Archives du mois de octobre 2008

Tony Hillerman s’est éteint

31oct

tony-bis.jpg Tony Hillerman s’est éteint…

 

Il repose désormais Là où dansent les morts, pour reprendre le titre d’un de ses premiers livres, récompensé en 1973 par l’Edgar Allan Poe Award (prix du meilleur roman policier américain).  Depuis plus de trente ans, ses polars qui parlaient de légendes indiennes en pays Navajo nous faisaient rêver.

Lui-même n’est pas Indien, mais né en Oklahoma, il devient journaliste et s’intéresse aux tribus qui ont été spoliées de leurs terres. Il a 45 ans lorsque paraît La voie de l’ennemi, première enquête du lieutenant Joe Leaphorn. Deux autres suivront avant la venue d’un nouveau personnage, le jeune sergent Jim Chee  dont on fait la connaissance dans Le peuple des ténèbres. Leur auteur les réunit pour la première fois dans Porteurs de peau – ils chemineront désormais ensemble au gré de leurs différences : Leaphorn, surnommé Le légendaire lieutenant est un Navajo qui a dû composer entre sa culture indienne et celle de l’homme blanc – son épouse Emma assume pour eux deux la fierté de leurs origines ; Chee, lui, bien que jeune chien fou rebelle à l’autorité, est un Navajo traditionnel, épris de nomadisme, chamane pressenti au sein de la tribu.

Quand on lit Hillerman, on rêve aux paysages de la Réserve de « Four corners » , située aux confins de l’Utah, du Colorado, de l’Arizona et du Nouveau-Mexique, où l’auteur avait élu domicile. L’intrigue policière est doublée par une sensibilité poétique qui donne à partager le plaisir ethnologique et exotique d’une culture étrangère – Hillerman se raconte dans Rares furent les déceptions, récit à dimension autobiographique d’où émergent des qualités de tolérance, de modestie, de droiture, de respect, qui n’auraient rien à envier à … un vieux sage indien !

 

peuplehillerman.jpgcoyotehillerman.jpgchagrinfilshillerman1.jpgrareshillerman.jpgdansehiller1.jpg

Mystérieux Saint-John Perse…

30oct

saint-john.gif    Il fallait bien une biographie pour tenter de cerner la personnalité du poète aux multiples identités, Saint-John Perse, alias Alexis Léger, alias Alexis Saint-Léger Léger – dont il est notoire que les oeuvres complètes, éditées dans la prestigieuse collection de Gallimard la Bibliothèque de la Pléiade, sont commentées … par lui-même, en même temps qu’il s’amuse à réécrire sa vie au gré de son imagination… La liberté et la fantaisie vont bien au poète – Saint-John Perse a l’art de ne rien se refuser et de s’inventer en génial mythomane. C’est dire le défi d’écrire une biographie sur le personnage !

saint-john.jpg    Renaud Meltz, Maître de conférences en Histoire, a réussi son pari : il nous donne à savourer plus de 800 pages passionnantes où il fait la part des choses, réunissant pour la première fois la vie du diplomate et celle du poète. Cette biographie se lit comme une véritable enquête sur un homme singulier, en même temps qu’un tableau d’une époque, tant d’un point de vue social que politique.

 Diplomate, Saint-John le sera tant en politique qu’en littérature : alors qu’il a obtenu le poste de Secrétaire général du Quai d’Orsay, il s’avoue secrètement en désaccord avec la politique menée par le général de Gaulle et manoeuvre contre lui en coulisses…  Il use de son influence afin d’obtenir le Prix Nobel de littérature, qui lui sera décerné en 1960. Douze ans plus tard, de son vivant, la publication de ses oeuvres complètes dans la Pléiade consacre définitivement le poète. Il ne manquait qu’une biographie de cette qualité pour éclairer les mystères de Saint John Perse – voilà qui est fait !

