Archives du mois de février 2009

Un facétieux Cluedo littéraire

27fév

flaubertLe moins que l’on puisse dire de Philippe Doumenc, auteur honoré dès son premier roman Les comptoirs du Sud par le prix Renaudot, est d’une part qu’il n’a pas froid aux yeux, d’autre part qu’il est doté d’un sérieux sens de l’humour.

Il signe, avec Contre enquête sur la mort d’Emma Bovary une audacieuse « suite » sous forme d’énigme policière au célèbre – et non moins scandaleux en son temps – roman de Flaubert. Pari osé et impertinent s’il en est !

Le roman de Philippe Doumenc commence donc là où s’achevait Madame Bovary : sur son lit de douleur, mourante, la jeune femme reste seule quelques instants avec l’un des médecins appelés à son chevet. Celui-ci va recueillir alors de ses lèvres pâles la plus troublante des confidences : elle meurt non pas suicidée au cyanure comme tout le laisse à penser mais… assassinée !

La révélation rapportée par le professeur Larivière trouble la Préfecture qui diligente dès lors une enquête. Qui a intérêt à la mort d’Emma, jeune femme de grande beauté, frivole au point d’avoir ruiné sa réputation autant que son mari ? D’où viennent les salissures de ses fines bottines et du bas de sa robe, où est donc passée la lettre de sa main que Charles, son mari, a lue à voix haute à Homais, l’ami et voisin pharmacien, venu à leur aide (lettre qui confirmerait le suicide par ses mots « que l’on n’accuse personne ») ?

Qui ment, quelles motivations animent ceux et celles qui à tour de rôle, vont s’accuser du meurtre ? Que cachent les rideaux accrochés aux fenêtres de cette petite ville de province, figée par le froid d’un hiver qui se prolonge et fixe les traces des pas dans la neige ?

Que l’on se rassure ! Point n’est besoin pour prendre un immense plaisir à la lecture de cette réjouissante intrigue de relire auparavant l’œuvre de Flaubert. Philippe Doumenc fait une très habile présentation des acteurs du roman auquel il se réfère en les faisant renaître sous une plume admirable, rendant ainsi hommage au maître sans toutefois tomber dans le piège du pastiche ; il mêle dans un fin tissage les éléments « flaubertiens » à ses propres inventions. Au lecteur de chercher à démêler – ou pas ! – les fils de la trame…

Contre-enquête sur la mort d’Emma Bovary redonne vie avec bonheur à ce grand chef-d’œuvre du XIXème siècle, se frottant aux codes du genre avec une certaine irrévérence joyeuse. Et pousse la provocation jusqu’à commencer son roman par une citation de Flaubert, extraite de sa Correspondance avec George Sand :

« Mais naturellement ma pauvre Bovary s’est bien empoisonnée elle-même. Tous ceux qui prétendront le contraire n’ont rien compris à son personnage !…Comment ne pas se suicider si l’on a un peu d’âme et que le sort vous condamne à Yonville ?

Vous ai-je dit que Philippe Doumenc était brillant, effronté …et facétieux ? Nul doute qu’il suscitera, en plus du plaisir que l’on a à le lire, le désir imminent de se plonger ou replonger dans Madame Bovary, mœurs de Provincecontre-enquête

Deux inédits de Barthes

26fév

barthesjournaldeuil3.jpgLe Journal de deuil  trône en bonne place dans la vitrine critique que nous venons de consacrer à Roland Barthes. Un événement que cet inédit, paru à titre posthume – des notes de la main de Barthes, écrites après la mort de sa mère. Pour l’occasion, nous avons ressorti La Chambre claire, ouvrage sur la photographie, qui tourne justement autour de  la figure centrale de la mère – écrire sur elle pourrait se lire comme une tentative de sortir du deuil… En même temps que le poignant Journal de deuil  paraissent chez Christian Bourgois les Carnets du voyage en Chineune curiosité datant de 1974 et jamais publiée. Pour l’occasion, les nouveautés pullulent : un beau récit de Jean Esponde Roland Barthes, un été (Urt 1978), dans la collection de poches Titre reparaît le Pourquoi j’aime Barthes de Alain Robbe-Grillet, ainsi qu’une jolie petite anthologie de Questions aux Editions Manucius dans un format tout blanc,  sans oublier Le Magazine Littéraire qui consacre ce mois-ci tout un dossier à Barthes.

