Archives du mois de août 2008

Mattern ou le refus de paternité

19août

Les bains de KiralyJean Mattern n’est pas connu du grand public : éditeur au sein de Gallimard, il est responsable de plusieurs secteurs de littérature étrangère dans la maison d’édition, de la collection Arcades et sa qualité de découvreur d’auteurs le laisse dans une ombre qui lui est peut-être propice (conjecture, conjecture…). En cette rentrée, son nom s’affiche désormais sur la couverture d’un livre à l’enseigne de Sabine Wespieser, maison d’édition particulièrement aimée des libraires et qui a su en quelques années imposer son catalogue exigeant.

Les Bains de Kiraly commence par une citation d’Eric Clapton, qui est un peu “Dieu” pour les amateurs de guitare : la musique qui, tout de suite émane des pages de Mattern n’a cependant rien de céleste, c’est plutôt le chant simple et désespéré d’un homme qui fuit sur un chemin qu’il ne veut pas parcourir, le bruit d’un pas devant l’autre dans une ville triste. L’homme qui marche est bien un fuyard : quand sa compagne lui a annoncé qu’elle allait mettre au monde leur enfant, une voix lui a imposé ce geste fou et depuis il essaie d’oublier. On comprend vite que la mémoire a tout à voir avec cette folie qui nous paraît, à première vue, choquante et sans excuse : Gabriel, celui qui dis “je” tout au long de ce bref roman, a un compte à régler avec un passé douloureux et le futur lui paraît insupportable tant qu’il n’aura pas réglé ce compte-là, tant qu’il n’aura pas trouvé les mots pour traduire le tourment d’un deuil mal accompli. Or, les mots c’est son domaine puisqu’il est traducteur ( il s’est lancé dans une nouvelle traduction du chef-d’oeuvre crépusculaire de Thomas Mann, le Dr Faustus, entreprise littéraire superbe qui lui permet le retrait du monde) et il se heurte avec obstination à leur incapacité à traduire sa souffrance. “Donner, puis reprendre”, ces trois mots terribles qui sonnent comme un couperet divin, c’est la seule réponse que le père a pu donner face à l’horreur de la mort de sa fille, condamnant au silence le frère meurtri. Phrase biblique, elle va ressurgir dans la vie de Gabriel et prendre sens lors d’un séjour en Hongrie, au coeur de cette Mitteleuropa fantasmatique, lieu de l’origine et origine du silence.

La langue de Jean Mattern est limpide et belle, l’alternance des temps qui nous fait osciller entre passé et présent parfaitement maîtrisée. Elle contribue à nous enlacer dans cette aventure triste et poignante. Jean Mattern est éditeur : le voilà devenu, par la grâce d’un livre réussi, écrivain.

