Archives du mois de décembre 2008

Marteau en tête

31déc

André VersFinitude a de la suite dans les idées et c’est une vertu quand on s’applique avec soin et talent à redécouvrir des auteurs oubliés ou négligés. Lorsqu’ils s’attachent à l’un d’entre eux, on peut espérer que c’est plusieurs livres qui reverront le jour, loin de cette logique du coup qui prévaut dans l’édition où la fidélité n’est pas considérée comme une vertu. Après Jean-Pierre Enard, Jean-Pierre Martinet, Jean Forton et sans doute Pierre Luccin dont on peut attendre (ou craindre?…) des résurrections, André Vers s’est vu offrir une chance de renaître, sous le parrainage de Philippe Claudel qui en parfait connaisseur de l’oeuvre de son compère Hardellet, savait ce que valait la plume rare de celui que tous ses amis surnommait Dédé et se fendit d’une préface lors de la reparution de Martel en tête. Epopée douce amère d’un vacher auvergnat doutant de son métier et de lui-même, ce roman méritait amplement de retrouver les tables des libraires et ce fut un succès. Fidèle donc, Finitude persiste dans son entreprise de réhabilitation de ce méconnu petit maître du roman d’après guerre (du genre qui fait frémir les critiques de Télérama tant il respire la sincérité, l’authenticité et le contraire de la pose) avec Misère du matin paru à l’origine en 1953 chez J.A.R. On n’ira pas crier au chef-d’oeuvre oublié, ce serait lui rendre un bien mauvais service car le livre a de ces faiblesses qu’on trouve chez les débutants, des mièvreries aussi. Mais la somme de ses qualités excède largement celle de ses défauts. Dès ce premier livre Dédé Vers trouve son style, ce mélange de parler populaire et de souci du détail, cette verve triste, cette rage contenue qui le rendent tellement attachant. Nul doute que le livre est entièrement autobiographique et que ses amis qui se nommaient Jacques Prévert ou René Fallet l’ont incité à s’y mettre en lui conseillant de puiser dans sa propre histoire de petit ouvrier découvrant les bonheurs et les misères de l’amour et du travail. Etrangement si le livre se déroule en grande partie pendant la guerre, il n’est que peu question des hostilités comme on dit. La modestie du personnage principal l’éloigne des bouleversements du monde, son propre univers suffisant à sa misère, et quand il se retrouve confronté au S.T.O. ce n’est jamais ou presque pour enrager contre l’occupant mais pour évoquer la condition de l’ouvrier dont on dispose sans égard et qui va trouver auprès des copains le moyen de tenir. Le sel du livre provient surtout des tâtonnements amoureux du jeune homme balançant entre découverte et désenchantement, entre envie d’aimer et soif de découvrir. Banal et maladroit, il n’en est que plus touchant. Car c’est à cela que nous invite cet élégant petit livre : un moment d’émotion en un temps où ce sentiment passerait pour facile ou suspect. Rendez-vous le 21 janvier au matin pour ce joli morceau de misère.misere-du-matin.JPG

 

 

 

Perichon & bouche cousue

30déc

Samedi soir et des poussièresQuatre ans déjà que Dominique Périchon nous avait cloué le bec avec son roman Motus au Dilettante, premier livre qui se signalait par sa tenue et son style, son art de faire parler un personnage plutôt muet, un ventriloque. Quatre ans plus tard donc et sans cette précipitation qui est bien mauvaise conseillère pour les jeunes écrivains, il revient en cette rentrée de janvier (le 7 pour être exact) avec un nouveau roman qui nous confirme que nous avions raison de croire dans son talent et qu’il a eu raison de ne pas se presser car Samedi soir et des poussières est une véritable réussite, pas d’une franche gaieté mais coupante, aiguisée, où l’on retrouve ce style au cordeau qui faisait le charme du premier. Le « DISCO » de néon qui orne la couverture de ce roman d’à peine 160 pages a le mérite de nous rappeler que si l’on est dans l’univers de « Disco », ce film bien gentil qui transformait les boîtes de nuit de province en lieu de la renaissance personnelle de pauv’ gars amochés par une vie sans rêve, on est radicalement dans une autre esthétique et surtout une autre perspective. Le rêve de prince charmant des deux filles, Lydie et la Chatte, que nous allons voir évoluer dans la poussiéreuse lumière du dance floor, a vite fait de se brouiller en sommeil pâteux : quand l’une fait banquette à l’arrière de la boîte, l’autre fait banquette arrière sur le parking. Le soleil pourrait poindre dans la vie de Lydie sous les airs de Marc qui la remarque enfin mais l’éclairage reste artificiel, celui des phares qui illuminent trop tard la trajectoire du « parfait batard » qu’on va ramener sanguinolent aux maîtres déjà privés d’un fils, celui de la télé dans la salon qu’occupe enfin la jeune épouse avec son mari ni trop prince ni trop charmant, celui des écrans de surveillance du même mari qui rêve d’Alerte à Malibu mais ne trinque jamais au sauvetage héroïque qui fera de sa vie un exemple. Quotidien sans rythme, valse ralentie de tortues sans carapace, slow languide, ça danse mal dans la vie des héros de Périchon qui s’enferment dans leurs boîtes intimes : Lydie ne quitte plus sa salle de bain, Marc la rescapée d’une noyade. A vau l’eau la vie des uns et des autres. Et même « le petit parfum des samedis soir au fond des provinces » que peint avec une terrible douceur l’auteur s’évapore.

