Archives du mois de janvier 2009

Une enfance sous Franco

30jan

mercedes deambrosisMilagrosa est une petite fille soumise, éteinte, volontairement discrète. Comment pourrait-il en être autrement alors que Carmen, sa mère, toute puissante, règne en maître sur toute la maisonnée. Toujours au bord de l’apoplexie, cette maîtresse femme captive l’attention de tous : par la force de ses cris, la hauteur de son verbe et un despotisme assumé qui lui est comme une seconde nature. Dans la famille, il y a aussi le père, grand fumeur de cigarettes malodorantes dont la petite Milagrosa hume les fumées comme des signes de la présence d’un père totalement évanescent et fuyant, la tante, quasi-esclave de sa sœur qui l’exploite sans vergogne puisqu’elle a eu « la charité » de la recueillir après un veuvage prématuré, le neveu, recueilli du même coup avec sa pauvre mère et la grand-mère, petite vieille discrète elle aussi, peu prompte à essuyer les colères tonitruantes de sa fille.

Inconditionnelle du Caudillo, Carmen applique à sa famille les préceptes du régime et fait régner la terreur avec un but ultime, un rêve secret qui ne demande qu’à se réaliser : montrer aux yeux du monde sa toute puissance  en  choisissant pour sa fille unique le plus beau des partis.

Mais un premier grain de sable se glisse dans sa parfaite conception de l’ascenseur social : Milagrosa est disgracieuse, sans charme, maladroite, sans atout…Cette prise de conscience accablante pour l’orgueil d’une mère telle que Carmen n’est en outre que le début de ses soucis. Une inattendue histoire d’héritage va mettre le feu aux poudres et précipiter les événements…

Milagrosa, premier roman de Mercedes Deambrosis paru en grand format aux éditions Dire en 1999 est un roman à la fois cruel et drôlissime. Comment se construire sous la férule d’une telle matrone, comment s’épanouir quand l’image de soi que vous renvoie votre propre mère est aussi terne ? Les face-à-face mère/fille sont d’une violence – verbale – formidable mais traduits par des dialogues d’une telle vivacité que l’on ne peut s’empêcher d’en rire aussi très souvent. Cette mère vitupérante autant qu’excessive restera comme un modèle du genre !

Le talent de Mercedes Deambrosis est d’avoir réussi à peindre cette famille espagnole dans son quotidien pour mieux dire l’étouffement d’un peuple tout entier. L’histoire de l’Espagne est souvent au cœur des romans de cette romancière française née à Madrid : de La promenade des délices, splendide recueil de nouvelles consacrées à la guerre civile espagnole à son dernier roman Juste pour le plaisir qui plonge dans toutes les horreurs de la seconde guerre mondiale avec son cortège de lâches, de salauds et de petites gens ballottés par l’Histoire.

Milagrosa n’est pas un roman historique mais bien plus une parabole, à la croisée de l’intime et du politique, de la petite et de la grande Histoire et tout autant l’histoire d’un amour raté entre une mère et sa fille, l’histoire d’une défaite en même temps que naît la révolte.

