Archives du mois de octobre 2008

Magistrale Juli Zeh

20oct

Juli ZehLe talent ne s’explique pas, il se constate. Il y a des auteurs, comme ça, qui font preuve d’une remarquable maturité et d’une maîtrise stylistique qui côtoient intimement le génie. On se souvient par exemple de la précocité d’un Arthur Rimbaud qui, à vingt ans à peine, a déjà exprimé, dans une langue qui apparaît encore aujourd’hui moderne, tous les tourments qu’il ressent dans « la nuit et le désert » qui l’entourent. Plus récemment, nous connaissons des auteurs comme Jonathan Safran Foer qui, à moins de trente ans, a su se forger une solide réputation d’auteur extrêmement inventif et incroyablement talentueux. Aujourd’hui, nous nous devons d’ajouter à cette liste de romanciers qui, à peine nés, sont déjà cultes, l’écrivain allemande Juli Zeh.

Née à Bonn en 1974, Juli Zeh est avocate de droit international et diplômée de littérature. Dès son premier roman L’aigle et l’ange, publié en 2001, elle s’impose sur la jeune scène littéraire allemande et suscite l’enthousiasme des journalistes qui se l’arrachent. Depuis, elle intervient régulièrement dans le débat public au sujet des pays qui sont passés sous domination étrangère, au risque d’irriter ses compatriotes allemands, assez frileux sur les questions internationales.

La fille sans qualités, son deuxième roman qui vient de paraître en Babel, se révèle un véritable choc littéraire. Choc au niveau des évènements survenant dans la vie de la jeune Ada, le personnage principal, mais aussi choc au niveau de l’audace démoniaque avec laquelle elle s’engouffre dans de somptueuses digressions philosophiques digne d’un Train de nuit pour Lisbonne de Pascal Mercier, auteur suisse écrivant aussi en allemand (tiens tiens…).

Ada est une jeune fille d’une très grande maturité et d’une intelligence infernale. Pourvue d’une très grande beauté, elle revendique un profond mépris pour la superficialité de ses camarades de classe et fait preuve d’une indifférence éthique qui l’attire tout naturellement vers le nihilisme. La rencontre avec Alev, dix-huit ans, va marquer un tournant dans la vie de la jeune Ada. S’autoproclamant « arrière-petit-fils de Nietzsche », impuissant avéré et fin manipulateur, le jeune homme va initier Ada à la seule chose qui lui semble importante à ses yeux, l’instinct du jeu (qui donne par ailleurs son titre en allemand « Spieltrieb« ). Avec un compagnon de jeu aussi particulier, on se doute bien que l’on sera loin d’un simple jeu d’enfant…

Quant au titre retenu pour la traduction française, le lecteur aura raison de reconnaître un clin d’oeil appuyé au chef-d’oeuvre de Musil, L’homme sans qualités, puisque c’est le roman que fait étudier le professeur d’Ada à ses élèves et que Juli Zeh avoue une véritable vénération pour l’écrivain autrichien. On peut ajouter sans sourciller que ce roman de Juli Zeh en a la profondeur et la densité et que le même sentiment de chef-d’oeuvre immortel demeure à la lecture de ce roman qui a très justement reçu cette année le Prix Cévennes du Roman Européen.

Pour ceux qui ne ressortiront pas trop essoufflés de ces 650 pages, Actes Sud vient de faire paraître, du même auteur, L’ultime question. L’intrigue policière de ce dernier, ainsi que la dimension fantastique et les réflexions épistémologiques qui s’en dégagent, permettront sûrement à Juli Zeh d’élargir son lectorat, déjà constitué de nombreux adorateurs qui la considèrent comme l’une des romancières classiques de demain.La fille sans qualités

De l’amoralité

17oct

Howard McCordNous vous l’avions annoncé cet été (cf. notre blog du 25 juillet), et nous n’avons pas été déçu par son arrivée dans nos rayons. Le petit dernier des Editions Gallmeister est un régal ! A cheval entre la Collection nature writing et la Collection noire, ce court roman au titre ambigu est signé de la main du poète, essayiste et désormais romancier Howard McCord.

