Archives du mois de septembre 2008

Malaquais à bon port

30sept

malaquais.jpgA la mort de Norman Mailer, il y eut de peu de commentateurs pour souligner l’importance dans sa vie d’un auteur français dont le renom n’est pas aussi élevé qu’il le mériterait. Jean Malaquais que, grâce aux Editions Phébus du temps où Jean-Pierre Sicre présidait à sa glorieuse destinée, on a pu redécouvrir (Les Javanais) est mort en 1998, dix ans avant celui dont il fut le traducteur et le mentor, et il restait à rééditer ses nouvelles publiées de façon éparse puis éditées en 1944 aux Etats-Unis (Editions de la Maison Française), ce qui n’est pas la meilleure façon de se faire remarquer, et qu’il était pour le moins difficile de se procurer. On se souvenait d’avoir lu dans un vieux numéro de la NRF un splendide texte où il était question de tracteur : le voici de nouveau lisible pour d’autres lecteurs que les amateurs de bouquinistes (Garry). Et il est accompagné d’une série d’une qualité exceptionnelle qui confirme la place que devrait tenir ce discret personnage dans les Lettres du XX° siècle. Le monde déliquescent que nous dépeint Malaquais dans Coups de barre, à paraître au Cherche-Midi, cet émigrant polonais (de son vrai nom Vladimir Jan Pavel Malacki) installé dans cette ville ouverte qu’était Marseille, s’incarne dans des personnages souvent au bout du rouleau, pressé par le manque mais prêts à l’aventure au bord de cette Méditerranée pleine de promesses. Et l’ironie, cette politesse qui reste aux désespérés pour ne pas sombrer dans le mépris de soi, affleure dans chaque nouvelle, elle côtoie le sordide et le magnifique. Pour l’un des héros, c’est l’achat d’une montre, escroquerie à la petite semaine, qui va se révéler, in extremis, providentiel. Pour un autre c’est la terrible accusation du meurtre de Mimiq dont il va falloir se laver, bouffonnerie tragique parfaitement menée à son terme. Car ce qui séduit chez Malaquais, c’est cette parfaite économie de moyens qui permet de réussir les nouvelles et d’entrainer une lecture que rien ne doit interrompre. Très habile, il capte notre attention et tisse sa toile narrative. On comprend dès lors pourquoi il fit une telle impression sur le jeune Norman Mailer, ambitieux débutant qui se fit vite un ami de celui qui allait le traduire (Les nus et les morts) et qui écouta tout au long d’une amitié qui dura cinquante ans ses conseils avisés, même lorsque Malaquais renonça à écrire. Leur correspondance paraîtra simultanément dans une traduction de Jean-Pierre Carasso : elle éclaire d’une précieuse lumière le parcours des deux hommes, l’un monstre sacré de la littérature mondiale, rouleau compresseur prêt à en découdre, l’autre, voix discrète mais sûre de ses jugements, grand écrivain trop vite relégué au troisième rang dont on célèbre, sans tapage le centenaire.

On trouvera un passionnant site consacré à Jean Malaquais : http://malaquais.org

Chesterton, again and again

29sept

chesterton2.jpg“Aucun écrivain, peut-être, ne m’a procuré autant d’heures heureuses que Chesterton” : cette phrase, que nous ferions volontiers nôtre si elle n’était d’un grand écrivain, traduit simplement l’intense plaisir qu’il y a à devenir le lecteur de cet auteur inclassable et l’évidente fidélité qu’on lui voue dès lors qu’on le découvre. Nous avions déjà parlé ici (à vrai dire dès que l’occasion se présente, nous en profitons) de l’actualité de Chesterton qui, depuis qu’il est dans le domaine public, n’a plus à souffrir (ou moins…) de l’indifférence de ses éditeurs, assis sur un trésor qu’il n’exploitait guère : un Omnibus sur le Père Brown, un recueil aux éditions Ombres, un autre à L’Age d’homme et à L’Arbre vengeur. Enfin, de quoi se mettre sous la dent. Eh bien , la moisson continue ! Panama ayant entrepris de rééditer la mythique collection animée par Borges chez Franco Maria Ricci, La Bibliothèque de Babel, le volume qu’avait consacré le génial argentin à l’un de ses auteurs favoris était sur la fameuse liste et il revoit le jour : L’Oeil d’Apollon est un recueil de six nouvelles où l’on retrouve l’inénarrable Père Brown aux prises avec des mystères que sa logique poétique et catholique va résoudre en un rien de temps. Certes ceux qui auraient fait l’acquisition de l’Omnibus printanier n’y gagneront rien puisque tout Brown est désormais accessible. On pensera donc aux collectionneurs, aux nostalgiques de ce temps où un grand auteur se faisait plaisir en établissant la liste de ses incontournables. On regrettera néanmoins qu’une aussi belle idée soit gâchée irrémédiablement par une accumulation de coquilles qui nous fait penser qu’une excellente maison comme Panama a oublié de s’adjoindre les services d’un relecteur. Peu importe le flacon ? Pas si sûr…