 

Le troisième Powys

29oct

Llewelyn PowysCe n’est pas que ses frères ainés lui fassent beaucoup d’ombre en France où on ne les lit plus guère ou en tout cas pas assez, mais Llewelyn Powys, le plus jeune des trois, reste à coup sûr le moins connu de ce génial trio fraternel de Gallois, sans doute parce qu’il n’a ni la folie de Theodore Francis ni le côté tellurique de John Cowper qui eut son heure de gloire grâce à la traduction de son opus fameux les Enchantements de Glastonbury. Un jeune éditeur dont nous avions déjà repéré l’originalité et le courage, Isolato, nous propose aujourd’hui rien moins que trois livres de ce Llewelyn méconnu, le poète phtisique de L’amour la mort redécouvert par Phébus (au temps où l’on y avait le goût des paris intrépides…) et traduit par l’infatigable Patrick Reumaux qui ne ménage ni sa peine ni son talent au service du trio. Outre la réédition de Peau pour peau traduit par Marie-Christine Simian il y a près de vingt ans pour la regrettée et éphémère collection de…Patrick Reumaux chez Hatier, et qui aborde le thème de la maladie qui le poursuivit toute sa vie durant sans le faire renoncer à son désir de beauté, nous découvrons deux titres inconnus, Des rats dans la sacristie où il se livre à une analyse d’auteurs aimés dans le dessein comme le souligne son frère John dans sa préface de procéder à « une affirmation catégorique de la divinité des sens contre toute autre divinité » et Gloire de la vie qui contient un long poème de Gamel Woolsey, un bref et fulgurant essai qui claque avec des phrases comme : « Que sommes-nous ? Un troupeau de bétail fantôme, des simulacres de souffle, des ombres passagères traversant rapidement les pâturages du monde en direction d’un cimetière où, sur un simple claquement de doigts, l’éternité est semblable à un jour et un jour semblable à l’éternité. » Penser et rester poète, sans répit, c’est ce que fit, sans repos, et sans cesser de souffrir Llewelyn Powys. La chance qui nous est offerte ici de le constater ne doit pas être manquée, rendons-en grâce à Isolato.

Libérez Barabbas!

28oct

Anthony Quinn dans BarabbasHeureuse idée de la maison Stock de ressortir simultanément deux grands livres de son catalogue scandinave, un domaine dans lequel cette illustre maison (pensez : 300 ans cette année) fit des découvertes inestimables sous la direction d’André Bay. Et deux Prix Nobel, s’il vous plait, ce qui est de saison et nous rappelle, s’il en est besoin, qu’en plus d’attribuer des décorations qui font la gloire de leurs lauréats (et leur fortune aussi, le Nobel c’est quand même un million d’euro au moins), les Suédois possèdent une littérature puissante et méconnue, ce qui n’est pas un paradoxe. Voici donc, outre Sigrid Undset dont nous aurons peut-être l’occasion de reparler à propos d’Olaf Audunssœn, grande saga épuisée depuis des dizaines d’années,  à nouveau en lumière un roman de Pär Lagerkvist (Prix 1951) que le grand public a pu connaître grâce à Anthony Quinn, l’interprète inoubliable de ce Barabbas en cinémascope (de Richard Fleischer). On se souvient de l’histoire qui fit de cet homme, brigand sans foi, criminel, le coupable sauvé par Ponce Pilate à la place du Christ, et puis oublié par les Evangiles le laissant dans l’ombre maudite de son destin ignoré. Lagerkvist va choisir de le suivre, à partir du moment où celui-ci, sur le Golgotha, contemple dans ce lieu terrible où « tout était immonde, plein de souillures », ce sauveur torturé, ce prophète abandonné qui a dit mourir pour sauver les hommes quand se tient, au pied de sa croix, le seul à savoir sûrement que Jésus l’a sauvé. Le mystère de la foi va éblouir cette brute : il se mettra en quête, avec la faiblesse de ses moyens intellectuels, pour comprendre ou tenter d’entendre l’appel divin, franchissant une à une les étapes de sa propre ascension vers le même supplice, décidé à « remettre son âme » à des ténèbres qu’il espère habitées. Comme dans les deux autres chefs-d’œuvre de Pär Lagerkvist, Le Bourreau (1933) et Le Nain (1944), Barabbas est l’histoire du parcours d’un déclassé ou d’un maudit : tous sont des exclus prêts à tout subir pour accomplir une mission dont le sens leur échappe bien souvent. Chacun cherche son Dieu mais seul le silence résonne : car muet, Dieu se tait et laisse ses créatures se débattre avec des questions trop vastes pour elles, provoquant une violence incontrôlable. Méditation métaphysique qui ne cesse jamais d’être un roman, Barabbas possède une puissance qui n’est pas sans rappeler Dostoievski, l’écrivain préféré de Lagerkvist, une œuvre qui se teinte du passé luthérien de ce suédois élevé à la campagne par d’austères protestants, lecteur d’une Bible où se lit toute la cruauté, toute la souffrance et parfois toute l’absurdité de la condition humaine.