De la flexibilité des miroirs

28jan

regis-messac.jpegLa postérité sait être injuste, on s’échine à le répéter dans ces pages où nous prenons plaisir à signaler d’heureuses rééditions. Elle n’a pas été tendre avec Régis Messac qui est mort dans d’horribles conditions pendant la dernière guerre, laissant une oeuvre fantastique aux bons soins de ses héritiers avec la mission de la sauver et de la faire connaître. Après une longue période où son nom se transmettait de bouche à oreille avec des frissons d’excitation mais dans le constat qu’il était impossible de rien se procurer, les années de vache maigre s’achèvent. A la suite de Quinzinzinzili, réédité par une petite maison du cru, qui est peut-être son chef-d’oeuvre, « un roman affreusement drôle et désespéré » pour reprendre les mots du Canard enchaîné, les Editions Ex nihilo animées par le petit-fils de l’auteur et la Société des Amis de Régis Messac se lancent dans une campagne ambitieuse de réhabilitation de l’oeuvre incroyablement variée, profuse et intelligente de cet homme qui avait compris bien des choses avant les autres et qui sut dans des romans, des essais ou des articles mettre à profit sa formidable érudition pour en tirer des textes qui ont résisté au temps. Trois livres, pas moins, constituent l’actualité messaquienne en librairie ce mois-ci. Nous n’évoquerons pas, pour ne pas les avoir encore lus, Micromégas et Premières utopies, deux études sur la Science Fiction et l’idée d’utopie. Mais nous n’avons pas tardé à nous emparer du Miroir flexible, roman dont Ex nihilo nous propose la première édition en volume car il n’était paru qu’en feuilleton dans la revue des Primaires en 1933. Qu’on se rassure, il ne s’agit pas le moins du monde d’un fond de tiroir exhumé pour profiter d’une notoriété qui reste d’ailleurs à confirmer. Non, Le miroir flexible est un véritable roman, admirablement construit, contrairement à ce qu’annonce la narratrice qui se réfugie derrière son inexpérience littéraire pour justifier son récit décousu, un roman étrange qui marie l’intrigue policière à la chronique sociale, la réflexion scientifique à la satire la plus mordante. On y retrouve le charme vénéneux de Messac qui fut toute sa vie un combattant pour la vérité et un ennemi impitoyable de la bêtise et qui sut, malgré les risques, ne jamais mâcher ses mots à l’égard d’une société parfaitement aliénante sans renoncer, et c’est ce qui fait sa force, à une ironie recouverte d’élégance. L’histoire se déroule au fin fond des Etats-Unis où Joseph Favannens, savant suffisamment riche pour se lancer dans des expériences loin du tumulte, a trouvé ce qu’il croit un refuge pour développer ses théories. Il vit avec sa fille, la très cartésienne Geneviève et se contenterait volontiers de son productif isolement si un fait divers brutal ne venait bouleverser sa tranquillité. Un homme a été retrouvé mort à côté de sa propriété et personne ne comprend rien à ce crime sans mobile ni suspect. Le Ku Klux Klan local, « composé de clerks indéfiniment opprimés » qui se métamorphosent « pour quelques heures en seigneurs redoutables, en fléaux de dieu, en justiciers, en représentants de la race élue, en maîtres du monde », bref une assemblée de redoutables crétins a eu vite fait de lyncher un pauvre noir avant de connaître une inattendue déroute face à un monstre, un serpent gigantesque. On en restera là de l’histoire pour ne pas dévoiler des ressorts qui valent le détour ni résumer ses réflexions sur l’humanité et son rapport à la machine. Car le grand talent de Messac, en pédagogue convaincu, est de ne jamais ralentir son action par de la théorie et d’éclairer précisément ses idées par de la matière littéraire. Son style, fluide et jamais pris en défaut, est toujours au service d’une idée qu’il ne submerge pas. On s’immerge quant à nous dans son histoire et on en ressort plus intelligent… Les amateurs de S.F. qui ont eu un peu tendance à faire de lui l’un des « leurs » au risque d’effaroucher un public que cette matière inquiète devraient enfin, il est temps, être rejoints par l’autre public, le vaste, qui distinguera peut-être enfin en Régis Messac ce fameux maillon manquant entre Jules Verne et les contemporains.

le-miroir-flexible.jpg

Jours sans faim

27jan

delphine.gifVous avez sans doute entendu parler de Delphine de Vigan, l’auteur de No et moi. D’ailleurs, vous avez sans doute lu et aimé No et moi. On sait moins que l’auteur a commencé à écrire sous le pseudonyme de Lou Delvig. Jours sans faim, son premier roman justement,vient de reparaître aux éditions J’ai lu. Et pour les fans, sachez qu’il s’agit d’un texte troublant de justesse et de sobriété.

C’est l’histoire de Laure, 19 ans, qui souffre d’anorexie. Le roman évoque les 3 mois d’hospitalisation de la jeune fille, ses souffrances, la pression des infirmières, la quasi inexistence des parents, mais aussi la rencontre décisive avec un médecin qui va tenter de la ramener à la vie.

Souvent évoqué dans les récits de vie -on pense à Justine Ce matin j’ai décidé d’arrêter de manger, Petite de Brisac, Le Pavillon des enfants fous de Valère-, l’anorexie reste un sujet pour le moins sensible qui est rarement mis en scène dans la littérature contemporaine.

Delphine de Vigan parvient heureusement à éviter les clichés. Les phrases sont simples, le ton est sincère et juste, au point qu’on peut soupçonner certains accents autobiographiques dans le texte.

