Archives du mois de janvier 2009

Sombre odyssée

15jan

le-quart.jpgLa littérature grecque, pourtant riche et très appréciée, est un domaine malheureusement sous représenté dans nos rayons. Cette carence n’est nullement due à une quelconque acrimonie de notre part envers ce rayon, mais bien à un manque significatif de titres disponibles. Alors quand un grand roman grec est réédité après plusieurs années d’absence, on se réjouit et on lui fait une place significative sur nos tables, une place qu’il n’aurait jamais dû quitter. Ce chef-d’oeuvre, c’est Le quart, l’unique roman du poète Nikos Kavvadias, qui parait aujourd’hui en Folio.

Ce texte, puissant et envoutant, porte haut le pavillon de la littérature maritime, et pose d’emblée son auteur comme une référence, à ranger à côté de Cendrars, Melville et Conrad. Nous sommes sur le pont du Pythéas, un cargo qui tient plus du cercueil flottant que du bateau de croisière et qui navigue péniblement vers la Chine. Pendant leurs quarts, les membres de l’équipage défilent sur la passerelle et se livrent, à travers leurs histoires, leurs anecdotes, leurs réflexions. Une profonde mélancolie émane de ces tristes vies disloquées. D’une noirceur absolue, ces confessions sont bien plus que de simples récits de marins, puisqu’elles nous renvoient irrémédiablement à nous-mêmes, à la condition de chacun d’entre nous. Le style, sec comme le coeur de ces sombres protagonistes, puissant comme un typhon en furie, offre un fabuleux moment de littérature, de ceux qui vous percutent et vous laisse abasourdi. Embarquez sur le Pythéas, vous n’en reviendrez pas !Vieux cargo

Vasset au canon

14jan

armes.JPGEn voilà un qu’on a à l’oeil depuis un moment, écrivain étrange et original au sein d’un catalogue français pas très riche (Fayard se distingue plutôt dans la littérature étrangère) : ses Bandes alternées nous avait étonnées, son Livre blanc subjugué et nous attendions avec impatience son Journal intime d’un marchand de canons et ce d’autant plus que nous savions Philippe Vasset spécialiste de géopolitique et d’armement (il édite une lettre confidentielle sur le sujet et en sait donc énormément sur la question, pour le moins épineuse sinon dangereuse). Ce livre est une véritable gageure à l’heure où la figure de l’espion et de son corollaire le marchand d’armes est encore très appréciée des scénaristes d’Hollywood et d’ailleurs, où même la parodie type OSS 117 est porteuse de solides clichés inattaquables, car le mythe moderne a mis à mal la réalité avec tant d’acharnement qu’en parler et en faire le sujet d’un roman « réaliste » peut être très glissant. Très intelligemment, Philippe Vasset a choisi de camper un personnage qui vit au quotidien depuis des années l’affrontement entre l’image qu’il s’était faite de la vie parallèle de ces gens voués au secret, et son existence, très terne, faite de beaucoup d’attentes, de désillusion, de rancune et au bout du compte d’anxiété. La justice l’a enfin flairé quand débute ce journal, cette confession fatiguée d’un aventurier sans aventures et il lui faut se décider à brûler son passé, tous ces documents patiemment accumulés comme des preuves d’une vie riche, ces bouts de papier dérisoires, ces fétiches comme en cachent les enfants rêveurs et qui lui servaient à prouver que tout cela avait un sens et un avenir, et devenir un livre par exemple. Sur le principe du flashback, le roman alterne les épisodes peu glorieux d’un marchand qui traverse le globe pour placer sa haute technologie meurtrière mais réalise qu’il ne sera jamais dans la cour des gros marchands de canon (avec des scènes trés réussies d’antichambres, d’hôtels mornes) et le présent, glacial, où il affronte sa propre vacuité, son inquiétude d’être définitivement relégué dans les poubelles de l’histoire contemporaine. Parce que Vasset sait de quoi il parle, son livre est impressionnant, précis, il dévoile cette scène cachée où se joue le destin de millions d’individus niés par le cynisme mercantile à grande échelle. La figure du politique se retrouve éclairée violemment sans que puisse se dessiner la moinde once de rédemption. Et leur serviteur, ambitieux et retors, réaliste mais mené par ses fantasmes, broyé à son tour par la machine, ne gagne aucune humanité à se confesser. Livre fort qui n’aura sans doute droit qu’à un petit public, Journal intime d’un marchand de canons confirme la place très singulière de son auteur et de son entreprise littéraire.

