaine Megan Lynch3, du groupe Riverhead-Penguin a fait preuve de détermination dans le processus d’acquisition des droits. Entre le moment où l’auteur l’a séduite en alors qu’elle lisait des passages à voix haute lors d’une conférence à New York, et celui où elle a pu acheter les droits, il s’est bien écoulé une année. Pour autant, le livre ne sortira aux Etats-Unis que le 1er janvier 2009, alors qu’il est déjà sur nos tables…

 


1 Le Prix Pushcart, mis en place en 1976, compte parmi les projets littéraires les plus prestigieux des Etats-Unis. Il a été décerné à des centaines de journaux et d’auteurs de nouvelles, essais et poèmes, qui ont par conséquent trouvé leur place dans leurs anthologies annuelles. y ont d’ailleurs figuré de nombreux auteurs devenus célèbres, tels que Raymond Carver, Charles Baxter ou encore John Irving.

2 Le personnage de Joon est hantés par des démons plus nombreux et complexes que ceux de l’auteur anonyme du journal L’herbe bleue.

3 Notons qu’elle a repéré entre autres le brillant Dinaw Mengestu, avec son premier roman intitulé en français Les belles choses que porte le ciel.

Richard M., le maudit?

29août

richard-millet.jpeg La lecture du Désenchantement de la littérature (Gallimard, 2007) ainsi que son droit de réponse (par l’auteur lui-même) dans L’opprobre (Gallimard, 2008) à la violente polémique suscitée par des prises de position plus que contestables (sur l’immigration, notamment…) peuvent laisser un goût bien amer, surtout que cette misanthropie (revendiquée) se trouve contrebalancée par une réflexion sur l’écriture tout à fait admirable. Telle une Cassandre des temps modernes, il ne cesse pourtant de proclamer et s’apitoyer sur la fin de la grande littérature et, rejetant la plupart de ses contemporains, on serait presque en droit de se demander s’il ne retournerait pas à son endroit cette condamnation apocalyptique.

“[…] je ne saurais donc appartenir à la même nation que les barbares des banlieues des grandes villes où se joue le drame d’une intégration impossible au sein d’une France moribonde” (Le désenchantement de la littérature, page 49) … …

Mais, un peu plus loin:

D’une certaine façon, nous n’écrivons que pour lire, pour retrouver le filigrane du monde. D’où ces lignes par lesquelles rappeler que toute entreprise littéraire est un voyage au coeur des ténèbres, vers l’origine, l’inscrutable, l’irreprésentable. Toute écriture est la mémoire d’une lecture impossible, voyage sonore, lecture de la nuit, lectio tenebrarum, leçon de ténèbres […]” (pages 65-66)

A t-on donc affaire à un nouveau Céline? Si la comparaison peut paraître discutable tant Richard Millet affectionne le retour à une langue classique dont notre civilisation décadente aurait perdu le goût et l’usage (alors que Céline savait, lui, si bien la malmener) , on ne souhaiterait s’attacher ici qu’à commenter son travail d’écrivain. En effet, la lecture récente de Ma vie parmi les ombres (Gallimard, Folio, 2005) suffit à nous convaincre de l’importance de sa place parmi les auteurs qui comptent. Splendide confession d’un écrivain quinquagénaire, Pascal, en proie au désir pour une jeune admiratrice Marina, lectrice à l’écoute de son oeuvre, miroir idéal avec laquelle il partage des origines creusoises, ce récit semi-autobiographique conte son amour pour une terre (Siom, “incarnation” littéraire de la Jérusalem céleste), une langue (le patois limousin qui émaille le texte et permet lui-même des digressions passionnantes sur le matériau linguistique) et des “vies minucules”, celles de petites gens dont la disparition a englouti tragiquement pour le narrateur toute une mémoire, un passé qu’il s’attache, inlassable témoin et unique survivant, à faire perdurer. Objet de désamour d’une mère dont il n’aura de cesse de quêter un signe d’affection ou la vérité sur un père qui lui demeurera à jamais inconnu, l’enfant sera guidé par quatre vieilles paysannes, figures maternelles mythiques dont les décès successifs marqueront la fin d’un Age d’or mais qui constitueront la matière vivante et lumineuse de ses textes.

