Archives du mois de février 2009

En boîte

13fév

Istvan OrkenyIstvan Orkény (je n’ai pas trouvé le ¨pour les majuscules…) fait partie de cette galaxie d’auteurs hongrois à la fois indispensables et chroniquement oubliés. Ne bénéficiant pas de l’effet de mode prolongé dont joui Sandor Marai dont on édite désormais tous les livres, y compris quelques uns dont l’absence ne nous aurait pas fait souffrir, il reparaît sporadiquement au gré des souvenirs d’éditeurs vaillants. Cambourakis, dont nous parlons ici régulièrement, possède un joli début de collection hongroise (Irodalom) qu’elle complète heureusement aujourd’hui avec la réédition des Boîtes, déjà paru nous semble-t-il chez feu In fine (sous le nom de La famille Töt, mais il est bien possible que notre mémoire nous trompe), un bref roman réjouissant où cet auteur donne libre cours à une fantaisie un rien inquiétante, ce qui nous paraît très hongrois comme attitude. Nous sommes en temps de guerre mais les combats sont loin, la famille Töt, le père, la mère, la soeur, vit dans le tourment d’avoir un fils sur le front dont on guette les nouvelles en ne soupçonnant pas que le facteur, un obsessionnel qui aime la rectitude et se croit à même de juger ce qui doit parvenir ou non à destination, jette dans un puits les mauvaises nouvelles : il a donc précieusement convoyé celle qui annonçait l’incroyable arrivée pour un séjour de deux semaines du commandant du fiston puis sans remords jeté le terrible message annonçant la disparition du même fiston. C’est donc une famille flattée, inquiète aussi car les cabinets ne sont pas d’une grande modernité, qui se prépare à dorlotter ce superbe chef afin qu’il calme ses nerfs fatigués. Le petit bonhomme qui descend de l’autocar n’a rien d’un glorieux officier même s’il fait battre le coeur de la jeune fille qui l’accueille, il a tout en revanche, et très vite, de l’indépassable emmerdeur, du tyran domestique, du bouffon caractériel auquel il ne faut rien refuser de crainte de nuire à l’avenir du petit au sein des forces armées… L’enfer va donc durer quinze jours… et quinze nuits car le monsieur est insomniaque et exige de la compagnie et de l’activité. Puisque la famille participe à l’effort de guerre en confectionnant des boîtes, il va pousser tout le monde à s’y mettre sans désemparer, sans trêve, ni repos. La loufoquerie mâtinée d’absurdité que déploie à toute allure Orkény (je n’ai toujours pas trouvé le ¨ sur le O majuscule) vient peu à peu contaminer le récit qui s’emballe et tourne à la farce avec une cascade de petits événements délirants qu’on se gardera de dévoiler (on en a déjà trop dit): railleur, moqueur, excessif, jouant comme au théâtre de rebondissements, il donne à l’ensemble une allégresse qu’on ne quitte qu’à regret. Pour une fois que visiter des boîtes ne donne pas la migraine, on aurait tort de s’en priver.

Les boîtes

Un Italien bien frappé !

12fév

Stefano BenniCela faisait quelques temps que nous n’avions pas grand chose à nous mettre sous la dent du côté des nouvelles bien corsées. La période de disette semble venir à son terme et nous remercierons au passage les Editions Actes Sud de nous sortir de l’embarras : entre le nouveau roman de Daniel KehlmannGloire – qui pourrait passer pour un recueil de nouvelles, à ceci près qu’elles sont imbriquées les unes dans les autres, et le dernier livre de Stefano Benni, nous avons de quoi faire pendant les week-end pluvieux qui s’annoncent. Ayant récemment consacré un blog au premier, nous nous attacherons aujourd’hui au deuxième.

Le ton est donné dès la couverture pour le dernier livre haut en couleurs de cet Italien qui en est à sa douzième récidive. Une couverture riche en promesses de loufoqueries, sur laquelle on peut lire un titre – La grammaire de Dieu – suivi d’un sous-titre venant apporter un éclaircissement bienvenu – Histoires de solitude et d’allégresse. Voilà une description succinte mais parfaitement représentative du cocktail détonant qui vous attend. Au programme, vingt-cinq nouvelles plutôt courtes qui parlent d’hommes, d’enfants et d’animaux, qui ont en commun une solitude plus ou moins avouée et un entêtement souvent déconcertant. Touchants sans pour autant être exempts de cynisme, les personnages de ces histoires relèveront sans aucun doute le défi et parviendront à vous faire sourire, et pourquoi pas rire, à commencer par Boomerang, ce chien dont la fidélité jusqu’au-boutiste ne va pas sans placer son maître dans l’embarras tandis que celui-ci fait des pieds et des mains pour s’en débarrasser…

F.A.