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Les délices du brouillard

26sept

davis.jpgrichard_harding_davis.jpgOn ne rendra jamais assez grâce à un éditeur discret qui oeuvre depuis des années au service d’une littérature exigeante en rééditant des merveilles oubliées ou dédaignées : sous la couverture bleue ou noire d’Ombres, il nous a offert moult redécouvertes et tirer de la poussière de fameux auteurs. Jean-Paul Archie nous propose ce mois-ci de découvrir (n’allons pas faire croire que nous le connaissions…) dans ses “Classiques de l’aventure et du mystère” un petit bijou américain, à la fois hommage au genre du livre d’enquête et parfaite réussite dans le domaine. Paru en 1901, Dans le brouillard de Richard Harding Davis se situe dans le Londres fantomatique du smog et se présente comme une variation sur le thème du crime parfait, sauf qu’ici nous atteignons au sommet de celui-ci pour une raison que le suspens m’interdit de dévoiler. Tout se passe dans un des ces clubs londoniens dont les britanniques ont le secret : on y croise des hommes conscients de leur élection et de leurs privilèges et qui cultivent avec raffinement l’art de garder pour eux seuls des histoires haletantes. Ce soir-là, Londres connaît un brouillard d’anthologie, ambiance propice aux crimes les plus infâmes. Le double-meurtre que vont successivement évoquer les narrateurs qui se suivent autour d’un alcool chatoyant a la particularité de s’être commis quelques heures plus tôt, son actualité est d’autant plus brûlante que chaque témoin a de nouvelles révélations à faire sur ses circonstances, ses acteurs et la résolution de son mystère. Le piquant de ce petit roman tient à son rythme, toujours soutenu, et à l’idée qui nous fait galoper derrière ce micro-décaméron policier : car c’est la curiosité qui en est le principal ressort, celle du dénommé Andrew, homme d’Etat en vue qu’on attend semble-t-il au Parlement pour un débat de première importance et qui ne parvient jamais à se résoudre à quitter les lieux tant qu’on a une histoire croustillante à lui servir (il a trop lu Conan Doyle…) et ce soir-là, justement, elles ne vont pas manquer. Comme promis on ne dévoilera pas le moindre fil de cette petite merveille où un américain, mieux qu’un anglais lui-même, s’insinue dans un genre pour mieux l’illustrer. Une heure de plaisir assurée au coeur du brouillard londonien le plus épais…

Karoo boy roman de l’incandescence.

25sept

karooblacklaws.jpgblacklaws-2.jpgTroy Blacklaws a grandi au Cap et c’est tout cet univers qui imprègne son premier roman Karoo Boy.

Dans cet aérien et sensuel récit sur l’adolescence, l’auteur évoque les difficultés du passage à l’âge adulte.

Douglas, suite à la mort accidentelle de son frère jumeau voit son univers familial se briser en mille morceaux. Le père s’enfuit et Douglas quitte le Cap, son élément favori, la mer et le confort de son adolescence pour une bicoque dans la région reculée, cruelle et isolée du Karoo. Il va y découvrir l’intolérance, l’ignorance, la violence et le racisme. Autrement dit, la noirceur d’une époque. Malgré ce choc, il connaîtra également sous le soleil de plomb du Karoo, les balbutiements de l’amour et une solide amitié avec un vieil homme noir, victime des injustices de la ségrégation.

Comment se construire dans un pays ravagé ? Blacklaws aurait pu tomber dans le larmoyant, mais son style aéré et lumineux ainsi que la beauté et la sensualité de ses images nous transportent tout simplement et procurent des émotions inattendues. Sauvage et charnel, voici le récit d’une double déchirure, la violence politique de l’Afrique du Sud accablée par l’apartheid et le deuil d’un ado arraché à son frère jumeau. Déjà un beau succès un grand format, Karoo boy va pouvoir, sous la couverture des Points Seuil, gagner un nouveau public

D’autant que le deuxième roman de Blacklaws, Oranges sanguines, vient de paraître chez Flammarion.

