Marteau en tête
31déc
Finitude a de la suite dans les idées et c’est une vertu quand on s’applique avec soin et talent à redécouvrir des auteurs oubliés ou négligés. Lorsqu’ils s’attachent à l’un d’entre eux, on peut espérer que c’est plusieurs livres qui reverront le jour, loin de cette logique du coup qui prévaut dans l’édition où la fidélité n’est pas considérée comme une vertu. Après Jean-Pierre Enard, Jean-Pierre Martinet, Jean Forton et sans doute Pierre Luccin dont on peut attendre (ou craindre?…) des résurrections, André Vers s’est vu offrir une chance de renaître, sous le parrainage de Philippe Claudel qui en parfait connaisseur de l’oeuvre de son compère Hardellet, savait ce que valait la plume rare de celui que tous ses amis surnommait Dédé et se fendit d’une préface lors de la reparution de Martel en tête. Epopée douce amère d’un vacher auvergnat doutant de son métier et de lui-même, ce roman méritait amplement de retrouver les tables des libraires et ce fut un succès. Fidèle donc, Finitude persiste dans son entreprise de réhabilitation de ce méconnu petit maître du roman d’après guerre (du genre qui fait frémir les critiques de Télérama tant il respire la sincérité, l’authenticité et le contraire de la pose) avec Misère du matin paru à l’origine en 1953 chez J.A.R. On n’ira pas crier au chef-d’oeuvre oublié, ce serait lui rendre un bien mauvais service car le livre a de ces faiblesses qu’on trouve chez les débutants, des mièvreries aussi. Mais la somme de ses qualités excède largement celle de ses défauts. Dès ce premier livre Dédé Vers trouve son style, ce mélange de parler populaire et de souci du détail, cette verve triste, cette rage contenue qui le rendent tellement attachant. Nul doute que le livre est entièrement autobiographique et que ses amis qui se nommaient Jacques Prévert ou René Fallet l’ont incité à s’y mettre en lui conseillant de puiser dans sa propre histoire de petit ouvrier découvrant les bonheurs et les misères de l’amour et du travail. Etrangement si le livre se déroule en grande partie pendant la guerre, il n’est que peu question des hostilités comme on dit. La modestie du personnage principal l’éloigne des bouleversements du monde, son propre univers suffisant à sa misère, et quand il se retrouve confronté au S.T.O. ce n’est jamais ou presque pour enrager contre l’occupant mais pour évoquer la condition de l’ouvrier dont on dispose sans égard et qui va trouver auprès des copains le moyen de tenir. Le sel du livre provient surtout des tâtonnements amoureux du jeune homme balançant entre découverte et désenchantement, entre envie d’aimer et soif de découvrir. Banal et maladroit, il n’en est que plus touchant. Car c’est à cela que nous invite cet élégant petit livre : un moment d’émotion en un temps où ce sentiment passerait pour facile ou suspect. Rendez-vous le 21 janvier au matin pour ce joli morceau de misère.