Si son inspiration se nourrit en effets de certaines très grandes “ombres” qui hantent son imaginaire, tels les fantômes bienveillants de son enfance et de ses lectures (combien de scènes ou de réflexions sur la mémoire, l’amour/l’amitié, les noms, le corps, le temps, le désir, la vocation littéraire..résonnent telle une fascinante réécriture des expériences du narrateur de A la recherche du temps perdu!), il faudrait regretter par ailleurs que ce souffle romanesque ne permette l’occultation définitive de son obsession pour une “francité” (cf. son essai Le sentiment de la langue, La petite Vermillon) plus que trouble…

Demeure donc un sentiment paradoxal entre émerveillement et effroi qu’il est difficile de démêler tant cette voix singulière qui porte si haut l’exigence d’un ascétisme total de l’oeuvre, de son artisan et un amour intransigeant de sa langue, appelle (dans ce désir de “pureté” éperdu mais néanmoins lucide- car il le sait impossible) à un deuil de ses contemporains dans la seule retraite d’une littérature “moribonde” qu’il sait certes habiter avec élégance, mais en déchaînant souvent les passions les plus légitimes.

En voici quelques-uns des nombreux exemples… à méditer, donc:

Nous sommes des voyageurs égarés à la croisée d’époques contradictoires; des survivants; des passagers d’une mémoire qui excède le seul individu, les morts continuant de rêver en nous autant que nous pensons à eux, de même que nous sommes vus par beaucoup plus d’êtres que nous n’en regardons.” (Ma vie parmi les ombres, page 228)

Les mots ne pouvaient nous habiller, la langue n’étant pas un vêtement […] elle dénude, au contraire, elle sépare plus qu’elle n’unit, elle isole, elle est un ensauvagement que rien ne rend acceptable, pas même la littérature, laquelle est, au contraire, le lieu de l’inconciliable, de l’irrégularité langagière, de l’écart, de l’étrangeté absolue, ce qui peut expliquer qu’aujourd’hui la littérature ne soit plus que l’objet d’un culte de Bas-Empire; elle a la nostalgie de la grandeur tout en devenant anonyme, fade, industrielle, insignifiante, se cherchant des fonctions morales et sociales alors qu’elle ne doit que dire, même sous une forme grandiose ou au contraire dépouillée, la perte de soi, du sens, de la langue, d’un monde sur lequel veillait le regard de Dieu” (Ma vie parmi les ombres, pages 354-355).

Mais, direz-vous, vous continuez à écrire, vous, à publier, à parler; vous êtes là, devant nous, comme si vous y croyiez encore, comme si vous attendiez, en dépit de tout, la même gloire que les autres, imposteur, peut-être, ou déployant une rhétorique de la mort de la littérature devenue un poncif, et faisant comme si la littérature n’était pas désenchantée depuis Cervantès, et régulièrement soumise à l’ironie d’un Sterne, d’un Kafka, d’un Svevo, d’un Pessoa, d’un Borges, l’ironie ne faisant que relancer le mouvement par lequel la littérature ne cesse d’inventer sa propre sacralisation ou sa défaite: elle n’existe peut-être vraiment qu’au bord de l’extinction, dans la noblesse de l’écart absolu, en son chant du cygne; inscrite tout entière entre la Genèse et Sodome et Gommorrhe, entre l’Odyssée et l’Ulysse de Joyce, entre l’Enéide et La mort de Virgile de Broch, entre l’anonyme scribe phénicien et le silence qui me tente chaque jour davantage. L’achèvement de la littérature (achèvement historique ou simple crise du posthistorique), ce serait sa démesure, sa manière d’être vécue, dans chaque écrivain, comme démesure, jusque dans le silence, un peu comme le bruit de la mort du Grand Pan continue à s’entendre, de siècle en siècle, sur le rivage des métaphores qui lui gardent son pouvoir de terreur, de fascination, de sens - et jusque dans le silence de ces métaphores, par définition inépuisables et cependant extraordinairement lasses, mais qui tirent toute leur force de cet épuisement.”

