Archives du mois de mai 2009

De la rue à la plume.

30mai

 

Jehan-RictusOn oublie bien souvent que certains poètes ont choisi délibérément de se frotter à la langue âpre, corsée, terriblement sincère de la rue plutôt qu’à celle académique, policée – trop – des meilleurs cénacles. Jehan Rictus est de ceux-là: sa langue est aux antipodes de celle de Mallarmé, il est un frère de Villon ou de Bruant, son contemporain. En effet, si Rictus devait être associé à quelque autre poète, ce serait à Aristide Bruant, le beuglant des bastringues qui racontait la vie des miséreux et autres gagne-petit entre la Villette et la place Maubert! Quelques enregistrements sonores – rares – de ce dernier demeurent mais quid de notre poète Jehan Rictus? Les meilleurs bibliophiles qui nous liront auront sûrement chiné quelques uns de ses rares opuscules illustrés et auront vu leur pécule sensiblement grevé car notre poète est côté dans ces cercles dont le goût, dans ce cas précis, ne saurait être remis en question… Car, bien avant Monsieur Prévert et nos rimeurs banlieusards qui, eux, ont perdu depuis bien longtemps tout idéalisme, il y eut un poète qui se fit le porte-parole des humbles, des peines et des joies de tous les prolos de la terre dans une langue marquée et rythmée par l’oralité. Les Éditions Au Diable Vauvert redonnent la parole à cette voix qui fut en son temps reconnue et appréciée à sa juste valeur. Ce petit recueil n’a rien de diabolique – n’en déplaise à la maison d’édition qui lui redonne vie aujourd’hui – mais il fut en son temps révolutionnaire quand la vogue était aux surenchères stylistiques des poètes symbolistes et décadents! Les Soliloques du pauvre, qui parurent pour la première fois en 1896, rendirent notre homme célèbre notamment dans les cabarets montmartrois où ce dernier se frottait à un public conquis par la verve et la lucidité qu’il exprimait dans ses tours de chant.

De son vrai nom Gabriel Randon, Jehan Rictus (1867-1933) eut une vraie destinée de poète: sa vie est marquée par son lot de malheurs et de désillusions. Une enfance martyre, entre deux pays (la France et l’Angleterre où vivait son père, en conflit permanent avec une mère fantasque et cruelle qui fit de son fils son souffre-douleur); le dur apprentissage de la vie, entre petits boulots et grande misère avant les début dans l’écriture et la reconnaissance.

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Physiquement l’homme est grand, voûté, d’une sècheresse inquiétante (son roman Fil de fer – son surnom de gavroche parisien- , petit bijou introuvable, retrace son enfance à la Poil de carotte) et sa poésie est tout entière consacrée à l’observation des êtres et des choses, à l’expression pleine et entière d’une réalité sociale. Rictus prend très tôt conscience de la nécessité de trouver une langue pour cela, celle-ci doit faire corps avec le monde décrit et seul le parler populaire, l’argot – du fait de sa truculence visuelle et de sa musicalité- permet de dire cette réalité. Rictus veut frapper fort et il ne va ménager personne grâce à cette formule poétique d’un nouveau genre. Ouvertement anarchiste et anticlérical, le poète va troquer l’alexandrin contre l’argot des faubourgs et va conter les grandes misères et les petites joies des laissés-pour-compte de la société. Celui qui prend la parole ici est un vagabond sans le sou, un « écrasé» de la vie, un personnage falot, philosophe à sa façon, adorateur de la bouteille, lassé de ses semblables et particulièrement des politicards, des capitalistes, de Dieu et de son rejeton de Fils. Les hypocrites, les charitables, les vertueux, les bien-pensants, les défenseurs de l’ordre et de la morale, personne ici n’est épargné. La révolte éclate à chaque mot et ce ne sont pas les accents d’un accordéon qui accompagnent ces complaintes mais bien la rumeur populaire des communards dont le souvenir nourrira toutes les luttes sociales du siècle qui s’annonce. La détresse mais aussi l’humour, l’(auto)-dérision baignent chaque page – le face-à-face entre notre noctambule ivre et le Fils de Dieu ne manque pas de piquant!- l’émotion, la révolte, la tristesse participent de cette lecture. Rictus fait appel à notre propre humanité, il fait vibrer en chacun de nous cette tendresse pour l’humble et le juste. Et comment ne pas éprouver une empathie réelle pour cet individu – archétype de l’humble, du faible, du résistant ordinaire – qui, dans une langue neuve, libérée de sa gangue d’artifices et de compromissions, fait de ces Soliloques un vrai pamphlet social et un ode à la liberté. Ceux qui jugent combien la langue de la rue a droit de cité, combien elle peut exceller par sa verdeur, sa causticité, sa simplicité, à rendre compte des réalités de l’existence, à coller au plus près de nos consciences, ce livre est pour vous. Digne héritier de Villon, Jehan Rictus retrouve enfin sa place dans nos bibliothèques personnelles.

