Archives du mois de avril 2009

Ces m’Ohl-là c’est M.Ohl là.

21avr

Michel Ohl auquel nous n’accolerons cette fois-ci aucun adjectif, son patronyme seul suffisant à définir sa grandeur, est un fidèle de ce blog qu’il ausculte sans ménagement et sans regretter aucunement la proposition que nous lui avions faite de disposer du sien (et que nous renouvelons encore une fois, sans illusion…). La Poste a déposé ces jours-ci un courrier adressé à « Ces mots-là, c’est Mollat », événement rarissime, et il était signé de cet auteur auquel on consacrera, le moment venu, avec le financement des PTT  dont il est un des meilleurs clients, un musée de « mail-art ». Cette pièce exceptionnelle, dont nous laisserons à chacun le soin de faire l’exégèse, vous est donc proposée ici, parce que nous sommes partageurs, on ne se refait pas.

Ces m’Ohl-là c’est M.Ohl là. (recto)

Verso

Pour finir, et inciter aussi les curieux et autres explorateurs, une citation du Grand Ohl, phrase hors contexte tirée d’un livre qui en est plein :

« je me comprends à moitié, l’autre moitié vous incombe, je me comprends »  Pauvre cerveau qu’il faut bercer. Le Castor astral, 2006

Malaparte bon apôtre

20avr

Curzio MalaparteOn ne cesse plus de redécouvrir Curzio Malaparte, cet inclassable auteur italien difficile à étiqueter (et donc suspect), qui réserve pourtant à ceux qui surmontent leurs préventions une belle rencontre. Une double actualité le remet un temps sur le devant d’une scène qu’il n’aurait jamais dû quitter. Finitude, un éditeur habitué de ses colonnes et qui a droit à la redoutable protection de Michel Ohl, impitoyable pourfendeur de ceux qui s’aviseraient de le menacer, vient de ressortir un de ses titres les plus anciens Du côté de chez Malaparte édité il y a fort longtemps par Jean Forton quand celui-ci, jeune homme, dirigeait une revue, La boîte à clous, dont il rêva un temps de faire une maison d’édition, sollicitant ainsi pour commencer un bordelais qui alors impressionnait par sa puissance, Raymond Guérin, ami de Kurt-Erich Suckert, plus connu sous le nom de Malaparte (parce que Bonaparte était déjà pris…), et qui eut l’idée de raconter quelques jours de villégiature dans la fabuleuse maison de celui-ci, la Casa come me, qui servira plus tard de décor à Jean-Luc Godard et d’écrin à Brigitte Bardot, un petit livre augmenté cette fois-ci de documents inédits miraculeusement redécouverts par l’éditeur d’André Vers (tout cela pour dire que Misère du matin est ressorti lui aussi et qu’il mériterait un peu plus d’attention) et qui font tout l’intérêt de cette remise en vente, même si celle-ci ne doit pas cacher que le petit événement malapartien est cette fois-ci à mettre à l’actif de Quai Voltaire qui nous offre un merveilleux petit inédit du solitaire de Capri, Le compagnon de voyage, sorti en Italie à l’occasion du cinquantième anniversaire de sa mort: pas vraiment un roman, soyons honnête, pas non plus un scénario même si le projet d’en faire un film était très avancé, il s’agit d’un court texte, très épuré dont les silences et les murmures pèsent autant que les soubresauts qu’il raconte. Histoire de guerre et de misère, d’une profonde humanité mais sans ce moralisme qui ternit les plus belles idées, ce bref roman met en scène un soldat, de la race des vaincus mais non de celle perdants, qui est décidé à honorer coûte que coûte la promesse, faite à son officier au moment de sa mort, de ramener sa dépouille chez lui et va traverser un pays dévasté par des années de guerre le cercueil juché sur son âne. Commencé en 1946, repris en 1956 dans le dessein de le mettre en images, Le compagnon du matin contient toute l’essence et la puissance de la colère de Malaparte, écoeuré par son pays et les « pantalonnades » de ses chefs, de ses militaires, de ses politiques, mais aussi toute sa compassion pour ces opprimés sur lesquels l’Histoire roule, impitoyable et pressée, et notamment les femmes, premières victimes des ivresses et des gueules de bois des mâles, et ici c’est Concetta qui les représente. Si l’on a lu aucun roman de Malaparte malgré les récentes rééditions de Kaputt, La Peau, (chez Denoël)et Technique du coup d’état (dans les Cahiers rouges de Grasset), on aura donc grand intérêt à passer une heure avec ce Compagnon : sa force est inversement proportionnelle à sa taille.