Le narrateur de L’homme qui marchait sur la lune  nous raconte par le menu le récit de son ascension d’une montagne aussi perdue qu’hostile du Nevada, que l’on surnomme de façon plutôt évocatrice « La lune ». C’est dire si elle a peu de chances de servir de lieu de pérégrination touristique ! Mais on s’en rend compte assez rapidement, William Gasper1 est loin de donner dans le dilettantisme en matière de randonnée, de même qu’il se révèlera par la suite maître dans un art assez particulier. Ce personnage solitaire, marginal et profondément noir qui déclare lui-même regretter de ne pas être un « homme paisible » dévoile peu à peu sa face sombre au lecteur. Celui-ci a dès lors tout le loisir de prendre la mesure de ce qui peut passer par la tête d’un homme qui « refuse de [s']encombrer de la morale ou de tout autre fantôme » et pour qui la conscience n’est rien de plus qu’un « lubrifiant social »…

Notre homme, qui connaît déjà son environnement comme sa poche, va rapidement suspecter qu’il n’est pas seul. S’engage alors une sorte de course-poursuite entre notre narrateur et cette présence étrangère qui prend le visage d’un duo de figures célèbres de la mythologie écossaise – Cerridwen2  et le chat Palug3.

S’il y a bien une chose dont on ne peut douter, c’est que Howard McCord maîtrise bien son sujet. Autofictionnel à plus d’un titre, ce roman met effectivement en scène un personnage qui, comme son auteur, est né en 1932, et a été profondément marqué par la guerre de Corée. Qui plus est, McCord est lui-même un adepte de la randonnée en montagne, activité qui lui permet d’explorer des lieux isolés et difficilement accessibles aux hommes inexpérimentés. Quant à son écriture, elle n’est certes pas dénuée d’intérêt : l’auteur possède un talent certain pour faire monter le suspense et tenir le lecteur en haleine. Une atmosphère des plus étranges caractérise ce puissant roman psychologique dont il convient également de souligner la redoutable efficacité. Enfin, il s’agit d’un véritable tour de force dans la mesure où il rend hommage à l’ambiguïté caractéristique du genre humain, comme en témoigne un revirement de situation des plus déroutants !4

 


 1 En anglais,  to gasp for breath/air signifie littéralement haleter, un nom qui n’a manifestement pas été choisi au hasard !

2 Déesse de l’initiation et de la transformation (selon la mythologie médiévale, elle possédait la faculté de se métamorphoser aussi souvent qu’elle le souhaitait).

3 Le chat Palug, quant à lui, était un chat monstrueux à qui l’on imputait la mort de plusieurs dizaines de soldats.

4 L’homme qui marchait sur la lune a d’ailleurs remporté à sa sortie aux Etats-Unis en 1999 un petit prix décerné au niveau de l’Etat d’Ohio, à savoir le Prix Nancy Dasher de la Littérature.

Folio policier fait son cinéma !

16oct

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Fêtez

FOLIO POLICIER

avec un polar

et un DVD !

 

Pour les dix ans de la collection Folio policier, les éditions Gallimard ont décidé de frapper fort ! Pour la modeste somme de 11,90 euros, vous repartez avec un polar et son adaptation cinéma en DVD ! Le choix est éclectique parmi les six titres sélectionnés car vous pouvez revisiter vos classiques avec Raymond Chandler Le grand sommeil, William Burnett Quand la ville dort, ou La nuit du chasseur de David Grubb ou prendre plaisir à relire L’été meurtrier de Sébastien Japrisot, Mortelle randonnée de Marc Behm, ou encore La sentinelle de Gérald Petievich. Petit quizz pour lecteurs cinéphiles, saurez-vous dire qui a adapté quoi ? Les cinéastes incrimés étant, pêle-mêle : Charles Laughton, Jean Becker, Howard Hawks, Claude Miller, Clark Johnson, et John Huston. On se rappelle des têtes d’affiche : Alain Souchon et Isabelle Adjani, Robert Mitchum et Lilian Gish, Humphrey Bogart et Lauren Bacall, Michael Douglas, Kiefer Sutherland, Kim Basinger, Michel Serrault et Isabelle Adjani, Sterling Hayden, Louis Calhern…

