Archives du mois de novembre 2008

Fin de règne pour la grande Béatrix

30nov

revue brèvesVoilà soudain que Beatrix Beck, cet auteur dont il avait fallu s’habituer au silence vient de basculer dans la vaste assemblée de ceux que nous appelons les « Mémorables ». A 94 ans, cet auteur d’origine belge mais naturalisée française depuis plus de cinquante ans est morte, nous laissant une œuvre rare et sans aucun doute pas assez lue. La grande petite histoire littéraire retiendra son sublime Goncourt pour Léon Morin, prêtre adapté par Jean-Pierre Melville avec Dominique Sanda et Jean-Paul Belmondo. mais c’était il y a plus de cinquante ans aussi.

Entre 1948 à 1998, elle a écrit quelques excellents romans, des recueils de nouvelles d’une qualité magistrale qu’on a pu redécouvrir à l’occasion d’une reparution chez Grasset :  Barny, Une mort irrégulière, Contes à l’enfant né coiffé, Des accommodements avec le ciel, Le muet, Cou coupé court toujours, L’épouvante l’émerveillement, Noli, La décharge, Josée dite Nancy, La mer intérieure, Don Juan des forêts, La grenouille d’encrier, L’enfant-chat (judicieusement réédité en poche par Arléa il y a peu), La prunelle des yeux, Stella Corfou, Un(e) Grâce, Recensement, Vulgaires vies, Une Lilliputienne, Moi ou autres, Prénoms , Plus loin mais où, Guidée par le songe. Grâce aux entretiens réalisés par Valérie Marin La Meslée en en 1998 on avait pu en apprendre sur cette étrange dame, discrète, sur sa façon d’écrire si économe et si juste (Confidences de gargouille).  Le purgatoire est la triste punition réservée aux auteurs quand ils disparaissent, espérons que le long silence de Béatrix Beck avant sa disparition lui épargnera cette disgrâce qu’elle est la dernière à mériter. Quelques libraires, dont nous sommes, s’y appliqueront avec une ferveur non feinte.

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Un goût de Tamara

29nov

9782207260432-1.jpgNouveau petit rendez-vous dans ce blog qui s’interdit les cloisonnements trop appuyés avec un livre dit de Bandes dessinées, un superbe ouvrage relié édité par la très « littéraire » collection graphique de Denoël (1). Bien sûr comptez sur nous pour que l’objet ressortisse aussi au genre qui nous préoccupe mais il est bon parfois de se souvenir que, protéiforme, la littérature se glisse dans bien des livres. Avec Tamara Drewe, il est clair qu’elle est partout. D’une part parce que les protagonistes de l’histoire sont eux-mêmes des romanciers ou aspirent à le devenir ou encore rêvent devant ce monde étrange qui fait tant d’envies (et de dégâts). D’autre part parce que cette B.D. est particulièrement fournie en textes : les planches de dessins sont à côté ou au milieu de la narration et servent les dialogues. Ainsi tout ce qui nous est raconté par les différents personnages est écrit (le subjectif), tout ce qui est vécu par eux est dessiné (l’objectif, l’audible) sans commentaires. Il n’y a donc pas de « voix off ». Ce procédé, outre qu’il est particulièrement ingénieux, permet de multiplier les points de vue sans obscurcir le fil d’une intrigue psychologique serrée. L’unité de lieu prévaut tout au long de l’histoire qui se déroule au coeur d’une vaste ferme anglaise retapée pour servir de gîte à des écrivains qui recherchent à la fois l’authenticité et le recul (pour n’en obtenir souvent que les désagréments et les turpitudes…) : ils se mesurent, se surveillent, se toisent et y vivent le parfait épanouissement de leur ego un rien surdimensionné. Au centre de l’intrigue, la belle Tamara Drewe, créature volatile qui s’est fait refaire le nez et attire