Reine amère

13jan

queen_elizabeth.jpgQuel charmant moment passé en compagnie d’Alan Bennett, le célèbre dramaturge et romancier anglais qui fort de son culot et du respect que peut inspirer son statut de vedette littéraire, a osé à son tour s’emparer de la reine Elizabeth II pour en faire un personnage de fiction. Et quel personnage : une dame engoncée dans une étiquette qui lui colle définitivement à la peau, une vieille dame extrêmement sage dont la vie est cloisonnée par un agenda rédigé au millimètre et surveillé par des sbires ambitieux pour qui elle n’est qu’un symbole qu’il faut protéger même malgré elle . De toutes les façons, jusqu’au moment où commence le petit roman dont elle est l’héroïne, il n’y a rien à craindre : tocades, foucades, écarts sont des concepts inimaginables à la cour. Quelque chose va pourtant, sans rien qui permettait de le prévoir, dérailler dans le bel et sinistre ordonnancement de cette vie si tranquille. Un jour que la Reine rattrape ses insupportables chiens, elle se retrouve dans une partie du château où elle ne met jamais les pieds, une arrière-cour qui accueille une fois par semaine le bibliobus. Parce qu’elle est polie, définitivement et indécrottablement polie, Sa Majesté va se sentir obligée de salur les gens qui s’y trouvent, se sentir obligée d’emprunter un livre puis se sentir obligée, parce que les prêts n’ont qu’un temps, de rapporter son livre qui l’a d’ailleurs passablement ennuyée. Elle n’imagine pas, la pauvre Reine si peu habituée à se plonger dans un livre, elle qui a hérité d’une culture artificielle faite avant tout de savoir vivre insubmersible, que c’est le début d’un engrenage dont le roman va nous raconter le détail. Car une fois lancée, la voilà qui se prend aux sortilèges de cette activité dévoreuse de temps, de cette passion qui rend le train train royal insipide en diable. Devenue La Reine des lectrices, elle explore avec l’aide d’un jeune homme sans complexe des pans entiers des bibliothèques royales, se forge un goût, se remémore tous ces écrivains croisés lors de réceptions et auxquels elle n’a jamais rien trouvé à dire dans sa splendide ignorance des Lettres. Surtout elle met en émoi toute la royauté qui ne reconnaît plus sa placide souveraine dans cette excessive lectrice. Il ne faut pas en dire plus sur ce petit roman insolent en diable qui a le don de parler avec une fausse désinvolture de l’incroyable capacité des livres à bouleverser des existences tranquilles, vice (impuni, comme l’a si bien nommé Larbaud) qui répand son trouble et sa subversion l’air de rien. On dira juste que nous nous sommes tous régalés avec cette heure en compagnie de la Reine : au moment de tirer les rois, c’est de circonstance.