Attention, il s’agit d’un tirage unique – objet collector – édition limitée – il risque de ne pas y en avoir pour tout le monde ! Noël se profilant en ligne de mire, cela peut être une excellente idée cadeau !

Le jour où J.M.G. m’a parlé….

15oct

Ma rencontre avec J.M.G LE CLEZIO remonte au début de l’année 1996 lors de la sortie de son ouvrage La quarantaine. A cette époque, ses apparitions publiques étaient rares ce qui faisait de sa conférence chez Mollat un véritable événement! La légende le décrivait comme un homme timide, fuyant la foule, les photographes… L’homme que j’ai rencontré était charmant, chaleureux, loquace pour peu qu’on s’approche d’un peu plus près. Il était intarissable dès qu’on prononçait les mots théâtre, Michaux ou désert… L’académie suédoise n’a pas seulement récompensé un grand écrivain de langue française mais aussi et surtout un humaniste, qui tout au long de sa vie et de son oeuvre, a défendu l’homme contre la machine, contre la vie moderne et son cortège d’absurdités…

Thi-hanh

Les nominés étaient….

15oct

alfred_nobel_rgb_72dpi.jpgDepuis jeudi, on ne compte plus les lecteurs avides de découvrir -ou de redécouvrir- l’oeuvre du tout dernier prix Nobel de littérature, Jean-Marie Gustave Le Clézio. Eh oui, la surexposition médiatique a parfois du bon!

Inutile donc de vous rebattre les oreilles de l’immense talent de l’auteur de La Ronde et L’Extase matérielle. Nous aimerions plutôt vous parler de ceux qui, jusqu’à jeudi dernier, avaient encore une chance de remporter ce fameux prix, ces auteurs aujourd’hui « recalés » du Prix Nobel et dont le génie n’est évidemment pas à démentir.

Citons pêle-mêle…

Joyce Carol Oates, auteure américaine pour le moins prolifique qui signe avec son dernier opus, La Fille du fossoyeur, un véritable chef-d’oeuvre, son souci est qu’elle est américaine et que le président du Jury Nobel s’en est pris avec dureté à cette littérature jugée insulaire et repliée…

Haruki Murakami, que certains d’entre vous connaissent pour son Kafka sur le rivage. Un écrivain japonais au style limpide et terriblement poétique, et dont les histoires oscillent sans cesse entre réel et imaginaire : le dernier prix Nobel Japonais était Kenzaburo Oe, un auteur difficile concerné par l’idée de destruction des civilisations.

Philip Roth, américain lui aussi donc « recalable », dont les textes souvent intimistes et sans pitié ont tous à leur manière une dimension universelle -pensons à son dernier ouvrage, Un Homme, ou encore à La Tache.

L’Israëlien Amos Oz, auteur entre autres d’Une histoire d’amour et de ténèbres, un roman autobiographique où l’intime se conjugue avec l’Histoire : la puissance de son écriture en fait un candidat très sérieux pour l’avenir. Le dernier Prix Nobel Israëlien fut Samuel Joseph Agnon, l’un des lauréats malheureusement les moins connus.

Le Français Simon Leys : auteur inclassable, écrivain hors norme et aussi sinologue, pratiquant peu le genre romanesque, un des esprit les plus lucides de son temps, qui n’a de cesse de se méfier des idéologies, ce qui n’est pas pour déplaire aux scandinaves, grands pourfendeurs de totalitarisme. Chez les Français circule aussi depuis des lustres le nom d’Yves Bonnefoy, grand poète qui peut donc dire adieu à ses derniers espoirs.