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Une merveilleuse anthologie

28août

Le 35ème volume de la collection Merveilleux que publient les éditions Corti consiste en une anthologie poétique, atypique, insolite, féérique - un formidable voyage au coeur de la mémoire des peuples.

techniciens.jpgBrassant contes, légendes, textes fondateurs, Les Techniciens du sacré invitent le lecteur à une remontée dans le temps et dans les cultures : “Chants maoris ou altaïques, cérémonies indiennes, épopées et louanges d’Afrique, hymnes d’Egypte ou du Pérou, cosmogonies d’Asie centrale, du pays Dogon, d’Australie, légendes d’Irlande et de Chines, inscriptions sumériennes, rites de possessions, définitions aztèques, poèmes en prose esquimaux… Tout un corpus exemplaire de textes “traditionnels”, de toutes provenances géographiques et temporelles”. Il est bien difficile de choisir quelques lignes parmi cette somme de plus de six cent pages qui, étonnamment, n’a rien à envier à la poésie moderne ou contemporaine - en voici quelques extraits, pour donner à rêver…

 

CHANT DU CHEVAL DU DIEU DE LA GUERRE (Indiens Navajos)

Je suis le fils de la femme à la Conque Blanche

De leurs voix ils m’appellent

Je suis le fils du Soleil

De leurs voix ils m’appellent

Je suis l’Enfant Turquoise

De leurs voix ils m’appellent !

 

LES ETOILES (Indiens Passamaquoddy)

Puisque nous sommes les étoiles. Puisque nous chantons.

Puisque c’est par notre lumière que nous chantons.

Puisque nous sommes des oiseaux de feu.

Puisque nous déployons nos ailes dans le ciel.

Notre lumière est une voix.

 

SE TENIR IMMOBILE/LA MONTAGNE (Chine)

Montagnes serrées les unes contre les autres :

Image de l’IMMOBILITE.

 

Extrait du VELADA DE MINUIT (Indiens Mazatèques)

Je suis la femme de la grande expansion des eaux

je suis la femme de la mer divine

je suis une femme de la rivière

la femme de l’eau qui coule

une femme qui examine et qui cherche

une femme de mesure et de mains

une femme de grande mesure

 

CHANT FUNEBRE (Indiens Papago)

Dans la grande nuit mon coeur s’éteint

Sur moi les ténèbres marchent à grand bruit

Dans la grande nuit mon coeur s’éteint

 

OMBRE (Indiens Mayas)

Où un cheval trouve-t-il de l’ombre ?

A l’ombre d’un arbre.

Ombre.

Où le bétail trouve-t-il de l’ombre ?

A l’ombre d’un arbre.

Ombre.

Où les oiseaux trouvent-ils de l’ombre ?

A l’ombre d’un arbre.

Ombre.

Telle est la raison de l’ombre.

Pour tous les animaux, et même pour les hommes.

Ombre.

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L’orange dans la main du vieil homme

27août

Evelio RoseroOn nous parle tant de la Colombie que, pour un peu, on en oublierait qu’à l’instar de la plupart des pays d’Amérique Latine, celui-ci possède une riche tradition littéraire allié à une vivacité dont nous ne connaissons pour ainsi dire rien. La prise d’otages et ses corollaires terribles, la mort quotidienne qui voue chaque existence à l’incertitude, l’obligation de choisir son camp dans un lieu où la neutralité ne veut plus rien dire, tous ces éléments nous semblent désormais faire partie de l’univers mental du colombien, être lointain qui a droit plus à notre compassion qu’à notre compréhension. La littérature peut pourtant trouver un nouveau sens lorsqu’elle nous permet, grâce à des oeuvres puissantes, l’immersion au coeur d’une civilisation contaminée par le poison de la violence à travers des destins singuliers, et donc universels.