Votez Mirbeau !

29mai

La grève des électeursOctave Mirbeau est un immense écrivain mais cherchez autour de vous des amateurs voire, mieux, des connaisseurs et vous constaterez que c’est mission impossible. On connaît plus ou moins Le journal d’une femme de chambre ou Le jardin des supplices et puis, ma foi, on passe à autre chose, persuadé que la fin XIX° est remplie d’écrivains comme lui… Eh bien non, Mirbeau est unique et quand on commence à s’y intéresser, on en devient aisément un défenseur voire un partisan. Ecrivain qui fit des romans, des nouvelles, des contes, des pièces de théâtre, qui arpenta la presse de sa plume alerte et acérée, il a et c’est aussi ce qui le distingue de ses congénères en écriture une dimension politique formidable rappelée il y a quelques années sous forme de forts volumes par l’inlassable Pierre Michel qui fait tant pour la postérité et l’actualité du grand homme que cela force le respect (on s’en convaincra en visitant le site qu’il lui consacre : http://www.mirbeau.org/). Réfractaire à l’idéologie quand elle fait craindre pour le libre arbitre, libertaire à tout crin et individualiste convaincu (ce qui ne veut pas dire égoïste on l’aura deviné), Mirbeau a rejoint l’anarchisme à la fin du siècle, prolongement naturel de sa pente contestatrice qui en avait fait très tôt un athée porté avec délice sur l’anticléricalisme. C’est cet auteur-là que nous vous invitons aujourd’hui pour un prix dérisoire (quoique…) à découvrir puisque les éditions Allia, rois de la branchitude politique et amateurs de littérature acide, ont eu l’idée, après bien d’autres, de ressortir La grève des électeurs dans ce format qui est la terreur des libraires (et ne les enrichit guère) mais qui profite à ceux qui ne veulent jamais sortir sans quelque chose à lire dans la poche. C’est bien entendu un pied de nez à l’élection qui approche et qui s’annonce comme un grand cru de l’abstention. Mais combien n’iront pas voter qui ignorent que Mirbeau a trouvé il y a un siècle les arguments les plus vifs pour les conforter. Car l’Octave ne fait pas dans la demi mesure et sa détestation du personnel politique est d’une virulence terrible (une virulence qui chez des gens comme Allais, lui aussi profondément écoeuré par les meours de la III° République, passait par l’humour : salut Captain Cap!). Pour lui les électeurs sont des moutons, un vaste troupeau qui se laisse guider par des bergers sans scrupules, avides, bellicistes, des capitalistes qui ont inventé un système politique à même de servir leur faim insatiable : « plus bête que les bêtes, plus moutonnier que les moutons, l’électeur nomme son boucher et choisit son bourgeois », et dans la bouche de Mirbeau ce vocable n’est pas un titre de gloire. Mais il n’est pas seulement en colère, car ce serait tuer toute chance d’être entendu, il est habile dans sa rhétorique parcourue d’ironie et cette façon de prendre à parti le « brave électeur » en le traitant d’ »immortel abruti »l’oblige parce qu’il l’énerve à réfléchir un peu. Cécile Rivière qui augmente ce très petit livre d’une postface contemporaine a raison de souligner que plus aucun journal aujourd’hui, en ces temps ravageurs de politiquement correct, n’accepterait de publier ces lignes. Alors prenez trois euro dans le porte-monnaie du pain et faites-vous l’acquéreur de La grève des électeurs : un coup de pied au derrière de temps à autre ne peut faire que du bien…

Octave Mirbeau

 

 