Dans ce nouveau roman, autre évocation de l’Afrique du Sud de son enfance et de son adolescence, le narrateur campe à travers le personnage de Gecko, la figure d’un rebelle. Entre un père fermier et une mère infirmière aux idées libérales le jeune garçon affiche trés tôt ses idées contre la ségrégation raciale dont la pays tout entier est la victime ou le complice. Roman d’apprentissage, magnifique exploration de l’enfance puis du difficile passage à l’âge adulte, où le jeune homme n’aura de cesse, devenu soldat puis déserteur de militer et prôner ses idées de liberté Oranges sanguines est un livre vibrant qu’on a envie de conseiller malgré la rage sourde qui y trace son sillon. Fuyant le Cap pour Londres puis Copenhague sur les traces de son premier amour, Zelda, le héros ira jusqu’au bout de ses idéaux loin de sa famille et des tourments des années soixante-dix. Avec ce deuxième roman, Troy Blacklaws confirme qu’il est un écrivain sur lequel il faudra compter, la littérature sud-africaine comptant plus que jamais sur l’échiquier très riche des lettres anglo-saxonnes.

Du vent dans les bronches

24sept

Fan ManVous êtes un adepte du Big Lebowski des frères Coen1 ou encore de la série culte Taxi2, vous associez déjà le nom de William Kotzwinkle (1943 - ) à deux ou trois livres qui vous ont plu, comme par exemple le polar Fata Morgana (Ed. Rivages) ? Alors ce message vous est destiné : l’un des romans qui ont contribué au succès de cet écrivain et scénariste américain qui est également connu pour son adaptation littéraire du film culte E.T. est enfin traduit en français.

Publié aux Etats-Unis en 1974, Fan Man (Ed. Cambourakis) est un récit à la première personne qui raconte les tribulations d’un hippie baptisé Horse Badorties. Cet énergumène dont le nom n’est pas la seule caractéristique excentrique a aux moins deux obsessions dans la vie : collectionner les ventilateurs (d’où le titre, qui a d’ailleurs été conservé pour l’édition française) et autres objets insolites, et organiser le concert de la Chorale de l’Amour, une chorale composée essentiellement d’adolescentes fugueuses d’une quinzaine d’années. Vous l’avez compris, Horse Badorties est un original, un marginal, même pour son époque - “le mec le plus bizarre que j’aie jamais vu, on dirait qu’il vient juste de sortir de son bocal à poissons”, tel est le commentaire qu’il inspire à l’un des personnages qui croisent son chemin. Cette histoire complètement déjantée dont il se fait le narrateur se déroule à New York sur quelques jours, mais cela vous laisse le temps d’apprendre qu’il collectionne de manière compulsive ce que les Américains appellent junk3, qu’il ne peut d’ailleurs pas sortir dans la rue sans en emmener un échantillon aussi lourd et encombrant soit-il, qu’il cohabite avec des cafards, qu’il croit en la réincarnation et en les bienfaits des drogues bio, qu’il a une propension à la dispersion (faudrait-il y voir un lien de cause à effet ?…), mais que derrière la coolitude qu’il affiche 24h/24, il y a aussi deux choses qu’il ne supporte pas, à savoir le violon et la musique portoricaine. Cela n’empêche que dans l’ensemble, il est toujours d’humeur joyeuse, même lorsqu’il vient de se faire expulser par son propriétaire ou encore de couler dans le lac de Central Park…

A l’instar de l’écrivain américain Kurt Vonnegut Jr. (1922-2007), qui prend le soin de mettre le lecteur en garde dans une préface concise mais sybilline, on peut alléguer qu’il en va de ce livre comme de la musique que souhaite obtenir Horse : il est “inaccessible au commun des mortels”… Car si Fan Man est bel est bien une promesse de fou rire, il vous faut au préalable accepter l’idée que vous pénétrez dans un univers décalé dont Horse Badorties est “le seul juge”, lui qui vous fait l’honneur de vous livrer ses expériences dans une prose qui se veut la plus authentique possible. Sans doute en conviendrez-vous alors avec nous, un peu d’anachronisme ne fait pas de mal dans cette rentrée littéraire !

La sortie de Fan Man étant prévue pour le 2 octobre, voici les quelques premières lignes pour vous faire patienter…

“Je suis tout seul dans ma turne, mec, ma turne avec des détritus jusqu’au plafond. Des partitions empilées, des tas de sacs-poubelle bourrés d’ordures et, par terre, des poêles à frire tout encroûtées, incrustées de mouchetures de saloperies putréfiées dans la graisse. Ma turne à moi, mec, ma petite turne à moi de Horse Badorties dans le Lower East Side.”