Sur la table où nous lui rendons hommage, nous prenons plaisir à (re)feuilleter les grands classiques barthésiens : l’indémodable et merveilleux  Fragments d’un discours amoureux à lire et à relire, les cinq tomes des oeuvres complètes au Seuil qui se déroulent chronologiquement, et de nombreux livres de poches accessibles à toutes les bourses : Le degré zéro de l’écriture,     Mythologies, Système de la mode, le Plaisir du texte, L’Empire des signes, Roland Barthes par Roland BarthesDans les coulisses universitaires, les publications des cours et séminaires au Collège de France intéresseront les plus curieux : Comment vivre ensemble, Le Neutre, La préparation du roman I et IIces deux derniers existent en Cédérom mp3, où l’on entend la voix de Barthes…

Sur Barthes enfin, l’indispensable colloque de Cerisy Prétexte : Roland Barthes Cerisy 1977 , l’essai que lui a consacré Eric Marty Roland Barthes le métier d’écrireLes derniers jours de Roland B. par Hervé Algalarrondo, le collectif Vivre le sens avec la participation de Carlo Ginzburg, Marie-José Mondzain, Michel Deguy, Antoine Culioli et Georges Didi-Huberman, ou encore les pages que lui consacre Susan Sontag dans L’écriture même : à propos de Barthes, à qui nous laisserons le mot de la fin : « Pédagogue, homme de lettres, moraliste, philosophe de la culture, connaisseur des idées fortes, mémorialiste protéen de sa propre vie… parmi toutes les notabilités intellectuelles qui sont apparues en France depuis la Deuxième Guerre mondiale, Roland Barthes est celui dont l’oeuvre est, j’en suis persuadée, la plus sûre de durer ».

 

 Pour en savoir plus, cliquez ici pour retrouver notre dossier consacré à Barthes.

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En l’état, major

25fév

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Parmi l’immense liste d’ouvrages adaptés au cinéma, on trouve souvent des best sellers… Quelques cinéastes tombent pourtant, parfois, sous le charme de titres moins « vendeurs », mais aux qualités indéniables. Il nous semble que c’est le cas avec Diamant 13, adapté de L’étage des morts, paru chez Albin Michel en 1990  – réédité cette année pour le film – puis en format de poche chez Rivages / Noir quatre ans plus tard. Cela nous permet de replonger avec délice dans l’univers romanesque d’Hugues Pagan, brillant polardeux ayant sévi dans les années 80 et 90.

 Puis, il disparait de l’édition et on le retrouve, brio et talent intacts, cynisme en poupe, dans le monde de la télévision – entre autre, scénariste du remarquable « docu-fiction » S.A.C des hommes dans l’ombre  – il participe à l’adaptation cinématographique de  Diamant 13 en tant que scénariste et co-dialoguiste… Parce que ça paie mieux, aurait sans doute dit un de ses flics à la dérive, qui philosopherait au petit matin après des nuits blanches teintées de clopes et de vieux blues, et tant qu’à recycler une histoire, autant être sûr d’elle… ( citons, à comparaître : (…) la voix trainante de la grosse black implorait le Seigneur, n’importe quel Seigneur. Avec des accents rauques d’une âpre et rude beauté qui tenaient beaucoup d’elle et pas mal de la gnôle de contrebande, elle se plaignait en vrac qu’il fasse de la tempête sous tous les cieux, sur toutes les mers, que son type (son homme) soit sorti par la porte de derrière en emportant le frigidaire et plus généralement qu’elle soit trop grosse, trop vieille et trop noire pour qu’un pote l’emmène danser – n’importe quel pote, Seigneur. Chacun a ses soucis et le blues en est plein. (…)Il s’appelait le blues de la grosse mémère.)