L’auteur avoue à ce propos que si elle s’est inspirée de sa propre expérience, elle a mis un certain temps à pouvoir écrire sur ce sujet, trouver la distance nécessaire, la justesse du ton.

Car Jours sans faim n’est pas un témoignage, mais bien un texte littéraire. Delphine de Vigan confie d’ailleurs à ce sujet qu’elle a souhaité traiter de l’anorexie comme un thème littéraire à part entière, au même titre que la passion amoureuse, la jalousie, ou bien la mort. Et elle y parvient avec brio.

Du côté de chez Swan (Green)…

26jan

David Mitchell« J’ai eu treize ans en 1982 et je défie quiconque de dire que c’était le meilleur moment pour vivre cette terrible expérience »…, voilà ce qu’en gros pourrait déclarer Jason Taylor, le héros du dernier roman de David Mitchell, Le fond des forêts, si par quelque miracle fictionnel on le croisait aujourd’hui, trainant sa nostalgie sur les trottoirs de Black Swan Green, la petite ville où il grandit.  Mais Jason n’existe pas ou alors seulement dans les aventures que lui a imaginées son créateur qui, curieusement, est né lui aussi en 1969. Il n’existe pas mais qu’est-ce qu’il est vivant sous la plume de Mitchell! Cinq cents pages qui se lisent d’un souffle sur un adolescent dans les années Thatcher, c’est une performance qui mérite d’être saluée. Craintif, pudique, embarrassé par un bégaiement qu’il a surnommé « le pendu » (c’est dire s’il l’étouffe), par son âme de poète qu’il faut à tout prix dissimuler sous peine d’être traité de « tarlouze », par sa moustache qui tarde à s’épaissir, par ses parents qui s’engueulent un peu trop, par son cousin musclé auquel il n’arrive pas à la cheville, par les filles qui ne le voient même pas, Jason, avec son nom de conquérant, peine à imposer son prénom au coeur d’un univers dont il n’a pas toutes les clefs. Mais il gamberge, il passe son temps à calculer la probabilité des gamelles qui l’attendent et toute cette matière, ces inquiétudes qui nous paraissent anodines alors qu’elles occupent tout son espace vital, forment un récit trépidant, enlevé qui, comme l’avait fait il y a plus de trente ans Steven Millhauser avec son fabuleux La vie trop brève d’Edwin Mullhouse, écrivain américain, 1943-1954, racontée par Jeffrey Cartwright pour un  gamin un poil plus jeune, a ce talent de transformer une existence banale en aventure surprenante. Car l’enfance est un terrible royaume merveilleux où les riens deviennent gigantesques et les problèmes, les vrais, ceux des adultes, ont une capacité à se dissoudre en un clin d’oeil. C’est ce miracle incertain que David Mitchell a parfaitement rendu, nous faisant les confidents muets d’un ado qu’on voudrait bousculer et qui nous bouscule et nous émeut. Sans mièvrerie, avec des mots que censurerait volontiers la prude BBC, et cette part de mystère qui enveloppe les années de transformation, Le fond des forêts touche juste, on pardonnera donc à son auteur d’arborer des chemises de bucheron, lui qui parle si bien de l’inquiétante puissance des arbres.

Black Swan GreenLe fond des forêts

« Comme toujours en Russie, quelque chose clochait… »

23jan

Edouard Limonov - Mes prisons« Aujourd’hui, près de un million de personnes, 893 600 très exactement, sont détenues dans les prisons russes. La durée moyenne d’incarcération varie entre neuf et dix ans », tels sont les premiers mots de Mes prisons, le dernier livre d’Edouard Limonov (1), paru aux éditions Actes Sud. Ils sont extraits de l’avant-propos du livre, un texte court mais terriblement saisissant signé par sa compatriote et écrivain de renom Ludmila Oulitskaïa (2). Le ton vous est donné, aucun risque de méprise. Ce livre est un témoignage, celui qu’a rapporté de ses deux ans d’incarcération l’une des figures de proue du Parti national-bolchevique. « Vous me l’avez demandé, j’écris pour vous les gars, vous les hôtes des oubliettes », explique-t-il dès le début, en repensant à ceux qui lui ont soufflé l’idée de ce projet – des prisonniers qui auraient aimé être en mesure de relater leur expérience eux-mêmes, mais qui ne se sentaient pas à la hauteur. Ils ont donc appelé le zek Savenko (3) à témoigner, lui qui n’était pas seulement un homme politique, mais avant tout un écrivain. Il a exaucé leur voeu et pris la plume pour raconter – son interpellation (4), son procès, le centre pénitencier de Saratov, à quelques 700 km de Moscou, mais également ses rencontres, d’autres prisonniers politiques  ainsi que des droit commun, des assassins, des délinquants sexuels… Il nous livre alors un texte à la fois personnel et moral dans lequel il parvient à mettre en évidence avec brio les mécanismes de l’escroquerie institutionnalisée, faisant par là-même plonger le lecteur dans les arcanes de la démagogie.