Jean Mattern

Sam Taylor est riche …

18août

Sam TaylorSi je m’en souviens bien, nous nous étions promis de ne pas faire de jeux de mots avec le patronyme de ce jeune romancier. Las, au moment d’écrire le titre de ce billet la tentation a été trop forte et l’oubli l’a emporté. On nous pardonnera cette légèreté qui ne doit pas masquer le grand intérêt qu’a suscité L’Amnésique, roman parmi les plus intéressants que nous offre Le Seuil pour cette rentrée. La presse anglaise n’a pas été très tendre avec ce roman jugé parfois trop riche, trop référencé, affiché trop borgésien en des temps où on met le grand argentin à toutes les sauces. C’est pourtant faire peu de cas de l’incroyable montage de ce roman, qui s’il souffre d’excès de brio justement, ce qui est la remarque la plus fréquente adressée aux débutants soucieux de trop en faire, possède un charme mystérieux qui condamne le lecteur à ne pas quitter cet esquif très chargé. Les romans sur la mémoire constituent une classe à part dans la littérature tant ils possèdent de ressources romanesques et autorisent les distorsions temporelles : si l’on n’avait crainte d’en oublier de très célèbres, on pourrait établir la liste des héros amnésiques qui déambulent au milieu des trous noirs à la recherche d’une vérité qui leur échappe. James Purdew, le narrateur du livre de Sam Taylor (1), ne recherche que trois années disparues de sa jeune vie (il est à peine trentenaire) mais il est persuadé que ce blanc dans son esprit cache un drame dont il ne veut plus être exclu. C’est donc en détective privé de ses propres pas oubliés qu’il va tenter de remonter à la source, renonçant à l’amour d’une femme prête à lui offrir une existence rangée pour fouiller le passé, revenant dans la ville de ses études, dans la rue qu’il soupçonne être le théâtre de son basculement, aidé par de brèves et douloureuses épiphanies, éclats de souvenirs douloureux qu’il ne réussit pas à ordonner. L’histoire est tellement complexe que la résumer reviendrait à oser un coup de force car notre héros se lance dans l’écriture en composant les “Mémoires d’un amnésique” à partir du chapitre 5 pour remonter à la zone d’ombre, il découvre le manuscrit d’un roman victorien qui est l’écho de sa propre vie, il enquête sur des individus dont il ne sait plus rien et qu’il croit deviner dans des figures croisées par hasard, il gesticule puis se réfugie dans le silence, il ose puis se morfond, il se montre ou au contraire se terre, bref il exaspère le lecteur qui refuse de l’abandonner avant qu’il ait redécouvert son secret. Balancé entre l’espoir et la peur (”Il les avait toujours considérées comme radicalement opposées : l’une blanche, l’autre noire ; l’une positive, l’autre négative. Mais il percevait à présent qu’elles étaient davantage des reflets l’une de l’autre, comme si chacune était la copie inversée de l’autre (…) Qu’est-ce que la peur, en effet, sinon l’espoir noyé dans l’obscurité ? Qu’est-ce que l’espoir sinon la peur baignée de lumière ?”), James est hanté par l’idée de savoir et de découvrir une part de lui qui lui rendra son intégrité mais il panique en réalisant sporadiquement que ce trou dans ces agendas cache la preuve de sa face sombre, et c’est là toute la thématique de ce faux roman policier, un “roman policier réaliste” comme le dit son narrateur qui rêve d’un “polar existentiel où la réponse ne serait pas donnée, claire et logique, à la fin, mais seulement entraperçue, ou à demi-saisie, à divers moments du récit ; où elle serait pressentie tout au long, comme un air lancinant qu’on n’arrive pas à se rappeler vraiment, mais jamais nettement définie, jamais perçue dans sa totalité (…) bref, pas une chose vers quoi l’on tend, mais autour de quoi l’on tourne indéfiniment.” Existe-t-il des moyens de fuir sa propre histoire ? Avec le cas particulier de James Purdew, c’est à cette question que le brillant Sam Taylor tente de répondre, et ses solutions sont, bien entendu, imaginaires. Les amateurs de tournis et de tourbillon seront donc comblés par ce roman foisonnant qui nous fait pénétrer dans un labyrinthe (d’où, évidemment, le prince des labyrinthes, Borges, qui éclaire de ses réflexions subtiles tout le roman qui en est comme un écho fasciné) dont il nous faudra sortir coûte que coûte, fatigués mais ravis.

(1) Sam Taylor est né 1970 en Angleterre, il a grandi dans le Nottinghamshire. A l’issue de son passage à Hull en Caroline du Nord où il étudie la Littérature américaine et rédige un essai sur “Bruce Springsteen et le Rêve américain”, il se lance dans la vie littéraire, devenant presque accidentellement journaliste à l’Observer malgré son désir de voyager dans l’Europe du Sud. Après huit ans de presse, il quitte son journal pour s’installer près des Pyrénées. Il y est désormais un écrivain “à temps plein”, ce qu’on lui souhaite le plus longtemps possible…

L’été FUT chaud

15août

 