Gemma Bovery

sur sa lumière artificielle les regards de mâles en mal d’aventures : le rocker en rupture de groupe, le fermier déclassé bien bâti, l’écrivain raté avant d’avoir publié, l’écrivain raté d’avoir trop réussi. Et autour de cette dangereuse lumière et de ses insectes, des femmes, abandonnées

ou délaissées, en guerre ou en paix, des jeunes filles en fleurs qui rêvent d’amour un portable vissé au creux de la main, de minuscules destins que Posy Simmonds, la très inspirée « auteure », fait se croiser au milieu d’une campagne anglaise éternellement typique malgré les assauts de la modernité. La mort, souvent absurde et dérisoire, y rôde, comme dans un roman victorien mais la vie l’empor

te sur les rêves. Librement inspiré du génial Thomas Hardy de Loin de la foule déchaînée (c’est le texte de rabat qui le dit, moi je n’avais pas saisi la référence…,) cette magnifique B.D. fait suite à Gemma Bovery qui avait impressionné les lecteurs français il y a quelques années. Très fournie, d’un trait sans prétention, Tamara Drewe confirme tout le plaisir qu’on attend désormais de la dessinatrice vedette du Guardian et les amateurs de littérature volontairement égarés dans l’ardent feu de la B.D. y trouveront leur compte.

(1) une magnifique collection dirigée par Jean-Luc Fromental.

 

Ce vieux Twain

28nov

Mark TwainA l’occasion de la rédaction d’un coup de coeur sur les deux superbes rééditions des chefs d’oeuvre de Mark Twain ( & Les Aventures de Tom Sawyer et Aventures de Huckleberry Finn chez Tristram), nous nous sommes, par devoir et par plaisir, mis en quête de quelques Twain que nous aurions oubliés. Et comme l’un de nous, parti chiner sur les Place des Quinconces, revint avec un antique recueil de nouvelles du grand homme, nous ajoutâmes, par acquit de conscience, ce Un pari de milliardaires trouvé sans doute au fin fond d’une malle et vendu à l’encan par un broc sans façon. Electre – notre base de données bibliographiques éditée par le Cercle de la Librairie -  réservant toujours des surprises à ceux qui prennent le temps de l’explorer, voilà ti pas que nous trouvons l’isbn de ce fameux pari d’un milliardaire, ce chiffre mystérieux qui permet aux libraires de commander n’importe quel livre. L’espoir était faible… Surprise aujourd’hui : nous parvient, au milieu des réassorts de nouveautés ou de fonds, un vieux livre d’un jaune passé, portant en quatrième de couverture la mention « MERCURE de FRANCE  paraît le 1° de chaque mois » et daté de MCMXLVII, qui reprend et augmente notre butin de la brocante, au prix défiant toute concurrence de 6,86 €… Ainsi, nous voilà en mesure d’offrir à ceux qui savent à quel point en plus d’être un très grand romancier Mark Twain était un fameux nouvelliste, cocasse et ironique, maniant l’art de la parodie comme personne, un délicieux recueil de nouvelles : la première, qui donne son titre au volume, nous narre les aventures d’un malchanceux qui, parti de son Amérique natale en voilier, fait naufrage, se fait recueillir par un navire puis débarquer dans un port anglais sans le sous ni espoir de revenir. Quelques jours de misère à souffrir de la faim et, coup du sort, un duo de milliardaires, amateurs de paris (une spécialité britannique, apprend-on), lui propose une enveloppe contenant un billet véritable de plusieurs millions de livres, chaque parieur se persuadant pur l’un que sa fortune est faîte pour l’autre que c’est le début des ennuis. Va s’ensuivre une amusante aventure d’un jeune homme plein de grandes espérances et riche d’un papier impressionnant que personne ne veut. La tonalité des nouvelles qui suivent est la même, occasion en or de se faire une idée de cet humour fin que Twain manipula en orfèvre. Notre moisson nous a d’ailleurs permis de nous rappeler que le Mercure avait il y a vingt ans édité l’intégralité des Contes humoristiques, et ce gros recueil est disponible, lui aussi, à un prix pour non-milliardaires. La morale de cette petite tranche de vie de libraire est donc celle-ci :il est inutile d’aller en chine pour relire Mark Twain…

PS : on prévoira un coupe-papier pour découvrir ce Pari car le livre se présente comme un bouquin d’alors : non massicoté.