Au royaume des borgnes

11fév

la-partita.jpgAnacharsis fait partie de ces jeunes maisons d’édition dont on surveille avec attention le travail : inspirée, fréquentant des chemins de traverse, animant d’ambitieux projets, elle nous a souvent surpris avec des livres pas toujours aisés à conseiller mais intellectuellement excitants. On l’avouera ici publiquement : on est passé à côté de ce qui est sans doute leur plus beau succès, Alberto Ongaro, auteur italien très reconnu dans son pays. Cet octogénaire, ami de Hugo Pratt, a publié avec réussite des romans insolites dont La Taverne du doge Loredan traduit en 2007 et accueilli par une salve de critiques enthousiastes. L’année suivante, fort de cet accueil, Anacharsis enchaîna avec Le secret de Caspar Jacobi qui lui aussi se déroule à Venise, patrie rêvée de l’imaginaire. En ce début d’année, voici que nous parvient un nouveau livre du Vénitien et il n’est que temps de s’en occuper. Surprise, cette fois-ci, il s’agit de la réédition d’un roman édité par Sylvie Messinger dans les années 80 (regretté éditeur d’ailleurs qui en une seule décennie d’existence fit vivre un splendide catalogue) : La Partita dont la plus ancienne (et la plus sage) de nos libraires fait semblant de se souvenir… Sans la mettre au supplice de raviver une mémoire déjà très riche, on s’est donc décidé pour cette résurrection et on ne l’a pas regretté. Ce roman de 300 pages se lit d’une traite, si possible auprès d’un bon feu ou enroulé dans une chaude pelisse tandis qu’au-dehors un vent mauvais souffle ses impitoyables rafales contre les fenêtres (mais ces conditions ne sont pas indispensables au plaisir de la lecture : c’est qu’elles coïncident parfaitement avec l’ambiance de l’histoire). Le héros  de cette exténuante aventure où l’on ne s’interrompt que pour se glisser dans un lit avec le risque d’y trouver des créatures qui transformeront ce moment de repos en marathon sensuel va subir les rigueurs de l’un des plus terribles hiver qu’ait connu Venise et manque de chance il est désormais sans le sou alors qu’il avait passé son existence dans le confort d’une famille patricienne.  Car le destin n’a pas épargné notre jeune homme et s’est manifesté sous la forme d’une comtesse allemande, borgne et joueuse invétérée, qui après des mois de lutte a intégralement dépouillé le père de sa fortune en utilisant tous les jeux possibles. Francesco Sacredo, notre futur fuyard, s’est retrouvé la victime de l’ultime enjeu : soit il emporte la dernière partie, soit il devient la propriété de la diabolique borgne. Le suspens ne durera pas longtemps. Car refusant la décision des dieux du hasard, notre homme prend la fuite, certain que la victorieuse comtesse fera tout pour récupérer ce qui lui est dû. C’est cette course éperdue qui va constituer le coeur de ce livre haletant : car très vite le jeune homme se rend compte que la partie continue et que chacun de ses déplacements est comme un coup sur un échiquier immense, qu’il lui faut anticiper sur les réactions des sbires lancés à sa poursuite, imaginer des solutions. La réussite du livre naît de cette tension qui s’installe, le repos étant interdit au joueur. Raconter les pérpéties de cette Partita serait dommageable au plaisir qu’on y prendra, Ongaro sachant parfaitement mener son intrigue en héritier de Casanova, autre génie vénitien dont l’ombre (mais serait-ce une illusion ?) paraît rôder tout au long du roman. Et cette fois-ci, c’est promis, on va essayer de se rattraper : vous risquez nous entendre vous le conseiller…la-taverne.jpgle-secret.jpg

Découvrez Le Masque !

10fév

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Une des premières vitrines polar de l’année met à l’honneur dans notre librairie la collection Le Masque, bien connue des lecteurs de romans policiers.