Kafka à Bordeaux

27oct

       kafka1.jpggoldschmidt.jpgcarrive.jpglortholary.jpg

 

 

                                  Peu d’écrivains comme Kafka ont été autant traduits, rares sont les occasions d’entendre deux de ses éminents traducteurs qui ont reçu  tôt dans leur vie l’empreinte indéfectible de ce « mythe » dont l’oeuvre possède encore intacte le mystère de ce « vertige d’être » auquel sa (re)lecture invite à chaque reprise.

C’est donc à l’occasion d’une rencontre inédite autour de l’auteur tchèque de langue allemande que la Bibliothèque de Bordeaux, en partenariat avec le Goethe-Institut, a convié pour sa soirée d’inauguration Georges-Arthur Goldschmidt et Bernard Lortholary afin de réouvrir le dialogue infini sur leur propre travail de « Kafka-pratiquants » tel que ce dernier se définit lui-même.

Si le nom de ces deux traducteurs n’évoque rien pour vous, recherchez dans votre bibliothèque vos exemplaires du Procès, Le Chateau, La Métamorphose… De même, sachez que les deux plus grands succès et plaisirs accordés par la littérature allemande contemporaine en France, soit Le Parfum de Patrick Süskind et Le liseur de Bernard Schlink sont redevables du travail de Bernard Lortholary qui a de même traduit tout ou partie des oeuvres de Thomas Bernhard, Urs Widmer, Günter Grass, Goethe, Robert Walser

Vous prenez ainsi peut-être connaissance de l’identité de ceux qui nous ont permis de lire pour la première fois Kafka, comme s’y sont précédemment penché les illustres Alexandre Vialatte, Pierre Klossowsky, Pierre Leyris, Marthe Robert, Clara Malraux… ainsi qu’un Bordelais quasiment inconnu qui a traduit Au Bagne (soit La colonie pénitentiaire), Jean Carrive, auquel la Bibliothèque rend hommage avec de multiples manifestations : une lecture très juste de ce texte puissant (à la suite de la conférence Goldschmidt/Lortholary) invitant à se rendre à l’ exposition où on peut découvrir sa vie (1905-1963) : sa jeunesse surréaliste, son mariage avec la germaniste (qui a formé des générations de professeurs et traducteurs bordelais dont Sibylle Muller, modératrice de la rencontre) et juive allemande Charlotte avec laquelle il passera sa vie au domaine de la Girarde près de Sainte Foy la Grande. Ils furent résistants jusque dans l’exercice même de la traduction car c’est au péril de sa vie (ainsi que pour sauver sa femme des persécutions nazies) que Jean Carrive a contribué, au moment le plus noir de la censure (Kafka, en tant qu’auteur juif, fait partie de la liste Otto qui l’interdit en Allemagne, mais également en France), à faire connaître ses textes aux lecteurs français dès son retour d’Allemagne en 1938. Il publiera dans des revues puis chez Gallimard avec La muraille de Chine (co-traduit avec A. Vialatte, 1950) qui signera sa consécration avant de retomber dans l’oubli si ce n’est grâce à l’action conjointe de Jutta Bechstein qui avait, dès 1997, consacré un article qui reparaît à l’Atelier de l’Agneau pour l’occasion (« Kafka à Bordeaux ou La vie de Jean et Charlotte Carrive à la Girarde ») et de Jean-Paul Jacquier qui a réuni les manuscrits de Jean Carrive présentés pour cette exposition-hommage elle-même prolongée par la parution prochaine d’un ouvrage sobrement intitulé  Jean Carrive : Franz Kafka (éditions La Nerthe).