 

thermo.jpgLa chaleur s’était abattue sur nous, immobilisant la ville et réveillant chez certains libraires des instincts que seul l’été excuse. Et puis la pluie est revenue, calmant les uns, faisant soupirer les autres. Voici le témoignage de ces chaleurs qui ne sont déjà plus qu’un souvenir… Plongeons-nous donc dans notre Enfer à nous, si possible à l’ombre et à l’abri ! Accompagnons nos moites siestes (éventuellement crapuleuses, tout n’est pas que littérature, bref…) par un livre érotique, et… Dilemme : que choisir ? Relire un classique pour plonger avec Apollinaire ou Sade dans les turpitudes de leur époque ? Reprendre Martial et ses grivois épigrammes ? S’adonner une après-midi entière à la délicieuse O. et à ses histoires ? Ou faire le choix moderne d’Esparbec, pornographe déclaré, encensé par Wolinski, auteur d’une pléiade de titres dans des collections de gare, entré en littérature par la petite porte… Mais quelle porte : du (faussement ?) autobiographique Le pornographe et ses modèles jusqu’à La Jument, en passant par La Pharmacienne - déjà un classique du XXIe siècle ? - ou du très bien nommé Le Goût du Péché, qui nous détaille les fantasmes hôteliers dans les grandes largeurs… Qu’on ne se trompe pas, le talent d’Esparbec est gaulois, et sa grande qualité reste qu’il se refuse à inclure les métaphores habituelles du roman érotique, ce qui donne un résultat certes cru, mais néanmoins troublant… Pour vous donner une idée du ton, on lit Esparbec comme on regarde un film de John Waters (A Dirty shame, dernier long métrage en date, semble particulièrement adapté à cette thématique) ; oscillant entre humour potache, auto dérision et voyeurisme, le tout souligné par un style outrancier en diable, Esparbec se déguste savoureusement et (un peu) en cachette…

P.S. : tous ces titres d’Esparbec sont publiés aux éditions de la Musardine.

P.P.S. : afin de satisfaire les amateurs de littérature moins directe, nous nous pencherons bientôt sur la collection érotique de Babel, où l’on trouve le vénérable Voltaire et autres Mirabeau ou Boyer d’Argens.”


La plume fêlée

14août

Svetislav BasaraSvetislav Basara est un peu comme le Palafox d’Eric Chevillard : insaisissable, protéiforme, présentant de multiples visages, il échappe à toute tentative de classement. On compare l’auteur serbe avec de nombreuses personnalités - Kafka, Kusturica, Boulgakov, Pirandello, Nietzsche entre autres - mais l’impression que l’on reste quand même loin du compte demeure, si bien qu’on a vite fait de capituler. Car le lecteur avisé s’étonnera que plus il lit et essaie de comprendre cet auteur, plus le flou s’installe sur sa personne. Est-ce un fou, un génie, un provocateur, un bouffon, ou un visionnaire ? Le débat est ouvert, bien que tout le monde semble s’accorder sur un point : c’est absurde et c’est drôle.

Pour découvrir à prix doux cet auteur, les éditions 10/18 viennent de faire paraître Guide de Mongolie, un de ses livres les plus marquants. A noter qu’il est quand même difficile d’appeler ses livres “romans” tant la dénomination semble trahir la nature même de ses textes, à la croisée de la nouvelle, de l’essai, de l’autobiographie et du défouloir. On lui préfèrera plutôt le terme d’ “objet littéraire non identifié”. Guide de Mongolie ne déroge pas à la règle. Le narrateur - personnage fictif ou double de l’écrivain ? - est dépêché en Mongolie pour y rédiger un guide touristique et atterrit rapidement au bar de l’hôtel Gengis Khan, à Oulan-Bator. Lieu propice aux rencontres les plus improbables, il va successivement faire la connaissance d’un évêque hollandais perdu dans un rêve, d’un officier russe converti au bouddhisme, d’un mort-vivant libertin et même de l’énigmatique Charlotte Rampling. On discute, philosophe sur la vie, sur la guerre, mais surtout on boit beaucoup. Entre rêveries et ivresse, pour paraphraser Socrate, tout ce que l’on sait, c’est qu’on ne sait rien. La démarche ressemble étrangement à celle entreprise par Alain Mabanckou dans Verre Cassé, avec ses récits de personnages tous plus déments et avinés les uns que les autres. A la fois conte philosophique et satire politique, Basara souffle le chaud et le froid et fait preuve d’une autodérision explosive. On se dit alors que son univers loufoque sert la déconstruction d’une réalité sinistre, on pense bien sûr à la guerre qui a fait près de dix-mille victimes à Sarajevo et à qui est dédié ce livre.