Interdiction donc de garder bouche cousue sur ce court roman qui installe Périchon Dominique (son vrai nom) sur la play list des espoirs confirmés de la jeune scène littéraire française…

Indétronable Tournier

29déc

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Pouvant peut-être parler à une génération antérieure à celle d’aujourd’hui et ayant eu un franc succès à son époque, Le Roi des Aulnes de Michel Tournier est malgré tout une œuvre vibrante d’actualité qui remporte toujours l’adhésion des lecteurs d’aujourd’hui.

Ayant obtenu le prix Goncourt en 1970, Le Roi des Aulnes met en scène Abel Tiffauges, un homme en marge de la société dans laquelle il s’efforce d’évoluer, et pensant qu’un destin extraordinaire va s’ouvrir à lui.

Il est en effet mobilisé en 1939, est envoyé en Prusse-Orientale où sa personnalité atypique lui vaut d’une part le poste de sélectionneur de jeunes garçons destinés à être la fine fleur du IIIème Reich, d’autre part d’avoir acquis le qualificatif d’ « Ogre », prenant les enfants à leurs parents qui ne les revoient jamais.

A la fois complexe et ambigu, Le Roi des Aulnes , à la frontière entre le rêve et la réalité, est un appel aux symboles profonds de la mythologie germanique, (…ogre dévoreur d’enfants dans une ancienne légende germanique ) aux mythes, aux augures et à la manipulation des signes. Tout est signe, symboles et destin dans la vie d’Abel Tiffauges. Mais les signes ne se laissent pas dompter facilement, ils s’inversent, se travestissent, changent le bien en mal et le mal en bien, et se rassemblent en une impénétrable forêt de signes qui garde encore de son mystère longtemps après la lecture du livre.

Michel Tournier s’est plu à décrire des jeux de pistes infinis et à nous faire explorer tous les mythes depuis l’école jusqu’à une sexualité « non génitale » pour en faire un ouvrage qui tient à la fois de la philosophie, du mystère ( et du scandale ?).

Il était une fois sur la banquise…

26déc

Riel - Roi OscarEn consommateur averti, vous avez pour habitude de lire ce qui est écrit sur les produits que vous achetez… ou pas… Bon, peut-être le faîtes-vous seulement pour les nouveautés que vous avez décidé de tester. Alors dans ce cas, admettons l’espace d’un instant que le livre soit un bien de consommation comme un autre. Dans ce cas, comment réagissez-vous en lisant l’inscription suivante sur la quatrième de couverture : « Nuit gravement à votre mauvaise humeur et à celle de votre entourage » ? Tout plein de perplexité que vous êtes, vous faîtes à nouveau tourner le livre entre vos mains afin de relire le titre et le nom de l’auteur – Le roi Oscar : quatre racontars arctiques, écrit par Jorn Riel1. Si ce nom nous vous dit encore rien, aujourd’hui est non seulement le lendemain de Noël, mais le premier jour de votre nouvelle vie de lecteur… Si si.

Traduits du danois, les racontars de Riel mettent en scène des trappeurs isolés dans les fjords groenlandais et en font des héros pour le moins attachants dont les mésaventures ne pourront que vous faire rire aux éclats. Petites tranches de vie telle qu’elle est vécue à des milliers de kilomètres de la civilisation, ces histoires ont cependant toujours un fond de sagesse et peuvent être lues par les petits comme les grands. A moins que vous ne choisissiez aujourd’hui de vous laisser bercer par la voix de Dominique Pinon2, qui prend le micro pour nous lire les quatre racontars du recueil. Car telle est bien la surprise que nous réservent les éditions Gaïa en joignant cette année un CD au livre qui était déjà paru il y a quatre ans. Et l’effet escompté ne tarde pas à venir. Vous vous imaginez autour d’un feu lors d’une soirée d’hiver, écoutant paisiblement les histoires que racontent vos ancêtres, des histoires qui oscillent invariablement entre fiction et réalité, entre légende et témoignage.