Evelio Rosero est né à Bogotà où il vit depuis cinquante ans. Son premier roman traduit en français par François Gaudry chez Métailié va nous parvenir dans quelques jours et nous nous ferons un plaisir de le conseiller non seulement aux inconditionnels de littérature hispanophone mais encore à ceux qui réclament aux livres un instant de grâce fut-il comme avec Les Armées d’une incroyable dureté. La scène d’exposition nous incite à oublier, précisément, tout ce que nous croyons savoir sur la Colombie, scène enchanteresse et moqueuse qui présente un vieil homme juché sur son échelle, simulant une cueillette d’oranges qui lui permet d’observer la superbe nudité de sa voisine, dernier plaisir d’une vie qu’on imagine paisible. Sauf que la paix n’existe plus, surtout dans une petite ville de la montagne successivement aux prises avec l’armée, les paramilitaires ou les guerilleros, dont les treillis se ressemblent voire se confondent. Quand les villageois se réunissent, c’est pour supporter une femme dont le mari a été kidnappé des années plus tôt. Quand on fait le compte des familles, beaucoup se sont désagrégées (fuite, mort, disparition). Ismael, l’instituteur retraité amateur d’oranges, comprend un soir d’égarement qu’il est impossible d’échapper au présent et qu’il n’aura pas la saveur du corps d’une femme au soleil : sa femme, qui lui reprochait ses manies de voyeur, ne rentre pas, le chemin de sa maison lui paraît impossible à retrouver, les hommes armés se font de plus en plus agressifs. Le monde s’effondre en même temps que sa mémoire en ruine. La force du livre provient de ce que c’est Ismael lui-même qui nous raconte, incohérent, ses dernières heures trouées par l’oubli, traversées par des souvenirs qui reprennent vie. Il est notre seul guide, notre seul appui et nous savons qu’il divague. C’est ainsi qu’au milieu de l’horreur, sa voix, poignante, nous touche. C’est pourquoi Les Armées, ce roman si peu militaire, nous paraît un grand et beau livre.

Le frère anglophone de Birahima

26août

Beasts of No NationBêtes sans patrieJe vous présente Agu, small soldier dans un pays non identifié d’Afrique occidentale anglophone. Ce petit bonhomme dont la vie d’enfant est bouleversée par le surgissement de la guerre fait partie des personnages phares de la rentrée littéraire chez l’Olivier. Unique narrateur du récit à la première personne intitulé Bêtes sans patrie,1 Agu est né sous la plume d’un tout jeune écrivain américain d’orgine nigérienne dont on vous souhaite de pouvoir (prononcer et) retenir le nom - Uzodinma Iweala. Agé d’à peine 25 ans, celui-ci a déjà beaucoup fait parler de lui. A la sortie de Beasts of No Nation en 2005 aux Etats-Unis, il a été acclamé par de très nombreuses revues dont Time Magazine, The New York Times, Entertainment Weekly et Rolling Stone et The Times2. Qui plus est, la revue Granta l’a sélectionné comme faisant partie des vingt écrivains les plus prometteurs de l’année 2007, ce qui n’est pas rien !3 Enfin, tant que l’on en est à sa biographie, notons d’une part que c’est le fils de Ngozi Okonjo-Iweala, l’ancienne Ministre des Finances et des Affaires Etrangères du Niger, et de l’autre, qu’il a, lui aussi, effectué un passage sur les bancs d’Harvard (cf. notre blog du 2 juillet intitulé “From Harvard” sur deux pépites de nouveauté à paraître dans les prochains jours). Ce premier roman est d’ailleurs basé sur son travail de doctorant.

Alors revenons-en à Agu. L’action commence on en peut plus in media res : ce “petit minimum d’homme,” dont le rêve est de devenir médecin ou ingénieur, est trouvé par des soldats qui menacent de l’envoyer dans un monde parallèle. Alors qu’il s’abstient de tout geste potentiellement offensant, il tente en vain de se souvenir de ce qui s’est passé et comment il en est arrivé là. Il est encore trop tôt. Si tout lui reviendra bel et bien à l’esprit, ce sera sous la forme de vagues de réminiscences successives façon madeleine de Proust. En attendant, il va devenir enfant soldat, tout simplement parce que c’est sa seule alternative à la mort. Il sera sous les ordres du Commandant, tuera et violera toutes celles et ceux au sujet duquel ce dernier décrète que ce sont ses ennemis, et bien plus encore… Après une période au cours de laquelle il se répète que rien de ce qu’il fait n’est mal, s’imaginant que ses victimes sont responsables de ce qui est arrivé à sa famille, il se rend compte qu’il n’est indéniablement pas au service du bien. “Je veux lui dire que je ne veux plus combattre, que mon âme ça devient pourrie, on dirait c’est l’intérieur d’un fruit.” Car s’il n’est qu’un enfant, il n’est pas naïf, ou du moins l’est de moins en moins au fur et à mesure qu’il combat dans les rangs du Commandant, qu’il en vient d’ailleurs à honnir. Son regard s’aiguise, ses remarques se font de plus en plus percutantes, comme lorsqu’il affirme que “maintenant on ressemble tous aux animaux.” Le lecteur ne peut plus douter à quel point le livre qu’il a entre les mains constitue un témoignage poignant dont la lecture ne laisse pas indemne.