Bien que très engagé, ce livre ne consiste pas pour autant en un simple pamphlet contre la Russie de Vladimir Poutine. Il a toute sa place dans le rayon littérature. Dès les premières pages, l’on est sensible non seulement à la fluidité et à la richesse de son écriture, mais aussi à l’impressionnante force vitale qui s’en dégage. Ecrit dans une langue parfois crue, mais toujours maîtrisée, incisif, mais juste ce qu’il faut, Mes prisons apparaît en un mot comme un livre incroyablement percutant (pour aller plus loin, cf. le superbe dossier du premier numéro de la revue Vingt et un, intitulé « Le dernier des possédés »).

« Il est incontestable que les prisons russes renferment la partie la plus énergique de la population de la Russie. Il est incontestable qu’un certain nombre de citoyens seront toujours incarcérés quel que soit le régime. Mais un important pourcentage des détenus le sont parce que l’Etat ne sait pas mobiliser à son profit l’énergie et la volonté de la partie impétueuse de sa population. »


(1) Né en 1943, Edouard Limonov est écrivain et homme politique franco-russe. Il est connu en Russie pour avoir dirigé le Parti national-bolchevik, parti nationaliste fondé par Alexandre Douguine en 1992. On lui doit un certain nombre de textes engagés, dont Le poète russe préfère les grands nègres.
(2) Née la même année que Limonov, Oulitskaïa est l’auteur d’un certain nombre de romans et nouvelles, ainsi que des scénarios de films. Son dernier livre traduit en français, Daniel Stein, interprète a été largement plébiscité par la presse.
(3) C’est là son vrai nom – quant à zek, cela signifie détenu.

(4) Cette scène est sans conteste l’une des plus marquantes de Mes prisons. Jugez-en par vous-mêmes :

« Le 5 juillet 2002, ils me descendirent chevelu comme l’abbé Faria, en long survêtement et des sacs à la main, sur le perron de la prison de Lefortovo et je me figeai sur place stupéfait. L’Etat s’aime beaucoup et aime organiser des spectacles à sa propre gloire. Chaque pouce de l’espace de la cour était occupé par des soldats. Et quels soldats ! De jeunes recrues aux jeunes muscles porcins bien saillants (les joues, les cous, les bras nus jusqu’aux coudes – Pumping Iron). Dans leurs mains des mitraillettes high-tech d’extraterrestres comme celles des visiteurs débarqués d’autres galaxies dans Star Wars. Des tenues de camouflage toutes neuves aux manches relevées jusqu’aux coudes, des bottes toutes neuves sentant à plein nez la peau de porc, des casquettes idem aux visières rabattues sur les yeux. La truie mère de ces guerriers porcins, c’est le Grand Empire des soldats à tête de goret, les Etats-Unis d’Amérique. Il serait facile de tirer sur ces marcassins, me dis-je en les examinant dans la touffeur de ce matin de juillet et en plissant les paupières. Tout cela aurait relevé du comique troupier si je ne tombais pas sous le coup d’articles aussi graves du Code pénal. »

 