Claudio Magris, écrivain italien originaire de Trieste, dont l’oeuvre dense et ambitieuse aborde une réflexion sur l’espace, le territoire, la frontière et la liberté – à lire sans retard pour se façon d’interroger l’Histoire : Microcosmes, Danube, Trois Orients

En espérant que ces quelques phrases vous donneront envie de lire, et de découvrir encore et encore…

 

Et pour tous ceux qui aiment lire « à contre courant », sachez que l’équipe poche a installé une vitrine consacrée aux « Goncourt oubliés »; l’occasion de découvrir, à l’heure des prix littéraires et du battage médiatique, des auteurs dont on ne parle presque plus et qui sont pourtant non moins talentueux.

 

 

 

 

 

 

 

« Lis et traduis ce que tu aimes »

14oct

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Florence DelayIl aura suffi de ces mots extraordinaires, prononcés par le poète René Char qui joignit la parole initiatrice au geste (en lui offrant les Obras completas de Garcia Lorca dans la première édition espagnole Aguilar, qui venait de paraître en 1955-1956) pour décider de sa vie. Florence Delay ne pouvait certes les oublier ni se départir de ce précieux don, comme si cette formule recélait encore quelque pouvoir magique. C’est cet adoubement prophét(h)ique parmi l’Espagne, ses poètes et son verbe que la romancière (traductrice, essayiste et dramaturge) a conté à un auditoire conquis qui venait l’écouter ce jeudi après-midi à l’occasion de l’inauguration des espagnoles à l’Institut Cervantès de Bordeaux (voir la richesse du programme sur ce blog).

Rencontre avec l’auteur de Mon Espagne or et ciel (Hermann) , mais également évocation dense et vivante, car concrète, de la littérature espagnole à laquelle elle rend hommage tout en restant accessible aux non-initiés, certainement grâce à sa pratique d’enseignante qui lui permet de rendre lisible (et visible!) l’histoire des Lettres de ce pays voisin si proche mais plutôt méconnue, tel l’immense Garcia Lorca en France (dont le Romancero gitano fut rejeté par ses amis surréalistes Bunuel et Dali, puis par Borges comme nous l’apprend le traducteur André Gabastou présent dans la salle)… Une multitude d’anecdotes émaillées d’humour avec une « tendre érudition » selon son interlocuteur journaliste à Sud-Ouest Yves Harté qui correspond parfaitement à l’esprit de cette autobiographie intellectuelle : la parole ne déçoit donc pas la lecture mais y invite au contraire afin de prolonger la connaissance avec l’âme de l’Espagne telle qu’elle anime cette passionnée.

Ainsi, elle nous a offert une approche intime de la littérature espagnole qui nous permet de (re)découvrir des paysages plus ou moins familiers: son amour du théâtre du Siècle d’or avec Calderon et Lope de Vega, son admiration pour Lazarillo de Tormes (grâce auquel elle nous a confiés adorer depuis la saveur des saucisses!), Ramon Gomez de la Serna dont elle a préfacé Seins paru initialement chez André Dimanche (réédité chez Actes Sud- Babel depuis 2006), le metteur en scène argentin Victor Garcia qui n’a pas survécu à son échec de monter les actes sacramentels de Calderon et en hommage duquel elle a écrit L’insuccès de la fêteElle est revenue longuement sur son amour inconditionnel pour José Bergamin (dont elle nous rapporte l’intérêt de ce dernier grâce notamment au rôle de Jeanne d’Arc qu’elle tint à 20 ans dans le film de Robert Bresson), son « maître » qui lui apprit à faire vivre ensemble (« convivir« ) les racines du Siècle d’or (XVIIème siècle) avec un sens aigu de la contemporanéité envers laquelle l’académicienne Florence Delay, sévère, juge médiocre la surproduction actuelle…