Qui n’a jamais lu, sous la jaquette noire et jaune, sur laquelle est imprimé le logo d’un masque transpercé d’une plume, un classique d’Agatha Christie : Les Dix petits nègresLe crime de l’Orient-Express, ou Le meurtre de Roger Ackroyd ? En clin d’oeil aux débuts de la collection, l’éditeur a eu la plaisante initiative de réimprimer quelques titres avec les couvertures de l’époque – une vraie curiosité !

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Propos de l’éditeur en introduction d’un fascicule qui vient de paraître, présentant la collection des grands formats du Masque : « Dans l’esprit de nombreux lecteurs, Le Masque évoque un petit livre jaune, un logo mythique et le nom d’Agatha Christie. Cela reste vrai, mais les livres publiés en grand format répondent à une autre logique : le monde a changé, le roman policier aussi » – Le Masque aussi a changé. A la parution de Méfiez-vous des morts de Boston Teran, Bruno Corty écrivait dans Le Figaro littéraire : « On ressort de cette intrigue heureux de constater que les éditions du Masque, que l’on croyait abonnées aux meurtres façon Cluedo, entre deux tasses de thé posées sur une nappe en dentelle, peuvent aussi nous régaler avec des boissons plus brutales ».

Et, en effet, au détour d’un Masque, on peut croiser des auteurs aussi divers et variés que Ian Rankin, Val McDermid, Reggie Nadelson, Philip Kerr, Chuck Logan, Mark Billingham, Ace Atkins, Graham Hurley, Gene Kerrigan, Don Winslow, Chris Haslam, Charles Cumming -  les anglo-saxons, qu’ils soient anglais, écossais, américains, ou irlandais se taillent la part du lion. Ces nouvelles plumes nous offrent des polars modernes et contemporains, à l’image du plus connu d’entre eux : l’écossais Ian Rankin et sa série mettant en scène l’inspecteur John Rebus, qu’on ne saurait que trop vous recommander… Le Masque fait peau neuve, nous lui tirons notre chapeau !

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Dans les coulisses de la Gloire

09fév

Daniel KehlmannAprès le succès rencontré par Les arpenteurs du monde, Daniel Kehlmann nous régale à nouveau avec un petit bijou qui s’inscrit toutefois dans un registre nettement différent. Avec un titre aussi court qu’énigmatique, Gloire se présente comme un roman en neuf histoires dont la construction est des plus ingénieuses.  « Un roman sans personnage principal ! Tu comprends ? La composition, les recoupements, une ligne narrative mais pas de protagoniste, pas de héros traversant toute l’histoire. » Le projet est donc énoncé dès le début. Les neufs personnages qui prennent la parole l’espace d’un chapitre – les quidam, les acteurs, les écrivains, les personnages de romans, les employés de bureaux -, sont tous aussi importants les uns que les autres. Chacun d’entre eux est à la fois personnage principal et narrateur de sa propre histoire et le personnage secondaire d’une histoire qui n’est pas la sienne, de telle sorte que cette série de textes qui pourraient s’apparenter à des nouvelles s’imbriquent en fait les uns dans les autres comme les pièces d’un puzzle. Les ponts sont plus ou moins directs et font l’objet de variations, allant de la simple mention d’un nom au détour d’une description ou d’une conversation à la présence d’un autre personnage dans le rôle de l’interlocuteur. Les données de départ sont souvent d’une simplicité et d’une banalité déconcertantes – un homme achète un téléphone portable, un écrivain part en tournée, un chef d’entreprise marié tombe follement amoureux d’une femme et en fait sa maîtresse – mais les événements prennent toujours une tournure originale, tombant dès lors dans la catégorie de ce que l’on pourrait appeler les petites ironies de la vie. Parmi les fils conducteurs que l’on retrouve à travers ces neuf histoires, on peut recenser la célébrité, évidemment, mais également le rôle problématique joué par les moyens modernes de communication (téléphonie mobile, internet), qui sont souvent défaillants, illustrant souvent l’adage selon lequel le malheur des uns fait le bonheGloire - Kehlmannur des autres… Ajoutez à cela un ton que l’on qualifiera de désabusé et ironique, sans compter la présences de réflexions sur le rôle de l’écrivain et vous obtenez un cocktail idéal qui n’est pas sans rappeler les géniales nouvelles du catalan Sergi Pàmies (cf. notre blog ainsi que l’interview faite par notre équipe). Vous l’avez compris, Gloire est un régal pour toutes ces raisons, plus une dernière : le plaisir qu’a pris ce grand nom de la scène littéraire allemande en l’écrivant est perceptible à chaque page !