Si pour G.-A. Goldschmidt et B. Lortholary la rencontre avec le texte kafkaïen s’est faite de manière très singulière, ils ont pu affirmer à juste titre que cette découverte avait bouleversé leur vie et éclaire notamment les différences de traductions que soulèvent leurs travaux respectifs. Pour le premier, jeune orphelin allemand protestant réfugié en France dès l’âge de 11 ans (en 1939), le « choc Kafka » a quasiment coïncidé avec une triple prise de conscience (celle de son existence, du « philosophique » et de sa judéité) qui décidera en grande partie de sa vocation autant à traduire, forme d’écriture abandonnée depuis peu (on lui doit Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche en 1972 pour la collection Livre de poche, mais également Adalbert Stifter et son méconnu chef d’oeuvre L’homme sans postérité chez Phébus, sans omettre les traductions françaises pendant trente ans de l’écrivain autrichien Peter Handke) mais également à poursuivre en parallèle un travail d’écrivain, toujours à la confluence du littéraire et du spéculatif, comme dans Le miroir quotidien, Un jardin en Allemagne, La Forêt interrompue et son autobiographie écrite en 1999, La Traversée des fleuves. Cette double activité n’a pas manquée d’être saluée par son confrère français Bernard Lortholary qui lui, a choisi une voie autre de la transmission qu’elle soit dans le retrait de la traduction, de l’enseignement (professeur à la Sorbonne) ou dans l’édition (il fut aussi éditeur chez Gallimard). Pour ce dernier, Kafka fut découvert comme tant d’autres de sa génération grâce aux traductions d’Alexandre Vialatte à partir desquelles il a tenté, dans ses propres traductions, de rendre la langue de l’écrivain tchèque à sa  crudité originelle, trop édulcorée à son goût par son prédécesseur dans les années 1930.

Des problématiques intéressantes furent soulevées à l’occasion de cette rencontre, notamment celle de la place du traducteur face à l’œuvre traduite, surtout en ce qui concerne celle d’une aura aussi imposante que Kafka. Pour les deux spécialistes en présence, il est clair qu’un traducteur, aussi réputé soit-il, ne doit absolument pas se confondre avec un quelconque exégète. Il doit donc se garder de tout commentaire sur le texte ou l’écrivain qu’il sert dans l’ombre, devant humblement se retrancher derrière son travail : en bref, pour reprendre le prosaïsme amusé de Goldschmidt, « le traducteur ne doit pas ramener sa fraise« ! Cette position de fidélité et de rigueur absolues se retrouve néanmoins dans deux de ses très beaux textes sur Kafka qu’il ne s’est autorisé à faire paraître qu’après l’arrêt de son travail de traducteur, soit la fin du Poing dans la bouche ainsi que Celui qu’on cherche habite juste à côté (selon une phrase de Kafka lui-même) aux éditions Verdier. De même, je ne saurais que vous recommander la lecture de ses récents entretiens dans Un enfant aux cheveux gris (CNRS éditions, 2008) qui restitue son parcours (il a 80 ans) et son statut d’écrivain-traducteur. Il revient longuement sur ses années de formation et nous parle avec une lucidité intacte de sa découverte sensuelle de la littérature (voir le passage sur l’influence de sa lecture troublée des Confessions de Rousseau…), expérience tant de l’esprit qu’inscription du corps qui lui fait dire: « Traduire est un acte physique« .