Et si les racontars de Riel sont toujours aussi délicieux, c’est bien parce qu’il connaît son sujet sur le bout des doigts. Sans doute les seize années qu’il a passées au Groenland en qualité d’ethnographe et esquimaulogue n’y sont-elles pas étrangères…

Alors oui, il s’agit bien d’un livre que l’on vous conseille non seulement de consommer sans modération mais surtout de faire découvrir à tous ceux à qui vous souhaitez offrir à l’occasion des fêtes de superbes promesses de rire…


1 Né au Danemark en 1931, Jorn Riel est l’auteur d’une quarantaine de livres pour adultes et enfants, dont une dizaine de recueils de racontars, qu’il aime à définir de la façon suivante : « Un racontar, c’est une histoire vraie qui pourrait passer pour un mensonge. A moins que ce ne soit l’inverse. »

2 Il s’agit bien de l’un des acteurs fétiches du réalisateur Jean-Pierre Jeunet, que l’on a vu à l’écran notamment dans La cité des enfants perdus et Le fabuleux destin d’Amélie Poulain.

 

Le trésor de la Sierra Traven

24déc

InsaisissableOn va peut-être enfin en apprendre un peu plus sur cet auteur qui nous fascine sérieusement (rien de pathologique, rassurez-vous) et qui revient un peu sur le devant de la scène : on a évoqué ici récemment le plaisir de découvrir dans sa version intégrale Le trésor de la Sierra Madre édité par Sillage. La bonne nouvelle du jour est l’arrivée, inespérée tant on en entendait parler depuis si longtemps, de la tentative biographique de Rolf Recknagel qui a marqué les « études traveniennes » en faisant le rapprochement Traven/Marut, cet anarchiste munichois condamné à mort pour sa participation à la République des conseils de bavière, remontant le fil d’une vie placée sous le signe du mystère. L’insomniaque nous fait donc un magnifique cadeau en ce jour où chacun court derrière un hypothétique trésor avec cette somme (« la plus passionnée et la plus rigoureuse à la fois »)  qui contient des documents, qui ose des hypothèses audacieuses et nous conforte dans l’idée qu’au royaume des romanciers de l’aventure non seulement Traven est l’un des plus grands mais qu’en plus il a réussi à faire de sa propre existence un roman complexe.

Pinocchio, un chef-d’œuvre à rallonge

23déc

Pinocchio par WinshlussUn CHEF-D’OEUVRE, sans discussion, sans nuance, sans réserve : le nouveau livre de Winshluss, tant attendu, est en train de ravir les amateurs de B.D., les amateurs de livres qui ont du nez, les amoureux de Pinocchio (il en reste, ils n’ont pas été dégoûtés par les mièvreries qu’on nous pond depuis un siècle sur le gentil pantin de bois),tous ceux enfin qui pensent qu’une œuvre d’importance peut susciter des suites, des parodies, des excroissances fussent-elles monstrueuses. Vincent Paronnaud a enfin repris cette entreprise entamée il y a des années et dont nous avions eu un avant-goût alléchant aux requins marteaux : l’épisode Persépolis étant refermé avec le succès que l’on sait, il a pu réendosser sa tenue de ferrailleur pour achever son grand œuvre, la vie et l’ascension d’un Pinocchio métallique qui ne dit pas un mot tandis que son gimini délire complètement, grossier, paresseux, alcoolo (et pour tout dire carrément hilarant). Comme on n’a pas l’habitude de parler de cet art délicat du dessin, on se contentera de décréter l’urgence d’acquérir ce superbe objet relié et fort lourd, et comme les fêtes fatiguent beaucoup le libraire on se permettra de réclamer de l’indulgence pour un billet aussi lapidaire et on demandera de nous faire confiance : ce Pinocchio winshlussien est une merveille !

