Archives du mois de décembre 2008

Eros, cet énergumène…

12déc

       « Viens, mon espoir, toujours trop loin

Formons un seul corps dans ce coin…

Oh ! Que ta bouche est douce à prendre,

A boire, à mordre… Qu’elle est tendre

Avec la mienne ; et quelle extrême

Caresse intime elles se font…

Quoi de plus simple quand on s’aime

Que de fondre ce qui se fond

En un fruit de l’Autre et du Même?

[...]

Laisse-moi reprendre à ta bouche

Pour surprendre une autre saveur

Ma langue prête à la ferveur…

Elle a sucé comme une mangue

Longuement ta suave langue,

Mais le temps vient d’un fruit plus doux

Ce rubis d’entre tes bijoux

De mon doigt plus ne se contente…

Ouvre vite… ouvre tes genoux

Ouvre à mon oeuvre, ô palpitante…

Que ma langue vienne chérir

Et de douceur faire périr

Ce que déjà ma lèvre effleure,

Cette grotte où le plaisir pleure. »

paul-valery-loviton.jpegAprès avoir murmuré à votre Dame ces quelques vers, achevez votre effet en lui laissant deviner quel en est l’auteur. Peut-être Baudelaire, … Aragon ou … Apollinaire? Non, point… La solution ne réside pas même dans une anthologie de textes érotiques car cet écrivain, quoique l’une des gloires du Panthéon classique, était jusque là considéré comme un poète hermétique, incarnation d’un « esprit français » plutôt austère. Dès l’âge de 21 ans (soit en 1892), celui-ci érigea en intransigeante vertu l’étude de l’esprit humain et renonça à « taquiner la Muse », réelle (il refusa toute passion amoureuse) et imaginaire (il sacrifia la poésie). Seules trois exceptions peu lyriques (La Jeune Parque en 1918, Cimetière marin en 1920 et Charmes en 1922) et sa non moins célèbre Soirée avec Monsieur Teste achevèrent de faire de lui le « Bossuet de la IIIème République« , c’est dire le peu de place accordé aux épanchements autres qu’intellectuels. Or, en 1938, lorsque Paul Valéry joindra un premier poème (il en enverra 150) à une des lettres (plus d’un millier recensées) destinée à sa dernière inspiratrice Jeanne Loviton (de son nom de plume Jean Voilier), il révéla que le masque était bien tombé :

       « La gloire ne m’est plus qu’un étrange malheur.

Je laisse évanouir mes volontés savantes«   (Sonnet à Narcissa)

Ainsi, au soir de sa vie publique faite d’honneurs, du haut de sa chaire de professeur au Collège de France et d’Académicien, qui aurait pu imaginer plus envoûtant que cet « appel mystérieux d’abîmes » qui lui fera créer ces vers enfiévrés ? Quoi de plus romanesque que de croire que sous l’habit officiel étriqué d’ « Ennemi du Tendre«  se dissimulait un coeur vieillissant se découvrant palpitant pour une jeune femme (il avait 67 ans, elle 35) qui le fera « mourir d’amour » (comprenez de chagrin) comme tout héros romantique se doit ? Car conformément à la tradition pétrarquiste qui imprègne ce double recueil inédit, Corona et Coronilla, la dédicataire est autant le remède que le poison, celle qui opère un retour aux forces vives et à la poésie tout autant que celle qui condamne violemment son amant, le dimanche 22 avril 1945, jour de Pâques, à la rupture brutale. Amer, Paul Valéry en souligne alors l’ironie tragique : « Ce jour de la Résurrection qui fut pour moi celui de la mise au Tombeau » et la terrible désillusion : « Mais il ne faut croire à personne et ne fonder sur aucun coeur« , avant d’expirer, vaincu, quelques mois plus tard. Le récit de cette liaison a récemment fait l’objet de deux éclairages biographiques qui viennent compléter le bonheur de cette parution: Paul Valéry de Michel Jarrety (livre de référence de ce spécialiste du poète) et le Portrait d’une femme romanesque, Jean Voilier de Célia Bertin.