1 Sorti en 1998 avec Jeff Bridges dans le rôle du Dude.2 L’acteur Danny DeVito tenait l’un des rôles principaux de cette série télévisée qui fut diffusée de 1978 à 1982 sur la chaîne ABC, puis sur NBC. En France, la chaîne Série Club la diffuse depuis 2000.3 Vocable que l’on traduira en français par bric-à-brac ou camelotte afin de rester poli…

 

 

Vous les avez tous lus ?

23sept

9782207260548.jpgCette question, celle qui revient sans cesse dans la bouche de ceux qui se retrouvent, médusés, face à des pièces remplies d’étagères elles mêmes surchargées de livres, Jacques Bonnet l’a entendue tout au long de sa vie de bibliomane non repenti. Elle sonne comme le rappel de l’étrangeté de son vice, cette tendance incoercible à accumuler des livres et à ne pas se décider à s’en débarrasser, certain que, quels qu’ils soient, ils ont leur raison d’être et que leur heure viendra. Dans un court livre qui ne prendra qu’une place minime dans votre rayon consacré à l’histoire du livre par exemple, il nous raconte, à coup d’anecdotes, de rencontres (et réapparaît, le temps de quelques pages, Pontiggia, ce magnifique auteur italien mort il y a peu et dont on découvre qu’il appartenait à “cette confrérie clandestine”) de souvenirs et de citations, cette mystérieuse passion de posséder une bibliothèque et de la voir peu à peu envahir votre espace vital. Sans prétention et plein de cette conviction qui fait de ces collectionneurs hors norme des êtres à part et pourtant indécelables avant de pénétrer chez eux, Jacques Bonnet fait l’inventaire des différentes façons de classer, des formes que prend cette invasion lente, des figures qui ont élevé ce vice au rang d’un des beaux arts, des personnages qui deviennent les familiers de ceux qui les abritent, du bonheur de n’être jamais seul malgré la solitude. Son petit livre rassurera ceux qui se sentent gagner par cette manie dont les libraires se réjouissent et étourdira ceux qui se moquent de conserver autour d’eux la moindre trace d’une rencontre écrite : un petit bijou qui convoque des fantômes en nous invitant à penser aux nôtres, ces êtres de papier qui ont parfois plus d’épaisseur que les êtres réels ; la confession d’un bibliomane, c’est-à-dire d’un lecteur (à ne pas confondre donc avec un bibliophile qui en oublie souvent le contenu), au cœur d’une civilisation qui se virtualise, qui refuse le passéisme et la nostalgie pour nous rappeler que les écrits vieillissent mieux que ceux qui les écrivent ; un livre salutaire et enjoué qui confirme ce que l’on ne craignait plus de savoir : la fréquentation des fantômes est plus que profitable.

Lune de fiel

22sept

Zeruya ShalevOn peut être israélienne, être née dans un kibboutz, avoir été gravement blessée dans un attentat à Jérusalem, et ne pas parler de politique. La preuve avec Zeruha Shalev qui, contrairement à l’illustre triumvirat Grossman-Oz-Yehoshua, préfère décrire les remous de la vie de couple plutôt que pérorer sur les problèmes politiques inhérents à son pays. Et s’il est question de politique, c’est toujours avec finesse et subtilité, à travers une tension ambiante qui ne se nomme pas, l’omniprésence des gardes, la place où l’on s’assied dans les cafés, les regards inquiets.

Aujourd’hui en Folio, Thèra, qui est l’ultime volet d’une trilogie amorcée en 2000 avec Vie amoureuse, et poursuivie avec Mari et femme en 2002, s’aventure dans les territoires profonds de l’amour et des tumultes provoqués par la fin de la passion. Ella, aussi fragile que Thèra, l’île grecque éponyme jadis dévastée par une éruption volcanique, décide de mettre fin à dix ans de mariage. Mais ce qui aurait pu être une délivrance, une impression de liberté retrouvée, se mue rapidement en un sentiment d’angoisse et de repli sur soi. Entre le doute qui la dévore et la pression de ses proches, a-t-elle vraiment fait le bon choix ? Guili, son fils, comprendra-t-il un jour sa décision ? Et puisqu’il faut bien se reconstruire, Ella va faire la rencontre d’Oded, un psychanalyste qui va lui fournir quelques clés pour éclairer son comportement, ce qui va donner lieu à quelques pages d’une force et d’une justesse proprement saisissantes.