Mark Twain

Poétique de l’alpiniste

27nov

Sur la trace de NivesSur la trace de Nives, le dernier livre d’Erri de Luca sorti en Folio, nous permet de gagner un peu de hauteur. Une hauteur qu’il convient de prendre au sens propre comme au sens figuré, puisqu’il s’agit d’une conversation que le grand romancier italien a eu avec Nives Meroi lors d’une ascension sur les hautes pentes de l’Himalaya. On ne présente plus Erri de Luca, l’immense auteur de Trois chevaux et de Montedidio, qui présente la particularité de faire partie de la coterie des « écrivains-alpinistes », une appellation plutôt restreinte qu’il ne partage, à notre connaissance, qu’avec Dino Buzzati. Attention à ne pas confondre avec les « alpinistes-écrivains », un bataillon beaucoup plus fourni qui est composé, entre autres, de Roger Frison-Roche, Walter Bonatti, Marco Bianchi, Pierre Chapoutot, Giusto Gervasutti et Sylvain Jouty. Quoiqu’il en soit, la fusion de ces deux catégories d’hommes qui manient à merveille la plume et le piolet donne souvent des résultats pour le moins fascinants.

Le profane connaît peut-être un peu moins Nives Meroi, qui est pourtant en passe de devenir la première femme à gravir les quatorze sommets de plus de 8000 mètres (elle en est actuellement à onze). Ce livre de Erri De Luca permet de rattraper cette injustice et de nous faire découvrir une femme symbole de force et de courage. Avec son prénom prédestiné, Nives signifie « neiges » en latin, cette grande alpiniste agit comme une sorte de catalyseur dans les réflexions de De Luca. Ensemble, sous une tente en pleine tempête, ils aborderont des sujets aussi variés que l’alpinisme, mais aussi la solitude, la Bible, l’amour, la poésie, les cinq sens, le silence, l’amitié, le don de soi. Une douce mélancolie émane de cet échange épuré jusqu’à l’extrême, le manque d’oxygène forçant nos aventuriers à ne dire que l’essentiel.

Voici une magnifique vidéo de deux ascensions de Nives Meroi , qui vous donnera sans aucun doute envie d’en savoir un peu plus sur cette femme exceptionnelle.

 

 