L’actualité de cet auteur est riche puisque vient de paraître également, aux éditions Les Allusifs, Perdu dans un supermarché, une vingtaine de nouvelles toutes plus loufoques les unes que les autres, où l’on apprend comment réussir un crime imparfait parfait, ce que peut penser un homme qui est en train de chuter de la Tour Eiffel, ce qu’il se passe quand on est enfermé, de nuit, dans un supermarché, et bien d’autres situations tout aussi incongrues.

Du même auteur, à noter également Le miroir fêlé, paru en 10/18, une fable cynique et déroutante mettant en scène un jeune homme qui apprend que l’homme ne descend pas du singe mais du néant. Sa vision du monde va s’en trouver bouleversée, si bien que, pour lui, les êtres humains n’existent pas plus que les personnages du roman qu’il a inventés.

Attention ! Lire Basara peut se révéler addictif. Comme un feu d’artifice, ça part dans tous les sens, on ne comprend pas trop comment ça marche, mais c’est fascinant et on en ressort ragaillardi. La littérature serbe tient encore dans ses rangs un noble représentant.Guide de Mongolie, 10/18

Larry Brown, dernier hommage

13août

brown-usine.jpgVient de paraître dans la collection Folio policier l’ultime roman de Larry Brown L’usine à lapins - il n’y en aura pas d’autre puisque l’auteur est mort en novembre 2004. Larry Brown, nous, libraires, nous l’avons aimé. Alors, dans le rayon polar, sur un présentoir, nous avons mis en avant ses titres : ses cinq romans et ses deux recueils de nouvelles. Une petite place en forme d’hommage. Car chacun de ses livres nous rappelle de mémorables souvenirs de lecture.

brown-sale-boulot.jpg

Son premier s’intitulait Sale boulot : un choc ! Le roman mettait en scène deux rescapés du Viêtnam, mutilés de guerre. Le livre est composé de leur dialogue l’espace d’une nuit, alors qu’ils partagent la même chambre d’hôpital. Terrible et poignant. C’est le prélude à une oeuvre placée sous le signe de la désespérance, de l’alcool, de la misère, de la prison - thèmes de prédilection de l’auteur. Ses personnages sont à la dérive, leurs destinées empreintes du sceau de la fatalité.

 

 

brown-joe.jpgJoe raconte l’histoire d’une famille en errance : la mère devenue folle, le père alcoolique, les enfants livrés à eux-mêmes, la faim… Tout l’univers de Larry Brown est là, qui met en scène des paumés, laissés pour compte de la société. En toile de fond : le Sud profond des Etats-Unis, avec ses “petits blancs”, l’ennui, le chômage. Le fils Gary, qui veut s’en sortir, va trouver un modèle : Joe, qui donne son titre au livre, Joe, qui l’embauche et qui va s’ériger en protecteur -peut-être une lueur d’espoir ?

 

 

brown-fay.jpgOn peut lire Fay comme un dyptique où Brown revient sur la famille Jones en prenant pour personnage principal l’une des deux soeurs de Gary - une adolescente obstinée dont on va suivre la destinée. Roman d’initiation, passage de l’adolescence à l’âge adulte, perte de l’innocence… Il y a quelque chose de Faulkner chez Brown - non seulement ce territoire géographique qu’ils ont en commun : celui du Mississippi - mais aussi ces frontières humaines floues où le bien et le mal se mêlent inextricablement.