L’avant garde de l’armée

12jan

El ultimo lectorL’armée mexicaine va débarquer bientôt, il faut s’y préparer. Revanche attendue de l’expédition française qui voulut faire d’un autrichien un monarque (pauvre Maximilien), elle s’apprête à nous envahir, faisant déjà grincer le bois de nos tables hispaniques. Car chaque éditeur, comme tous les ans lorsqu’est annoncé le nouvel invité du Salon du Livre de paris, s’est empressé de rechercher son ou ses Mexicains et avec d’autant plus de facilité que le pays a fait preuve de largesse trébuchante pour qu’on s’intéresse de près à sa littérature qui, il est vrai, reste scandaleusement méconnue chez nous. Quelques injustices vont donc être réparées et quelques surprises nous être révélées. L’excellent François-Michel Durazzo, grand traducteur qui nous rend régulièrement visite, nous parlait depuis pas mal de mois déjà de l’une de ses découvertes que nous désespérions de découvrir enfin. Un excellent éditeur, Zulma pour le nommer, a eu l’intelligente idée de l’écouter et ce que nous en a dit son traducteur s’est trouvé  confirmé avec éclat : El ultimo lector (désolé pour l’accent sur le u, notre clavier n’en possède pas) signé David Toscana est une réussite dont le grand Rulfo, ancêtre de tous les écrivains qui comptent en Amérique Latine, pourrait s’enorgueillir du haut de l’Olympe où l’ont placé les auteurs mexicains. Ce n’est pas le Llano mais cela y ressemble : la terre desséchée où va se nouer l’étrange drame de Toscana a été oubliée du dieu des pluies. Trouver de l’eau est devenue une véritable obsession pour les habitants d’Icamole qui guettent la carriole du porteur d’eau. Les puits sont à sec mais de celui de Lucio continue à sourdre une eau rare et bienfaisante qui rafraichit ce vieil homme devenu l’exception culturelle du village. A la suite d’un de ces décrets absurdes et altruistes que les gouvernements centraux mettent en place avant de les abandonner, c’est lui qui a été choisi comme bibliothécaire et il a entamé sa tache avec tant de sérieux qu’il a entrepris de lire chacun des livres qui lui sont envoyés pour évaluer s’ils méritent ou non de gagner les étagères sacrées. Baignant dans la littérature et les histoires au point que le réel en vient à se dissoudre et se confondre avec l’imaginaire, c’est en lecteur qu’il réagit lorsque son fils lui annonce qu’un cadavre d’enfant gisait au fond de son puits, persuadé que si la solution du meurtre existe c’est dans un des livres qu’il a lus. Le plus étrange c’est que sa conviction va avoir de sérieuses conséquences, pour la police qui ne mesure pas qu’il vit dans la fiction et pour la mère de la fillette, elle-même lectrice… Inutile d’en dire plus, les amateurs de Cortazar ou d’Onetti  devraient être ferrés avec un tel programme. La jubilation que l’on ressent à découvrir ce roman qui touche à ce qui nous importe le plus, la lecture, cette prison volontaire qu’on ne quitte pas sans danger, est intense.Ce serait dommage qu’au milieu du ras de marée mexicain, il ne surnageât pas.

Vous pourrez retrouver sur l’excellent site culturofil une petite interview de l’auteur.

Ma grand-mère, mon bourreau

09jan


Pavel SanaïevCessons de toujours prononcer le mot « grand-mère » avec cette pointe de douceur chargée d’en atténuer le côté rugissant ou de lui préférer le délicat « mamie » qui cache la rudesse de ces êtres sous ses « m » maternels. Car il y a parmi elles de terribles dragons qu’on ne souhaiterait à aucun preux chevalier fut-il teutonique. Celle qui occupe tout l’espace vital du premier roman traduit de Pavel Sanaïev aux inventifs Allusifs est à ranger dans cette catégorie. L’acharnement qu’elle met à soigner son petit-fils, retiré à sa propre fille à laquelle elle dénie tout droit d’éducation, est exemplaire des excès que l’amour peut engendrer quand il vire au délire : interdiction est faite au petit garçon de suer, de s’agiter, de sortir d’un périmètre circonscrit, d’avaler des bonbons, de ne pas être toujours enroulé d’écharpes, de fréquenter ses camarades, de s’amuser (ça fait suer, c’est évident), de protester quand on le médicamente (et il a droit à sa dose), bref de se plaindre. Il a en revanche le devoir d’écouter cette vieille dame éructer d’abominables insultes à son endroit (un carrousel d’idées pour vos futures altercations familiales), incendier son mari qui a choisi la fuite pour se protéger, de ne pas dire trop de bien de sa mère vouée aux gémonies, d’endurer toutes ces petites tortures qui font son quotidien, etc….Je suis mal parti en vous racontant le livre ainsi car, bien entendu, Enterrez-moi sous le carrelage n’est pas un héritier d’Hector Malot. Le charme indéniable de ce roman qui suit les oscillations de la grand-mère hystérique tient à sa manière de laisser un enfant parler, dévidant sa hargne et sa drôlerie, découvrant en même temps qu’il grandit que la folie est le coeur du monde des adultes et que faire l’épreuve de l’excès très tôt vous rend insubmersible. Bien sûr s’entendre répéter à longueur de temps qu’on est une charogne et qu’ à seize ans on sera définitivement pourri, ne devrait pas aider à évacuer les névroses mais justement, comme le petit héros des Cendres d’Angela de Frank McCourt, parcouru d’un élan vital qui le sauvait de la mort, Sacha conjure cette ambiance de disparition annoncée par des échappées oniriques qui font tout le sel de ce livre. Rythmé, débridé, avec ces morceaux de bravoure qui signent le véritable écrivain, Enterrez-moi sous le carrelage est mieux qu’un remède au froid et à l’ennui (par ce temps on est vraiment réceptif au climat de l’histoire…), c’est une découverte qui devrait faire son chemin.