Un entêtant parfum de Violet

26nov

La nuit des saisons mortesOn peut être certain de ne pas perdre son temps quand on voit écrit sur la couverture d’un livre le nom de Jacques Finné. Désormais fidèle aux éditions José Corti, sa vaste culture anglophone nous a permis de découvrir des auteurs négligés voire carrément inconnus du domaine fantastique. On lui est ainsi redevable de la lecture de Sheridan Le Fanu (génial Oncle Silas), d’Amelia B.Edwards, de Mrs Riddell, de Henry Rider Haggard, il a préparé une fameuse anthologie de littérature victorienne (Fantômes des Victoriennes), c’est un vrai connaisseur d’Henry James et les nostalgiques de NéO se souviennent de ses travaux sur des auteurs bien négligés ces temps-ci. Bref, il est difficile pour quiconque se passionne pour le Fantastique d’ignorer cette figure, d’autant que ces préfaces, postfaces et autres introductions mêlent érudition et simplicité, qu’il n’y fait montre d’aucune cuistrerie et fait preuve d’un mordant bien éloigné des verbeux discours universitaires. Alors à l’apparition de ce recueil signé d’une certaine Violet Hunt (1862-1942), il était impossible de ne pas s’y arrêter, la couverture d’Odilon Redon ajoutant à notre excitation. A lire J.Finné, on se rassure, il semblerait que même dans son pays natal on l’ait parfaitement oublié, on se rassure certes mais à la lecture des cinq nouvelles rassemblées par lui (un autre recueil est annoncé pour 2009) on serait tenté de s’en insurger tant la qualité des dialogues, l’art dramatique, ce sens du fantastique « léger » car jamais outré, dans la lignée du grand James qui le premier parvint à effleurer ce genre sans en retenir les lourdeurs ou les excès, témoignent d’un superbe écrivain de nouvelles (Finné avoue que la partie romans de son œuvre mérite largement l’oublie, on le croira sur parole). Avec elle, les fantômes se font volubiles et subtils, la frontière entre les deux mondes plus mince (dans une nouvelle magnifique c’est une suicidée qui pense vivre une ultime soirée mondaine) ils se souviennent encore des êtres de chair qu’ils furent et s’agitent encore. La nouvelle qui ouvre le volume est clairement un chef-d’œuvre du genre. Intitulée Le coche, elle nous balance dans les tressautements d’une diligence conduisant les morts vers l’ailleurs qu’ils tardent parfois à rejoindre et dans cet espace clos, chacun va essayer d’apprendre de son voisin les circonstances de sa mort, une mort violente bien entendue puisque ce coche semble ne se remplir que d’accidentés, de victimes de meurtres et d’assassins exécutés. Micro-décaméron mené de main de maître par Violet Hunt, cette nouvelle est une véritable leçon de littérature fantastique. Il est donc urgent de suivre la recommandation de l’inspiré Jacques Finné et de se ruer, sans se blesser et sans faire de mal à son entourage, sur La nuit des saisons mortes, la révélation victorienne de l’automne.

Violet Hunt

Ambiance trouble aux Antipodes

25nov

QueenslandL’Australie, fertile terre de crime ? Depuis Arthur Upfield, vénérable précurseur du polar australien et ethnologique, on connait mieux cette contrée lointaine… Fascinante pour certains – souvenez-vous de Cul de sac de Douglas Kennedy , de Kangouroad movie d’A.D.G., ou encore de Riches, cruels et fardés d’Hervé Claude – les auteurs du cru ne sont pas en reste : Peter Corris, grand défenseur du noir à l’australienne ou le duo Henshaw et Clanchy, remarqués pour Si Dieu dort et son effroyable suite, l’Ombre de la chute… Parmi eux, la collection Actes noirs nous fait découvrir Andrew McGahan, dont Australia Underground est déjà le troisième titre traduit, remarquable à tout point de vue…

Tout commence par une tempête… Elle scelle la fin de la carrière de « promoteur immobilier » de Leo James, narrateur à la fois cynique et naïf, que son statut de frère jumeau du Premier Ministre australien a contribué à maintenir à flot, loin des remous de la police et des diverses administrations fiscales. Pourtant, le vent a tourné, un cyclone ravage les projets de Leo… qui se fait enlever. Par qui ? Pourquoi ? Littéralement, tout s’écroule autour de lui, et pourtant, le cauchemar ne fait que commencer : la réalité et les enjeux qui lui sont dévoilés dépassent totalement la pire arnaque qu’il aurait pu imaginer… Car, pour Leo, débute une longue fuite à travers l’Australie, où ses poursuivants sont de plus en plus nombreux… Véritable tour de force, cette « fable » de politique fiction, à l’instar du Quelque chose de pourri au royaume d’Angleterre, de l’inimitable Robin Cook, propose un regard lucide et sans fard sur les possibles dérives sécuritaires (pour le moins) des sociétés occidentales après le choc du 11 septembre… Un brûlot ? Non, un simple roman… Australia underground poursuit donc la veine entamée avec Derniers verres, où se mêlent grands thèmes du roman noir classique (mélancolie, alcoolisme et causes perdues)  et satire sociale,  le tout soutenu par une écriture limpide et fluide.

En êtes-vous, aussi ?