Dieu sait pourquoi

22jan

Jacques ChessexOn a longtemps mégoté sur le talent de Jacques Chessex qui a connu sans doute trop tôt le succès pour n’être pas immédiatement catalogué. Pensez, un Goncourt quand on débute, il y a de quoi compromettre une carrière d’écrivain. Pensez aussi que ce monsieur est Suisse, ce qui fait de lui un francophone, avec la très légère pointe d’apitoiement ou de compassion que ce vocable entend dans la bouche d’un Français. Depuis quelques temps on s’est un peu repris de cette attitude négligente : on lit enfin Chessex et il a même fait de très bonnes ventes avec ces deux derniers livres, Pardon mère et Le vampire de Ropraz, tous deux chez Grasset son éditeur depuis longtemps (L’ogre date de 1971). Le Vampire nous avait pour le moins bousculé, inscrit dans une collection animée par Jérôme Béglé « Ceci n’est pas un fait divers » (c’est écrit en tout petit sur le rabat de la jaquette : peur de faire peur ?…), qui abritait déjà deux expériences malheureuses signées Philippe Besson et David Foenkinos. Plongée dans la Suisse étroite d’avant-guerre, ce récit suivait les traces d’un violeur de cadavres avec un ton rappelant le génial Roi sans divertissement de Giono (si vous ne l’avez pas lu, interrompez tout, c’est un grand roman du XX° siècle et il reste scandaleusement négligé!). Suivant le même principe, Jacques Chessex a renouvelé avec autant de réussite une entreprise qui prenait sa source dans un souvenir ancien, de ces histoires obsédantes qui vous poursuivent une vie entière. Quoique isolée de la folie qui ensanglanta l’Europe, la Suisse ne fut pas épargnée par les tremblements et les furies dont on la croyait épargnée. Plaque tournante de l’espionnage, tentée par tous les excès, elle n’échappa pas aux pires tentations qu’elle s’évertua ensuite, avec le talent que l’on sait, à occulter au fond d’un profond coffre mémoriel.

Le monstrueux fait divers que nous rapporte Chessex se déroule dans ce pays cossu du canton de Vaud où l’on se moque encore des privations. Payerne, gros bourg dont est originaire l’auteur, est le pays des charcutiers rois, des bouchers princiers. Une misère y traîne ses guêtres, elle est faite de rancoeur macérée, de religion dévoyée, d’oisiveté putréfiée. Fascinés par leurs voisins nazifiés, quelques crapules associés à quelques brutes ambitieuses ont fait le pari qu’un national socialisme pouvait germer et croître en terre helvète. Leur reste à édifier une population qui compte plus ses sous que ses idées.  Ils sont bêtes, ils sont veules mais encouragés par un aburde rêve de gloire. Pour le mériter,un petit groupe mené par un de ces puissants débiles qui prennent leur force pour de l’habileté et un manipulateur dévoré par son délire de puissance mais réfugié derrière son habit de pasteur vont organiser un exemple qui leur vaudra l’estime des Allemands puis leur reconnaissance quand l’heure aura sonné de récompenser les précurseurs : saigner un juif pour terroriser et marquer les esprits. Un gros négociant en bétail fera l’affaire. A partir de cet argument, Chessex va reconstituer avec précision et sans ces fioritures qui rendraient son idée insupportable le déroulement du fait divers. Implacable, contenu, précis, Un juif pour l’exemple démonte le mécanisme fou de l’horreur quand elle est le fait de petits esprits bornés et imperméables à la raison pour ne pas parler du coeur. Les dernières pages de ce court roman justifient à elles seules qu’on ait accompagné cet écrivain dans son éprouvant travail de mémoire avec un épilogue personnel pour le moins surprenant. Si « Dieu sait pourquoi », il nous reste encore à nous, sans fin, à tenter de comprendre l’insoutenable.

Penser/Classer

21jan

liste.jpg  encyclopedie.jpg 

L’homme excelle-t-il à organiser et planifier pour (se) donner l’illusion d’être maître de son destin, pouvoir maîtriser le réel, l’immaîtrisable, l’impensé même ! Sur près de 800 pages, Charles Dantzig dans son Encyclopédie capricieuse du tout et du rien s’adonne à cette humaine com-pulsion (qui s’est emparée de lui dès 1996) en égrenant plus de 200 listes visant à embrasser, ambition oblige, tous les sujets possibles de l’esprit : du plus accessoire et curieux (« liste du chic« , « liste des raisons d’ériger une statue à l’inventeur des piscines« , « liste d’Orson Welles qui ne sert à rien« …) au plus sérieux voire urgent des problèmes existentiels (« liste des cons« , « liste des familles à stériliser« …).