 On retrouve là la sensibilité de Pagan : la nuit omniprésente, les femmes, pas toujours belles, mais évidemment fatales (pour vous convaincre, ce passage : Après Calhoune, sauf ma bite, je n’ai plus jamais rien eu à offrir. Voilà, j’avais un passé – un passé mais pas d’avenir.) , qui serrent le coeur de ses anti-héros rouillés par le mal-être, la pluie qui tombe, le froid spécial des matins de départ… Dans L’étage des morts, la vieille litanie habituelle : de l’argent sale, un coup facile, puis des têtes qui tombent…En jargon, on parlerait de  l’Usine, endroit où la tentation est omniprésente ;  aucun flic n’en est d’ailleurs à l’abri. Le narrateur nous raconte sa chute, inexorable.

Une dernière, comme pour la route : Il ne faut pas croire que j’en avais vraiment envie, mais descendre, c’est ce que nous faisons tous un jour ou l’autre. Il ne faut pas croire non plus que c’est très difficile. Le plus dur, c’est seulement de s’y mettre.

* Toutes les citations proviennent de L’étage des morts.

 

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Retour à un auteur bien-aimé

24fév

Karel SchoemanLes lecteurs les plus assidus de notre blog se rappelleront peut-être l’article que nous avions consacré il y a de cela quelques mois à Karel Schoeman,  talentueux romancier sud-africain qui n’a rien à envier à un André Brink ou à un Coetzee. Retour au pays bien-aimé, troisième roman à sortir en format poche, confirme tout le bien que l’on pense de cet auteur qui se place plus que jamais comme le grand écrivain de langue afrikaans.

Quand George revient en Afrique du Sud, pays qu’il a quitté alors qu’il était encore enfant, il s’attend à retrouver l’image idyllique et florissante de ses souvenirs. Sauf que nous sommes en plein apartheid, avec son lot de violences politiques et sociales et que le rêve colonial tient plus du chaos que de la douce félicité. C’est ce que découvrira George en se rendant à la ferme de son enfance qu’il vient d’hériter de ses parents, où il ne retrouvera qu’une ruine battue par les vents. La rencontre de voisins chez qui il séjournera confirmera le malaise profond qui gagne petit à petit les gens qui n’ont pas pu ou pas su partir à temps, avant d’assister impuissants au sombre spectacle de la désolation dont ils sont eux-mêmes acteurs et victimes. George comprendra qu’il restera, aux yeux des familles demeurées au pays, celui qui a fui, celui que l’on maudit et jalouse à la fois.

« Apartheid » signifie en afrikaans « séparation, mise en part ». Ce roman démontre bien que cette politique de développement séparé selon de vils critères raciaux affecte aussi, en les contaminant, des individus du même groupe ethnique et que cette « mise à part » se multiplie à l’infini, jusqu’à laisser des hommes esseulés avec pour seul sentiment commun la nostalgie d’un monde perdu.

La plume de Karel Schoeman renferme une violence contenue. Le cri de désespoir se perd dans l’immensité du veld et seuls les fantômes semblent en mesure de les entendre. En lisant ce magnifique roman, on songe au titre d’un des premiers romans de Cormac McCarthy – l’obscurité du dehors – et on se dit que les grands espaces peuvent aussi sembler bien étouffants.Retour au pays bien-aimé

De l’intertextualité

23fév

Leslie KaplanQuel est le point commun entre Jean-Luc Godard, Charlie Chaplin, Martin Scorsese, Bob Dylan, Colette, Léon Tolstoï, Franz Kafka, John Dos Passos, Karl Marx, Rosa Luxembourg et Mao Tsé-Toung ? Ils sont convoqués, avec bien d’autres encore, dans le dernier livre de Leslie Kaplan, Mon Amérique commence en Pologne (Ed. P.O.L). Sur le mode de l’intertextualité, celui-ci offre en effet au lecteur bribes de chansons, références littéraires et cinématographiques, contes yiddish, et perles d’humour juif, de telle sorte qu’il s’apparente à un palimpseste moderne. L’auteur se souvient – pas tellement de son enfance aux Etats-Unis, mais plutôt de ses années parisiennes, période pendant laquelle l’Amérique ne cesse jamais de figurer en fond d’écran dans la vie de cette jeune Américaine d’origine polonaise. Roman du déracinement, de l’éclatement, mais aussi de l’identité, le dernier livre de Leslie Kaplan se présente alors comme une série de souvenirs qui retracent un itinéraire – le sien et celui de sa famille. Ne nous leurrons pas, il est des récits de vie plus ou moins passionnants. De toute évidence, cela dépend autant de l’époque que du personnage. Dans le cas de l’auteur de Fever et du Psychanalyste, nous ne sommes pas pas déçus car nombreuses sont les facettes dévoilées dans ce dernier livre. Nous retiendrons par exemple l’adolescente qui découvre la philosophie, le cinéma, la littérature, la politique, mais aussi l’amour, puis la jeune femme déracinée qui construit sa propre identité entre culture américaine, culture juive et culture française et enfin, la jeune femme qui a grandi dans l’effervescence du Paris des années 1960 et 1970.