N.B. : Notons au passage la qualité de la traduction de Juliette Aubert, qui avait aussi traduit Les arpenteurs du monde.

 

F.A.

 

Catulle dans l’ombre

07fév

Catulle MendèsLe tunnel de Saint-Germain-en-LayeSerons-nous les seuls à fêter cet étrange anniversaire ?  Il y a cent ans jour pour jour disparaissait l’étonnant Catulle Mendès, auteur prolixe dit « fin-de-siècle », né à Bordeaux en 1841 (une plaque existe toujours en bas du Cours Victor-Hugo) et riche d’une prodigieuse bibliographie d’où méritent de surnager des récits où son esthétique et sa plume acérée témoignent d’un vrai tempérament. L’Université de Bordeaux III lui consacrera d’aileurs un colloque cet automne. Et comme cet homme avait dans le dessein de passer à la postérité d’étrange façon, que le macabre ne lui était pas étranger (c’était d’époque), on ne se privera donc pas de raconter sa fin, digne d’un conte cruel de l’époque. Notre homme termina en effet ses jours un 7 février au fond d’un tunnel de chemin de fer près de Saint-Germain-en Laye : c’est là qu’on le retrouva, raide mort, au matin, tombé sans doute de son wagon en imaginant être arrivé à destination…Loufoque mais terrible…Reste que l’homme a encore quelques beaux morceaux à nous présenter et qu’il ne faut pas hésiter à aller les chercher où ils se trouvent : dans les vastes allées silencieuses du cimetière des auteurs négligés et oubliés.

Un médecin de campagne

06fév

John Berger par Jean MohrJohn Berger est un des plus grands écrivains britanniques du XX° siècle mais c’est toute une histoire pour en persuader les Français (et les Anglais aussi d’ailleurs…). Il vit d’ailleurs en France, à l’abri du tumulte et compte sur la fidélité de son éditeur L’Olivier pour nous dispenser régulièrement de ses nouvelles, nouveaux livres ou rééditions. Le plus impressionnant de ces romans est sans nul doute G qui marqua un tournant lors de sa parution. Mais ce n’est pas le livre qui nous occupe. Quelques années avant la parution de cette oeuvre majeure, en 1967, il fit paraître avec la complicité de son ami photographe Jean Mohr  A fortunate Man traduit  par Un métier idéal (le charme des traductions de titres…) qui nous est enfin proposé aujourd’hui. Livre inclassable qui associe les photos noir et blanc de Mohr avec le texte incisif et bref de Berger, il nous conduit sur les traces d’un médecin de campagne au service des laissés pour compte, de ce petit peuple fier et inquiet dont il est le gardien, dispensant ses remèdes et apportant une écoute, une compréhension qui confine à l’héroïsme. Justement, ce John Sassall que les deux auteurs vont suivre pas à pas pendant deux mois, est un héros caché, homme de l’ombre qui apporte la lumière de sa compréhension et de sa science, homme compatissant ne cédant jamais à la révolte, personnage tel qu’Orwell aurait aimé en croiser (et c’est vrai qu’on ne peut s’empêcher d’y penser tout au long de la lecture : cet homme-là est une incarnation de la « décence ordinaire » orwellienne). Car ce livre n’est pas un reportage, ni même une enquête ou un document, c’est une suite de visions que viennent renforcer les vues grisées du photographe, elles nous incitent en écoutant la voix de Berger à comprendre ce fatigant métier de vivre et cet éprouvant métier de soigner (plus que de guérir d’ailleurs). Et si genre de projet nous paraît évident désormais, qu’on se souvienne que cette entreprise a plus de quarante ans et qu’elle marque un virage dans cette manière d’aborder le réel, la photo et le texte ne pouvant être dissociés (plus encore par exemple que dans le fameux livre de James Agee Louons maintenant les grands hommes avec les mémorables photos de Walker Evans, sur les victimes de la crise de 29). Le médecin généraliste devenu le parent pauvre dans un monde de spécialistes regagne avec ce bouleversant petit livre une grandeur qui lui fait sans doute trop défaut aujourd’hui.