Curzio Malaparte

haïku, où te caches tu ?

17avr

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Chauve-souris

Cachée tu vis

Sous ton parapluie cassé. (Buson)

Petit haiku, où te caches- tu ?

Si court, si simple, si gratuit, pouvons-nous, pauvres occidentaux, en saisir le sens ?

Après m’être penchée sur la question, il en résulte que j’ai malheureusement beaucoup de choses à dire sur une si petite chose.

Le criquet a jeté/ Ses moustaches sur l’épaule et s’est mis/ à chanter (Issa)

Alors, qu’est ce qu’un haiku au juste ?

La genèse du haiku remonte au XIe siecle, période de l’Edo, avec le haikai, littéralement poème libre.

Le haikai regroupait divers genres de poèmes et notamment le tanka, bref poème de 31 syllabes (5-7-5/7-7). La liberté du haikai résidait dans l’expression familière et triviale qu’excluait la poésie officielle. Cette légèreté ayant beaucoup de succès, le tanka se développa et devint même un passe-temps de société où les gens jouaient à créer des poèmes en chaîne, sur le mode oral et l’improvisation. Mais, le tanka fut trouvé un peu trop long et se transforma petit à petit en haiku (5-7-5 syllabes). C’est Bashô, considéré comme l’un des plus grands poètes japonais, qui fera du haikai un genre nouveau avec le haiku.

Première averse / Le singe aussi aimerait / Un petit manteau. (Bashô)

Bashô voit dans le haïku une vocation plus qu’un simple métier. Il s’installe dans l’ermitage des bananiers dont il fait son nom de poète, Bashô. Il passera le plus clair de son temps à voyager et à écrire, les deux activités étant indissociables selon lui. D’ailleurs, ses oeuvres seront essentiellement des carnets de voyage. Son chef-d’oeuvre s’intitule « la Sente étroite du bout du monde ». Que c’est beau… Bashô aura de nombreux disciples de son vivant, puis fera l’objet d’un véritable culte à sa mort. Au Japon, tout le monde connaît quelques uns de ses vers, comme nous pouvons réciter « les sanglots des violons de l’automne…. »

Après Bashô, les autres poètes de haiku seront Buson et Issa, poètes axés plus vers le comique. Shiki bien longtemps après, sera le grand réformateur du haïku en développant 5 notions : l’appel direct à l’émotion, la recherche de nouveaux thèmes, la concision du style, l’emploi libre du lexique occidental, chinois et ancien et le refus des « écoles » de pensée du haïku.

Seul au monde/ Tristesse ! Seul avec/ Ma bouilotte (Shiki)

Très bien tout ça, mais au fond, qu’est ce qu’un haïku ? 3 vers seulement de 5, 7 et 5 syllabes. Selon la règle, le haïku ne doit pas être plus long qu’une respiration. C’est un instant-poème, un hommage au moment présent. Selon Bashô, un poème achevé doit révéler dans le même temps l’immuable, l’éternité qui nous déborde (marqué par le kigo, mot-saison présent dans le haiku) et le fugitif qui nous traverse (petitesse du poème). Toute l’ambiguïté est là : le haiku parle des choses simples, triviales, des choses de tous les jours, le long des chemins sans gloire de la vie quotidienne. Pas de héros, ni de supers pouvoirs. C’est « simplement ce qui arrive en tel lieu à tel moment » (Bashô). Le haiku a donc à la fois les pieds sur terre, il se moque de tout, mais n’est jamais sec. Il n’est le fondement et l’aboutissement de rien. Il tire sa dynamique du vide. L’important , c’est le flou, l’ambiguïté pour que le poème reste ouvert et que chacun puisse y trouver son propre sens. Un poète de l’ère Tang disait :  » on appelle phrase morte, une phrase dont le langage est encore du langage. Une phrase vivante est celle dont le langage n’est plus langage ».

Je suis partie/ Dans mon rêve un fleuve/La voie lactée (Soseki)

Le haiku, c’est l’art de l’ellipse, du bref. C’est la phrase vivante qui dénude la langue jusqu’à la moëlle.