Le lecteur se régale avec ces quelques deux cent pages indéniablement autobiographiques, au cours desquelles se confirme une fois de plus la grande sensibilité de l’auteur pour la langue, notamment dans ses aspects liés au rythme et à la musicalité. Par ailleurs, sa façon de mettre en évidence l’écart qui peut exister entre signifiant et signifié ne pourra que frapper par sa pertinence tous les lecteurs qui, comme elle, disposent d’un répertoire langagier pluriel.

Mon Amérique commence en Pologne s’impose ainsi comme un livre d’une très grande richesse dont l’une des principales vertus est de défier les frontières – celles du roman aussi bien que celle de la culture.

F.A.

 

 

 

Retour vers le futur

20fév

plagiat.jpg Nous nous souvenons de la parution remarquable de son désormais culte Comment parler des livres que l’on n’a pas lus,  qui a(urait) pu nous décomplexer du vice aussi répandu qu’obscurément tabou : grâce à lui, la non-lecture devint moteur de la création littéraire ! Deux ans après ce coup d’éclat ironique (pied-de-nez provocateur à ceux qui prendraient l’intitulé au pied de la lettre – rappelons que cet universitaire est psychanalyste! – pour un énième « manuel de littérature pour les nuls » sous l’estampille Minuit…) et un an après le discret mais tout aussi efficace L’affaire du chien des Baskerville, Pierre Bayard crée de nouveau l’évènement avec un titre aussi sobre qu’incisif : Le plagiat par anticipation.

Décidément, la collection « Paradoxes » chez Minuit lui sied à merveille : même brio de la démonstration aussi impossible qu’irréfutable, P. Bayard aime les théories-limites, s’attaquant ici à une contradiction créée par l’OuLiPo mais à laquelle il décide de donner son entière (voire irrecevable) légitimité. Il s’agit de montrer que l’inspiration d’artistes (écrivains, mais aussi psychanalystes, peintres) ne provient pas tant de leurs prédecesseurs mais… de ceux qui leur succèderont. Invraisemblable ou carrément (im)pertinent ? Car l’auteur n’est pas avare d’humour et piège plus d’une fois son lecteur, en trompant même le plus aguerri (voir chapitre 3 de la première partie, pages 38-50). Car cet essai se place à l’intérieur de ce qu’il nomme lui-même la « critique anachronique », un des quatre chantiers auquel il décida de s’atteler en initiant sa réflexion avec Demain est écrit (2005, Minuit). Là encore, après la critique policière dans laquelle il fait montre d’un talent de post-enquêteur hors-pair (cf. Enquêtes sur Hamlet ; Qui a tué Roger Ackroyd ? ; et le précédent L’Affaire du chien des Baskerville, 2008), la « critique d’amélioration » (dans Comment améliorer les oeuvres ratées ? ), et l’invention d’une méthode qu’il disait lui-même impossible (Peut-on appliquer la psychanalyse à la littérature ?), P. Bayard prolonge sa méthode à rebours de la doxa critique et, provocation supplémentaire, « fait mouche ». Tout en adoptant la rigueur quasi clinique de la critique universitaire (tous ses essais sont remarquablement maîtrisés, diaboliquement construits) , Pierre Bayard s’attaque à un dogme établi donc supposé indiscutable pour en démonter toute la mécanique : ici, comme dans Comment améliorer les oeuvres ratées ? (Minuit, 2000) qui s’en prenait aux échecs des chefs d’oeuvre littéraires, ou dès Le hors-sujet (1996) qui ne proposait pas moins que… de supprimer les digressions chez Proust, les apparences sont trompeuses : car derrière le choix de sujets plus ou moins variés, se dessine depuis une quinzaine d’années une approche inédite qui se propose de renouveler en profondeur le champ de la critique souvent enfermée dans le carcan de méthodes devenues obsolètes.