Landolfi, un centenaire inaperçu

21déc

Tommaso LandolfiLa presse friande de célébrations, les éditeurs toujours prompts à rappeler les vertus de leurs antiques catalogues, les libraires qui devraient être des gardiens du fonds, peu parmi tous ces gens ont pris le temps de se souvenir d’un centenaire qui aurait mérité au moins autant de bruits que l’anniversaire du grand Pavese de Turin : il y a cent ans naissait un des plus importants écrivains italiens du XX° siècle, celui qu’André Pieyre de Mandiargues (qu’on célèbrera lui comme il se doit l’an prochain, espérons-le) considérait comme l’auteur de « l’œuvre la plus originale et la plus séduisante de la littérature contemporaine » de la péninsule, Tommaso Landolfi. Disparu en 1979, il a laissé aux lecteurs français une bibliographie suffisamment conséquente (même si les épuisés ne manquent pas) pour qu’on ne puisse se retrancher derrière l’excuse de la rareté. Dernier éditeur en date à s’y être intéressé, Allia a édité courageusement trois volumes de cet homme du Latium. On y peut découvrir son goût pour la cruauté, sa fascination pour les hallucinations, sa délicatesse morbide et raffinée, tout cela fruits d’une vaste culture. Traducteur, lecteur effréné, Landolfi habitait sa bibliothèque comme un royaume dont sortaient d’inquiets messages qui prenaient des allures de romans ou de nouvelles. Pour se convaincre de son talent on ira faire un tour dans la traduction du brillant Mario Fusco de ses recueils ou dans celle de Monique Baccelli de son passionnant journal intime (Rien va). Il ne reste que quelques jours pour célébrer ce centenaire passé à la trappe… A moins qu’en 2009, on ajoute à ses bonnes résolutions celle, pleine de promesses de faire la rencontre de ce prosateur élégant qui vieillira, c’est certain, bien mieux que beaucoup pour l’heure à peine cinquantenaires.

Un Desproges au XIXe siecle

18déc

panizza.jpgUn texte étonnant vient d’être réédité par les éditions Agone et Cent pages. Il s’agit du Concile d’amour, tragédie céleste en V actes, une pièce de théâtre rédigée par Oskar Panizza, un grand dramaturge allemand qui a influencé entre autre Wedekind et Fontane.

Comme l’indique le sous-titre, la scène se passe au ciel. On y croise Jésus, Marie, quelques anges et le Diable en personne. Nous sommes au XVe siècle, en 1495 plus précisément, une date qui n’est pas choisie au hasard puisqu’elle correspond à l’apparition de la syphillis…

L’unité d’action repose en effet sur le postulat suivant:

Et si la syphillis était une invention des cieux pour punir les frasques des hommes?

Impuissant face aux débordements de la famille Borgia et du Pape Alexandre VI, Dieu en appelle au Diable pour donner une bonne leçon aux humains. Et comme dans toute tragédie qui se respecte, l’issue sera fatale…

diable-1op.jpgOn rit pourtant beaucoup! Panizza manie l’humour et l’ironie avec aisance. Et les indications scéniques préfigurent une mise en scène plutôt moderne. Pour exemple la didascalie désopilante qui ouvre la pièce:

« Le ciel. La salle du trône. Trois anges revêtus d’un duvet d’une blancheur de cygne, pantalons collants à jambières, bas, petites ailes comme en portent les amours, cheveux courts poudrés à frimas, souliers de satin blanc. Ils tiennent à la main des plumeaux. »

Cette critique du pouvoir de l’Eglise et des dogmes religieux ne passa inaperçue à l’époque. Censurée, la pièce value à son auteur de comparaître devant la justice puis de passer un an en prison.

Ce morceau étonnant de drôlerie et d’invention s’accompagne dans la présente édition d’une double préface – dont l’une rédigée par André Breton- et d’un dossier de censure. Les éditeurs ont fait un remarquable travail de mise en page, en jouant notamment sur la pagination et la couleur du papier.

De fait, on s’amuse de ce qu’on lit, de la manière dont on le lit aussi, et l’envie brûlante nous vient de monter sur les planches!