24nov

begaudeau.jpg « Stendhal : Si vous dites La Chartreuse sans préciser qu’elle est de Parme, si vous dites La Recherche sans préciser que c’est du temps perdu, ou Le Voyage pour évoquer le premier roman de Céline, ça y est vous en êtes »

 

 

 Alexandre J. (brailleur de métaphores cacophoniques), Christine A. (narcissique hystérique), Philippe S. (baudruche gonflée de sa propre importance), Yann M. (adorateur de son nombril), Camille L. (au secours!), Marc L. (représentant en clichés), Bernard-Henry L. (trafiquant de vide médiatisé), etc.

Quel lecteur ne s’est pas un jour trouvé en proie à ce dilemme pour le moins existentiel:

« Dois-je suivre le consensus populaire m’exhortant à lire tel livre qui fait sensation dans (tous) les médias, vient de recevoir un prix? » ou « Dois-je au contraire me méfier de ce culte qui trop souvent va à rebours de la qualité du dit-ouvrage? »

Quelques pistes de réflexion placées sous l’angle de la dérision pourraient peut-être nous permettre d’y voir un peu plus clair… Elles sont esquissées par trois acteurs du monde du livre et des médias qui connaissent, a priori, leur sujet.

Le premier (duquel est extrait la première définition ci-dessus) est sûrement le plus connu car l’adaptation cinématographique de son roman (qui avait déjà obtenu le prix Télérama-France Culture en 2006), Entre les murs (éditions Verticales, réédité chez Folio en 2008) a reçu en mai dernier la Palme d’or du festival de Cannes. Un vif débat s’en était suivi sur le supposé réalisme de la situation, l’auteur y interprétant son propre rôle de professeur dans une « banlieue ». François Bégaudeau reprend le costume en faisant paraître un Antimanuel de littérature (éditions Bréal) qui, posant un regard décomplexé mais non dénué de sa légendaire pédagogie, dépoussière pour le plus grand plaisir de générations de lycéens (devenus souvent professeurs eux-mêmes…) les indétrônables « Lagarde et Michard » auxquels serait naturellement dédié ce pied-de-nez (anti?) scolaire, leur reprochant leur « boursuflures jargonnantes, les rebuts de formalisme asséchant, des exigences très au-dessus de ce que peut le tout-venant des élèves« . Louable entreprise de « démystification » sinon de démythification de « l’idole Littérature », ce néo-nietzcshéen défend plutôt une conception alternative visant à redonner le désir des Lettres sans renoncer pour cela à diverses chausse-trappes, raisonnements par l’absurde qui recomposeront un tableau à la fois cocasse mais vraisemblable, voire quelquefois pertinent sur la littérature, à rebours du labeur scolaire promis par ses nobles aînés. Ce qui différencie ce nouvel opus réside notamment dans la place véritablement inédite et appréciable de la littérature dite « contemporaine », entretenant un dialogue continu entre Modernes et Anciens profitable à la réflexion proposée : ainsi les références ultra-classiques (Bégaudeau ne cache pas son admiration pour Gombrowicz avec lequel il partage le goût pour la subversion, mais aussi Diderot, Montaigne, Rimbaud, Michaux, Sartre) côtoient des extraits souvent justement lus et commentés (donc non simplement cités !) de Philippe Forest, François Bon, Olivier Cadiot, Dominique Fourcade, Eric Laurrent ou Pierre Guyotat, pour ne citer que quelques exemples. Comme dans le film qui le met en scène, le langage pèche par certains excès de démocratisation caricaturale qui incitent l’auteur à adopter un idiolecte branché qui peut charmer ou agacer à la longue le lecteur de ce véritable essai alternatif qui aura au moins le mérite de parler directement à une jeune génération décomplexée (profs – trentenaires – en mal de pédagogie différenciée ? lycéens perdus ?) rétive aux pompeux manuels, même si certains auront encore à reprocher à cette tentative plutôt inédite (mêler l’actuel et le classique, les écrivains rock et littéraires, le parler dit « populaire » et « savant ») un nivellement par le bas pour le moins noble et/ou suspect, selon la catégorie dans laquelle vous vous dé-placez.