Le « grand » Bost

05fév

Pierre BostIl y a deux Bost, au moins que nous retiendrons du siècle précédent, le « petit », surnommé ainsi par la bande de Sartre et Beauvoir, et le grand, celui que nous surnommerons ainsi par défaut et qui nous intéresse ici : il eut droit d’ailleurs à une exécution lapidaire de la part des existentialistes qui lui infligèrent le qualificatif de littérateur radical-socialiste… Pour les cinéphiles Bost c’est un nom, que l’on associe souvent à celui d’Aurenche (Jean), duo de scénaristes célèbre que la Nouvelle Vague se complut à assassiner comme des représentants d’un cinéma de papa dont on ne voulait plus, attitude d’une jeune garde injuste qui fit grand tort à leur mémoire. Il fallut Bertrand Tavernier, moins coincé dans des stratégies et cinéphile acharné, pour leur redonner, en fin de carrière, un dernier lustre. C’est d’ailleurs lui qui a été, évidemment, sollicité pour évoquer ce Pierre Bost que Le Dilettante tente aujourd’hui de tirer de son oubli littéraire : le petit roman qu’il réédite est encadré par des propos du réalisateur, à la fois juste et jamais larmoyant, et une très belle préface de François Ouellet, spécialiste canadien du roman français d’entre-deux-guerres (il a notamment préfacé Bove dont il est un grand connaisseur) qui rétablit l’étrange parcours d’un écrivain frappé du syndrôme de Bartleby et qui renonça à la littérature – après un admirable petit roman Monsieur Ladmiral va bientôt mourir (1945) réédité dans L’Imaginaire en 2005 – malgré un talent dont l’évidence frappe aujourd’hui. Pour s’en rendre compte on lira en effet Porte-Malheur (1932), court roman réaliste qui, s’il n’est pas son plus grand texte (avis de lecteur), possède ces qualités qui le distinguent de cette cohorte d’écrivains engloutis. Histoire d’un crime qui est l’aboutissement du livre, parcours psychologique d’êtres frustes qui ne sont pas sans rappeler ceux de Jean Meckert, Porte-Malheur raconte la vie d’un petit quartier parisien, l’ascension d’un mécanicien qui n’a qu’un rêve, devenir son propre patron, et qui a choisi de pousser un jeune homme qui pourrait devenir, idéalement, son successeur voire son héritier. C’est sans compter sur cette poisse qui s’empare de certains et leur fait commettre l’irréparable, sur ce sens de la tragédie qui marque jusqu’aux plus humbles : belle illustration de la rédemption impossible dans un univers où on ne connaît pas le sens de ce mot et où l’idée de destin n’existe pas. La brièveté du roman réclame qu’on n’en dise pas plus d’autant que les trois dernières lignes sont vraiment impressionnantes de concision et constituent une véritable leçon de littérature.

Flashback norvégien

04fév

Tarjei VesaasOn ne sait par quel mystère un roman que nous admirons disparait de nos tables. On peut accuser la surproduction littéraire – elle a bon dos – de dévorer l’espace et de plonger dans l’oubli ces petites pépites que nous nous jurons de toujours soutenir. On peut tout aussi bien reprocher aux éditeurs d’épuiser des romans dont nous avons su discerner le sceau du chef-d’oeuvre qui aurait dû résister au temps. Ou alors, plus prosaïquement, on peut s’en prendre à nous-même, et il convient de réparer cette erreur au plus vite en lui consacrant à nouveau une place de choix sur nos tables.

De concert avec le froid ambiant qui règne depuis quelques temps, il est donc grand temps de (re)découvrir Palais de glace de Tarjei Vesaas, qui est certainement le plus grand écrivain norvégien du vingtième siècle. Vesaas, que les fins connaisseurs prononcent « Vesôôôs » (ils y tiennent !), était le grandissime favori pour le Nobel de littérature en 1970, une distinction qu’il n’a pas obtenu puisqu’il est mort quelques mois avant la remise du prix. On regrette néanmoins que son nom ne figure pas au palmarès du Nobel, bien que les jurés lui aient quand même trouvés un remplaçant de luxe cette année-là au nom de … Soljenitsyne.