Zeruha Shalev a réussi le pari de nous livrer un très beau portrait de femme qui se cherche, versée dans une sorte de bipolarité qui la fait toujours douter de ses choix, en proie à des fluctuations incessantes. La prose est poétique, nerveuse, on y sent un souffle, entre inspiration et expiration. Comme peut l’être la vie, c’est toxique et doux à la fois, c’est donc terriblement authentique. La romancière israélienne sait mettre en scène des personnages qui nous ressemblent et qui vivent des situations qui peuvent être vécues dans toutes les villes du monde, c’est pourquoi elle rencontre un aussi grand succès tant dans son pays qu’à l’étranger. En trois romans, elle a su s’imposer parmi la nouvelle génération de la littérature israélienne, génération qui s’émancipe du passé pour proposer des thèmes plus universels, comme l’amour, la mort ou encore l’existence. A l’image de Orly Castel-Bloom, de Etgar Keret et de Alona Kimhi, Zeruha Shalev est une digne représentante de cette littérature israélienne qui se renouvelle et qui nous touche davantage. Nous y reviendrons sans doute régulièrement sur ce blog.Thèra, Folio

Surveillez vos lacets

20sept

baker.jpgArrêtez-tout ! Posez le livre que vous êtes en train de lire, il saura patienter et venez remédier à un terrible manque car il paraît que vous n’avez pas lu La mezzanine du génial Nicholson Baker et redoutez que cela se sache. Le livre était épuisé, nos cris n’y faisaient rien : impossible depuis quelques années de conseiller cette petite merveille aux passionnés de littérature. Et puis, parce que désormais les livres de poche disparaissent des catalogues, le secours de ces collections dites de “semi-poches” arrive à point nommé. Pavillons poche avait déjà ressuscité A servir chambré, ahurissant petit roman sur les élucubrations mentales d’un jeune père de famille en train de bercer son nouveau-né, et cela avait permis à certains de redécouvrir cet auteur américain totalement inclassable, seul dans sa catégorie d’hyperréaliste comique. Avec La mezzanine dont Robert Laffont a récupéré les droits, nous tenons son coup de maître, une performance littéraire acrobatique, hilarante et brillante, un de ces numéros de haute voltige littéraire comme il ne nous a pas été donné d’en lire souvent. Le propos est d’une simplicité apparente qui défie le romanesque : un col blanc américain, réalisant que son lacet est cassé, décide à l’heure du repas d’aller remédier à ce micro-drame, sans compter sur le fait que la descente de l’escalator sera périlleuse, le passage aux toilettes détartrant, l’achat d’un remontant insurmontable…De ce trajet d’une banalité confondante, Nicholson Baker fait une épopée sociologique, passant au crible de sa culture le moindre détail, élaborant des théories microscopiques, portant la réminiscence au rang d’oeuvre d’art et hissant la note infrapaginale si chère aux universitaires au niveau du sublime…Monologue débordant de digressions savantes ou intimes, La mezzanine rend un hommage contemporain à Tristram Shandy qui en son temps avait bouleversé l’histoire des Lettres sans jamais se départir d’un ton qui se veut anodin. Le résultat de cette odyssée invisible est un livre d’un comique rarement égalé, parodie inventive, analyse sociale et introspective, délire tenu au cordeau. Depuis la sortie de ce premier roman, nous avons en tête les éclats de rire qui ont ponctué sa découverte et guettons avec une impatience gourmande la sortie de tout nouvel opus de Baker, assuré de n’y pas trouver ce qu’on nous sert ailleurs… Alors rejoignez le cercle de ses admirateurs et faites du prosélytisme.

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Un dernier baiser (The last goodbye)

19sept

James c Michael GallacherNous apprenons ce matin le décès de James Crumley… Nous sommes touchés, nous n’étions pas peu fiers de l’avoir reçu, par deux fois, dans nos murs… Représentant de l’école du Montana, génération Jim Harrison, James Crumley manie la tendresse et la poésie  dans de grands romans noirs, entre Texas et Montana, entre immensité des territoires et férocité des hommes. La violence, on la découvre avec ses deux personnages cultes : Sughrue, que l’auteur considérait comme son double littéraire, vétéran de la guerre du Viêtnam (sujet du premier livre de Crumley, Un pour marquer la cadence), gros buveur et sacré cogneur et Milodragovitch, privé lui aussi, plus rêveur, plus “gentil”, mais tout aussi porté sur la boisson et les substances illicites.

