Archives du mois de septembre 2008

Faut pas prendre les canards sauvages pour…

17sept

Honte et dignitéHonte et dignité, voilà un titre qui, comme on dit, en impose : s’agirait-il d’un essai de moraliste protestant venu du froid ? du slogan d’une équipe de football norvégienne naufragée dans son championnat ? de la devise ambiguë d’une cité nordique en mal de publicité et soucieuse de provocation ? Rien de tout cela puisqu’il s’agit du titre de la dernière découverte d’un éditeur dont on ne parle pas assez dans ce blog malgré l’intérêt prononcé que nous lui portons et depuis de nombreuses années, Les Allusifs, maison québécoise animée par Brigitte Bouchard avec une vaillance qui n’a d’égale que sa témérité (beaucoup de dignité mais aucun motif de honte…) et à l’origine de quelques découvertes mémorables dont Horacio Castallanos Moya, Roberto Bolano, Pere Calders, Sylvain Trudel, Antonio Ungar, Knud Romer, Giosué Calaciura, Maximilien Durand et nous en oublions de peur d’amoindrir la liste par sa taille…Dag Solstad, son auteur, est, paraît-il, un auteur de grande réputation dans sa Norvège natale où il est né en 1941 : il a à son actif une vingtaine de romans et va pouvoir enfin se faire connaître du public français avec un court roman nommé donc, on l’aura compris, Honte et dignité. Dans la lignée d’un Thomas Bernhard qui est devenue une icône révérée et une référence absolue désormais quand on parle d’introspection torrentielle, Solstad qui ne fait pas parler son protagoniste mais s’invite, omniscient et impitoyable, dans son cerveau affaibli, nous plonge dans les méandres d’une pensée en mouvement heurtée par le réel et sa violence et secouée dans le même temps par la puissance des réminiscences d’une mémoire incertaine. L’anti-héros de ce roman qu’on ne lâche pas (et il ne vaut mieux pas, il n’y a pas de chapitres pour respirer…) se nomme Elias Rukla, il aborde la cinquantaine en vaincu, porté sur la boisson pour supporter sa condition de professeur de norvégien. La journée que nous allons passer en sa compagnie est un moment fatidique de son existence étale : il déraille à la suite d’un cours passé à expliquer  un passage du Canard sauvage d’Ibsen, œuvre profonde qui s’éclaire enfin après des années à tourner autour, ce qui nous vaut cinquante pages étourdissantes d’analyse et d’auto-analyse qui mêle le littéraire et le personnel, qui convoque la grande Littérature en la soumettant au tamis de l’indifférence scolaire. Et de ses “milliers d’heures  jalonnées par autant d’évaluations, de méditations, de spéculations, toutes aussi machinales les unes que les autres”, ne sont sauvées que celles, terribles, qu’il s’inflige pour réaliser que sa vie est un patient désastre, convenable et sans relief, un drame qui n’émeuvra personne, et surtout pas sa femme, cette beauté désormais ravagée par l’ennui et l’échec. Honte et dignité est un livre fort, percé d’une ironie qui fait mal mais qu’on ne veut pas abandonner même si l’on a compris que depuis longtemps, depuis le début même, tout est fini.

 Dag Solstad

Deux Twain valent mieux qu’un tu l’auras

16sept

Mark TwainOn se disait, c’est fichu : les enfants grandissent et on n’a pas trouvé le moyen de leur faire lire Tom Sawyer (avec un peu de chance ils auront échappé à la version animée japonaise, mais c’est une piètre consolation), et comme les préjugés ont la vie longue, on pense que Mark Twain, ce n’est plus trop le moment. A dire vrai, on ne se disait rien du tout : on est simplement passé à côté de Mark Twain et il n’y a eu personne, non, personne, pour nous en faire le reproche. C’est pourquoi, quand le duo Tristram a surgi, programme au poing, avec dans une main Les aventures de Tom Sawyer et dans l’autre Aventures de Huckleberry Finn, notre sang n’a fait qu’un tour, notre cœur a bondi, nos poumons ont cherché de l’air, etc…, bref, une multitude de signaux physiques qui ne trompent pas nous ont averti que l’événement était de taille et qu’une possible rédemption nous était offerte : le temps de lire Twain était venu ! D’autant qu’avec Bernard Hoepffner aux commandes de la traduction, aucun doute ne devait poindre sur la qualité du texte.