Attention Traven

17déc

Le trésor de la Sierra MadreA force d’attendre la version intégrale du Trésor de la Sierra Madre, le chef-d’oeuvre de B.Traven, on avait un peu renoncé à jamais le lire, nous contentant de celle, très médiocre et plus ou moins disponible après sa parution chez Stock et au Livre de poche. L’espoir avait rejailli quelques temps lorsque La Découverte entreprit de retraduire toute l’oeuvre de l’un des auteurs le plus mystérieux du XX° siècle. Las, après la parution de  La révolte des pendus, du Vaisseau des morts, de Rosa Blanca, de La Charette, du Chagrin de Saint-Antoine, la collection Culte Fictions  animée par l’infatigable Jean-Claude Zylberstein cessa son activité de résurrection, victime d’un manque de rentabilité qui ne pardonne pas dans certains groupes éditoriaux. Une petite maison dont nous avons déjà eu ici le soin de dire tout le bien que nous pensions de son travail de mémoire, n’écoutant que son courage et forte de la certitude que certaines oeuvres méritent tous les sacrifices (mais je suis certain que celui-là sera rentable, un jour ou l’autre), a donc entrepris de confier à un traducteur le soin de s’atteler à cette tâche avec pour défi de donner à lire une partie inédite de l’ouvrage (car Traven a augmenté les éditions de son opus comme l’indique l’éclairante et rapide introduction). Le résultat est à la hauteur de nos espérances, rendant justice à ce roman unique sur la soif de l’or, sur le délire qui saisit ceux qui sont prêts à tout pour un gain illusoire : les trois gringos qui sont les héros de cette aventure où le sordide le dispute à l’héroïque arpentent ce Mexique que Traven a si finement observé (il y a passé plus de la moitié de sa vie fuyant un passé trouble dont on ne connaîtra jamais le fin mot), pays de misère et de cocagne où le pétrole abonde et peut vous enrichir sauf quand on se rend compte que l’économie ne peut absorber de telles quantités sur un marché aussi réduit, où viennent s’échouer des misérables qui mendient, volent, délirent sur une gloire passée et un avenir radieux, les trois gringos qui vont passer quelques mois au coeur de la terrible sierra prennent sous la plume aiguisée mais jamais lyrique du romancier une dimension tragique et pitoyable, nous empêchant de nous rallier à leur cause (même si le vieil Howard parvient, par sa sagesse rusée, à se rendre sympathique). Ils creusent la montagne à en devenir presque fou, ils menacent de s’entretuer mais scellent leur union autour de l’illusion d’un gain, ils défendent leur peau et frôlent ce qui pourrait être une amitié. Traven dénonce bien évidemment la rapacité mais ne fait jamais dans la sensiblerie ni dans l’oeuvre à thèse, c’est un pur romancire, jamais bavard, il raconte les siècles d’esclavagisme des espagnols emmenés par une église immonde dévorée par la cupidité et l’hypocrisie et la lourde conséquence qui a fait d’un peuple d’indiens un agrégat de gens sans morale prêts à tout pour survivre (voir la fabuleuse séquence de l’attaque du train et de la chasse aux bandits). John Huston a fait de ce roman un grand film qui eut un très important retentissement (Traven participa au tournage en se faisant passer pour son propre agent), il a cependant un peu occulté l’oeuvre qui le fit naître. Avec la parution de ce nouveau volume des éditions Sillage, possibilité est donnée aux lecteurs français de lire en entier cet immense livre : qu’on ne rate pas l’occasion, ce serait manquer un vrai trésor.

Le cousin gallois

15déc

Swansea TerminalRobin Llewellyn (prononcer Cleweclin) a quitté Llanelli pour Swansea. Détective privé à ses heures, Llewellyn erre maintenant dans Swansea de pub en épicerie,  avant de s’écrouler dans une ruelle ou un terrain vague, le sommeil plombé d’alcool. Un rapide portrait du bonhomme, cousin gallois du Jack Taylor de l’irlandais Ken Bruen  :

« Je frottai pour enlever la saleté de mon costume bleu marine : froissé, mais correct. Il était toujours froissé, de toute façon. J’aimais à penser qu’il me donnait un air désinvolte chic, une sorte d’insouciance formelle, à la Brian Ferry ou je ne sais qui. C’est carrément un signal d’alarme, là, non ? »

Et l’air désinvolte, Robin aimerait le garder alors qu’il arnaque une femme du quartier afin de subvenir à ses besoins alcooliques immédiats, il n’imagine pas que son calvaire ne fait que commencer. Sa cliente, qui lui demande de retrouver un amant dont on n’est pas sûr de l’existence, a surtout deux frères envahissants et violents qui n’imaginent à aucun instant que Robin peut bidonner son enquête, et le pressent de résultat(s).

Véritable écho au clochard détective Matt Cordell/Curt Cannon créé par Ed McBain, Robert Lewis visite avec talent et bonheur l’univers du roman noir, maniant humour noir et références absurdes au polar classique dans un pays de Galles en pleine déliquescence morale – à moins que cela ne concerne que son personnage, au final !

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