Palais de glace met en scène Siss et Unn, deux fillettes unies par une profonde passion l’une pour l’autre, de ces passions qui ne s’expliquent pas et qui prennent leur source dans l’indicible. A la vue de ces deux êtres, on songe à la théorie platonicienne de l’androgyne présentée par Aristophane, à savoir que les êtres humains étaient, à l’origine, reliés à leur moitié. Mais un jour, Unn, mue par une angoisse souterraine, ne se rend pas à l’école et préfère aller à la cascade dont elle a entendu vanter la beauté par ses camarades de classe. Elle assiste alors au spectacle saisissant d’un palais de glace dont le jeu de lumières  appelle irrésistiblement à la contemplation et vous attire irrémédiablement dans ses méandres. Pas sûr que Unn  ressorte indemne de ce chant des sirènes… De son coté, Siss, alertée par la disparition de son double, se terrera dans un palais d’un autre genre, celui du souvenir.

Formant une sorte de diptyque avec  Les oiseaux, l’autre chef-d’oeuvre absolu de Vesaas, Palais de glace vous emprisonnera par sa charge émotionnelle et la beauté froide qui s’en dégage. Lire ce magnifique roman, c’est comme pénétrer dans une forêt de symboles qui vous étourdie par sa splendeur et vous berce par sa douce mélodie murmurée à la perfection.Tarjei Vesaas Palais de glace

Les abîmes de la mémoire

03fév

Les hautes falaisesIl est des livres dont la lecture pourrait être comparée à l’ascension d’une montagne : l’effort fourni est toujours récompensé par la beauté du paysage qui s’étale devant soi, une fois au sommet, de telle sorte que l’on doute rarement que cela valait la peine. Si nous n’irons pas jusqu’à comparer la lecture des Hautes falaises ou Les quartiers d’hiver (2) de Jean-Paul Goux1, paru aux éditions Actes Sud, à l’ascension de l’Everest, nous insisterons néanmoins sur le fait que c’est un livre qui se mérite.

Dans ce roman, qui constitue la suite de L’embardée ou les quartiers d’hiver (Actes Sud, 2005)2, le narrateur, un architecte de renom âgé d’une quarantaine d’années se remémore des faits marquants de son enfance, qui ont comme dénominateur commun la présence d’une personne qu’il a revu seulement récemment après de longues années de séparation. Cet homme, c’est Bastien, celui qu’il considérait jadis comme son meilleur ami, un homme à qui Simon doit la découverte de l’altérité, des inégalités (aussi bien sociales que culturelles et intellectuelles), voire même du monde réel en dehors du cocon familial, et qui a exercé son influence sur le narrateur pendant les années cruciales qui vont de la fin de l’enfance au passage à l’âge adulte, jusqu’à ce qu’un évènement aussi inattendu que brutal signe un jour la rupture. Tout cela, Simon le confie aujourd’hui à des amis de longue date au cours d’une conversation en plusieurs parties qui se veut avant tout un monologue. Ainsi, il évoque avec beaucoup de recul ces nombreuses après-midi passées en compagnie de son ami et leurs intenses échanges, qui tournaient beaucoup autour de l’Epine, où se trouvait la résidence secondaire de la famille de Bastien, un lieu mythifié que Simon n’a pas eu l’occasion de visiter par le passé.

Bien que l’adjectif « compliqué » vienne spontanément à notre esprit pour qualifier ce roman, dont il incombe souvent au lecteur de démêler les fils – aussi bien sur les plans syntaxique3 que narratif4 ou énonciatif5 – , Les hautes falaises est caractérisé par sa richesse, sa grande finesse et sa puissance d’évocation. Difficile en effet de ne pas être sensible à la pertinence des réflexions qui le parsèment dans la mesure où celles-ci touchent à des domaines indéniablement universels. En un mot, Jean-Paul Goux signe ici un roman qui figure sans conteste parmi les beaux livres de la rentrée de janvier.


1 Tous les romans de Jean-Paul Goux sont édités par Actes Sud.
2 Notons qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu ce premier volume pour comprendre ce qui se passe dans Les hautes falaises.
3 Il ne faut pas avoir peur des longues périodes écrites en un souffle qui s’étirent parfois sur plus d’une page.
4 La trame narrative, au présent, est ponctuée de souvenirs plus ou moins forts.
5 L’on ne sait pas toujours d’emblée qui prend l’histoire à son compte. (Lire la suite…)
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