L’escargot/ levant la tête/c’est moi tout craché (Shiki)

Allez, encore un :

Tout le monde dort/Rien entre/ La lune et moi (Seifujo)

Et un dernier pour la route :  « J’éternue/ Et perds de vue / L’alouette (Yayu)

 

Pour rédiger cet article, je me suis aidée de deux recueils : Fourmis sans ombre Le livre du haïku de Maurice Coyaud chez Phébus et  l’Anthologie du poème court japonais dans la collection Poésie chez Gallimard.

 

Monomotapa n’est pas une onomatopée

16avr

pontalis-zoom-1.JPGJ.B.Pontalis avait une nouvelle fois répondu à notre invitation hier soir et était attendu par une salle comble et véritablement attentive pour évoquer son dernier livre Le songe de Monomotapa, court opus qui, s’il décontenance le libraire qui met quelques jours à le prononcer correctement et le futur lecteur qui doit trouver des périphrases pour le réclamer à celui-là, les séduit très vite par sa lumineuse intelligence et son sujet, bien moins fréquenté qu’on le pourrait croire : l’amitié. Une fois encore l’élégante clarté de Pontalis a émerveillé ses auditeurs, certains prenant des notes, ignorant peut-être qu’ils pourront écouter et réécouter cette heure sur les podcasts de notre site dès maintenant (et à l’aide de ce lien : podcast) , d’autres opinant du chef à quelques propos amusants de l’auteur de Traversée des ombres et L’amour des commencements. Encadré mais non cerné par deux modérateurs amateurs sans modération et pourvus de munitions (preuves d’une sérieuse préparation), il répondit à leurs questions nourries, commençant par évoquer La Fontaine auquel il doit le titre de son livre et avouant que ce pays de Monomotapa n’était pas, comme il le croyait jusqu’à la parution du livre une invention du fabuliste, mais bien un royaume africain, proche de l’actuel Zimbabwe… Jean-Philippe Dubois ne tarda pas à évoquer, pour entamer son « tour de modération » d’évoquer une figure tutélaire de l’Amitié qui est précieuse aux bordelais, celle d’Etienne de La Boétie, cet ami disparu qui fut sans doute à l’origine de l’écriture des Essais et que Montaigne évoqua dans une lettre à son père. Mais n’allons pas paraphraser ainsi ce moment d’échanges. Rendez-vous bientôt sur le site, ou en librairie, pour venir quérir ce précieux petit ouvrage qui les incitera sans retard à penser à ce qui reste le plus précieux et le plus rare des biens de ce monde, un ami.

Chandler, l’intégrale des nouvelles

15avr

chandler.jpgChandler est mort il y a cinquante ans. Pour commémorer cet anniversaire, Omnibus  lui rend hommage en réunissant pour la première fois en français l’intégrale de ses nouvelles – plus de mille pages ! L’événement méritait bien une vitrine. Parues en revue, dans des pulps américains, elles sont intéressantes à plus d’un titre : Chandler s’initie au polar par la nouvelle – il a 45 ans quand il écrit la première Les maîtres chanteurs ne tirent pas  qui ouvre le recueil, celui-ci est d’ailleurs ordonné chronologiquement – on le voit qui prend ses marques, dessine progressivement les contours de ce qui sera le futur Philip Marlowe, et élabore là la matrice de plusieurs de ses grands romans à venir… La préface d’Alain Demouzon éclaire cet aspect de l’oeuvre du maître américain : « Les nouvelles de Chandler sont de brefs romans d’action violente, soigneusement découpés en chapitres et dont chacun semble calibré comme une séquence de film prête à tourner. ça ressemble fortement à ce que les scénaristes appellent une « continuité dialoguée ». Décors et vêtements  sont précisément et vivement dépeints, les physionomies des protagonistes sont brossées de manière à permettre un casting efficace et les éclairages sont en place. Cette écriture descriptive très particulière, avec ses dialogues incisifs et ses personnages dont on ne peut qu’écouter les paroles et observer le comportement était faite pour rencontrer rapidement le cinéma, et c’est bien ce qui est arrivé. Chandler, tout comme Dashiell Hammett, qui l’avait précédé et envers qui il reconnut sa dette, fut capté par Hollywood ». Le volume se clôt par un court essai de Chandler sur sa conception du roman policier : Simple comme le crime. 