La connivence entre les deux hommes remonte à la traduction simultanée et à leur insu du Procès qui fait dire à G.-A. Goldschmidt, et atténuer quelque peu l’éloge à son confrère : « la traduction de Bernard Lortholary (parue chez Flammarion] est parfaite et élégante, la mienne [parue chez Pocket] paraît lourde, rugueuse« , ce qui a permis de soulever un enjeu important de la différence de la langue allemande (« langue du pouvoir, simple, concrète« ) par rapport au français (« qui serait plus pauvre, mais langue de la diplomatie, subtile, juste, abyssale« ). Mais ces deux spécialistes s’accordent sur la singularité de la langue kafkaïenne à la fois limpide et complexe (à la manière d’un bloc de cristal pur, transparent et extrêmement dense), raison qui justifie non seulement la multiplicité existante des traductions de cet écrivain mais qui renvoie également à la pluralité des interprétations de ses paraboles. Au-delà de l’enfermement discutable dans une lecture symbolique (Kafka comme prophète d’une littérature « concentrationnaire »), son énonciation tout autant que ses textes nous renvoient à l’impuissance à dire de toute langue qui se prête tout autant qu’elle résiste à son interprétation.

Et c’est de cette impossiblité même, de ce silence des langues (comme l’avait souligné Maurice Blanchot, mais aussi comme nous le redira bientôt Georges-Arthur Goldshmidt dans son essai à paraître l’année prochaine, A l’insu de Babel) que l’écrivain  peut s’autoriser à enrichir l’étrangeté du monde de sa propre langue-énigme. En cela, chaque écrivain serait (son propre) traducteur en ce que « dans toute langue subsiste une part d’intraduisible » (Un enfant aux cheveux gris).

Afin d’approcher encore aux multiples secrets de l’œuvre de Kafka, vous pouvez vous rendre jusqu’au 15 novembre à l’exposition autour de Jean Carrive au premier étage de la bibliothèque Mériadeck.

Le troisième coup du Martinet

24oct

L’ombre des forêts

 

Notre bonheur ne serait pas complet si nous ne signalions pas sur ce blog qui a déjà marqué à sa façon l’importance de l’événement, la réédition dans la très utile collection Petite Vermillon de la Table ronde de l’autre roman méconnu de Jean-Pierre Martinet, L’Ombre des forêts, paru il y a près de vingt ans et indisponible depuis quelques temps (même si, avouons-le, le livre est resté désespérément disponible pendant vingt ans, preuve de l’absence manifeste d’intérêt durant cette longue période). Ainsi c’est quasiment l’oeuvre complète du génial et torturé libournais qui est mise à la disposition du public curieux. Restera à rééditer son tout premier roman, La somnolence, paru chez Pauvert, un livre guère plus rose que les suivants. Finitude, qui a eu le sacré courage de se lancer dans la réédition (augmentée) de Jérôme, osera-t-il ce nouvel exploit ? L’avenir nous le dira…D’ici là les amateurs auront trouver le temps de se plonger dans cet épais roman, expérience limite qui justifie une « carrière » de lecteur.

Hier l’oiseau veuve

24oct

flo.jpgHier l’oiseau veuve est le premier recueil de poèmes publié de Florence Vanoli. La précision « publié » s’impose, car des mots, Florence en a plein la tête, ses valises en sont remplies, des mots de toutes sortes, de quoi garnir des étagères entières : des carnets de poèmes, des ébauches de romans, des pièces de théâtre – elle se dit marquée par sa rencontre avec Peter Brook au Théâtre des Bouffes-du-Nord, quand elle était adolescente – de multiples textes qui n’attendent qu’un souffle d’air ascendant pour prendre leur envol… Car cette jeune femme a plus d’une corde à son arc, et toujours un projet d’avance – quand elle n’écrit pas, elle monte des spectacles, se lance dans des performances poétiques et musicales – elle est d’ailleurs en train d’enregistrer un CD de ses poèmes – à ses heures elle est aussi traductrice, et, dans le cadre de son association culturelle Mots et Merveilles, anime des ateliers… d’écriture !