Ainsi, au-delà de la notion de « plagiat par anticipation » illustrée par Maupassant s’inspirant de Proust, Sophocle de Conan Doyle, l’auteur de Tristan et Yseult du mouvement romantique, ou encore Fra Angelico (peintre de la Renaissance)  plagiaire de l’artiste du XXe s. Jackson Pollock, Pierre Bayard mène un combat pour une littérature décloisonnée (la circulation entre les disciplines), autonome, mobile (comme les idées et savoirs qui la traversent), en un mot : créative. Comme son précurseur Barthes (qui l’aurait donc plagié !), P. Bayard suggère une semblable inversion de la filiation : ils opèrent un déplacement de l’intérêt de l’Auteur (le père du Texte) et de la chronologie historique vers le Lecteur, sujet qui peut réécrire à sa guise l’histoire littéraire. Par exemple, il s’agit de proposer une nouvelle biographie de Lawrence Sterne, plus proche de sa réalité subjective, soit en le considérant comme un auteur du XXe siècle, son écriture étant plus proche du Nouveau Roman que du XVIIIe s. (sa véritable époque). Cette ouverture en faveur non du passé mais pleinement tournée vers les riches potentialités que constitue une lecture prospective met en jeu une véritable (utopique ?) déconstruction de l’interprétation littéraire prenant en compte l’inconscient de chaque créateur (auteurs et lecteurs). Ici, le plagiat par anticipation permet une relecture inédite du texte-source et l’enrichit par une illusion rétrospective. L’ensemble des essais de Pierre Bayard, quel que soit le sujet traité, enrichit donc une théorie de la réception car tous plaident en faveur de cette première fiction créée par la littérature, à savoir le lecteur, tel qu’ il l’a confessé :

« Si je devais donner un centre, un point commun à tout ce que j’écris depuis le début, dans ces dix ouvrages, c’est en effet la question de la lecture et de l’interprétation » (entretien sur le site vox poetica avec P.B)bayard.jpg

Pour lire le dossier autour de P. Bayard, cliquer ici !

Mon père, ce mystère

19fév

John BurnsideJohn Burnside est poète et nous n’en saurons peut-être rien car traduire les poètes chez nous tient de l’apostolat et aucun éditeur ne s’est risqué à traduire la poésie de cet auteur écossais dont nous célébrons depuis quelques années les romans (dans les pays anglo-saxons, il n’y a pas comme chez nous cette coupure entre poésie et roman, on va de l’un à l’autre comme sur une même terre). Le livre que sort Anne-Marie Métailié, s’il n’appartient pas au genre poétique n’est cependant pas un roman. Livre fort, récit qui creuse profond dans une souffrance qui a été la compagne d’une vie, Un mensonge sur mon père est la patiente analyse d’un cas particulier qui concerne tout le monde, la figure paternelle. Sauf que celui qu’ a eu à subir Burnside n’a rien d’un modèle, d’un héros, c’est un raté, un vélléitaire qui a pris le parti d’empoisonner la vie de sa famille parce que chacun de ses rêves, de ses fantasmes, s’est effondré sous les coups de butoir de l’alcoolisme. Parce que le voici mort enfin, son fils peut désormais prendre le temps de la contemplation, sans haine mais avec hargne, de ce monstre banal, égoïste qui n’avait même pas l’excuse de la bêtise, hableur, violent au point de mettre en danger le vie de son fils, mari épouvantable d’une femme tétanisée par l’image du devoir qu’elle s’est forgée. Cette Lettre au père résonne d’accents multiples qui vont de la colère à l’abattement, car en nous racontant cet homme, c’est bien entendu son mal-être que l’auteur ausculte, sa lente chute vers l’auto-destruction, ses délires de drogué, cette envie de renoncer que la littérature viendra surmonter. Le malaise qui nous parcourt à la lecture de ce livre vibrant ne nous empêche jamais de le poursuivre, fiévreux de ces aventures sans grandeur, de ce drame terrible transformé en destin. Leçon de vie et de littérature, expérience autofictive magnifique, Un mensonge sur mon père mériterait que l’on s’y penche avec une attention que ce mince billet n’autorise pas.