Chats, félins, fauves

28mai

jaguar.JPGQui nous dira ce que veut précisément dire « felinos » en portugais voire en brésilien ? La question n’est pas cruciale mais elle se pose depuis que les éditions Folies d’encre ont eu l’heureuse idée de proposer une nouvelle édition du grand petit livre de Moacyr Scliar, Max et les fauves. En effet, on croyait se souvenir de ce livre mais sous un autre titre et vérification faite, ce roman s’est déjà trouvé sur les tables des libraires sous l’intitulé Max et les félins mais aussi sous celui de Max et les chats, d’où notre étonnement. Ceux qui ont un chat à la maison peuvent témoigner que l’animal ne laisse pas apprivoiser comme ça et que sous ses dehors policés sourd une sauvagerie dont les canapés font parfois l’amère expérience ; ceux qui hébergent un jaguar sont moins nombreux et souvent moins disposés à en parler mais on imagine la tension qui doit régner à l’heure du repas. Tout cela pour évoquer le cas du protagoniste de ce petit grand livre de l’écrivain brésilien, un jeune homme, fils de fourreur berlinois, obligé lorsque le péril nazi  se fait impérieux de tout quitter pour gagner une terre d’asile incertaine sur laquelle il ne sait que ce qu’un livre d’images enfantin lui a appris, c’est-à-dire rien sinon des clichés sur la faune exotique. Sur le bateau fièrement baptisé Germania qui l’emporte, il découvre que la calle est remplie d’animaux d’un zoo, cargaison inquiétante que la fatalité va lui faire côtoyer de près. Car puisque nous sommes dans une fable et que le fameux réalisme magique sud-américain dont on nous rebat les oreilles depuis quelques dizaines d’années est à l’oeuvre, le bateau va faire naufrage et notre ami Max se retrouver nez à nez avec un fauve de belle taille qui va devenir son compagnon d’infortune sur un frêle esquif. Fatalité pour un fils de fourreur et terrible expérience qui va bouleverser sa vie. On laissera à ceux qui ne connaissent pas encore ce petit trésor de la littérature brésilienne découvrir la fin. Cette fable écrite sans effusion et presque une certaine retenue possède un charme étrange car sa langue est d’une grande sobriété, fort éloignée de ce baroque que l’on imagine trouver sous la plume d’un brésilien.

Et pour renfort de potage, il existe un épisode para-littéraire à l’édition de ce livre publié à l’origine en 1981. A la fin du volume, l’éditeur a eu l’idée de reproduire un texte de Scliar racontant par le menu et avec une ironie légère l’étrange destin d’un best-seller largement inspiré de Max et les fauves : L’histoire de Pi de Yann Martel, couronné et lu par un grand nombre d’adultes et d’adolescents, est en effet un décalque remarquable de l’argument du livre du Brésilien. Plagiat ? Hommage ? Echo?… L’histoire littéraire se nourrit de ces petites histoires et c’est d’autant plus amusant lorsqu’elle expose un auteur qui ose avouer que la littérature est pour lui un « vice solitaire »à même cependant de signaler les secousses les plus profondes d’une époque.

Et le lauréat est…

27mai

Nathalie LégerLa CastiglioneMisère de la technique…ou du technicien… En rentrant cette nuit du fameux repas qui devait nous révéler le nom du nouveau lauréat du 3° Prix Lavinal, votre serviteur ouvrit son ordinateur nocturne pour y coucher les premières impressions et annoncer à la planète littéraire stupéfaite (au mieux) que c’était Nathalie Léger qui, à l’issue d’un second tour très serré, venait de l’emporter avec son petit livre hors norme intitulé L’exposition  paru chez P.O.L à l’automne dernier, couronnant ainsi une soirée passée à discuter littérature en compagnie de convives à la fois joyeux et incroyablement concernés par la mission que nous leur avions confiée, jurés convaincus et prêts à défendre leurs favoris sans couper la parole aux autres, ce qui n’est pas une moindre vertu, et faisant dans le même temps honneur aux mets excellents servis par Le Chapon Fin accompagnés de vins qu’on peut donc, sans vergogne aucune, accuser du lamentable fiasco informatique qui suivit puisqu’au matin le compte-rendu avait simplement disparu, ce que j’aurais dû avouer en commençant cette interminable phrase, car il est connu qu’un abstème à qui l’on sert des grands crus perd assez rapidement toute compétence technique et efface sans s’en rendre compte un texte avant de gagner un sommeil pour le coup plus du tout mérité : on m’autorisera donc, non pas à fouiller en vain au cœur de mon disque dur pour retrouver la trace de cette chronique perdue mais à procrastiner un compte-rendu qui y gagnera en sobriété…