 

Bordeaux est son port d’attache mais l’écriture n’ayant pas de frontières, c’est un éditeur espagnol qui accueille ses mots dans cette édition bilingue (français/espagnol). Dans une langue étonnante, résolument moderne, à la syntaxe déstructurée, elle donne à entendre des fulgurances poétiques, des déflagrations de l’âme. Sa voix a la beauté singulière des météores, torturée, surgie de nulle part. Quelques extraits choisis de son recueil, à lire – en attendant une rencontre programmée dans notre librairie, ce sera le vendredi 9 janvier 2009 à 18 heures, au 91 rue Porte-Dijeaux – nous aurons en effet le plaisir de l’accueillir, de la voir, et surtout de l’entendre dire, ou plutôt jouer, ses poèmes avec les musiciens qui l’accompagnent…

 

flooiseau.jpg

Un homme seul

marche mordant le ciel

les cendres

 

un peu le vent peine

 

marche

                                                                     un homme mordant le ciel seul

                                                                     les cendres

 

                                                                     j’habite un nuage à peu près

 

                                                                     seul marche le ciel

                                                                    mordant l’homme à terre

                                                                    les cendres

 

                                                                    l’oiseau veuve

 

Des nouvelles comme s’il en pleuvait !

23oct

gao.jpgogawayoko11.jpgDans le paysage dense de la Rentrée Littéraire, deux recueils de nouvelles ont retenu mon attention.

Il s’agit de Une canne à pêche pour mon grand-père, de Gao Xingjian, Prix Nobel de littérature en 2000, et de Tristes revanches de Yoko Ogawa. Ces deux écrivains de renom nous montrent à quel point l’art de la nouvelle est précieux et se manie avec précaution. Voici donc deux recueils de toute beauté.

Gao Xingjian nous propose six nouvelles sur des thèmes variés : l’amitié, la nostalgie, l’émoi amoureux ou le deuil. Chaque texte, d’une simplicité déconcertante, envoûte par sa douceur, sa sensibilité et son humanité. Par petites touches, il campe des situations presque banales mais dans lesquelles chaque détail, chaque description touche profondément par sa dimension poétique.

Yoko Ogawa nous dresse une oeuvre intéressante par sa construction d’abord. En effet, chacune des onze nouvelles est une des pièces d’un puzzle à reconstituer. Intimement liés par un détail – un fruit, un personnage, un lieu – ces textes courts à l’écriture chirurgicale, s’affirment au fur et à mesure de la progression du lecteur dans l’ouvrage. A la fin, la boucle est bouclée en une curieuse mise en abîme, confirmant le talent de l’écrivaine japonaise. Tristes revanches traite de ses thèmes de prédilection : la mort, l’attente, la solitude, le fétichisme, et les collections. Ce recueil offre une jolie manière de rentrer dans l’univers d’un auteur qui, année après année gagne des fifèles troublés par l’ambiguité de ses ambiances.