A côté des vedettes comme Richard Ford ou Thomas Pynchon, d’une modernité visible et affirmée attirant tous les regards et les compliments, voici donc nos deux volumes désormais disponibles au milieu des nouveautés et tout sauf vieillots. Car si l’histoire nous projette dans l’état du Mississipi du milieu du XIX° siècle, au cœur d’un petit village qui grandit le long du fleuve, si l’ambiance est celle d’une communauté soudée autour de son église presbytérienne, si les gosses ont droit à des roustes de leur maître sans que cela suscite la moindre plainte (si ce n’est celle des enfants, peu épargnés), si le lynchage a cours sans émotion, bref si tout respire le temps révolu d’une société où les classes sont bien affirmées, comment se fait-il que nous n’ayons jamais l’impression de respirer de la poussière, aussi noble fut-elle ? C’est assez simple : Mark Twain est tout bonnement un auteur moderne, un de ceux qui restent lorsque se sont écroulés depuis longtemps les décors qui l’ont vu apparaître. Son art admirable de raconter se double d’une technique narrative impressionnante : retours en arrière, ellipses, suspens, mise en scène, art de la chute, sens aigü du comique, maîtrise des effets, capacité à décrire un personnage en quelques mot, il y a tout chez Twain. Le résultat est que l’on a aucun moyen de renoncer à sa lecture, que l’on se surprend à rire carrément, que l’on repousse le moment de se coucher (le vrai test…) et qu’on se désole que le roman ne fasse qu’à peine plus de 300 pages. Véritable leçon de littérature, Les aventures de Tom Sawyer offre simultanément plaisir de l’intrigue (et les rebondissements ne manquent pas avec ces garnements qui simulent leur mort, sauvent des innocents, hantent les cimetières, se perdent dans des grottes, recherchent des trésors, tombent amoureux en quelques secondes, etc…) telle que le roman feuilleton du XIX° siècle savaient en trousser (qu’on se souvienne du génie de Dickens et de l’engouement ahurissant des lecteurs de l’époque pour ses écrits) et admiration devant tant de métier. Se passionner pour les aventures d’un drôle de gamin, on n’aurait pas cru cela encore possible en ces temps de scepticisme conquérant. On comprend mieux dès lors l’importance de la dette des auteurs qui suivront à son égard : magicien du roman, Mark Twain possède un don qui lui vaut une éternité, fragile certes, mais une éternité tout de même, celle des génies de la littérature.

Voir Zatopek courir

15sept

Tant d’images figées pour un athlète aussi  mobile, voilà  qui pouvait être  frustrant.  Un petit reportage viendra donc compenser cela et nous montrer plusieurs visages du grand Zatopek, au zénith de sa carrière et au terme de sa vie. Encore un procédé dilatoire, en attendant Courir, le 9 octobre, c’est-à-dire dans un mois tout jus

80’s sucks (cherchez le garçon)

12sept

La meilleure part des hommesTristan Garcia est né en 1981. D’ailleurs, son premier roman les évoque, ces années 80. Et ce roman est agaçant, essentiellement pour deux raisons. D’abord, il en parle très bien alors qu’il ne les a pas vécues, ces années 80, là réside le premier tour de force : jamais de passage autobiographique, de personnages égratignés à cause d’une vengeance mesquine, ici, tout est roman. Aussi, parce que ce livre est remarquablement écrit et construit : Tristan Garcia mène sa barque tel un vieux briscard, et sa narration est portée par une écriture serrée, faussement neutre, dont on sort marqué par l’indéniable rythmique, une petite musique obsédante, entêtante, répétitive, égrenée comme  viaune boite à rythme discrète soutenue par quelques notes éparses au synthétiseur (échapper à l’image robotique des “tubes” des années 80 ? Hors de question), bref, une sacrée mélodie.