Citoyen ? Citoyen…

18fév

couv-citizen-vince.jpgPasser de l’arnaque, de l’extorsion en tous genres, donc de la vie facilitée par de l’argent vite (et très mal) acquis à un paisible statut de vendeur de donuts à Spokane,  état de Washington, Vince Camden l’a accompli. Certes, ce choix de vie s’accompagne d’un changement de nom, car Vince bénéficie du fameux WITSEC, programme fédéral de protection des témoins. A New-York, lors de son ancienne vie, il a collaboré avec la justice américaine afin de démanteler le gang dont il faisait partie. Il a tout de même gardé quelques habitudes de sa vie antérieure : il joue régulièrement au poker (et gagne systématiquement, sans sourciller) et a remonté un petit réseau de vol de cartes bleues, afin d’arrondir ses fins de mois… Sa vie antérieure, elle, réapparaît sous la forme d’un tueur froid à l’accent de Philadelphie, pour lui faire payer ses dettes contractées à l’époque, dans l’Est du pays…

Roman d’apparence classique sur la possibilité (l’impossibilité ?) de rédemption des truands et la difficulté d’échapper à ses (mauvaises) actions passées, Citizen Vince se double d’une satire très drôle, par moment décapante, de la société américaine, alors que la campagne qui a opposé, en 1980, Ronald Reagan et Jimmy Carter, bat son plein. Parmi toutes les questions que se pose Vince, l’une devient le centre de ses réflexions (réflexions encouragées par une magnifique jeune femme, militante républicaine) : pour qui voter ? Car le fameux WITSEC redonne un casier judiciaire vierge et donc, miracle démocratique, une nouvelle carte d’électeur… Jess Walter nous livre ici une farce noire et féroce, parsemée de passages totalement hilarants. Les prochaines élections s’approchant, on aura donc grand plaisir à suivre ce citoyen au-dessus (et au-dessous) de tout soupçon dans sa quête frénétique de citoyenneté et le sujet est tellement exceptionnel dans la littérature policière qu’on ne mégottera pas sur ce donut croustillant et acide…

Jess Walter

Jeu de dames ou jeu de dupes ?

17fév

mario-bellatin.jpgCe n’est pas faute d’avoir insisté : les excellentes éditions Passage du Nord-Ouest dont nous reparlerons ici prochainement ont avec une persistance exemplaire édité les livres de l’écrivain Mexicain Mario Bellatin, succédant à l’éphémère tentative de Stock qui avec l’étrange et beau Salon de beauté nous avait permis de le découvrir dans une traduction d’André Gabastou. C’est pourtant Gallimard qui en cette période propice à la « mexicanitude » va être son éditeur lors de son passage parisien à l’occasion du prochain Salon du Livre de Paris. La maison de la rue Sébastien Bottin, plutôt habituée à servir le grand Carlos Fuentes, fait donc un petit détour par cet étrange auteur né en 1960 et qui dans son pays dirige l’énigmatique Ecole dynamique des écrivains.On ferait fuir le plus motivé des lecteurs si on s’avisait de tenter un résumé de Jeu de dames, le petit roman de cent pages à l’affiche aujourd’hui, surtout parce que l’argument est très tenu et que la conduite de la narration brouille tout ce que l’on pensait comprendre à mi-parcours, attentif au monologue d’un médecin qui pour se libérer de son activité de gynécologue se réfugie dans les salons de massage, décollant peu à peu d’un réel adipeux, oubliant ses ambitions, négligeant une famille frappée par le drame violent de la disparition du fils. Indifférent mais scrutant son univers proche, il est dans la position de vouloir combler cet « espace mort » qu’est devenue sa vie. Il va tenter de le remplir en donnant foi à l’énigmatique récit d’un petit garçon dont il a plus tôt sauvé la mère et qui l’entraîne dans une histoire qui a tous les atours du cauchemar.  Mais là où nous attendrions que se dévoile un mystère en suivant ce récit, le brouillard s’épaissit, la compréhension s’estompe, nous laissant désemparé et, curieusement, conquis, comme dans ces films de Fellini où chaque nouvelle vision éclaire un peu plus le projet du cinéaste. La quatrième de couverture du livre cite David Lynch, et c’est vrai que pour ceux qui ont été traumatisés par Mullholland Drive, la correspondance est loin d’être absurde. De là à dire que Bellatin est lynchien…ce serait renvoyer un peu hâtivement à un schéma cinématographique plutôt injuste envers le travail de dissection du mexicain.mario-bellatin-jeu-de-dames.jpg