Finalement, que dire de plus : chez Crumley, tout est bon à prendre, aucun de ses romans (essentiellement publiés chez Gallimard) ne présente de failles : de Dernier baiser à Folie douce,  les deux attachants et déjantés enquêteurs de Meriwether (lire Missoula, Montana) courent après des fantômes ou leurs démons, on ne sait jamais vraiment, et finissent par rétablir une certaine justice (sic) à coups de poings et d’armes automatiques. Le point d’orgue de leurs virées meurtrières se trouve dans Les Serpents de la frontière, où les deux compagnons s’unissent pour lutter contre un gang de trafiquants de drogue mexicains.

Pour clore en beauté, le début (magnifique, on ne s’en lasse pas…) de La Danse de l’ours  :

L’automne avait été exceptionnellement long et clément pour l’ouest du Montana. La neige n’était tombée que deux fois, et si légèrement que tout avait fondu avant midi. Au mois de novembre, nous avions eu trois semaines d’été indien d’une tiédeur si enivrante que tout le monde, même nous autres indigènes, semblait en avoir oublié que l’hiver approchait. Mais dans le canyon du Torrent de l’Enfer, où j’habite, quand la brise matinale montait de l’eau glaciale et faisait bruire le feuillage desséché et jauni des peupliers et des saules, on sentait l’haleine de février, le mois que les Indiens appellent la Lune des Enfants qui Pleurent dans les Huttes : février, le coeur aride et gelé de l’hiver, criant famine. 

R.I.P, Jim.

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Marie NDiaye/Patrick Modiano

18sept

patrick-modiano.jpgmarie-ndiaye.jpg  C’est grâce à un multi-partenariat que paraît en ce mois fécond de la rentrée littéraire deux supports critiques d’un genre assez inédit. Après le succès de Céline vivant aux éditions Montparnasse (en 2007), voici que les éditions Textuel avec le soutien de l’INA republient (après une première tentative en 2005) deux livres-CD consacrés à des auteurs contemporains: Marie NDiaye et Patrick Modiano. Si le texte critique (ainsi qu’un solide  appareillage de photos, manuscrits, des repères chronologiques, le choix d’une anthologie de l’auteur et d’une bio-bibliographie précise) est confié à chaque fois à un spécialiste de la littérature (Nadia Butaud pour P. Modiano, Dominique Rabaté pour Marie NDiaye), la séduction opère également par le choix d’ extraits d’émissions de radios qui rendent charnelle la présence de l’écrivain derrière la passion de l’analyse ou la singularité de leurs textes mêmes.

Ainsi, l’essai de Nadia Butaud rend compte d’une relecture d’un texte autobiographique des vingt-et-une premières années de la vie de Modiano (Un pedigree, 2006 en Folio) alors que le CD fait justement entendre l’auteur dans les prémices de son succès (en 1972 lors de l’émission “Radiocopie” présentée par Jacques Chancel). Pour Marie NDiaye, l’accent est également mis sur certains écrits d’inspiration autobiographique dans ses entretiens sur France Inter (en 2001 quand elle a reçu le prix Femina pour Rosie Carpe et 2005 pour Autoportrait en vert) tandis que Dominique Rabaté s’attache à défendre son projet avant tout romanesque tout en rendant juste une lecture intime de sa “mythologie personnelle” derrière le subtil tissage de “métaphores obsédantes” (terme du critique Charles Mauron) riches d’interprétations: la famille/filiation/transmission , et ses ressorts les plus souterrains, à savoir la maternité (souvent monstrueuse, du moins non assumée), la trahison, l’abandon, la dette, la reconnaissance, la perte de l’identité…

Car comme D. Rabaté l’a confié lui-même sur France Culture, il n’est pas d’expression (freudienne à l’origine et reprise le plus récemment par des écrivains comme Nancy Huston dans L’espèce fabulatrice, Actes Sud, 2008: cf. notre blog du 6 mai 2008) plus pertinente pour évoquer l’oeuvre de Marie NDiaye ou celle de Patrick Modiano que celle de “roman familial“ telle que Marthe Robert dans son Roman des origines et origines du roman (Gallimard, 1976- collection “Tel”) avait vu là la grande et seule affaire du travail littéraire.

 

 Pour un approfondissement du livre-CD sur Marie NDiaye, voir le prochain “coup de coeur” qui y sera consacré sur notre site.

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