Un intitulé aura rarement été aussi bien choisi, par cet auteur- (auto)éditeur chez Grasset pour illustrer son propos. Gageons donc déjà de son succès, à l’image de son précédent à la visée aussi exhaustive que subjective, Dictionnaire égoïste de la littérature. En 2005, trois prix (« Prix Décembre », « grand prix des lectrices de Elle » et « prix de l’essai de l’Académie française ») venaient en effet saluer cette somme désormais « classique », sa parution concomitante en Livre de poche (et dans un beau coffret) venant prolonger le plaisir d’une (re)lecture de la littérature par un -énième- de ses amoureux.

Ouvrage d’érudit ? Le lecteur serait pour le moins tenté de succomber au charme de la culture pas seulement livresque de l’auteur qui nous fait partager avec passion ses nombreux voyages : en proustien converti, il réussit à nous faire rêver autour de noms de lieux (Milan ,Venise, Londres, New York, et leurs cafés, leurs spécialités culinaires, leurs odeurs, leurs bruits, leurs couleurs) que nous nous empresserons, à nos prochaines vacances, de vérifier. Invitation vers l’ailleurs pour s’y retrouver ? Car à travers cette mosaïque de petites anthologies tantôt lyriques (« listes gracile des moments gracieux »), tantôt déceptives voire tragiques (il revient à plusieurs reprises sur la rupture de l’espoir qu’a constitué pour lui le 11 septembre 2001) dépeignant l’homme moderne, il nous convie en même temps à un reflet éclaté de son signataire (voir son « vague autoportrait en listes« ).

Le coup de force de cet essai (et à coup sûr, sa réussite) réside dans cette compilation (faussement) savante et futile, à la fois personnelle et universelle, de l’humaine condition : s’appuyant sur l’étymologie du « caprice » (« oeuvre d’art de forme particulière », rappelle-t-il en exergue), il « donne forme à l’informe », érigeant la contingence, la futilité (la liste en elle-même, vice si bien partagé : « la liste serait-elle le livre de tout le monde?« ) au rang d’oeuvre d’art digne d’être recensée, « livrée », objet et genre littéraire à part entière : « les listes peuvent devenir une forme de littérature« .

Mais comme tout « caprice » d’enfant doué, Dantzig agace son lecteur, bien souvent en toute conscience. Certes, ses aphorismes sentencieux délivrent une cruelle leçon de lucidité à la manière de La Bruyère :  » Les gens veulent être heureux. C’est souvent pour cela qu’ils sont malheureux » (dans « liste branlante du bonheur« ) et bien qu’il s’en défende, sa désillusion n’est pas si éloignée de Cioran dont il dit haïr sa « philosophie à coup de marteau-piqueur« , son « esthétisme du chichi« (voir « liste d’écrivains arrosés par leur amertume« ). Trait d’esprit cinglant du moraliste ou mauvaise foi confondante ? C’est dire que, à l’image des journalistes qui s’en sont emparés, l’oeuvre divise et Dantzig ironise : il dit assumer son côté « exercice de style«   »très parisien » et en effet, ses listes (surtout une large première partie) ressemblent plus à un bréviaire mondain, un plaisir d’esthète (« dandy« , »snob« , dixit Frédéric Ferney) qui permet un survol badin de toutes matières certes inépuisables (mais inépuisées!), à la manière de vagabondages esthètes qui trouve(ro)nt certes un public lui-même versatile, enclin à ce « zapping » bien intemporel (relisez les édifiants et modernes Caractères de La Bruyère sur ses contemporains du XVIIe siècle !).

 maxime-cohen.jpgCette parution n’est pas sans nous rappeler les Promenades sous la lune de Maxime Cohen (sous la même couverture bleu ciel, chez Grasset) que livra la précédente rentrée littéraire. Le raffinement de l’écriture répondait alors à l’élégance d’un traité de l’honnête homme lui-même nourri de lectures, de vins, et de mets aussi délectables qu’instructifs. Plaire et instruire, même sacerdoce de la littérature depuis la nuit des temps?