 

brown-pere.jpgPère et fils est construit comme une tragédie sur fond de haine et d’alcool. Le début donne le ton car, à peine sorti de prison, Glen va commettre deux meurtres… Comme dans ses deux recueils de nouvelles Dur comme l’amour et Faire front, l’alcool est un motif récurrent dans l’oeuvre de Brown. Encore une histoire magnifique de paumés, empreinte d’humanité, par ce grand écrivain du Sud - faites passer le mot : il faut absolument lire Larry Brown !

“Un des plus grands poètes” s’est définitivement tu avant-hier

12août

mahmoud-darwich.jpg Un jour je serai ce que je veux.Un jour je serai une idée qu’aucun glaive ne porte

A la terre désolée, aucun livre …
Une idée pareille à la pluie sur une montagne
Fendue par la pousse d’un brin d’herbe.
Et la force n’aura pas gagné,
Ni la justice fugitive.

Un jour je serai ce que je veux.

Un jour je serai oiseau et, de mon néant,
Je puiserai mon existence. Chaque fois que mes ailes se consument,
Je me rapproche de la vérité et je renais des cendres.
Je suis le dialogue des rêveurs.
J’ai renoncé à mon corps et à mon âme
Pour accomplir mon premier voyage au sens,
Mais il me consuma et disparut.
Je suis l’absence. Je suis le céleste
Pourchassé.

Un jour je serai ce que je veux.

Un jour je serais poète
Et l’eau se soumettra à ma clairvoyance.
Métaphore de la métaphore que ma langue
Car je ne dis ni n’indique
Un lieu. Et le lieu est mon péché et mon alibi.
Je suis de là-bas.
Mon ici bondit de mes pas vers mon imagination …
Je suis qui je fus, qui je serai
Et l’espace infini me façonne, puis me tue.
(Extraits du poème Murale- Actes Sud, 2003, traduit de l’arabe par Elias Sanbar)

Poète de l’exil qu’il connut en éternel réfugié depuis son enfance, il n’est certes pas besoin de revenir plus avant sur la biographie de Mahmoud Darwich : la presse et les hommages rendent actuellement assez compte de l’engagement de cet homme à sa terre-mère mais qui n’avait, comme il le répétait si bien dans ses entretiens et ses oeuvres, de “pré-texte” que le nom de Palestine (voir La Palestine comme métaphore- Sindbad/Actes Sud, 1997 et ses derniers Entretiens sur la poésie- Actes Sud, 2006). Attachons-nous donc plutôt à garder de cette voix, intime et universelle, celle du poète de l’amour qu’il célèbra tant dans l’exaltation d’une patrie, (Origine perdue que sa prose poétique ne cessa, comme tant de confrères, de déplorer et d’appeler de ses voeux) que d’une figure féminine plurielle à la fois refuge, consolation et irréductiblement Autre (réminiscence de sa première passion avec Rita, jeune Juive): rapellons pour cela Le lit de l’étrangère (Actes Sud, 2000) qui chantait si justement “l’exil de la femme dans l’homme et de l’homme dans la femme”…Mahmoud Darwich possédait une conscience aiguë de son statut de symbole, de “légende vivante” (pour un peuple acquis à sa cause) mais qu’il vivait paradoxalement à la fois comme une reconnaissance, une nécessité mais avant tout comme une imposture, car il ne déclarait volontiers de patrie que sa “langue” qu’il tentait à chaque ouvrage et recueil publiés en France chez Actes Sud (principalement), Minuit et en poche dans la collection Poésie/Gallimard (voir notamment sa première anthologie, La terre nous est étroite et autres poèmes 1966-1999 avec sa préface et de nombreux inédits) de renouveller tant du point de vue thématique que formel: poète donc, avant tout…

Pour s’en convaincre (s’il était besoin) une nouvelle fois, écoutons-le ici dans le discours de dédicace de son dernier recueil paru en 2007, Comme les fleurs d’amandiers ou plus loin où le poète répond, à sa manière, à la célèbre question d’ Adorno (est-il encore possible d’écrire un poème après Auschwitz?) et qui résonne toujours pour lui, pour nous tous ainsi: “est-il encore possible d’écrire un poème en notre époque de sauvagerie?”. Voici donc une des réponses possibles du Poète (et de la poésie):