La métamorphose a le mérite de nous faire découvrir sous un jour pour le moins nouveau ces poésies amoureuses, tantôt libertines, tantôt « élégiaques » parmi les plus touchantes, ce qui fait (enfin) accéder Paul Valéry au rang des poètes « aimés« comme le précise Bernard de Fallois, éditeur et signataire de la postface de la présente édition. Ce qui persiste de ces charmantes pièces, quoique très classiques dans la forme mais étonnamment puissantes, c’est cette certitude de l’Amour fou (voir le titre d’André Breton sorti en 1937, année de la rencontre Valéry/Loviton) qui bouleversa et concilia la chair et l’esprit d’un homme. Confondant en un même mouvement, femme aimée, création poétique et passion, il lui/leur dédia encore ces mots :

« Tu es harmonie, mon amour… Le métier de poète fait découvrir le secret de cet ordre caché. Je vois que tu es de la nature d’un poème : j’entends de ceux où le simple rapprochement des mots a une vertu magique. Ta voix et tes yeux agissent de concert, comme un accord.

Voilà ce qu’il faudrait que fixât Corona ».

Soixante-trois ans après, le voeu de Valéry a été entendu : lisons donc ses textes comme « le miel de [s]on dernier breuvage« , ultime « flambeau » d’un Tombeau heureusement exhumé.

corona.jpg

bio-valery.jpg bio-jean-voilier-loviton.jpg

Marin de Norvège

11déc

Nordhal Grieg

 

 

S’il n’y avait cette couverture vert pâle orné d’une mystérieuse vignette de Paradjanov (qui ne fut donc pas seulement cinéaste et écrivain mais aussi peintre) qui tempère notre élan (la couleur pas la vignette, quoique l’on saisisse mal le rapport entre la scène dessinée et le contenu du livre), nous lâcherions un hourra maritime et définitif au sujet de la réédition d’un des plus parfaits récits de mer de la littérature du XX° siècle. Dépassons donc la couverture de ce livre de Nordahl Grieg qui méritait vraiment qu’un éditeur avisé s’y attaquât (on a déjà eu l’occasion ici, à propos de l’édition de deux textes de Revueltas par les mêmes Fondeurs de brique, de souligner la grande qualité du travail de ce petit éditeur) pour nous intéresser à son contenu. Le navire poursuit sa route parut en Norvège en 1924 et marqua durablement les esprits, pas seulement parce que l’auteur était le neveu du grand Edvard Grieg, monument norvégien, mais parce que sur un sujet aussi sensible que la vie des marins, pour un peuple qui s’était depuis longtemps illustré sur ce territoire impitoyable, ce récit frappait un grand coup. On en voulut longtemps chez les marins à Grieg d’avoir osé briser l’image flatteuse qu’il répandaient d’eux depuis des siècles. Car, refus de la mythologie et des clichés, souffle à la Conrad qui fait de simples créatures des sujets de paraboles sans Dieu, accent melvillien pour la quête éperdue et inutile d’un destin qui se dérobe, ce texte ne laisse aucun répit, n’enrobe rien et reste pourtant d’une impressionnante humanité. Son héros, le tout jeune Benjamin, est projeté dans la soute d’un navire où il croyait trouver la joie pure et l’ivresse des voyages et où il ne découvre qu’une mort qui fauche les uns après les autres les marins sans distinction, que la puissance destructrice des océans qui révèlent plus les peurs que les héros, que la maladie qui vient attaquer les marins quand ils touchent au port, que l’abandon impitoyable de ceux qui n’en peuvent plus. Et malgré cela la vie qui bat dans chacun de ces êtres frustes, la colère et l’amitié, la compréhension du destin, l’exaltation confrontée au réel. Livre fort et sans fard, Le navire poursuit sa route (cette phrase, obsédante et impitoyable, rythme tous les épisodes du récit) a, nous dit l’éditeur, tellement marqué le génial Malcolm Lowry qu’il s’est lui-même embarqué dans un cargo, origine de son oeuvre d’écrivain. A l’issue de la lecture secouante de cette oeuvre on le comprend et on voudrait que, comme lui, les futurs coureurs d’aventures, s’il en reste, prennent le temps de se plonger à fond de câle dans cet univers. C’est une initiation et un remède sans égal.

retour chez les hippies

10déc

cerf_portrait.jpgLa réédition d’un texte culte, exhumé d’une valise remplie de pantalons pattes d’éléphants et d’essence de patchouli!