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ô O.Henry

07jan

O’HenryNotre dilection pour les humoristes anglo-saxons (pour les français aussi d’ailleurs mais où sont-ils passés ?) n’est pas que de saison en des temps où le mot « morose » est particulièrement employé et où un bon petit remontant littéraire ne peut faire que du bien. Non, il y a longtemps que nous traquons à droite et à gauche les éditions ou rééditions de ces auteurs révélés par le New Yorker ou les magazines américains, d’une drôlerie sans pareille, doués pour le bref. Nous avons parlé ici de Robert Benchley, James Thurber ou Stephen Leacock, humoristes débridés et jamais vulgaires, qui reviennent sur le devant de la scène. Grâce à Bernard Pascuito qui a fondé (et refondé…) il y a peu sa propre maison après avoir fait les beaux jours d’autres, on redécouvre enfin celui qui devrait être le plus connu et qui reste pourtant en lisière malgré le prestige du prix littéraire récompensant les nouvelles qui porte son nom outre-atlantique : O.Henry (qu’on a toujours un peu de mal à ranger dans l’ordre alphabétique…), pseudonyme de William Sydney Porter, né en 1862 en Caroline du Nord qui fit des tas de petits boulots avant de se découvrir une vocation d’écrivain. On prétend que c’est en prison où il fut enfermé trois ans pour détournement d’argent qu’il acquit et son surnom et la maîtrise de son art. Devenu New Yorkais il y mènera une vie assez dissolue et imbibée, s’inspirant de l’agitation de la Grosse Pomme pour nourrir son oeuvre, ce qui lui vaudra, on s’en doute, une fin pour le moins précoce puisqu’il mourra à 47 ans.

Le grand chef de VerneuilSort ce mois-ci un troisième recueil traduit par Michèle Valencia La loi de Georgia qui comporte une dizaine de petits bijoux d’impertinence aux couleurs certes un peu passées mais dont l’efficacité ne s’atténue pas. Pour les nostalgiques de Fernandel, qu’ils se souviennent du Grand Chef de Henri Verneuil, pas un (grand) chef-d’oeuvre certes mais l’occasion de rire d’une adaptation de l’une des plus célèbres nouvelles d’O'Henry : deux petits malfrats kidnappent un gamin de riches qui va tellement les torturer par sa vivacité, ses idées affolantes et sa violence perfide de sale gosse qu’ils en arrivent à verser au père une rançon afin que celui-ci accepte de récupérer la chair de sa chair. C’est un exemple du ton de cet auteur qui aime pousser une situation jusqu’au loufoque, transformer un bandit en victime et une victime en bourreau, qui apprécie par dessus tout les débrouillards surtout lorsqu’ils échouent lamentablement, les vaniteux quand ils se prennent des claques, les besogneux quand ils se font ridicules. Doué pour les chutes, O.Henry adore les gamelles, on comprend pourquoi dès lors malgré son air ancien, son comique reste d’une réelle vivacité : il offre à son lecteur le luxe de petites revanches, et ce plaisir-là, il ne faut pas s’en priver, n’est-ce pas ?…

Un grand modèle réduit

06jan

la-chambre-damis.jpgSituée à mi-lieu entre le passé qui s’éloigne et l’avenir qui approche, l’enfance est un thème qui inspire bon nombre d’écrivains. Avec son innocence première ainsi que sa soif de savoir, l’enfant porte en lui, comme en germe, les pires menaces comme les plus belles espérances sur la nature humaine. Voilà en quoi les enfants dans la littérature donnent souvent des personnages à la fois complexes et fascinants. N’ayons pas peur des mots, David, le narrateur de La chambre d’amis de Marcel Möring, vient enrichir la galerie des plus beaux portraits d’enfants dans la littérature. Saluons la collection Motifs qui a eu, encore une fois, beaucoup de flair en faisant paraître en poche ce merveilleux texte précédemment édité par la formidable maison Les Allusifs.

Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, un pilote de chasse recyclé en pilote d’avions d’épandage agricole se crashe alors qu’il faisait des acrobaties pour amuser les enfants d’une fermière. Alors en convalescence, il rencontrera une infirmière, qui deviendra par la suite sa femme puis la mère de son enfant, David. Douze ans plus tard, les deux membres du couple, incapables de garder un travail, se retrouvent au chômage. Leur enfant, précoce et attachant, aura alors une idée pour le moins originale pour gagner de l’argent : assembler les modèles réduits d’avions pour le marchand de jouets qui habite au rez-de-chaussée. Le trio se met à la tâche dans une sorte de bonheur tranquille, ce qui va favoriser les anecdotes et les révélations sur le passé. Le roman va alors se complexifier, révélant les fractures secrètes de chacun et les remises en question qu’il n’est pas toujours facile d’assumer.

Ce petit roman, sobre et elliptique, est un bijou de sensibilité. A la fois mélancolique et très drôle (la scène où David prend le contrôle des cuisines d’un grand restaurant est absolument hilarante !), ce modèle réduit de 120 pages à peine vous entraîne loin, très loin, là où le regard d’un enfant est la chose la plus profonde qui soit et annonce un soupçon d’espoir sur la condition humaine.

François Rivière à l’usine

05jan

francois-riviere.JPGL’usine à rêvesOn ne cachera pas ici l’admiration que nous portons à François Rivière dont la lecture de la bibliographie est à elle seule une profession de foi et un objet de tentations multiples : romancier qui se faisait rare ces dernières années, scénariste de B.D. (notamment avec Floc’h pour la série Albany devenu le temps d’un livre un roman : Les chroniques d’Oliver Alban), directeur de collections, préfacier, traducteur, biographe, et on en oublie. Ce polygraphe invétéré est un lecteur aiguisé, un érudit sans prétention qui aime partager, une sorte de bible de la littérature à lui tout seul qui peut se souvenir d’un auteur disparu il y a un siècle et dont personne n’a gardé mémoire, mais c’est avant tout un écrivain et la sortie imminente de L’usine à rêves chez Laffont vient nous le rappeler opportunément. Dans ce beau et poignant roman où la mélancolie circule comme un fluide dangereux mais tentant, il met en scène un vieil enfant en quête d’une ultime vérité, la solution au mystère qui a empoisonné toute sa vie. Ce personnage qui se confie, qui hésite, qui doute et qui erre a connu le destin des jeunes gloires d’Hollywood catapultés vers la renommée, prisonniers d’un rôle dont ils ne pourront jamais se défaire. Isolé du monde « réel » à l’âge où l’on apprend à se connaître et à connaître les autres, manipulé par des adultes (pour lui ce sera Granny, la grand-mère qui élève sans amour cet orphelin, un personnage glaçant superbement campé par Rivière qui a un don tout particulier, en amateur du 7° art, pour les seconds rôles), innocent mais attiré par la culpabilité, découvrant son homosexualité et les misères qu’elle engendre dans ce milieu du cinéma impitoyable, Charles Dulac, le héros qui fut Little Charlie, un détective déjouant tous les pièges, se débat dans un monde où la fiction vient en permanence rappeler ses vertiges et ses droits. C’est dans une vaste demeure bruxelloise qu’il va tenter in fine de démêler l’écheveau de sa vie, retrouvant son plus vieil ennemi qui l’a attiré là, mourant, pour s’expliquer enfin. Diablement habile, François Rivière a l’art de ne pas tout nous dire, d’attendre, laissant les zones d’ombre s’éclairer peu à peu. Nous aurons donc le tact de n’en pas trop dire non plus, nous faisant juste les messagers d’une invitation à pénétrer dans cette usine à rêves, livre crépusculaire d’une vraie beauté.

Un dessert plutôt salé !

03jan

Tanguy VielQu’est-ce qu’un Paris-Brest, en dehors d’une pâtisserie à la crème ? Eh bien à compter du 8 janvier prochain, ce sera aussi un livre, mais attention, pas un livre de cuisine, mais bien plutôt un roman décapant édité chez Minuit, celui que nous livre un Tanguy Viel très en forme. Alors de quoi s’agit-il ? D’un récit raconté à la première personne, dans lequel sont dévoilés à la fois des histoires et des secrets de famille, concernant essentiellement des affaires d’argent. Bon, me direz-vous, après Le black note (1998), L’absolue perfection du crime (2001) et Insoupçonnable (publié en 2006, ce roman sort d’ailleurs simultanément en poche), on ne s’attendait pas à moins ! Mais encore… D’une mise en abyme de la position de l’écrivain, puisque le narrateur évoque à de nombreuses reprises le roman dont l’écriture a occupé les trois années qui viennent de s’écouler. Ceci aussi, est un peu familier. On se souvient en effet de Cinéma, qui était paru en 1999.