En format poche, on trouve l’oeuvre de Chandler au catalogue de Folio policier : Le Grand sommeil  (est encore disponible le tiré à part édité l’an dernier pour fêter les dix ans de la collection :  livre plus DVD du film mythique d’Howard Hawks avec Humphrey Bogart et Lauren Bacall d’après un scénario de William Faulkner) – Adieu ma jolie, La Grande fenêtre, La Dame du lac, Fais pas ta rosière, The Long Goodbye, Charade pour écroulés Nous avons eu la bonne surprise de recevoir notre commande de la dernière enquête du détective privé Marlowe emménage (hors série Gallimard), roman resté inachevé à la mort de Chandler en 1959, auquel Robert B. Parker a mis le point final trente ans plus tard ! Une partie des nouvelles avait déjà été publiée, toujours en Folio policier :  Le jade du mandarin, Un tueur sous la pluieEn version originale, Chandler est publié chez Penguin Books, sous des couvertures colorées et graphiques. Sur Chandler, dans la collection Points, une biographie signée Frank MacShane réjouira tous ceux qui veulent en savoir plus sur  « le gentleman de Californie », lequel, pour la petite histoire, ne ressemblait pas aux personnages de ses polars – exception faite de ses penchants pour l’alcool : « Tous ceux qui croisèrent Chandler et qui croyaient se heurter à un dur à cuire plutôt baraqué s’étonnèrent  de rencontrer un homme de taille moyenne, aux manières douces, au visage sensible, portant des lunettes d’écailles et ressemblant plutôt à l’idée qu’on peut se faire d’un poète »… Muni de ces quelques indices, débusquerez-vous l’intrus qui s’est glissé dans l’une des quatre photos ci-dessous ?

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Murakami court toujours

14avr

416369580x.jpgOn ignore trop souvent les vices cachés, les remèdes bizarres, les goûts honteux qui permettent aux écrivains de supporter le poids de leur talent ou de leur génie, pour ceux tout au moins qui en sont dotés. C’est leur domaine privé qu’iront fouiller plus tard des biographes américains persuadés qu’à creuser dans les jardins on trouve tout, y compris l’inexplicable : laissons-les à leurs illusions. Il arrive cependant que certains auteurs acceptent de dévoiler, le temps d’un livre, un pan de leur vie quotidienne au risque de fissurer leur statue. On découvre qu’untel  fait de la peinture, que tel autre jouit des odeurs du macramé, plus fréquemment on apprend que le sport vient équilibrer des vies que ne rythment pas les horaires stricts d’un travail. Haruki Murakami, la grande star des Lettres japonaises, n’a jamais caché son addiction à la course à pied mais nous autres français l’ignorions, trop occupés que nous étions à lire ses œuvres et peu au fait de ses loisirs. Au Japon, c’est une autre affaire, et il n’est pas rare qu’un magazine spécialisé l’interroge sur sa pratique qu’il accepte volontiers de dévoiler. Que cela devienne un livre, que nous pouvons désormais lire depuis quelques jours, était une autre affaire, car se télescopent deux univers a priori distincts : l’écriture et la course à pied. Dans Autoportrait de l’auteur en coureur de fond, Murakami mouille son tee-shirt (et non pas sa « chemise » comme l’écrit sa traductrice qui n’a jamais dû faire un footing qu’elle pratiquerait, sinon, à grandes « enjambées »… un mauvais point pour l’éditeur que cette traduction approximative) pour nous expliquer, avec parfois quelques difficultés, sa passion raisonnable et douloureuse pour cette épreuve quotidienne qui consiste par tous les temps à chausser d’épaisses chaussures pour arpenter des rues mal adaptées à ce sport qui ne réclame rien d’autre qu’un peu de matériel et pas mal d’inconscience. Pour lui, tout a commencé passé trente ans quand lui est venu l’envie d’écrire (le plus étonnant aveu de ce livre que le récit de cette vocation tardive). Il fallait à cette nouvelle discipline un homme neuf se levant tôt et ne fumant plus : c’est la course à pied qui va permettre à ce jeune homme d’un naturel plutôt sauvage de devenir l’écrivain célèbre qui fait désormais le tour du monde. En 180 pages il va nous narrer, avec des détails aussi inattendus que la durée de ses sorties, le relief de ses parcours ou ses petits soucis de santé (mais le chanceux n’a jamais trop souffert, nous avoue-t-il, de blessures sévères) la vie de l’écrivain-coureur de fond, capable de faire un marathon par an depuis vingt ans, des triathlons régulièrement et une mémorable course de 100 km, le rapport étrange entre sa pratique sportive et son écriture qui paraissent peu imbriquées car il avoue ne pas penser à ses romans en courant (à la différence de Joyce Carol Oates, grande coureuse devant l’éternel dont on prétend que ses courses quotidiennes lui permettent de mettre au clair ses idées). Le grand intérêt du livre – qui n’est pas un chef d’œuvre littéraire, disons-le carrément – tient à cet aveu, répété et expliqué, de la nécessaire astreinte à une discipline pour devenir un écrivain. Le Murakami que l’on découvre ne joue pas les génies, il est très humble et sans fausse manière, mais il n’en devient que plus saisissant et touchant, comptant par exemple les gens qui le doublent en course mais se réjouissant de les rattraper le moment venu. On laissera aux apprentis écrivains et aux amateurs de foulées régulières le plaisir de découvrir cette vie au long souffle et notamment l’épisode amusant de la course en solitaire vers le village de Marathon d’où provient sans doute la photo qui orne la couverture du livre. Joli contrepoint au Courir de Jean Echenoz, Autoportrait de l’auteur en coureur de fond est un livre à part, un document rare posé au cœur de la bibliographie d’un écrivain qui nous sera désormais mieux connu.