Ah, l’histoire : pêle-mêle, nous retrouverons un penseur visionnaire rattrapé par le goût du pouvoir (Jean-Michel Leibowitz), un militant actif (Dominique Rossi) pour le droit des communautés homosexuelles, Act-Up en filigrane, William Milner, amant du précédent, agitateur et provocateur, le tout raconté par Elizabeth Levallois, journaliste à Libération, pages “Culture”… Et tout ce petit monde se brise, se déchire, se hait, tente (maladroitement) de s’aimer…

La Meilleure part des hommes ? En négatif, nous dit l’auteur…

Tristan Garcia
envoyé par Mediapart

Les guerres de Troie

12sept

heinrich_schliemann.jpgPeter Ackroyd doit aimer les défis. Quand il ne se lance pas dans une biographie (on lui doit une somme sur Shakespeare et Dickens, un livre sur Chaucer, un pavé sur Londres, entre autres), il se divertit avec des romans qui mêlent une érudition que l’on devine impressionnante et un plaisir de la narration contagieux. Depuis quelques années c’est l’éditeur Philippe Rey qui lui consacre son énergie et son enthousiasme, certain de sa valeur et de la proximité du temps où, précisément, on rendra autant hommage au romancier qu’au biographe. En cette rentrée, on n’a pas encore, nous semble-t-il, rendu justice dans la presse aux qualités de La chute de Troie dont nous sortons tout juste et qui nous a enchantés. Il est vrai que les histoires d’archéologue, quand bien même elles ne mettent pas en scène la sautillant Indiana J. , ont souvent cet attrait de l’aventure rencontrant la science dans ce qu’elle a, parfois, de plus fumeux. On n’échappe pas à cette fausse règle ici puisque le personnage principal, Obermann, très largement inspiré par le fantasque Heinrich Schliemann, est un autodidacte de haute volée imprégné d’Homère et de récits antiques. Son flair, sa folie et son instinct lui ont permis de mettre à jour un site fabuleux qu’il ne veut pas voir comme autre chose que les restes de la Troie anéantie. Il connaît son Homère par coeur et ne veut pas admettre une autre vision qui contredirait le chant de l’aède. Alors peu importe les civilisations qui ont succédé à la cité de Priam, au diable les ancêtres qui ont tout l’air de provenir de l’Inde, il faut qu’ils soient occidentaux, qu’ils soient grecs, et tout ce qui peut indiquer le contraire doit disparaître, dans les flammes et dans le vent. Volontiers pillard, truqueur et escroc, Obermann est malgré tout et toujours animé par un souffle qui donne envie de lui pardonner ses débordements et sa rudesse. La jeune femme qu’il a choisie sur photographie provient d’Ithaque, son mariage a été arrangé par ses parents et l’homme auquel on la marie garde des zones d’ombre qui vont s’éclaircir dans le tumulte et les trépidations d’un chantier mené dans l’urgence et la folie. Fascinée, elle s’immerge dans le passé qui vient se confondre avec le présent, séduite, elle se prend au jeu des fulgurances aiguës de son rouleau compresseur de mari. Le lent crescendo romanesque mené par Ackroyd trouvera, avec une brutalité déconcertante, une chute pour le moins inattendue que nous réserverons au prochain lecteurs de La chute de Troie.

guerre-de-troie.jpg

 


Bordel aqueux ou boxon aquatique ?

11sept

Frédéric CiriezAvec Des néons sous la mer de Frédéric Ciriez autour duquel la rumeur commence à bruire, nous nous trouvons devant un OLMI (objet littéraire mal identifié) : documentaire ? roman d’anticipation ? chronique paillarde ? ou, tout simplement, un “joyeux bazar” de formes et de genres littéraires où le plaisir d’écrire provoque la jubilation du lecteur ? La lecture seule de ce livre inclassable permettra de le savoir finalement, une lecture en apnée dont on sort essoufflé comme après un trop long séjour au fond de la piscine…

Mais de quoi est-il question au juste ? Le narrateur, Beau Vestiaire (un hommage au Querelle de Genet ?), est chargé d’établir une sorte de carnet de bord retraçant l’histoire et le quotidien de l’établissement qui l’emploie, un sous-marin transformé en maison de passe amarré sur le quai de Paimpol, d’où son nom anagrammatique, “l’Olaimp”, sous-marin-le-redoutable2.jpgbéni des dieux et en l’occurrence de quelques déesses égarées qui ont choisi de se mettre à leur compte en ces temps de libre entreprise généralisée ; il faut dire que cet ancien vaisseau de la Marine Nationale a un lourd passé qui justifie assez l’usage auquel il est condamné. Ses premières sorties en mer donnent lieu à quelques scènes de stupre et de luxure en vase clos, si bien que sa carrière militaire tourne court et que les clients remplacent les marins dépravés . Apparemment la petite entreprise se porte bien et les histoires successives des habitantes des lieux alternent avec quelques contes immoraux laissés par un client amoureux du folklore breton en guise de paiement ; en effet tout est possible dans ce bâtiment voué au plaisir et uniquement au plaisir ; c’est bien le maître mot de ce premier roman généreux où le côté sordide de la prostitution n’est jamais évoqué et où l’on sent chez ce jeune auteur un goût certain pour la subversion joyeuse et une tendresse toute particulière pour les déclassés et les marginaux de tout bord ; la devise des hippies ” faites l’amour pas la guerre” pourrait servir d’exergue à ce petit roman revigorant comme une bouffée d’embruns à moins qu’elle ne lui serve de conclusion…