L’Antivoyage n’est autre que le premier roman de Muriel Cerf. Rédigé sous forme de journal, il retrace un périple qu’elle a effectué en Inde et au Népal au début des années 70, alors qu’elle a tout juste 25 ans. On y croise une kyrielle de personnages plutôt haut en couleurs: Coulino, une jeune anglaise amoureuse et impulsive, un hippie de la Courneuve devenu perceur d’oreilles par la force des choses, un Duc reporter pour les moines du Sikkim…

Car Muriel Cerf possède une plume particulièrement acérée. Hors de tous clichés, elle impose un style où l’on retrouve toute la fraîcheur et le tempérament de la jeune effarouchée qu’elle a pu être. Elle rend évidemment très bien compte de la beauté des paysages, des couleurs, des lumières. Mais elle porte aussi un regard hypersensible sur tout ce qui l’entoure, les gens, les ambiances, les sensations.
Il faut tout de même savoir que l’Antivoyage a fait polémique à sa sortie : les hippies ont jugé que l’auteur était bien trop belle et bien trop bourgeoise pour être honnête tandis qu’André Malraux l’a couverte de louanges. L’Antivoyage est tout de même devenu avec le temps un texte mythique. L’auteur se fait le témoin de toute une époque, où l’Inde exerçait une très grande attraction pour les hippies et les baroudeurs amateurs de substances illicites. Au-delà de la référence aux années 70, l’ouvrage se lit aussi comme une très belle réflexion sur le sens du voyage:

« Tout est à faire, il faut aller beaucoup plus loin que je n’ai été en Inde, tout recommencer en Europe. (…) Je sais ce qui est vrai et que je ne l’ai pas. »

Des termes qui font échos à ceux de Bouvier dans L’Usage du monde : « On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait. »

Dr Stevenson et Mr Maffre

09déc

Les chambres du cerveauLe mariage entre roman et Bandes dessinées, s’il nous vaut parfois des révélations, engendre souvent lieu de terribles adaptations, sans relief, de chefs-d’oeuvre qui se retrouvent amoindris par une interprétation a minima. Alors autant marquer son plaisir à la découverte d’une superbe B.D. qui magnifie la nouvelle dont elle s’est inspirée pour créer une oeuvre originale. Laurent Maffre a compris dans Les chambres du cerveau qu’il tenait avec la nouvelle de Stevenson Markheim une occasion de donner une dimension visuelle particulière à ce conte gothique qui joue sur le phénomène de dédoublement. Fable noire sur la rédemption, Les chambres du cerveau nous confronte au problème du mal en la personne d’un médiocre, criminel par nécessité et par paresse, qui commet l’irréparable et s’interroge sur la poursuite de sa vie : continuer ? Pourquoi ? C’est son double, un masque grimaçant de lui-même (et curieusement -exagération ?- on trouve au protagoniste comme un air de Stevenson épuisé…) qui va se charger d’instiller dans son âme au bord de la destruction le doute immonde pendant que s’égrènent les secondes qui le rapprochent d’un supplice auquel il ne pourra échapper s’il ne se décide pas à fuir… Tout est peint comme au fusain (on excusera notre incompétence dans le domaine technique), noir envahissant au milieu duquel une flaque de lumière, faible, vient éclairer le tourment de notre demi-fou. Les persiennes closes d’où perce une nuit claire créent cette ambiance mortifère ; le halo de la bougie creuse sur les visages des protagonistes comme des masques de cire molle ; la déconstruction de la page permet de reproduire cette impression de halètement, de suspens. Et la fin dont nous ne dirons rien sinon qu’elle est aussi morale que le voulait l’époque est un modèle d’ intelligence narrative ! quelle manière de conclure : une véritable leçon pour… écrivains.