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Jour férié

13avr

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     Week-end de Pâques 

en ce lundi, la librairie est fermée 

les libraires dégustent du chocolat 

tout en lisant des livres (on ne se refait pas) 

et vous retrouvent dès demain sur ce blog !

« D’un mal sort toujours un bien »

10avr

Joey GoebelQui ne s’est jamais affligé devant la futilité de la dernière série télé à la mode, dont les ressorts de l’intrigue, rouillés et archi-convenus, menacent à tout moment de blesser l’intelligence du téléspectateur ? Qui n’a jamais été frappé par la stupidité des tubes de l’été, dont on ne sait si c’est l’écoute ou la chorégraphie artificielle qui heurte le plus les victimes que nous sommes ? C’est en partant de ce constat que, dans Torturez l’artiste !, un magnat des médias décide de fonder « Nouvelle Renaissance », une école qui vise à relever le niveau culturel des Etats-Unis. Si l’idée est séduisante par son intention, la méthode pour y parvenir est des plus contestables. En effet, la doctrine de l’école est de torturer mentalement les génies en herbe, pour pouvoir les plonger dans une souffrance profonde afin qu’ils produisent des oeuvres de qualité. Mais dans quelle mesure peut on considérer que l’addition « génie » plus « souffrance » égale « qualité » est exacte ? Songeons un instant à toutes ces âmes damnées qui, trainant leur douleur, sont devenues les plus grands artistes de tous les temps : Van Gogh, Poe, Toulouse-Lautrec, Dostoïevski, Zola, Kafka, et beaucoup, beaucoup d’autres ! peuvent également être pris en exemple.

Vincent est de la graine des jeunes génies. A 9 ans, il est d’une précocité et d’une intelligence rares. « Nouvelle Renaissance » fait alors appel à lui pour exploiter au mieux ses talents d’écriture et sa créativité. Harlan Eiffler, un ancien critique rock blasé par la médiocrité de la création musicale, sera son manager (ou bourreau, cela dépend de la façon dont on voit les choses…). Tous les moyens sont bons pour aiguiser la fibre artistique de son protégé : tuer son chien, brûler sa maison, corrompre ses petites amies, créer le surmenage,…

Joey Goebel, jeune auteur de 29 ans,  pose un regard cynique et réaliste sur la débauche culturelle endémique à notre société. Les bonnes idées foisonnent et rendent le message plus percutant encore. Torturez l’artiste ! est son premier roman et on sent déjà une plume sans complexe qui s’amuse et nous contamine par son dynamisme.

A noter pour finir que ce roman fait l’objet d’une opération chez 10/18 qui consiste à rembourser les lecteurs qui ne seront pas conquis par ce titre. Force est d’avouer que l’éditeur ne prend pas beaucoup de risques étant donné que Torturez l’artiste ! se lit avec beaucoup de plaisir et qu’il conviendra à tout lecteur cherchant à se divertir intelligemment.Torturez l’artiste !