L’intérêt est double ici : il réside autant au niveau de la forme que du fond. En effet, cette dénonciation des horreurs de la guerre en Afrique de l’ouest telle qu’elle a frappé le Niger, du triste rôle des enfants dont la place serait bien mieux à l’école, de l’arbitraire des hommes à qui la possession d’armes confère des illusions de toute-puissance, tout cela trouve sa place dans un récit qui porte autant que faire se peut le sceau de l’authenticité. L’auteur joue avec les conventions littéraires et livre le cahier de bord d’un jeune Africain anglophone qui écrit comme il parle. Aussi, Bêtes sans patrie est-il écrit dans une langue qui laisse percer l’importance de la tradition de l’oralité et révèle un réel souci de fidélité par rapport au parler nigérien. En témoignent notamment les particularismes lexicaux (”à zéro mètre de moi”), les approximations (”exténuer” pour éternuer, le “grade à vous,” etc.), les répétitions ou encore les anacoluthes…

Le concept aura toutefois peu de chances de frapper le lectorat francophone par son côté novateur. L’écrivain ivorien Ahmadou Kourouma est effectivement déjà passé par là avec Allah n’est pas obligé en 2000 (Ed. du Seuil), qui lui a valu le Prix Renaudot et le Prix Goncourt des Lycéens. On se souvient du périple à travers le Libéria, la Guinée et la Sierra Leone que nous conte dans un style proche de l’oralité le petit Birahima, 12 ans, lui aussi plus ou moins orphelin, armé de ses trois dictionnaires. Notons au passage que Kourouma est l’auteur d’un roman intitulé En attendant le vote des bêtes sauvages (Ed. du Seuil, 1994 - Prix du Livre Inter). Entre bêtes sauvages et bêtes sans patrie, comment ne pas voir là un clin d’oeil de la part de ce jeune écrivain talentueux qui nous intéresse aujourd’hui ?…

 


1 Beasts of No Nation a été traduit dans une douzaine de langues. Aux Etats-Unis, il remporté un certain nombre de prix littéraires, dont le Prix Sue Kaufman du Premier Roman, décerné par l’Académie américaine des arts et des lettres, et le Prix John Llewellyn Rhys.

2 Le Times en fait une “nouvelle voix de la littérature pleine de confiance et de promesses”. Plusieurs interviews sont disponibles, notamment celle donnée pour le magazine littéraire Bookworm (suivre le lien).

3 Pour information, Granta avait également attiré l’attention des lecteurs américains sur Nell Freudenberger, dont le recueil de nouvelles Lucky girls compte parmi nos derniers coups de coeur.

 