Sam Taylor dans la plaine

08déc

Sam Taylor chez Mollatdsc00082.JPGNous avions été emballés l’été dernier en découvrant le premier livre traduit d’un jeune auteur anglais, L’amnésique de Sam Taylor édité par le Seuil, un roman d’une ébouriffante intelligence placé sous le signe du labyrinthe borgésien, enquête intime d’un homme à la recherche d’un blanc inexplicable dans son passé, livre multipliant les chausse-trape et les détours, hommage malicieux au roman victorien, bref une véritable réussite dont nous espérions beaucoup (voir notre blog). Las, la presse n’a pas semblé beaucoup s’émouvoir de tant de talent et c’est sur nos propres forces qu’il a fallu compter pour le faire connaître aux lecteurs curieux et susceptibles de ne pas s’intéresser aux seules prescriptions de la presse parisienne. Ce fut donc une joie de faire la connaissance de Sam Taylor en personne qui habite depuis quelques années en France et vit désormais dans la région de Tarbes où il essaie de trouver du charme à la puissance locale du rugby, nostalgique des diables de Liverpool (sans savoir, peut-être, qu’on brûla dans le temps pas mal de sorcières près de chez lui…) mais décidé à dribbler tous les mauvais esprits jusqu’au but. Visitant notre librairie où l’on ne trouve pas encore, et pour cause, son prochain roman chez Faber & Faber (à paraître en janvier), il s’est prêté au jeu de la dédicace improvisée, histoire de laisser une trace de son passage et prenant date pour la parution de son prochain opus dont, vu la qualité de celui que nous avons découvert, nous avons tout lieu de penser qu’il sera un excellent roman. Pour l’heure continuons à nous concentrer sur L’amnésique, un des meilleurs crus de l’année qui passera l’hiver et le printemps sur nos tables chargées d’anglo-saxons.

PS : L’éditeur américain de Sam Taylor a eu l’initiative de proposer un concours pour choisir la couverture de son prochain roman. Le résultat est très impressionnant. Vous pourrez lire un article à ce sujet dans La cuisine du graphiste : http://julien-josset.blogspot.com/2008/09/penguin-books-et-sam-taylor.html

The island at the end of the worldamnesiac.jpgthe-republic-of-trees.jpglamnesique.jpgAmnesiactaylor-amnesiac.jpg

Bon appétit en poésie !

05déc

« Dédaignons la mouillette

Et la côte au persil.

Crépite sur le gril,

ô ma fine andouillette !

Certes, ta peau douillette

Court un grave péril.

Pour toi, ronde fillette,

Je défonce un baril. »

Charles Monselet

 asperges1.jpg

 

En cette période de fêtes, où les plaisirs de la table sont pour certains au coeur des préoccupations tandis que pour d’autres, il sera plutôt question de savoir comment ne pas engraisser pendant ces repas fastueux, il était presque indispensable de rendre hommage aux poètes de la bonne chère.

Car il existe bel et bien une poésie gastronomique et c’est Kilien Stengel, passionné de gastronomie et enseignant dans les métiers de l’hôtellerie et de la sommellerie, qui a eu la bonne idée de construire cette anthologie drôle, ludique et poétique. Quelle joie en effet de se retrouver autour d’une table et partager un bon repas, ou bien de se promener dans un marché où toutes les odeurs se mêlent.

Dans cette anthologie, on croisera au hasard des victimes du réveillon, l’épicier du coin, le glouton, un ivrogne. On nous expliquera l‘art de diner en ville, la naissance de Pantagruel, le remède contre la peste, le déjeuner au soleil. Enfin, les gourmands pourront déguster de la bisque, un chou gras, du melon, des haricots homicides, un menu saintongeais, des crêpes de blé noir, la cancoillotte et l’inévitable dinde aux marrons.

Après cela, avec le ventre rond comme un ballon, vous prendrez bien un petit digeôt devant un bon feu de cheminée, en compagnie de Ronsard et Boris Vian, de Rostand et Cendrars et de La Fontaine et Verlaine.