La dernière enquête de Henry Rios

10sept

nava-defroques.jpgnava-pluie.jpg

 

 

MICHAEL NAVA clôt sa série

        mettant en scène

son avocat gay Henry Rios

         à Los Angeles

 

 

Vient de paraître la septième enquête de la série : Les défroques du coeur - on s’en réjouit - mais qui sera la dernière - on s’en désole ! Car on regrette que son auteur ait décidé de mettre un point final aux aventures de son personnage, Henry Rios, personnage attachant et sensible, spécialisé dans les affaires judiciaires mettant en cause la communauté homosexuelle. Comme son auteur, Rios est d’origine hispano-américaine, précisément Chicano, dans un environnement dominé par les Anglo-Saxons et qui, plus est, homosexuel - et donc confronté à la fois au racisme et à l’homophobie. Les romans policiers de Michael Nava - il a lui-même longtemps été avocat au barreau de San Francisco et sait donc de quoi il parle - ont à coeur de dénoncer les mécanismes de l’appareil judiciaire américain, et notamment de l’Etat de Californie, que l’on imaginerait moins sectaire envers les gays - à tort. Rejet, oppression, homophobie, y sont aussi monnaie courante qu’ailleurs…

Dans ce dernier opus, Rios est victime d’un infarctus en pleine plaidoirie et hospitalisé d’urgence. Contraint au repos, il dresse un bilan de sa vie  -  notamment les années passées avec Josh, son compagnon que le sida a emporté - et, se rapprochant de sa soeur, va découvrir un secret familial qu’il était loin de soupçonner… On retrouve avec plaisir toutes les qualités habituelles de M. Nava :  une plume fluide et sensible, alliée à une finesse d’analyse,  des personnages subtils, et des intrigues qui font la part belle à la psychologie.

Laissons le dernier mot à l’auteur - petite considération en forme de bilan sur son oeuvre  : “Mon association avec Rios s’est révélée l’une de mes plus durables relations. Sans le vouloir, j’en suis arrivé à rédiger la chronique de l’existence d’un homme qui n’est pas loin de mes contemporains gays. Et, ce faisant, j’ai peut-être aussi également écrit une sorte d’autobiographie spirituelle”.

 

nava-frisco.jpgnava-enfance.jpgnava-garcon.jpgnava-loi.jpgnava-adieu.jpg

 

 

De Ravel en Zatopek

09sept

zatopek-3.jpgLes prochains lecteurs de Courir, le magnifique roman de Jean Echenoz, à paraître le 9 octobre, encore dans le souvenir de la mélodie qu’il composa pour son Ravel, découvriront avec cette biographie rêvée de l’immense coureur tchécoslovaque, un autre tempo. Pour l’heure, le livre est à l’échauffement. Patientons un peu, en faisant quelques flexions, tiens, par exemple.

PS : et vous pouvez dès maintenant le réserver sur notre site en cliquant sur le titre du livre dans ce billet…

La Robe…

08sept

frais comme gardonAttention, La Robe est véritablement un chef-d’œuvre de premier roman.

Il s’agit d’un texte court, mais d’une extrême densité. A sa lecture, on pense à Schnitzler, ou encore aux Diaboliques de Barbey d’Aurevilly. Tant par la forme que par le fond - l’histoire possède de multiples rebondissements-, La Robe apparaît comme un texte à la fois profond et singulier.

Dans un pays sans nom - on pense à l’Allemagne ou à l’Europe de l’Est- et à une époque incertaine -l’action se passerait vraisemblablement fin XIXe ou début XXe-, un jeune officier issu de la noblesse mène une carrière militaire tranquille et sans histoire. Au cours d’une des fréquentes soirées paillardes auxquelles il participe, il fait une rencontre qui va complètement changer le cours de son destin.