Si cette venue a certainement aiguisé notre désir de (re)plonger dans les trésors de la littérature espagnole, nous espérons que ces rencontres se prolongeant jusqu’au 23 octobre avec la même Florence Delay (elle referme le festival à la bibliothèque d’Anglet par l’évocation de Bergamin qui finit sa vie en Aquitaine, à Dax précisément) trouveront une résonance au-delà de Bordeaux « ville ibérique », Yves Harté rappellant que la culture à Bordeaux ne se réduit pas à Mauriac. C’est ainsi que Florence Delay nous a fait part des liens étroits qui ont toujours uni la France et l’Espagne depuis la « fièvre » du Grand Siècle (Corneille, Sorel, Baltazar Gracian qui influença La Rochefoucauld…) jusqu’au XIXème siècle (les voyages des écrivains comme Gautier, l’inscription de l’Espagne dans les drames romantiques de Victor Hugo: Hernani, Ruy Blas…) avant de connaître un certain recul au XXème siècle, voire un oubli qu’on aura réparé grâce au succès de ces espagnoles automnales.

Précisons que la rencontre se poursuit actuellement en salles avec l’américain Woody Allen qui a tourné son dernier film à Barcelone, mais bien sûr en peinture avec l’alléchante exposition Picasso à Paris qui fait elle aussi coexister et dialoguer à sa manière maîtres anciens et modernité.

Une pluie d’émotions

13oct

img_1778.JPG« Je voulais juste écrire un livre », a-t-il déclaré sur un ton qui se voulait humble et proche de la gêne. L’auteur de La pluie jaune (Ed. Verdier, 1990) était invité à la Médiathèque de Pessac Camponac vendredi dernier dans le cadre des Espagnoles, afin de présenter, avant que n’en soit donné une lecture sur laquelle nous reviendrons, ce roman sublime qui est devenu un véritable « phénomène extralittéraire » à sa sortie dans les années 1980. Et c’est le plus naturellement du monde que Julio Llamazares nous a expliqué, avec le concours de Elvire Gomez-Vidal1, pourquoi La pluie jaune, son deuxième roman, écrit trois ans après Lune de loups, a rencontré un tel succès au moment de sa parution. En effet, alors qu’en France, des auteurs tels que Jean Giono avaient déjà abordé le thème de la disparition de la culture paysanne à cause de l’industrialisation, il créa un précédent de l’autre côté de la frontière. Car tel est bien le sujet de ce chef d’oeuvre de sensibilité et de poésie : la disparition d’un monde, l’abandon, la désolation, l’isolement et la solitude d’un homme dans un village des Pyrénées aragonaises quand tout le monde s’en est allé pour s’installer en ville. Le narrateur nous livre le récit poignant de ce que sont les dix dernières années de sa vie, avec pour seul rempart contre le désespoir et la folie la présence de sa vieille chienne.

Julio Llamazares est revenu sur la genèse de ce texte époustouflant. « Il y a, à l’heure actuelle, quelques 5 000 villages abandonnés en Espagne », nous signale-t-il. Et c’est en pénétrant dans l’un d’entre eux, Ainielle, dans la province de Huesca, un jour d’automne, qu’il a ressenti le besoin d’écrire afin de partager ce qu’il avait ressenti. Ainielle, un nom qui, grâce à lui, a été sauvé de l’oubli. On ne compte plus les Espagnols qui y ont effectué un pélerinage depuis les années 1980, et à la plus grande stupéfaction de notre écrivain, il y a même une dizaine de petites Espagnoles qui ont été affublées de ce qui semble même être devenu un prénom !…