 

« Toi seule satisfait mes sens inapaisés

Ta langue est un fondant,tes dents sont des amandes.

Viens, je détaillerai tes voluptés gourmandes.

Apparais-moi, je vais te manger de baisers ! « 

Léon Guillot de Saix

Le livre d’or des gens de Sunne

04déc

 livre-dor-des-gens-de-sunne.jpggoran-tunstrom.jpeg

Stellan rêve, des étoiles plein les yeux. Il rêve des « grands » de ce monde dont il collectionne les autographes, il rêve des lieux qu’ils ont vus , de ce qu’ils ont accompli, lui qui n’est qu’un « petit » épicier, dans une petite ville suédoise qu’il n’a pratiquement jamais quitté.

Il faut dire qu’il est un peu pathétique ce Stellan , un gentil « chien » à ce que pense secrètement Cederblom, le pasteur de Sunne: il note scrupuleusement le nom des personnages historiques dont parle le pasteur et se précipite ensuite à la bibliothèque. Il est du genre à emmener sa mère en voyage alors que c’est sa lune de miel, à épouser une femme qu’il n’aime pas, Anita, alors qu’il ne pense qu’à Isabelle. Il est du genre à se laisser marcher sur les pieds par tout le monde, pendant des années, tout en étant capable d’un terrible accès de violence à cause d’un simple disque de Sinatra.

Et pourtant il est touchant, possède un certain sens de l’humour, de la philosophie et une grande lucidité sur lui-même. C’est grâce à cette perspicacité qu’il va raconter la vie à Sunne, tout nous décrire en une formidable galerie d’événements, de lieux et de portraits : le pasteur, Harald le peintre, la fête commémorative, Isabelle, l’épicerie, l’astronaute, le père de Stellan…

Traquant les plus infimes défauts et qualités de ses voisins, leur mesquinerie, les plus petits bonheurs et malheurs de sa vie et de sa ville, Stellan prend sa revanche et règle ses comptes.

Ce livre doux-amer, sous forme de confession, nous fait passer du sourire au pincement de coeur, chaque personnage portant ses blessures et ses rêves. L’écriture inspirée de Göran Tunström (que les lecteurs connaissent peut-être déjà grâce à son excellent roman L’Oratorio de Noël), souvent poétique et philosophique, nous entraîne sur des sujets aussi variés que la foi, la folie, la magie, le quotidien, l’amour, la mort et les étoiles.

Et on ne peut qu’admirer son sens de la formule: «  Personne sans doute n’est content de prendre de l’âge. Quand on célèbre ça, on sait que tous ceux qui participent sont ébréchés, échoués, blessés, brûlés, éteints, brisés, guéris, réparés, en cours de réparation, qu’ils sont couverts de mousse ou nettoyés, qu’il dérapent sur des pneus crevés, la seule chose entière et propre est leur extérieur bien soigné et repassé. »

 

Le livre d’or des Gens de Sunne  chez Babel.