Est-il encore possible d’écrire un poème ?
Comment peut-on être à la fois à l’intérieur et à l’extérieur du réel, en même temps ?
Comment peut-on à la fois contempler et s’engager ?
Comment peut-on poursuivre sa tentative permanente : recréer le monde grâce à des mots à la vitalité éternelle ?
Et comment sauver ces mots de la banalité de la consommation de tous les jours ?
Sans doute avons-nous besoin aujourd’hui de la poésie, plus que jamais. Afin de recouvrer notre sensibilité et notre conscience de notre humanité menacée et de notre capacité à poursuivre l’un des plus beaux rêves de l’humanité, celui de la liberté, celui de la prise du réel à bras le corps, de l’ouverture au monde partagé et de la quête de l’essence.
Sans doute la poésie est-elle capable aujourd’hui de recouvrer son évidence, après qu’elle s’en soit éloignée dans une abstraction qui risque d’aboutir à la feuille blanche. La poésie n’explicite que son contraire. C’est le non-poétique qui nous donne à voir le poétique.
La poésie est-elle capable, aujourd’hui, de se retrouver elle-même, tant la clarté de son contraire est excessive ?
Peut-être, car la poésie, ce moyen particulier de supporter la vie et de se la concilier, est aussi une méthode qui nous permet de résister à une réalité inhumaine écrasant l’évidence de la vie
.
En dépassant l’aspect extérieur des choses, en chipant la lumière tapie dans l’obscurité, en désespérant du désespoir, la poésie nous garantit contre la haine et la fureur. Sa fragilité crie, afin de nommer. Elle blesse, sans faire couler le sang.

Le lion de Rolin

11août

Chasseur de lionsOn connaissait le tigre d’Olivier Rolin, il va falloir s’habituer à son lion, celui qui orne la couverture de son prochain livre et qui impressionne volontiers tout ce qu’il y a de pusillanime en nous. Le fauve, on le préfère en descente de lit. Eh bien c’est justement d’une fameuse descente dont va nous parler Rolin. Comme lui seul quasiment parmi les auteurs français parvient à le faire, il nous accroche dans les rêts d’histoires, d’anecdotes, de souvenirs entremêlés autour d’un thème principal qu’il ramifie sans jamais être ennuyeux. Le point de départ de cette rêverie érudite et voyageuse est le tableau peu connu (on le trouve au Brésil) de Manet, Un Chasseur de lions, étrange vision pour ce que l’on croit savoir d’un impressionniste aussi révolutionnaire d’un moustachu à rouflaquettes posant devant la peau du grand fauve vaincu…Ce fier-à-bras, il s’agit de Pertuiset, ami du peintre qui laissa le vague souvenir du parcours d’aventurier et de salonnard, se faisant une mince gloire du récit exagéré de ses hauts faits d’arme et qui conquit le titre envié de “chasseur de lion” après d’éreintantes (mais hilarantes sous la plume de Rolin) nuits de veille à guetter un animal qui se refusait à la lunette de son fusil. Vous l’aurez compris, on ne raconte pas un livre d’Olivier Rolin, il sait bien que la littérature n’a pas besoin de la fiction pour se déployer : prince de la digression, du détour, de l’à-côté, il nous fait le complice de sa quête et de ses interrogations. Pourquoi Manet, ce révolutionnaire dans l’âme, fréquentait-il ce gaillard, menteur et souvent ridicule ? Qu’entrevoyait-il qui le rassurait ? Pourquoi ce type si droit, si fervent dans sa volonté de transgresser les canons d’un art bourgeois courut-il derrière les honneurs à un âge où il pouvait s’en passer ? Pourquoi surtout s’intéresser avec Rolin à ces deux figures si opposées, chacun dans une forme de représentation ? C’est tout l’enjeu de ce livre que l’on peut véritablement qualifié d’enchanteur (l’attraction éprouvée par ceux qui, parmi nous, ont eu la chance de le lire le prouverait facilement). Car l’auteur nous livre beaucoup de lui-même, de ses errances, de ses rencontres (sa façon de parler des femmes, de les aimer…), de ses colères. Et s’il nous transporte dans un Paris enfoui dont il ne reste plus que d’infimes traces qu’il va chercher dans des arrière-cours, c’est pour mieux nous rendre visible cette époque où les révolutions semblaient encore possible, où des terres restaient encore vierges de cette civilisation tellement barbare qu’on envoyait des tueurs pour les explorer.