jourde1.jpgLe couple mythique Lagarde et Michard possède également ses héritiers contemporains, auteurs de la seconde citation (ci-dessus), exemple d’exercice tiré du pastiche des nouveaux Tontons flingueurs de la littérature du XXIème siècle : « le Jourde et Naulleau« , édité par Mots et Cie. Vous aurez peut-être reconnu sous l’antonomase qui (les) consacre : Pierre Jourde, professeur d’université et Eric Naulleau co-auteur avec le premier du Petit déjeuner chez Tyrannie (Livre de poche, 2004) et d’un premier essai déjà dédié à démolir avec une ironie jubilatoire la littérature louée quasi unanimement par les milieux édito-médiatiques (romanciers, éditeurs, journalistes, critiques) souvent inféodés à un copinage purement commercial. Quatre ans après leur premier essai de ce « petit livre noir du roman contemporain », ils récidivent avec un humour et cynisme communicatifs contre leurs cibles privilégiées, à savoir (vous les avez sûrement démasqués plus haut) : Marc Lévy, Christine Angot, Bernard-Henry Lévy, Marie Darieussecq, Philippe Sollers, Alexandre Jardin, Camille Laurens… Pourtant, ces pamphlétaires oublieraient eux-mêmes de s’ inclure dans la liste puisque Pierre Jourde avait emporté le prix de la critique de l’Académie française pour La Littérature sans estomac, essai qui fustigeait déjà cette production et accessoirement publié par son ami éditeur de l’Esprit des Péninsules, Eric Naulleau…

Bégaudeau, moins corrosif sinon manieur de cette autodérision qui fait tant défaut à Jourde et Naulleau, parle de « TML« : « très mauvaise littérature » et se moque des « grantécrivains« , y incluant Baudelaire qu’il confesse n’avoir jamais aimé, ainsi que de l’esprit corporatiste du « milieu littéraire », véhicule de clichés étrangers à ce co-fondateur du collectif littéraire alternatif Inculte. Au-delà de l’humour potache du premier et de la virulence plutôt vivifiante des deux comparses qui alerte gaiement contre l’aliénation à une certaine médiocrité, leur mérite est de montrer qu’existe une littérature d’exigence et de création pour laquelle ils clament leur admiration (entre autres: Valère Novarina, Richard Millet, Jean Echenoz, Michel Houellebecq…, sans oublier Didier Wampas, un des plus grands selon le prof punk-rock Bégaudeau), quoiqu’ils oublient que cette liste ne fait pas l’unanimité : qu’elle puisse elle-même souffrir d’une semblable offense serait salutaire pour ne pas se prendre tout à fait au sérieux…

Car après tout, pour revenir à cette question quasi philosophique (Platon n’a-t-il pas lui-même tenté, en vain, de définir la nature du « beau »?) , donc stérile, d’une bonne et mauvaise littérature, n’est-ce finalement pas au lecteur auquel ce choix revient, dans sa propre subjectivité silencieuse comme le font ici officiellement Bégaudeau, Jourde, et Naulleau. En bref, la « bonne » littérature, n’est-ce pas simplement et d’abord celle que j(e) ‘ (é)lis?

 

Dites Ouine

22nov

Monsieur Ouine (ancienne édition du Poche)Parce que certains livres, qui imposent leur lumière noire, semblent vous guérir de gloser à leur sujet (même si ce lieu n’a aucune prétention à faire de la critique littéraire, les libraires restant dans le mouvement), on nous pardonnera de nous contenter d’un seul signe de joie à l’arrivée dans nos rayons de la réédition tant espérée d’un chef d’oeuvre absolu (et ce mot trop galvaudé trouve ici, enfin, sa place), un livre qu’une, deux voire trois lectures n’épuisent pas, un roman qui interroge la question du mal comme peu de romans du XX° siècle ont osé le faire, et dont le titre anodin semble associer en un seul son le oui et le non : Monsieur Ouine de Georges Bernanos renaît aujourd’hui grâce au Castor astral. Aussi faible soit notre influence nous en userons néanmoins sans vergogne pour pousser le plus grand nombre de lecteurs à découvrir ou redécouvrir ce très grand livre.