Nom d’un chien

25août

La vieille tradition scandinavophile de Gallimard se perpétue année après année avec la découverte d’auteurs qui souffrent habituellement d’une réputation d’austérité plutôt handicapante, comme s’il fallait dans l’imaginaire français qu’un auteur suédois ou norvégien fût nécessairement torturé par un quiétisme terrible ou détruit par une dépression qu’un climat difficile entretient (et puis Bergman a fait de terribles dégâts et ce d’autant plus qu’il était, aussi, un remarquable écrivain). Bref, l’intériorité septentrionale jointe à l’hérédité des enfants de Strindberg, fantasme persistant chez nous, cantonnent de grands auteurs à un public restreint, et c’est grande joie quand on en tient un que l’on peut taxer de drôle, de loufoque ou d’exubérant. Quoique… Quand débute Tête de chien, le récit du drame atroce qu’a subi pendant la guerre le grand-père du narrateur nous assomme sans ménagement : évadé d’un camp nazi avec un camarade, rattrapé par deux soldats, on lui a offert, ignoblement, de sauver sa vie en prenant celle de son compagnon, à coups de poings. Survivre à l’horreur, redevenir quelqu’un, fonder une famille, croître et multiplier malgré ce cauchemar de toutes les nuits, c’est donc le point de départ de ce roman familial que reconstitue le plus jeune : il tente de comprendre pourquoi son clan est aussi compliqué, pourquoi il n’est jamais parvenu à se fixer sans céder au vertige de la fuite. Naissances, éducations, disparitions, départs, tous les aléas de la vie d’une famille nous sont contés avec une verve et une truculence inventives qui n’estompent jamais l’inquiétude et la peur. C’est elle qui taraude ce groupe et que l’on combat avec des moyens dérisoires, comme cette grand-mère qui reçoit des boîtes contenant de l’air de Bergen, sa ville natale, comme le grand-père qui ne peut plus se résoudre à construire des bateaux qui flottent et voue son oeuvre à un cubisme hermétique (en tout cas dans les chantiers navals où il opère…), comme ce fils qui accumule un trésor que son aïeul dilapide en une soirée. On aurait envie de se livrer au péché de raconter, tentation très forte car le roman de Morten Ramsland fourmille d’histoires dans l’histoire, entrelacs et détours qui ont le don de nous emprisonner. Et c’est le propre des sagas dites “familiales” (je vous vois frémir) de nous faire tourner les pages d’un livre qu’on redoute d’interrompre. Signalons enfin qu’une fois encore Alain Gnaedig, le traducteur, fait preuve d’un brio qui est pour beaucoup dans le bonheur que l’on prend à lire ce livre.

Morten Ramsland

Blas de Roblès, un grand de France

23août

Là où les tigres sont chez euxQui se souvient de Jean-Marie Blas de Roblès ? Dans un monde littéraire où il faut se garder de disparaître au risque de passer pour un revenant, cet auteur au nom de Grand d’Espagne va amplement justifier sa décennie de silence grâce à son nouvel opus, une somme splendide qui nous parvient aujourd’hui et auquel nous promettons (et espérons) un beau succès. Il est vrai que 800 pages, cela a de quoi impressionner et que nous avons un peu tourné autour avant d’y plonger, mais une fois le pied dans le bain, impossible de regagner la rive avant la fin. Pris au piège, comme dans les romans feuilletons de naguère, on trimballe le pavé, on néglige la pile de livres au pied du lit, bref on profite….

Athanase Kircher, jésuite délirant du XVII°, devient vite un personnage familier dont la légende nous passionne d’autant plus qu’elle se redouble de l’histoire de son biographe, Eléazard, et de sa femme, aller-retour temporel permanent qui nous fait douter du réel et se joue de notre naïveté à croire les histoires. Et elles ne manquent pas dans Là où les tigres sont chez eux car notre jésuite a la bougeotte et court derrière des mystères trop grands pour lui, notre biographe vit au coeur du Nordeste brésilien, se perd en conjectures sentimentales et s’inquiète pour sa fille qui le mène en bateau, notre épouse chasse le fossile dans une jungle pour le moins hostile et se laisse séduire par un indien qui sait comment éblouir les occidentales, et les seconds rôles, particulièrement réussis par Blas de Roblès, remplissent cette comédie débridée qui, lentement mais avec une précision retentissante, se dirige vers un feu d’artifice dont chaque fusée a été remplie d’une poudre d’escampette de haute volée. Impossible, vous l’aurez compris, de rentrer dans les détails de cet océan romanesque dans lequel on s’immerge, passant d’un tourbillon à un autre. Impossible aussi de ne pas militer pour cette bouffée littéraire qui balaie d’un grand souffle les petits courants égotistes trop souvent à l’honneur. Jean-Marie Blas de Roblès est de retour et on ne peut que louer Zulma d’avoir osé nous offrir ce pavé de bonnes inventions…

Faux semblants

22août

Masque Réflexion saisie au cours d’une conversation : “Tiens, Jacques Pierre Amette fait un polar” (lire Le Lac d’or, histoire de détective hard boiled)… On pourrait dire qu’il revient à ses premières amours, ayant usé, comme d’autres, de la vieille habitude du pseudonyme : souvenez-vous de Je tue à la campagne, d’un mystérieux Paul Clément. Derrière ces deux prénoms se cache justement Jacques-Pierre Amette, qui nous avait aussi livré Exit, sous le même pseudonyme, tous deux publiés à la “défunte” Série Noire - celle des petits formats.