L’important pour aujourd’hui reste que le troisième lauréat du Prix Lavinal – Printemps des lecteurs revient à Nathalie Léger dont des jurés enthousiastes ont vanté la subtilité, l’économie et la richesse (économie dans l’écriture et richesse dans les références) pour ce récit, aux frontières de l’essai et l’autofiction, autour de la figure inoubliable de la Castiglione, cette femme que ses contemporains jugeaient comme la plus belle de son siècle et qui se fit photographier tout au long de son existence, laissant à ceux qui observeraient plus tard ces images un intense sujet de réflexion et d’incompréhension : un livre assez bref pour mériter comme certains l’ont souligné une nouvelle lecture voire une seconde chance pour ceux qui n’auraient pas su y entrer la première fois.

Pour mémoire, on indiquera, après enquête que Nathalie Léger, née en 1960,travaille à l’IMEC (Institut Mémoires de l’édition contemporaine) dont elle est directrice adjointe. Elle a derrière elle un parcours de  commissaire d’expositions parmi lesquelles  Le Jeu et la Raison, consacrée à Antoine Vitez (Festival d’Avignon 1994), L’Auteur et son éditeur en 1998 ou l’exposition sur Roland Barthes organisée par le Centre Georges Pompidou en 2002 où elle revint d’ailleurs pour une exposition sur Samuel Beckett : elle lui consacra un livre que nous avions particulièrement apprécié, Les vies silencieuses de S.Beckett chez Allia (2006). Editorialement, elle a dirigé l’édition des Ecrits sur le théâtre d’Antoine Vitez (POL 1994-98) et établi, annoté et présenté celle des deux derniers cours de Roland Barthes au Collège de France, La Préparation du roman (Seuil-IMEC, 2002). C’est à elle aussi que l’on doit l’établissement de l’inédit de Barthes paru cet hiver. Sans être, pour l’heure, romancière, il s’agit comme le montre ce rapide panorama d’un auteur qui réfléchit intensément sur la place de l’écrivain.

Il nous reste à espérer qu’elle acceptera de venir nous rencontrer pour recevoir, au milieu des vignes de Lynch Bages, son Prix. A suivre…

 

Ce soir le jury…

26mai

Jury 2008 du prix Lavinal au Chapon finC’est ce soir que se réunira le jury du Prix Lavinal composé de clients lecteurs choisis avec soin pour ce que nous supposons leur appétit de lecture et leur envie de défendre un candidat. Ils se retrouveront au célèbre restaurant Le Chapon Fin, histoire d’ajouter au plaisir de la discussion celui de la bonne chère. Rappelons que ce prix qui en est à sa troisième édition est organisé par la Librairie Mollat en partenariat avec le Café Lavinal de Lynch Bages qui lui donne son nom, le journal Sud-Ouest et France 3 Aquitaine. Neuf jurés auront donc la responsabilité de se mettre d’accord autour d’un seul nom (nous ne sommes pas à Cannes, donc pas d’ex-aequo…). Petite nouveauté cette année, une bibliothécaire se joint au groupe (la directrice de la Médiathèque de Mérignac) qui comprend aussi une journaliste de France 3, Francine Faure, et un journaliste de Sud-Ouest, Yves Harté. Pour mémoire et sans qu’aucun indice nous permette de faire le moindre pronostic rappelons le nom des heureux candidats à cette couronne (une couronne qui aura plutôt la forme d’une bouteille de vin d’ailleurs…) :

Tatiana Arfel  pour L’attente du soir chez José Corti,

Stéphane Audeguy pour Nous autres chez Gallimard,

Nathalie Léger pour L’Exposition chez P.O.L ,

Dominique Périchon pour Samedi soir et des poussières,

Grégoire Polet pour Chucho chez Gallimard et enfin

Marc Villemain pour Et que morts s’ensuivent au Seuil.