L’aura de Kasischke

21nov

Laura KasischkeElle était dans nos murs hier soir et nous en sommes encore tout émus. De toute évidence, cette rencontre avait quelque chose de particulier : ce n’est pas tous les jours qu’un écrivain étranger de cet acabit se déplace non seulement en France, mais surtout en province. Notre librairie constituait en effet l’un des trois rendez-vous de Laura avec ses lecteurs français, les deux autres ayant lieu à Paris et à Toulouse. Malgré nos inquiétudes dues à la grève surprise du réseau TBC (aucun tram ni bus ne circulait hier, pour ceux qui se demandent encore pourquoi il était encore plus difficile de circuler dans Bordeaux qu’à l’accoutumée), la salle était presque comble ; et nombreux furent les libraires qui se mêlèrent à un public manifestement averti, au sein duquel figurait également son éditrice, Dominique Bourgois,  afin d’assister à cet événement.

La rencontre était animée par Bernadette Rigal-Cellard, professeur à l’UFR d’anglais de l’Université Michel de Montaigne Bordeaux 3 et auteur de publications universitaires1. Celle-ci a, dans un premier temps, présenté l’oeuvre romanesque d’un écrivain américain qui reste reconnue avant tout pour sa poésie aux Etats-Unis2. Au cours de cette présentation efficace et pertinente, elle a mis en évidence un certain nombre de fils conducteurs, de thèmes récurrents, ou encore personnages-types, avant de mettre rapidement en perspective l’oeuvre de Laura Kasischke dans la littérature nord-américaine. Une lecture des deux premiers chapitres de Feathered par l’auteur, puis de La couronne verte par la traductrice, Céline Leroy3, s’en est suivie. L’audience était sous le charme.

Laura a pu ensuite s’exprimer sur son dernier roman, en s’attardant surtout sur les lieux et les personnages. Les questions du public l’emmenèrent cependant bien au-delà et furent entre autre pour elle l’occasion d’expliquer ce qui déclenche ce besoin insatiable d’écrire chez elle, besoin qu’elle s’étonne d’ailleurs de ne pas retrouver chez tout un chacun. Si elle nous a confié qu’elle s’inspire souvent de faits divers, comme le massacre du lycée de Colombine en 1999 pour La vie devant ses yeux, elle éprouve le besoin d’écrire chaque fois qu’elle prend conscience que le monde n’est pas tel qu’elle le concevait, chaque fois qu’elle se rend compte à quel point les apparences peuvent être trompeuses. Or le réel est évidemment une source intarissable de ce genre de situations : on découvre régulièrement que les gens qui nous entourent sont habités, voire hantés, par des secrets plus ou moins noirs. C’est bien pour cela que les événements dérapent toujours dans ses livres, prenant tantôt la forme de disparitions, tantôt celle de meurtres… Et quand on fait sa connaissance, on est tenté de se demander comment quelqu’un d’aussi joyeux, souriant, et d’apparence aussi naïve peut inventer un univers romanesque aussi sombre !…

 


2 Malheureusement, aucun de ses sept recueils de poèmes n’a encore été traduit.

3 Elle a notamment traduit Rêves de garçons, de Kasischke, ainsi que Dix jours dans les collines de Hollywood, de Jane Smiley ou encore un recueil de Lettres de Burroughs.

k-2.JPGLaura chez MollatLaura chez Mollat

 

 

 