Boy A, jeux d’enfants

09avr

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   Un livre, un film

 

 

Avant de devenir un film – actuellement au cinéma, courez le voir ! – Boy A est un roman de  Jonathan Trigell intitulé Jeux d’enfants qui ressort dans la collection de poche Folio policier. Paru en 2004, il avait reçu le prix Waverton Good Read Award récompensant en Grande-Bretagne le meilleur premier roman de l’année. Ce n’est pas à proprement parler un roman policier mais plutôt un roman noir et social avec, en toile de fond, la prison et les inévitables difficultés de réinsertion. On suit ainsi le parcours de Jack, âgé de 24 ans, qui vient juste  d’être libéré. Jack n’est d’ailleurs pas son vrai prénom – ayant purgé sa peine, il a eu droit de choisir sa nouvelle identité – exit l’anonyme Boy A,  « le jeune A, ainsi baptisé par le tribunal  pour pouvoir le distinguer d’un autre gosse B », « … son vrai prénom, aujourd’hui, gît telle une mue de serpent à l’intérieur d’un dossier au fond d’un placard dans un bureau dallé de vinyle… »  Condamné pour un crime qu’il a commis quand il était enfant, il a passé toute son adolescence enfermé. Il est d’autant plus touchant et maladroit quand il sort, découvre l’extérieur, les rues, les gens, la ville, la vie, le mouvement – on voit avec ses yeux, sa perception : « Il se rend compte que « le vaste monde » n’est pas seulement une expression. Les rues sont larges, les maisons hautes, les horizons extraordinairement dégagés ; même les petites épiceries de quartier sont spacieuses. Il y a partout de profondes cavernes  pleines de disques et de vidéos, de clopes et de bière. De près, les arbres  semblent plus verts, les murs plus rouges,  les fenêtres plus transparentes ». A l’écran, Andrew Garfield, le jeune acteur qui incarne Jack est magnifique, tout en sensibilité et en retenue. C’est qu’il a tout à apprendre : du comportement le plus anodin aux émotions et aux sentiments, des premiers émois amoureux en passant par l’amitié, le travail etc, jusqu’au jour où… On n’en dira pas plus, juste qu’un grain de sable peut muer l’espoir en déception, et le passé vous rattraper inéluctablement. Ce qui, juste-là, semblait un roman ou un film de rédemption tourne alors à l’implacable – la fatalité explose cruellement, à vous arracher des  larmes à la dernière page du livre ou à la dernière image du film.

Un océan de magie

08avr

Yoko Ogawa

Une jeune nippone partie à Vienne dans le cadre d’un voyage touristique décide finalement de faire l’impasse sur les sites qu’elle avait prévu de visiter afin d’aider une vieille dame à retrouver un amour de jeunesse ; un conducteur de bus de ramassage scolaire garde toujours des bonbons dans ses poches à destination des enfants qui pleurent ; une jeune dactylographe découvre les secrets qui se cachent derrière son lieu de travail… Voici, de façon très succinte, un petit échantillon des personnages que vous rencontrerez en tournant les pages de La mer, le dernier livre de Yoko Ogawa. En français, toute son oeuvre – une vingtaine de livres, aussi bien des romans que des recueils de nouvelles – paraît depuis quinze ans aux éditions Actes Sud. En revenant cette année, c’est-à-dire un an après la publication de La marche de Mina, avec ce recueil de textes de taille variable, elle signe une fois de plus un livre très abouti. Vous ne serez pas surpris de retrouver quelques uns de ses thèmes de prédilection, à commencer par l’obsession du classement, l’importance de la mémoire et le poids du passé, ou encore un intérêt manifeste pour l’Europe. Quant à l’ambiance qui y règne, elle ne pourra que ravir les lecteurs qu’elle a séduits grâce au dépaysement qu’elle offre toujours.  En illustrant une fois de plus à quel point elle excelle dans la création d’atmosphères empruntes de poésie et de merveilleux, La mer vient donc confirmer, si besoin était encore, l’incroyable talent de conteuse de Yoko Ogawa.

N.B. : A l’occasion des fêtes de fin d’année devrait sortir dans la collection Thesaurus d’Actes Sud un volume regroupant l’ensemble de ses écrits, comme il en existe déjà pour Nina Berberova, Elfriede Jelinek, Herbjorg Wassmo, Paul Auster, Don DeLillo ou encore Michel Tremblay.
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