Pour autant, l’auteur a affirmé que ce roman ainsi que l’ensemble de son oeuvre était déjà contenu dans le premier vers du premier poème de son premier livre – « Tout est aussi lent que la marche d’un boeuf sur la neige »2. Car il est persuadé qu’au fond, « tous les écrivains écrivent toujours le même livre, tout comme les musiciens composent toujours le même morceau ou les peintres peignent toujours le même tableau. » Ce qu’ils font, ce sont bien plutôt « des variations sur un même thème ». On a effectivement dans ce premier opus le thème de la culture paysanne, la neige, et l’importance du temps qui passe. Il ne manque plus que le jaune, qui apparaît toutefois assez rapidement dans le recueil. De toute évidence, il a également été question de l’importance de cette couleur, que l’on retrouve dans l’ensemble de son oeuvre tout comme aucun film d’Almodovar ne fait l’économie de la couleur rouge… Tout en se refusant à donner une signification univoque et définitive, arguant que « le maître d’un livre est avant tout son lecteur et non son auteur », il explique que cette métaphore de l’invasion sournoise par le jaune, notamment sous forme de pluie, et son association avec la douleur, se sont certainement imposées à son esprit le premier jour où il a mis les pieds à Ainielle, où le sol était jonché de feuilles jaunâtres. Ce peut être également le jaune qui teint les photographies et le papier au fur et à mesure que le temps s’écoule. En tout cas, il n’aurait pu trouver de meilleure maison d’édition française que les Editions Verdier pour mettre autant l’accent sur cette couleur!…

 

La tâche de Martine Amanieu3 et Michel Etchecopar4 n’était donc pas des plus aisées tellement la barre était haut placé. Or c’est avec brio que la comédienne a lu une sélection d’extraits de La pluie jaune tandis que le musicien jouait successivement d’une ribambelle d’instruments qui avaient été au préalable soigneusement disposés sur la scène. L’effet escompté n’a pas tardé à se faire sentir. L’audience était subjuguée par l’originalité et la qualité de cette performance. Ceux qui avaient pu contenir leurs larmes à la lecture de quelque passage à forte charge émotionnelle ne purent y échapper cette fois-ci… L’écrivain, qui n’était apparemment pas sûr de la forme que la lecture allait revêtir, révéla par la suite qu’il avait été à la fois touché et impressionné par ce à quoi il venait d’assister. Je crois qu’un grand merci s’impose…5

 

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1 Professeur d’espagnol à l’Université Michel de Montaigne Bordeaux 3.

2 Premier vers du recuil intitulé La lenteur des boeufs, paru en 1995 aux Editions Fédérop.

3 De la compagnie de l’Âne bleu.

4 Musicien de la province de la Soule (Pays Basque).

5 On a retrouvé Julio Llamazares, Elvire Gomez-Vidal et Martine Amanieu à la Bibliothèque municipale de Bègles le lendemain, samedi 11 octobre, pour une lecture de La lenteur des boeufs.

Apostille

11oct

martinet-dilettante.jpgIl est là lui aussi ce formidable et court récit édité par Le Dilettante il y a maintenant vingt ans et que certains prétendaient avoir le plus grand mal à trouver, ce qui, au vu de l’épouvantable difficulté pour mettre la main sur l’édition originale de Jérôme, relevait pourtant d’une partie de plaisir. mais ne boudons pas notre plaisir : à la différence du gros opus de Martinet qui est d’une violence littéraire réelle, cette longue nouvelle permettra aux novices de se convaincre de la force de cet auteur vite oublié car dérangeant. Aucune excuse désormais : on peut (et on doit) lire Jean-Pierre MARTINET !