Michel Lafon, auteur de Pierre Ménard

20nov

Borges jeune hommeBien sûr on pourra nous accuser de nous adresser ici aux seuls « happy few » chers à Stendhal. Prononcez le nom de Borges et se dresse devant vous une cohorte serrée de fanatiques, d’exégètes, de spécialistes qui empêchent d’apercevoir, derrière, la masse nombreuse de ceux qui l’ont lu, parfois pour un seul recueil, et qui en ont gardé un souvenir précis, étonnés par son art et son refus manifeste de « faire » de la fiction tout en creusant comme personne de ses interrogations ce genre littéraire. Prononcez donc son nom en précisant que le livre que vous venez de lire et apprécier est un écho intelligent de son oeuvre et vous risquez voir poindre ce regard inquiet qui annonce que la tâche va être rude pour convaincre. Pourtant on voudrait tenter de persuader que le premier roman de Michel Lafon qui vient de paraître dans la Blanche de Gallimard, s’il n’est pas d’un abord facile, s’il se classe dans cette catégorie de livres décidés à réfléchir sur la littérature sans renoncer aux ressources du romanesque, est une véritable réussite, parce que son auteur, qui y développe une idée intellectuellement excitante, se propose de le faire dans une langue belle et rigoureuse.

Le propos d’Une vie de Pierre Ménard est rien moins que de reconstituer la biographie de ce « personnage » de Borges, héros de la nouvelle éponyme auquel le grand Argentin rend hommage en une nécrologie fictive (« Pierre Ménard, auteur du Quichotte » in Fictions). Mais ce serait trop simple de parodier le genre biographique, de donner chair à un être dont déjà Borges voulait nous laisser entrevoir la possible existence : Michel Lafon, joueur émérite, prend le parti à son tour, en miroir de la pièce de fiction, d’établir un dossier minutieux constitué en grande partie par les souvenirs d’un ami et disciple de Pierre Ménard qui eux-mêmes contiennent des citations de cet auteur imaginaire, provoquant une mise en abyme surprenante. Ménard, création de Borges, devient la créature de Lafon, lui-même créateur de Legrand, le disciple, et ce dernier, qui commente la vie et l’oeuvre de ce Nîmois passé à la postérité pour avoir réécrit ligne à ligne et de mémoire des chapitres entiers du Quichotte, est à son tour commenté par l’éditeur du livre que nous découvrons. Ajoutez à cela qu’un roman inscrit dans les lignes de cette Vie de Pierre Ménard apparaît, image dans le tapis qui vient révéler sous le travail de réflexion de Lafon un véritable romancier : les fragments du Jardin des Plantes de Montpellier supposés exhumés constituent le coeur du livre. Il y palpite une âme inquiète et contemplative, une vision de la beauté et de ses ruines successives. Et le jeu littéraire mettant en scène un érudit mystérieux, ami de Gide, Valéry et Louÿs, influent et secret, constamment imité sans avoir quasiment écrit, se double dès lors d’une profondeur qu’on n’allait pas soupçonner. On se surprend tout au long de la lecture de ce merveilleux roman hors du temps à souligner des passages entiers, ceux où il est question de littérature bien sûr (les paradoxes du plagiat, l’amertume de ceux qui consacrent leur vie aux livres sans rien produire, les promesses de bonheur à l’idée de pouvoir un jour relire les oeuvres aimées, etc…), ceux qui nous renvoient à Borges et à son goût pour l’illusion, mais ceux aussi où, en toute clarté, se manifeste le talent d’écriture d’un « jeune » auteur sans innocence mais pas sans ferveur. On connaissait et appréciait jusqu’alors le superbe travail de traducteur de Michel Lafon au service de l’oeuvre du génial César Aira, on avait en mémoire cette référence peu égalée, Borges ou la réécriture, qui découlait tout droit de sa thèse d’Etat (parue au Seuil et épuisée…) et où déjà l’analyse de la citation et de l’autocitation était impressionnante, il va falloir désormais compter sur ce Michel Lafon romancier, avec l’espoir que, comme son personnage Pierre Ménard qu’il partage désormais avec Borges, cela ne constitue pas une exception…

Jardin des Plantes de MontpellierLe Jardin des Plantes de Montpellier

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