D’accord, mais sommes-nous vraiment plus avancés ? Alors Paris-Brest, c’est le voyage en train qu’effectue le narrateur à l’occasion des fêtes de fin d’année. Sa valise n’est lourde d’aucun cadeau, pourtant elle pèse son poids. Sans doute la présence de ce fameux manuscrit de cent soixante-quinze pages qu’il aime à appeler son « roman familial » y est-elle pour quelque chose… En effet, il y livre les secrets de toute sa famille, sans oublier bien sûr ce qu’il tait lui-même depuis des années. Et ça promet. Personne n’est épargné. Ni la grand-mère qui est par miracle devenue la légataire universelle d’un vieux monsieur richissime, ni le père, dont les exactions ont forcé une partie de la famille à quitter Brest pour s’exiler dans le Sud, ni la mère et ses tentatives plus ou moins fructueuses pour ne jamais perdre la face, ni le lourd secret du frère cadet, sans oublier bien sûr ce personnage clé qu’est ce mystérieux « fils Kermeur », un « ami » pour le moins spécial. Voilà le portrait d’une famille qui a décidément plus d’une raison de vouloir se faire oublier…

Le style est frais, léger, mais non dénué d’une certaine cruauté. Voilà donc un roman dont les pages se tournent toutes seules, le lecteur se voyant insidieusement contaminé par cette curiosité que l’on qualifierait sans aucun doute de malsaine s’il ne s’agissait pas avant tout d’une fiction…

                                           Paris-Brest         Paris-Brest                               Paris-Brest

Personne n’est parfait

02jan

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Personne n’est parfait…  pour reprendre le titre d’un de ses livres. En ce début d’année, la nouvelle vient de tomber – l’ultime pied de nez de Donald Westlake  nous prend de court : le génial auteur de polars est décédé hier d’une crise cardiaque alors qu’il se rendait à un réveillon. Il avait 75 ans.

Souvenirs, souvenirs. Nous l’avions reçu en avril 2005 à la librairie, lors d’une tournée française, à l’occasion de la parution de son dernier livre (cliquez ici pour lire le dossier que  nous lui avions consacré). Très vite nous étions tombés sous le charme : sa personnalité vive et attrayante,  son regard pétillant, son verbe malicieux, son esprit qui brassait une idée à la minute… Devant un auditoire attentif et captivé, il avait fait un tour d’horizon de ses préoccupations.

- son oeuvre : prolifique, puisque comptant près d’une centaine de livres – il écrit au rythme d’un ou deux livres par an, parfois plus.

- ses personnages  : il en parlait comme d’êtres vivants – racontant par exemple qu’il vivait au quotidien avec John Dortmunder , le plus célèbre d’entre eux, cambrioleur de son état, terriblement malchanceux – ou encore qu’une autre de ses créations (créatures), à savoir Parker, malfrat froid et implaccable, venait se rappeler à lui quand il l’oubliait un peu trop longtemps…  Un côté clown, une face sombre – la dualité de Westlake étonne.

- les coulisses de l’écriture : une imagination débridée, de multiples idées en germe, pouvant mettre des années à s’épanouir, une vie absorbée par l’écriture car, disait-il, “quand je n’écris pas, je m’ennuie. Quand j’écris, je m’amuse”.

- ses pseudonymes : quand il n’écrit pas sous le nom de Donald Westlake, il signe Richard Stark, ou autres noms de plume Timothy H. Culver, J. Morgan Cunningham, Harry Harrison, Curt Clark, Tucker Coe…

Sa palette va du roman noir au polar social, de la comédie policière au suspense le plus diaboliquement orchestré. Il y en a donc pour tous les goûts. On aurait tort de s’en priver ! Tout est à lire car  Au pire, qu’est-ce qu’on risque ? – titre en forme d’interrogation de l’un de ses livres. Sur quoi en écho un autre pourrait répondre Faites-moi confiance.

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