Saint Jérôme

11oct

JérômeLes plus incrédules ont dû en rabattre de leur scepticisme, les plus patients ont vu leurs efforts récompensés, les plus fous auront un livre dément pour passer l’hiver, les acharnés de littérature découvriront un auteur hors norme, les Libournais possèderont une chance de se rattraper de l’oubli auquel ils condamnent l’un de leurs venu mourir derrière leurs remparts, les libraires tiennent un pavé (deux exemplaires pour faire une pile) pour impressionner les gros lecteurs, les critiques qui avaient honteusement boudé ce livre à sa sortie se voient offrir une chance de se rattraper, bref chacun a une bonne raison de se réjouir de la renaissance d’un très grand livre de la littérature française contemporaine, un livre maudit d’un écrivain blessé, un roman furieux que nul n’osait ressusciter et que seule une très petite maison de qualité a osé tirer du puits sans fond où l’indifférence l’avait projeté, un morceau de noirceur infinie dans la lignée de Biely, dans le souvenir de Hardy, de l’incandescence à l’état pur, un livre indispensable donc qu’accompagnent deux autres rééditions bienvenues, Ceux qui n’en mènent pas large au Dilettante, récit de la nuit avinée d’un looser au frigo vide et à l’âme réfrigérée et L’ombre des forêts dans la petite vermillon de La Table Ronde dans lequel un trio de gueux rivalisent de désespoir car c’est un concept que peu d’auteurs ont aussi bien illustré et dépeint que Jean-Pierre Martinet : Jérôme donc, enfin, pour longtemps, revit. N’allez pas commettre le crime de le manquer cette fois-ci !

Hachoir

10oct

un hachoirUn livre où apparaît aussi souvent le mot hachoir ne peut forcément pas être mauvais et Brian Evenson réussit la performance dans son tout dernier roman d’utiliser cet accessoire avec une intensité qui donnerait le vertige à un boucher. Son incroyable roman ne se passe cependant pas dans une famille de charcutier, la viande qu’on y goûte est humaine et elle n’est pas servie dans de la vaisselle d’argent. Horrible, macabre, voilà bien deux adjectifs qui conviennent pour définir ce faux polar dont le héros a tous les airs du privé en rupture de ban, avec quelques clichés moqueurs à la clef. La différence, et elle est de taille, c’est que ce Kline (lire « klein » bien sûr) est handicapé ou plus précisément mutilé : pour échapper à un agresseur il s’est tranché la main avant d’abattre son poursuivant, fort de cette épouvantable diversion, de son autre main, armée celle-ci. Ce manchot volontaire déprime sec quand commence l’intrigue et il ne comprend pas pourquoi on le harcèle au téléphone pour l’inviter à rejoindre un groupe où sa double condition d’enquêteur et de mutilé le rend indispensable. Ayant trop résisté il est quasiment kidnappé par deux hommes de main très spéciaux, des mutilés qui avancent leurs « pertes » comme autant de médailles. C’est le début d’une incroyable histoire au coeur d’une improbable secte dont la hiérarchie se fonde sur le nombre de mutilations volontaires : plus on « diminue » de surface, plus on « grimpe » et le numéro dont chacun est gratifié correspond au nombre de membres manquants. Pour enquêter sur le meurtre du fondateur de la secte qui lui a valu cet internement, Kline qui n’est d’abor qu’un « Un », qui a impressionné tout le monde avec son histoire, va vite comprendre qu’il doit sacrifier des morceaux de lui-même pour avancer. Sa curiosité, démon dévorant qu’il ne parvient jamais à réfréner, l’entraîne alors dans une cascade d’aventures où le sang gicle à gros bouillon dans des scènes de grand guignol d’une effarante précision (rien à voir cependant avec la fameuse scène du Sacré Graal des Monty Python où le combat des chevaliers s’achève en boucherie hilarante…) . On se gardera d’en dire plus car il y a une intrigue, un mystère et une résolution. L’humour, tenu au cordeau, envahit de sa noirceur cette Confrérie des mutilés qui peut dès lors se lire comme un hommage excessif à toute une tradition littéraire trouvant ses racines dans le gothique anglais. On signalera enfin que ce troisième livre traduit de Brian Evenson est le troisième en France et qu’on le doit au talent d’éditeur de Claro et Hofmarcher dans leur collection Lot49.

Brian Evenson

 

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