Il s’agit de Rosetta, une belle et pulpeuse italienne, qui exerce immédiatement sur lui une étrange fascination. C’est auprès de cette mystérieuse femme et de son acolyte, Hermann, un homme aux moeurs bien étranges, que notre officier va totalement remettre en question son existence et son identité. De Rosetta à « la robe », l’objet de fantasme par excellence, il n’y a qu’un pas.

Le roman se lit comme un conte philosophique. L’unité de temps et de lieu sont floues finalement, et le symbolisme prend vite le pas sur le réalisme. Le roman aborde une très belle réflexion sur le thème de la rencontre, « un des événements auxquels on ne peut accorder aucune place, qui restent en soi comme des lignes infranchissables ». Par extension, le texte nous amène à nous interroger sur le rapport à l’autre, au différent, et sur toute la part de désirs et de fantasmes que cet autre suscite. Il est à ce propos tout à fait possible d’envisager une lecture psychanalytique du roman. Riche et foisonnant, La Robe s’impose comme un véritable objet littéraire hors norme dans cette rentrée littéraire en poche.

“Un bon écrivain est un écrivain mort”

06sept

Paul-Jean TouletAu nom de Paul-Jean Toulet, peu de gens, même cultivés, réagiront.

Au son de ces vers :

Dans Arles, où sont les Aliscans

Quand l’ombre est rouge sous les roses

Et clair le temps,

Prends garde à la douceur des choses

Lorsque tu sens battre sans cause

Ton coeur trop lourd

Et que se taisent les colombes

Parle tout bas si c’est d’amour

Au bord des tombes

les réactions se feront plus vives. On a entendu ces vers merveilleux mais on ignore tout de leur auteur. C’est le destin posthume de Toulet, cet immense écrivain, béarnais d’origine (ce qui lui permet de voir son patronyme orner le fronton de collèges, large gloire) que de rester méconnu ou apanage des amateurs de littérature fin-de-siècle. Frédéric Martinez, déjà auteur d’un livre sur un autre méconnu Maurice Denis, a eu la superbe idée de s’attaquer à ce vide illégitime et nous convie à une rencontre qui rend justice à ce styliste hors pair et voyageur de talent. Mais ce livre “n’est pas une biographie. C’est l’histoire d’un poème.”

Le prologue d F.Martinez joue la carte du lapidaire pour mieux nous renvoyer à notre méconnaissance :

“P.-J.Toulet naquit à Pau en 1867.
il mourut à Guéthary en 1920.
Il écrivit des livres. Le plus célèbre d’entre eux, Les Contrerimes, fut publié après sa mort. Dans ce recueil de poèmes amers et brefs, il sut imposer un style personnel tissé de classicisme et d’irrévérence. Contemporain de Proust, Apollinaire, Toulet fut une figure du Paris 1900, un opiomane notoire et le chef de file de l’école fantaisiste.” Ou comment résumer, réduire, compresser un destin en faisant fi d’un mal de vivre qui le poussa à ce raffinement suprême, cette élégance qui séduit à chaque fois.

Né dans “un pays âpre et harmonieux”, PJ comme le surnomme son biographe, orphelin à la naissance, va mener une vie où les parfums et les nostalgies de l’enfance s’inviteront sans cesse, enfance voyageuse (il vivra notamment à Maurice) d’un garçon choyé des femmes et qui sent naître tôt sa vocation d’écrivain. On n’aura pas le culot de reprendre le fil de ce travail qui impressionne par son exactitude jamais excessive et par une finesse et une retenue qui n’interdisent pas la sincérité. On croyait connaître Toulet et on ne cesse d’en apprendre. D’autant que la parti pris des très courts chapitres donne un rythme qui fait souvent défaut aux biographes bien intentionnés mais dévorés par leur sujet. Frédéric Martinez aime l’auteur et le “partage” sans cette dilection des happy few pour l’isolement ou l’élévation au rang de mythe, un statut auquel Toulet, on peut s’en louer, n’aura pas droit. Au sortir de ces 350 pages qui filent, on n’éprouve plus qu’une envie, filer dans sa bibliothèque et replonger dans les oeuvres complètes du fantasque béarnais, car elles existent et c’est une chance dont il ne faut pas oublier de se féliciter.

Prends garde à la douceur des choses, Tallandier, 20 €

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