Chez McSweeney’s, horreur à tous les étages

03déc

mcsweeneys2jpg.jpgMcSweeney’sA l’enseigne de McSweeney’s l’alcool est toujours fort, c’est une taverne où l’on cause, où l’on écrit surtout, un mauvais lieu où désormais on se bouscule pour avoir sa carte de membre, un repaire d’enfants terribles qui s’amusent comme de vilains drôles. Bref, comme son nom ne l’indique pas, il s’agit d’une revue américaine, animée par le brillant Dave Eggers elle propose régulièrement des anthologies où tout le gratin de la jeune littérature d’outre-atlantique rivalise de brio dans l’exercice de la nouvelle. On n’imagine pas ça chez nous où la nouvelle restera toujours suspecte et où le roman, genre bourgeois définitivement installé sur son trône, n’abandonne que quelques miettes de son pouvoir à des obsédés décidés à ne pas renoncer. Aux Etats-Unis on sait à quel point ce genre est formateur, qu’il ne pardonne ni les faiblesses ni la médiocrité. Pour autant on n’y est pas moins sensible aux snobismes, aux classements entre genres majeurs et mineurs, entre grande littérature et mauvaise. La sortie de la Méga-anthologie d’histoires effroyables chez Gallimard vient nuancer ce point de vue. Publiée sous la direction de Michael Chabon dont nous aurons en janvier l’occasion de parler pour la sortie de son prochain roman chez Laffont (Yiddish Police Club), elle est entièrement vouée à la littérature d’horreur, d’épouvante, fantastique, horrifique mais signée d’auteurs actifs dans un autre « circuit ». L’énorme résultat (500 grandes pages) réserve de sacrées surprises : Elmore Leonard (pour les habitués de Rivages Noir) y cohabite avec Rick Moody (l’auteur du stupéfiant et hawthornien A la recherche du voile noir),feu Michael Crichton avec Michael Moorcock l’enflammé, Chris Offutt avec Laurie King, etc… Du solide donc sur un terrain instable où chacun s’en donne à coeur joie, soit dans la pente pasticheuse (pas toujours la plus réussie d’ailleurs), soit dans le visionnaire morbide. Michael Chabon qui est lui-même auteur de la dernière nouvelle du recueil présente celui-ci dans une courte préface vraiment drôle, se voulant le militant d’une cause perdue et ayant réussi à obtenir d’Eggers la possibilité de cette anthologie (qui aura d’ailleurs une suite) à force d’insistance et en comptant sur la lassitude du chef. Il a bien fait d’insister ! L’ensemble est une accumulation acide de plaisirs malsains, de délires fantastiques, d’hommages détournés, un vade mecum pour jours de pluie, une grosse boîte de remèdes à l’ennui. Toutes ne sont pas aussi réussies, certaines pèchent par excès mais l’incroyable tenue de l’ensemble, en plus de divertir, aura le mérite de rappeler aux poseurs que c’est souvent dans les genres dits mineurs que l’on fait les plus belles pêches.

Réparer un oubli

02déc

franceschini4.jpgfranceschini3.jpgAlors que nous commençons déjà à faire le point sur cette année dont la fin approche à grande vitesse et forte agitation, nous demandant entre nous quels sont les livres qui nous ont le plus marqués, dressant entre deux clients un inventaire de nos découvertes, de nos joies, nous interrogeant sur la postérité d’un livre aimé qui, peut-être, ne parviendra pas à devenir un livre de fonds, évaluant de façon carrément subjective l’importance du cru, le niveau de la crue (parfois l’impression que chaque année le nombre de nouveautés augmente, qu’un trait un peu plus élevé sera gravé sur le pilier du fond comme trace du passage des eaux littéraires, nous étreint, puis disparaît), déplorant nos manques (pourquoi avoir lu celui-là dont nous ne gardons rien maintenant que six mois ont passé et laissé passer celui-ci qui promettait tant ?), relisant rapidement nos billets pour nous y rafraîchir la mémoire, des noms s’imposent que l’on retrouve sur nos piles, de celles que l’on se résout pas à voir disparaître au profit d’une autre d’un livre plus jeune, plus rutilant, des titres pour lesquels on se sent une responsabilité, un devoir où vient se mêler du plaisir, pour lesquels on sait qu’on gagnera d’heureux lecteurs : le court roman de Dario Franceschini paru au printemps chez L’Arpenteur dans la belle collection italienne dirigée par Jean-Baptiste Para, Dans les veines ce fleuve d’argent, appartient exactement à cette catégorie, on n’a pas pensé à en faire un coup de coeur sur le site et on se dit qu’il est maintenant un peu tard, on ne l’a découvert qu’après l’été et, s’en voulant de ce retard, on s’est dit qu’il valait mieux se consacrer aux poulains de septembre, on lui assigne donc une belle place dans le rayon et on sait qu’on le fera « durer », car ce roman, de ceux qui laissent croire aux libraires qu’ils sont utiles pour faire découvrir des inconnus, est digne de figurer parmi nos livres préférés cette année, sa beauté économe, sa magie douce, son décor immémorial qui lui donne un air d’éternité, la singularité de ses personnages parfois brossés en quelques lignes, son intrigue surtout qui en fait une sorte de roman d’apprentissage à l’envers sur les traces d’un vieil homme parti en quête d’un ancien camarade pour lui offrir, enfin, la réponse à la question que celui-ci lui posa quand tous deux étaient jeunes et riches d’un avenir qui ressemblait à l’immortalité, lent parcours au bord d’un fleuve qui semble immobile, tel un juge impassible qui attend l’heure de la sentence, voyage de la mémoire mais qui nous projette hors du temps, infime épopée dont on sort secoué comme si l’on avait marché longtemps à la suite de ce Primo Bottardi, héros de cette aventure tragique, premier roman splendide d’un auteur que jusqu’alors les italiens connaissaient comme homme politique (il appartient au groupe de L’Olivier, tendance centriste nous semble-t-il), ce qui nous laisse songeur sur des qualités d’humaniste que l’on souhaiterait volontiers à nos hommes politiques à nous qu’on n’ imagine fort mal susceptibles de nous offrir tel festin littéraire, bref, il s’en est fallu d’un souffle que nous oubliions d’évoquer Dans les veines ce fleuve d’argent, d’où notre manière, haletante, de réparer cette petite injustice. Mais maintenant, qu’on le lise…