Car ce dictionnaire des citations (ou des idées reçues, a-t-on pu lire) cultive les paradoxes et parvient aussi à attirer l’attention. A mi-chemin entre la digression fantaisiste, superficielle (le « rien« ) et inlassable dissertation philosophique, souvent désabusée de l’homme cultivé sur le monde et ses semblables (« le tout« ), ces livres s’inscrivent dans la lignée d’essais hybrides à la mode ces dernières années. Le lecteur y trouve certes aisément son confort, le fragment invitant, comme au Grand Siècle, à une lecture buissonnière : ni roman, ni (auto)biographie, ni récit(s) de voyages, ni même essai littéraire/philosophique/moraliste, et… tout cela en même temps. Dantzig aime à provoquer les avis (par exemple, il dénonce l’illisibilité de Marc Lévy contre l’extrême facilité de Proust!), le ramener au centre de cette oeuvre lacunaire à laquelle il est invité à combler les manques, quitte à en éprouver à son tour l’infinie réversibilité :

« Tirez la langue à la tristesse » (page 178).

 

Bécon-les-Bruyères, 2 mn d’arrêt.

20jan

Gare de Bécon-les-BruyèresLumineuse idée des Editions cent pages, admirable éditeur de l’Isère qui réalise des ouvrages d’une irréprochable qualité typographique, de proposer en un petit volume  un bijou à la fois très connu et parfaitement méconnu d’Emmanuel Bove, Bécon-les-Bruyères. Livre de commande dans le cadre d’une série où l’on demandait à des écrivains de raconter une ville, cet exercice nous prouve que les grands écrivains peuvent transformer une contrainte en art, car au-delà du simple travail d’observation auquel s’est livré Bove sur une ville dont il était l’habitant, c’est une radiographie littéraire de l’espace qu’il nous offre, braquant son projecteur ironique sur une non-ville, un lieu plus qu’une cité. Comme le dit Jean-Luc Bitton, le spécialiste incontesté de l’auteur, il s’agit d’une » monographie tout aussi ironique que poétique d’un no man’s land de la banlieue parisienne » qui vient poser sa provocation tranquille à côté d’illustres cités, démarche bovienne par excellence de cet auteur qui côtoya les gens de peu comme on dira plus tard pour leur donner une place unique dans la littérature du XX° siècle. Paru en 1927, il fait partie de ses premiers textes mais Mes amis l’avait déjà propulsé et très vite, à l’avant-scène. C’était d’ailleurs pour fuir cette gloire rapide qui lui faisait peur que Bove s’était éloigné, gagnant  « ce lieu qui n’existe que par le nom de sa gare », un endroit qu’il a sublimé en l’observant avec minutie, y cherchant des traces de vie tout en suspectant qu’il n’y en avait pas, d’où, on le voit, l’étrange profondeur de ce petit texte dont le souvenir peut vous poursuivre longtemps. Livre d’un habitant fantomatique sur une ville qui paraît dépeuplée, Bécon-les-Bruyères pourrait s’inscrire sans défaut dans cet ensemble bizarre qui s’appelle la « littérature de voyage », non pas tant parce qu’on s’y déplace que parce qu’on y découvre la vraie nature du dépaysement, ce sentiment d’être le même mais ailleurs. Tous ceux qui ont lu ce micro-livre et qui ont un jour, au départ de Saint-Lazare, croisé le panneau SNCF annonçant cette gare qui n’a pas disparu malgré la pression des deux villes qui la tiennent serrée, ont fait l’expérience étrange d’une inexplicable familiarité avec un lieu  où aucune raison ne vous porte. Et la tentation peut survenir d’y descendre… pour peu que le train veuille bien s’y arrêter…

Les amateurs iront sans retard sur le magnifique site animé par son biographe Jean-Luc Bitton : http://www.emmanuel-bove.net/

Emmanuel Bove

Quelques jours déjà, l’Oiseau Veuve

19jan

 Florence Vanoliflovanoli2.jpegflovanoli3.jpeg

 

 

 

 

 

 

 

Petit souvenir de la rencontre avec Florence Vanoli, dans l’espace polar réorganisé pour l’occasion : soutenue par une batterie et une guitare, Florence Vanoli déclame ses texte (on peut l’entendre ici), comme habitée, susurrant puis haussant le ton. Le public, nombreux et attentif, est rapidement conquis par la conviction et la présence du trio, et l’espace résonne de ses textes forts et sombres. Nous avions déjà évoqué sa poésie et ses multiples activités dans cet article, nous avons donc eu le plaisir de la voir évoluer en chair et en os, entourée de livres…