La lourdeur ne fait pas mal…

08août

Quel trouble fête ! Au beau milieu de l’été, alors que tout le monde ne demande qu’à échapper à ses préoccupations, à oublier la lourdeur de son quotidien, voici qu’une libraire nous assène un coup violent avec ses conseils de lecture !

Malgré la légèreté que semblent réclamer tous les vacanciers en ce début de mois d’août, je m’obstine à vouloir parler de mes coups de coeur gris… Des romans dont on ne sort pas indemnes, mais qui sont de ceux qui laissent une impression profonde, désagréable peut être pour certains, mais tellement forte. Ce n’est pas sans un certain plaisir que je note quelques lignes sur ces romans, lus récemment ou plus lointains, mais qui ont tous laissé en moi une trace d’une infinie nostalgie. Non, il n’y a rien de malsain à lire le désespoir, l’horreur, l’évanouissement, l’absurdité ou le sentiment de culpabilité.

styron-sophie.jpgLe summum réside sûrement dans Le Choix de Sophie de Styron, dans lequel l’incarnation de l’horreur qu’a représenté l’holocauste, n’est pas un sujet rebattu tel un sujet à la mode, idéal pour monopoliser l’attention sur l’atrocité. L’art n’a rien d’irrévérencieux ou de dérisoire quand il s’attaque à de telles réalités, bien au contraire. Sophie, l’héroïne, n’est pas une victime “aussi impuissante qu’une feuille dans le vent, une simple tâche à l’instar des multitudes innombrables des autres damnés”. Ainsi, elle serait simplement apparue pathétique, une misérable épave rejetée par la tempête, sans le moindre secret d’être mis à jour, or, et le génie de Styron réside dans le fait qu’il insuffle à cette figure tragique une épaisseur particulière.

kafka-proces.jpgLe second roman dont je voulais parler est celui de Franz Kafka, Le Procès, qui, non sans lien, rejoint le premier. Après les miasmes de l’holocauste, c’est l’idée de culpabilité qui est au centre de ce livre. Tout comme ces milliers de personnes assassinées dans les camps, K. n’est coupable que de vivre. Son seul tort est d’avoir laissé s’introduire dans son quotidien deux hommes qui le pressentent et le questionnent. Mais il n’y a aucune réponse à apporter aux questions de ces hommes, ce sont celles de chacun de nous, celles qui, bien que tout le monde se les soit posées, demeurent en suspens, sans réponse. Dans son film, adapté du roman, Orson Welles semble pourtant y répondre et ce par le rire. Le film se termine sur le rire de K., un rire de ceux qui vous glace, un rire jaune qui révèle de façon cruelle le labyrinthe dans lequel chacun de nous est pris. Mais cette simple intrusion, cette petite faille dans la vie de K. est la porte ouverte à une poursuite sans fin, celle d’un homme qui, en définitive, tente peut-être d’échapper à la mécanique implacable de la vie, à son insoutenable absurdité.

duras-lol.jpgEnfin, c’est Le Ravissement de lol V. Stein de Marguerite Duras qui nous pousse à nous interroger sur l’équilibre fragile de nos vies. Cette jeune femme, qui voit un jour son fiancé en train de danser avec une autre qu’elle, disparaît littéralement. Plus qu’une disparition, c’est au sens littéral du terme un ravissement, dès lors Lol n’est plus, arrachée de chez les hommes, elle devient comme le V. de son nom, une ombre qui avance tendue vers des possibles dont elle ne fait pourtant rien, comme si les ailes du V de son nom restaient désespérément fermées à la vie.