franceschini1.jpg

Les bons conseils de l’ami Perec

01déc

Organigramme Perec Plus de 25 ans après sa mort, l’auteur de La vie mode d’emploi, W ou le Souvenir d’enfance ou encore La Disparition continue à faire notre bonheur. Après la récente réédition de ses Jeux intéressants et de ses Nouveaux jeux intéressants pour le plus grand plaisir des amateurs de littérature perequienne ainsi que tous les amoureux de la langue française, voici que le célèbre Georges Perec (1936-1982) fait à nouveau parler de lui. Les éditions Hachette littératures ont en effet publié un livre sur lequel il était jusque là impossible de mettre la main, à savoir à L’art et la manière d’aborder son chef de service pour lui demander une augmentation. Ecrit en 1968, ce texte au titre prometteur a été généré par une contrainte bien spécifique et très oulipienne, comme toujours. Ce bel exemple de littérature combinatoire trouve ainsi son origine dans un organigramme conçu par son ami Jacques Perriaud. Perec a dès lors opté pour le développement linéaire selon un principe opposé à celui qu’utilise Raymond Queneau pour son Conte à votre façon. En un mot, son objectif avéré est l’exhaustivité, ou encore l’épuisement des possibilités ; et pour ce faire, il utilise un raisonnement binaire et déductif. Voilà ce que cela donne :

« Ayant mûrement réfléchi ayant pris votre courage à deux mains vous vous décidez à aller trouver votre chef de service pour lui demander une augmentation vous allez donc trouver votre chef de service disons pour simplifier qu’il s’appelle monsieur Xavier c’est-à-dire monsieur ou plutôt mr x donc vous allez trouver mr x là de deux choses l’une ou bien mr x est dans son bureau ou bien mr x n’est pas dans son bureau  »

Perec aurait confié à Perriaud que son but était « d’arriver à un texte réellement linéaire donc totalement illisible ». Comme s’il avait eu peur d’échouer dans cette entreprise, il a d’ailleurs supprimé tout signe de ponctuation. Mais le résultat est-il si illisible que cela ? On a fait l’expérience : L’art et la manière d’aborder son chef de service pour lui demander une augmentation se lit parfaitement bien pourvu que l’on prenne la peine de se livrer à une lecture active. En fin de compte, ce petit texte plein de bon sens n’est certes pas un essai scientifique, mais il illustre une fois de plus comment un exercice d’écriture peut se transformer en une expérience de lecture des plus divertissantes, expérience que vous ne serez pas prêt d’oublier…

Chercher sur mollat

parmi plus de 300 000 titres.

Actualité
Podcasts
Rendez-vous
Coup de cœur