Cette volonté de camouflage est traditionnelle chez les écrivains grands producteurs, en particulier chez les graphomanes en tous genres. Imaginer que Donald Westlake possède plus de trente “fausses identités” recensées fait frémir, alors que trois sont arrivées jusqu’à nous. Il s’agit de Tucker Coe et de Richard Stark, mais cette clef est éventée dans l’excellent Jimmy the kid (traduction nouvelle de V’la aut’ chose) où le maladroit Dortmünder et ses acolytes mettent en place un plan sans faille : il s’agit d’enlever un jeune héritier en s’inspirant d’un livre de… Richard Stark ! Qu’est-ce qu’on s’amuse…

Ce jeu de piste s’explique aussi par les nécessités économiques, les auteurs de la première moitié du vingtième siècle étant parfois payés comme des feuilletonistes du siècle antérieur. Frédéric Dard était un spécialiste du genre, comme l’attestent les multiples rééditions chez Fayard, sans compter sa pléthorique production sous le nom de San-Antonio ! Alors schizophrènes, ces auteurs, ou simplement intéressés ? Pas si simple : si les noms de Lauren Kelly, de Rosamund Smith et de Barbara Vine ne vous évoquent rien, ou pas grand chose, c’est assez normal. Les deux premiers dissimulent Joyce Carol Oates alors qu’elle signe de surprenants thrillers psychologiques, Barbara Vine, quant à elle, est tout simplement Ruth Rendell lorsqu’elle change de veine, mais l’éditeur français fait paraître tous ses titres sous le nom de… Ruth Rendell (ici, je vous l’accorde, c’est le monde à l’envers…). Ces changements de noms-là répondent à des critères artistiques (du moins, on l’imagine), tandis que d’autres ne veulent pas risquer l’opprobre et se commettre avec un genre mineur (ici, on vous l’accorde aussi, les barrières sont moins de mise, de nos jours)…

Ces fameuses barrières furent parfois politiques, on se souvient de Yasmina Khadra, se cachant sous un nom de plume à consonance féminine pour ne pas risquer sa vie en Algérie, ou d’Howard Fast, sur les listes noires MacCarthystes, racontant cette expérience dans Mémoires d’un rouge, et publiant à cette époque sous le nom d’E.V. Cunningham - le formidable Sylvia est écrit à cette période troublée par la chasse aux sorcières, évoquée aussi dans son remarquable Ange déchu.

Parmi quelques doubles mémorables, n’oublions pas de citer l’étrange John Amilanar, devenu John Amila, traduit par Jean Meckert, aussi connu sous le nom de Jean Amila. L’auteur des inoubliables Coups est aussi celui qui a commis Le Boucher des Hurlus. Pour le plaisir, mentionnons Dan Kavanagh, auteur de La Nuit est sale (Série Noire, R.I.P.) ou de Duffy (Actes Sud / Polar Sud), plus connu en France comme Julian Barnes.

Ah, le quizz sur le gâteau : Fausse Balle, de Paul Benjamin, ça vous évoque quelqu’un ?

“Quand l’empereur était dieu”….

21août

peche OtsukaUn immense coup de cœur pour ce premier roman signé Julie Otsuka: Quand l’empereur était Dieu

L’auteur s’est ici inspiré de son histoire familiale pour nous livrer un récit tout en finesse. Elle nous parle d’une époque de l’Histoire des Etats-Unis que les romanciers ont jusque là très peu évoquée, celle de la période qui a suivi l’attaque de Pearl Harbour, et qui a contraint des milliers de citoyens américains d’origine japonaise à fuir le pays.