Villemain, une affaire

16fév

Marc VillemainDepuis l’excellent recueil de Bernard Quiriny, nous étions en chasse d’un livre de nouvelles à même de nous réconforter. Le succès aidant sans doute, le Seuil a dû se montrer moins réticent à donner sa chance à Marc Villemain qui, lui aussi dans le « cadre rouge », nous offre en ce début d’année deux cents pages tendues et audacieuses en onze nouvelles  de taille inégale. Placées sous le patronage un peu étouffant de Barbey d’Aurevilly et Léon Bloy, elles défilent en un carrousel endiablé pour nous exposer onze personnages dont les aventures n’invitent guère à l’optimisme, ce sentiment lénifiant tellement peu compatible avec le talent littéraire. Et du talent Marc Villemain n’en manque pas, d’autant que son imagination acide est secondée par un style impeccable, hérité de ces auteurs fin de siècle dont il est le digne héritier. Pour mêler deux auteurs dont il est l’écho lointain on pourrait sous-titrer son volume « Les morts désobligeantes » car on y meurt beaucoup comme nous le laissait supposer le titre Et que morts s’ensuivent. Rarement des morts exemplaires et splendides, plutôt des disparitions cruelles ou annoncées dont l’exemplarité ne sera pas certaine mais le goût, très relevé, délicieux. Chaque nouvelle porte comme titre le nom du protagoniste même si toutes pourraient s’appeler Géraldine Bouvier, obsédant patronyme qui revient de page en page, présence insistante d’un personnage qui se métamorphose sans jamais ou presque parvenir à devenir l’héroïne (procédé qui n’est pas sans nous rappeler celui de Quiriny avec son Pierre Gould, quoique ici sans doute avec moins de pertinence car Géraldine est plus un nom plaqué sur des formes différentes qu’un fil conducteur, c’est en tout cas le signal que dans ces histoires les noms sont interchangeables, que le jeu patronymique est une convention qu’il convient de malmener). Mais être un héros avec Marc Villemain n’est pas une sinécure : Nicole Lambert manie la fourchette avec une dextérité dangereuse pour ses amies, Anémone Piétra-d’Eysinnet à force d’être acide dans ses critiques littéraires goûte aux joies sulfuriques, Liza Cornwell ne profite pas longtemps des ivresses du syndrôme de Stockholm, Jean-Claude Le Guennec découvre les vertus de la justice juvénile, Edmond de la Brise d’Aussac suscite la renaissance éphémère d’une jacquerie de paysans, Jérôme Allard-Ogrovski nous confirme que la lecture de Monsieur Teste peut être fatale, etc… Cruel comme un Barbey, élégant comme un d’Aurevilly, Villemain ne fait pas dans le Grand Guignol ni dans le spectaculaire, il contient la rage qui anime sa plume sans cette compassion morbide dont toute une partie de la profession littéraire nous accable, sans cette gentille cruauté qui ne nous fait même plus sourire. Il y aurait beaucoup à dire sur ses nouvelles qu’un rapide coup d’oeil comme celui-ci trahit. retenons surtout que Et que les morts s’ensuivent signe avec éclat l’arrivée dans le genre de la nouvelle d’un nouveau cador.

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