 

 

flovanoli4.jpegflovanoli5.jpegflovanoli6.jpeg

Bienvenidos a El Carmen

16jan

Le lieu perdu - Norma HuidobroQuand José Saramago encense un écrivain ou un livre, c’est rarement mauvais signe. Ainsi, on se souvient récemment de la parution de Jérusalem, écrit par le Portugais Gonçalo M. Tavares, sur lequel on pouvait lire ce commentaire surprenant  de la part du prix Nobel de littérature : « Gonçalo n’a pas le droit d’écrire aussi bien à son âge. Ca me donne envie de le frapper » (pour lire notre article, cliquez ici).

Cette fois-ci, il s’agit d’un écrivain argentin, une certaine Norma Huidobro. Si son nom ne vous est pas familier, n’allez pas pour autant penser qu’elle est inconnue dans son pays natal. Les nombreux livres pour enfants qu’elle a écrits remportent effectivement un franc succès en Argentine, et lui ont valu un certain nombre de récompenses. Elle innove cependant avec Le lieu perdu, aux editions Liana Levi, un roman (pour adultes) très abouti qui lui a déjà valu le Prix Clarin1 à sa sortie en 2007. Et pour cause, c’est un livre dont on risque d’entendre parler pendant longtemps…

Lorsqu’un certain Ferroni débarque en été 1977 à Villa del Carmen, petit village de la province du Jujuy, dans l’extrême nord de l’Argentine, il y fait une chaleur écrasante. C’est bien le dernier endroit sur terre où il a envie d’être. Quelle idée, quitter Buenos Aires pour atterrir dans ce trou perdu alors qu’il serait si bien dans la capitale, à préparer tranquillement ses prochaines vacances dans la station hautement touristique de Mar del Plata !… Bon, de toutes les façons, sa mission ne devrait pas lui prendre plus d’un jour ou deux, pense-t-il au début. Car après tout, elle n’est pas bien compliquée. La police est à la recherche d’un homme, un ouvrier des chemins de fer soi-disant subversif. Celui-ci semble s’être enfui avec sa compagne. Le seul embryon de piste dont ils disposent se trouve à des centaines de kilomètres de la capitale, qui reste le dernier endroit où ils ont été aperçus. La seule personne susceptible de le renseigner s’appelle Marita Valdivieso. Alors que sa meilleure amie Matilde (la compagne en question) est partie vivre sa vie à Buenos Aires, elle est restée au pueblo, entourée d’une grand-mère acariâtre et d’une autre vieille dame sur qui elle a dirigé toute son affection. En dépit de l’éloignement géographique, les deux amies sont restées en contact. La correspondance qu’elles entretiennent va être pour elles l’occasion de se faire des confidences toutes plus intimes les unes que les autres, ce qui  explique pourquoi Marita est si peu encline à la mettre entre les mains d’un étranger. Elle décide alors de faire patienter Ferroni jusqu’à la lettre qu’elle devrait bientôt recevoir pour son anniversaire. En attendant, il tourne en rond dans ce « village de merde » jusqu’à en perdre la tête, se heurtant chaque jour davantage à la résistance et à l’aplomb de celle qu’il a baptisée « la fille de pierre »…

D’une simplicité a priori déconcertante, ce roman est un bijou à plus d’un titre. Rien n’y est laissé au hasard, qu’il s’agisse du portrait des personnages, toujours très élaboré, de la cadence narrative, de la dose parfaite de suspense, ou encore du symbolisme dont il regorge. Mais attention, ne vous attendez pas à lire un témoignage sur l’Argentine des coups d’Etat ! Si des réflexions sur la société argentine, notamment ses traditions, parsèment le livre, Le lieu perdu demeure avant tout un superbe roman dont la portée universelle est palpable à chaque page. Ainsi, la nature humaine, l’amitié, le désir ou encore le sacrifice sont autant de thèmes abordés par l’auteur dans ce texte poétique de grande qualité. A découvrir absolument !


1 Ce prix est décerné depuis 1998 par des écrivains de renommée internationale, à l’instar d’Adolfo Bioy Casares, José Saramago, Alberto Manguel ou encore Rosa Montero.
Chercher sur mollat

parmi plus de 300 000 titres.

Actualité
Podcasts
Rendez-vous
Coup de cœur