Le Maître et son whisky

22oct

Jean-Pierre OhlNous recevions hier dans notre salle de conférences du 91 un auteur qui avait déjà eu l’occasion de subir, lors de la sortie de son premier opus, le feu de nos questions, un auteur salué par la presse pour la sortie du second paru lui aussi à l’enseigne de Gallimard, un auteur rompu, par son métier, à l’art de vendre des livres ce qui n’est pas nécessairement un gage pour proposer les siens, un auteur qui, s’il a mis du temps à se lancer dans l’écriture, fait preuve désormais d’une maîtrise qui laisse pantois. Les Maîtres de Glenmarkie, son second livre publié, est bien plus que la confirmation que nous tenons un écrivain de premier ordre qui a eu la sagesse d’attendre le nombre des années pour devenir romancier et éviter ainsi les pièges juvéniles de l’égotisme sans renoncer à la ferveur, ce sentiment indispensable pour que naissent les romans les plus surprenants. Si le goût de l’aventure vous étreint, que vous jugez, comme nous, que Stevenson et Melville, romanciers d’un absolu qui tait souvent son nom, ont encore beaucoup à nous dire, si vous aimez que le romancier tisse autour de vous une toile dont vous ne voudrez pas vous défaire, semant les morceaux de son puzzle diabolique avec légèreté et malice, si la métaphore, dont notre auteur se révèle un champion hors catégorie, reste pour vous la manifestation la plus évidente du talent, si les lumières de l’Ecosse réveillent en vous la nostalgie d’une intime patrie où les nuances de gris anéantiraient par leur splendeur toutes les prétentions du jaune éclatant des terres du sud, bref, si vous cherchez simplement mais ardemment un livre qui vous divertisse sans vous abêtir, un livre superbement écrit mais jamais ennuyeux, un livre attachant dont on se détache avec peine, un drop flamboyant au milieu d’un match de rugby sans relief, un whisky hors d’âge dans un océan de grenadine, une vague sublime née d’une mer étale, etc…, précipitez-vous sur le dernier roman de Jean-Pierre Ohl, une mécanique romanesque digne des meilleurs Leo Perutz, et puis aussi, à l’occasion, écoutez le podcast de la conférence d’hier pour en savoir un peu plus sur lui…

Whisky

Un écureuil au Cervantes

21oct

 llop1.JPG

 

 

C’est certainement dans des moments comme aujourd’hui que l’on apprécie le plus les possibilités d’évasion offertes par la littérature. Une telle affirmation résume en quelques mots l’ambiance qui régnait jeudi dernier dans les salons de l’Institut Cervantes de Bordeaux, lors de la remise du Prix Ecureuil à l’écrivain espagnol José Carlos Llop et à son traducteur Edmond Raillard, pour Le rapport Stein (Ed. Jacqueline Chambon). Animée  par le journaliste et écrivain Olivier Mony, la rencontre a rassemblé entre autres André Limoges (président du comité littéraire), François Audibert (PDG de la Caisse d’Epargne Aquitaine-Poitou Charentes) et l’éditrice Jacqueline Chambon.

L’auteur est évidemment revenu sur la genèse de ce brillant roman d’initiation mais il ne s’est pas attardé sur la question. Croyez-le ou non, il lui a suffi de deux semaines pour composer ce texte très poétique, porté qu’il était par « l’état de grâce » dans lequel il se trouvait. Il nous a  cependant été difficile de glaner davantage d’informations. En effet, J.C. Llop semblait assez peu enclin à parler de lui-même, préférant détourner l’attention en s’attardant sur les écrivains dont l’oeuvre l’a fortement marqué, à l’instar de Llorenç Villalonga, Juan Benett, Enrique Vila-Matas, Javier Marias, Juan Marsé. C’est sans compter l’influence d’un duo de références dont l’association peut sembler pour le moins originale, à savoir La Bible, et les aventures de Tintin*

Cette discrétion n’est certes pas le moindre de ses charmes, mais ceux qui voulaient en savoir plus sur sa prose ont dû attendre l’intervention d’Edmond Raillard et les remarques de Jacqueline Chambon pour que soit abordée la question de cette écriture si particulière, cette « prose très poétique qui tourne en volutes » qui avait séduit les libraires du rayon Littérature**.


* Il dit s’être inspiré de l’une pour son traitement du mystère, et de l’autre pour ses intrigues et son sens de l’humour.
** Cf. notre blog du 8 avril 2008.
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