 

L’action débute à Berkley en Californie. Alors que le père de famille est arrêté au petit matin, en pantoufles et peignoir, le reste de la famille est sommé de fuir quelques mois plus tard. Déportés dans l’Utah en plein désert, la mère et les deux enfants vont passer trois ans durant dans des baraquements envahis par le sable. Des mois à vivre dans l’ennui et dans l’attente. Chacun vit la difficulté de la situation à sa manière. Julie Otsuka insiste sur les petits détails du quotidien qui permettent aux personnages de « tenir le coup » : la minutie avec laquelle la mère prépare leur départ, les rituels superstitieux du jeune frère pour tenter de garder la vie sauve à son père, le sable qu’on ne cesse de balayer et qui s’insinue partout.

 

L’auteur n’a pas souhaité donner de noms à ses personnages. Et c’est peut être aussi ce qui leur donne autant une dimension universelle. Leur témoignage, sans pathos ni apitoiement, résonne en nous de manière très forte. Le drame personnel est ainsi lié à l’Histoire collective. Le roman se lit comme une très fine réflexion sur le devoir de mémoire.

Un peu d’actualité en théâtre…

20août

Peter BrookLe premier Prix Ibsen a été décerné lundi au célèbre metteur en scène, acteur et réalisateur anglais Peter Brook. Le jury de ce nouveau prix norvégien dont la récompense s’élève à 314 000 €, était présidé par l’actrice Liv Ullmann. Celle-ci a particulièrement insisté sur “l’illustration réussie du fait que toute oeuvre théatrale possède une capacité unique à rassembler les êtres humains, qu’il est donné à n’importe qui d’apprécier, et qu’aucune entité socio-politique ou nation n’a le droit de prétendre à la propriété d’une oeuvre littéraire, que celle-ci se présente sous forme textuelle ou qu’elle soit mise en scène.”1

Né à Londres en 1925, et ancien de l’Université d’Oxford, Peter Brook a mis en scène à la fois des grands classiques du théâtre et des pièces plus contemporaines. Ainsi, s’il a monté nombre de pièces de Shakespeare et de Marlowe (la mise en scène d’Un rêve d’une nuit d’été qu’il a effectuée en 1970 fait partie des productions shakespeariennes les plus importantes du 20e siècle), son nom est par ailleurs associé à des représentations de pièces de Sartre, Anouilh, Genet, Roussin, ou encore Weiss. Il favorise plutôt des mises en scène épurées, comptant essentiellement sur le jeu des acteurs, se souciant assez peu des décors. Il a cherché a étendre cette dimension novatrice au domaine cinématographique dans la mesure où d’après lui, théâtre et cinéma sont intimement liés. Après avoir été associé à la Royal Shakespeare Company et au Royal Opera House en de nombreuses occasions, sa carrière a pris un tournant dans le milieu des années soixante-dix, date à laquelle il s’est installé à Paris avec sa compagnie dans la salle du Théâtre des Bouffes du Nord.

 

Un certain nombre de ses ouvrages sont disponibles en français, aux éditions du Seuil (Points de suspension, Oublier le temps, L’espace vide : écrits sur le théâtre, et Conversations avec Peter Brook) ou chez Actes Sud (Entre deux silences, Le diable c’est l’ennui : rencontres avec Peter Brook, Avec Shakespeare, L’homme qui suivi de Je suis un phénomène).

 

La cérémonie de remise du Prix aura lieu le 31 août prochain dans la ville portuaire de Skien, où Henrik Ibsen avait vu le jour en 1828. Ce père fondateur du théâtre moderne, auteur notamment de Peer Gynt et d’Une maison de poupée s’était éteint à Christiana - l’actuelle Oslo - en 1906.

 

Notons cependant l’ironie de ce choix : de toutes les pièces qu’il a mises en scène au cours de sa longue carrière, Peter Brook n’en a monté qu’une seule signée par le dramaturge norvégien qui a donné son nom à ce Prix. Il s’agit de La dame de la mer, écrite par Henrik Ibsen en 1888 ; Peter Brook était alors âgé 19 ans.

 


1 Source : le site du Prix Ibsen ; notre traduction.

 

 

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