Sur ces mots lourds, je vous souhaite une bonne lecture, qui loin d’être accablante ou triste, pousse irrémédiablement le lecteur à se questionner, à fouiller son propre coeur et parfois dans des recoins noirs qu’il préférerait oublier. Quant à moi, je me laisse emporter par la frivolité propre à l’été et n’ai plus qu’à enfiler un maillot et courir manger des glaces…

Laura Kasischke en tournée en France et dans notre librairie !

07août

kasischke.jpgLaura Kasischke, romancière Américaine originaire du Michigan, excelle dans l’art de raconter des histoires peintes au vitriol. De son premier roman A suspicious river à La vie devant ses yeux, Un oiseau blanc dans le blizzard, Rêves de garçons et A moi pour toujours, elle a acquis une notoriété sans précédent. Renouant avec son style toujours aussi brillant, et des thèmes qui lui sont chers : la disparition et la faute, elle met en scène, dans son prochain roman La couronne verte - à paraître le 2 octobre chez Bourgois - trois adolescentes : Terri, Anne et Michelle qui, partant au Mexique en vacances sans leurs familles pour la première fois vont être confrontées aux dangers de la vie. Arrivées à Cancun, au bord du Yucatan, dans l’enfer d’une jeunesse dorée ivre d’alcool, de flirts et de musique, elles croisent la route d’Ander, historien qui leur propose de les accompagner visiter les ruines de Chichen Itza, où l’ombre maléfique de Quetzalcoalt - le serpent à plumes vénéré par les tribus mayas plane encore… Ce qui s’ensuivra nous entraînera dans des limbes des plus angoissantes.

Que les lecteurs se réjouissent : Laura Kasischke viendra à la rentrée dans notre librairie pour présenter ce nouveau roman ! Un événement !

Le Simenon hollandais…

06août

 

 

wetering-digue.jpgwetering-cadavre-japon.jpgwetering-sale-temps.jpgwetering-maria.jpgSavez-vous que le Simenon hollandais s’appelle Janwillem Van de Wetering ?

 

 

 

 

Ou, plus exactement : s’appelait… A conjuguer à l’imparfait - car Van de Wetering est décédé le 4 juillet dernier. A cette annonce, relayée par la presse, quelques amateurs éclairés et quelques curieux intéressés sont venus en visite sur le rayon Polar pour découvrir ses titres, tous publiés en France dans la collection Rivages/Noir. Van de Wetering est connu pour être l’auteur d’une série de romans policiers atypiques qui met en scène le duo Gripjstra et de Gier, flics à Amsterdam, que l’enquête amène souvent à voyager sous d’autres latitudes - sans doute parce que leur créateur a le goût du voyage… Le premier épisode de la série Le papou d’Amsterdam fait allusion à la Nouvelle-Guinée, les yakusas sont au coeur de l’intrigue du Cadavre japonais, dans Comme un rat mort l’enquête se déroule en Frise, province de Hollande bien particulière qui résonne comme une aventure initiatique en terre étrangère… Pour l’anecdote, après sa jeunesse passée à Rotterdam, Van de Wetering part vivre à l’étranger, il s’installe tour à tour au Japon, en Afrique du Sud, au Pérou, en Australie… Il a fini sa vie aux Etats-Unis, dans l’Etat du Maine - cadre qui l’inspira pour l’un de ses romans les plus fameux Le massacre du Maine, récompensé en 1984 par le Grand Prix de Littérature policière. Il a vécu dans des monastères et relaté son expérience spirituelle dans une trilogie bouddhiste Le miroir vide, Un éclair d’éternité, L’après zen - ce qui fait de lui le plus zen des auteurs de polars. Son oeuvre policière rend compte de sa pratique de l’art du détachement à travers des intrigues empreintes de philosophie, d’une ironie décalée et d’un sens de l’humour décapants que nous vous invitons donc à… méditer !

 

wetering-papou.jpgwetering-rat-mort.jpgwetering-babouin.jpgwetering-massacre.jpg

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