Le vote se fera à au moins deux tours et à bulletins secrets, ce qui nous offre chaque année son lot de surprises et de revirements : le premier tour servant à choisir les deux finalistes, le suivant le vainqueur. Pour l’heure, pris d’une soudaine inquiétude, nous passons des coups de téléphone fébriles aux jurés pour bien leur rappeler le rendez-vous de ce soir (l’an dernier, l’un d’entre eux, en pleine préparation d’examens, avait mis près d’une heure à rallier le groupe qui, n’en pouvant mais, avait entamé les débats…). Encore une journée de suspens et demain, dans ces mêmes colonnes vous découvrirez le nom du vainqueur.

Tout avocat est présumé innocent

25mai

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 Un livre, un film

 

 

 

On n’est jamais aussi bien servi que par soi-même ! Hanneloyre Cayre, connue  des lecteurs de polars pour être l’auteur de trois aventures de l’avocat Christophe Leibowitz : Commis d’office, Toiles de maîtres, Ground Xo,  signe une adaptation cinématographique de son premier roman. Vient de paraître en collection  Points policier une édition intégrale avec en couverture l’affiche du film. Dans le rôle titre, Roschdy Zem, convaincant en avocat pénaliste tenté par l’illicite (et le fric). Sur fond d’argent sale et de corruption, le milieu de la justice est passé au scalpel de la satire. Décapant et jouissif ! Faire sortir un truand de prison en l’échangeant avec un avocat, consentant, au prétexte d’une ressemblance physique plus que vague, il fallait oser…  L’enjeu de la magouille : un magot, récompense qui pourrait bien être une carotte risquant de se transformer en bâton – quel vilain jeu de mots. Mention spéciale à Jean-Philippe Ecoffey, impressionnant en avocat véreux, puant, imbu de lui-même et totalement amoral.  Hanneloyre Cayre sait d’autant plus de quoi elle parle qu’elle-même exerce le métier d’avocat et qu’elle connaît donc très bien ce milieu professionnel qu’elle décrit de manière impitoyable. Le film est vif, incisif, à l’image du livre dont il est tiré : dialogues percutants, sens de l’humour, situations à rebondissements. En conclusion, c’est un beau doublé que l’écrivain et réalisatrice a réussi là – elle mérite bien ce petit article élogieux dans lequel nous lui rendons justice !

Döblin Berlin

22mai

Alfred DÔblin parE.L.KirchnerIl est vrai qu’on pourrait nous soupçonner comme Blanche-Neige qui voit des nains partout, de découvrir chaque semaine des chefs d’oeuvre au milieu de nos tables, animés en quelque sorte d’une frénésie hyperbolique qui nous ferait voir des merveilles en tous lieux et surestimer des ouvrages oubliables. On avancera d’une part que cet emballement est préférable au cynisme ambiant qui nivelle tout et relativise à qui mieux mieux, et d’autre part qu’en quelques siècles la littérature n’a pas été avare en oeuvres mémorables et qu’on ne peut que se réjouir de voir fleurir les rééditions, augmentant ainsi de façon dramatique la masse de ce qui nous reste à lire pour ne pas mourir idiot. Cet étrange et vain préambule pour vous prévenir qu’une fois encore nous allons entonner le péant de la victoire et claironner notre joie de voir renaître un immense livre qui aura droit à son inévitable bristol de louanges : Berlin Alexanderplatz ressort aujourd’hui chez Gallimard et c’est un événement qui ne devrait pas passer inaperçu tant ce roman s’impose dans la littérature du XX° siècle. Paru en 1929 en pleine tourmente, il est signé d’Alfred Döblin, écrivain juif qui vécut de multiples exils et fit de la France sa terre d’accueil (son fils cadet, devenu Français, mathématicien de génie, s’engagera dans l’armée durant la dernière guerre pendant laquelle il disparaitra, on lira à ce sujet le passionnant ouvrage de Marc Petit L’Equation de Kolmogoroff) et qui ne reviendra qu’ à la toute fin de sa vie en Allemagne.  Berlin Alexanderplatz, c’est le grand roman de la déchéance, il se déroule dans cette capitale hébétée et tourmentée de l’après première guerre, lieu de tous les trafics et de toutes les plus noires tentations et met en scène un repris de justice, assassin repenti qui va retomber dans le crime comme on plonge en enfer. Monument expressionniste, c’est comme le souligne son nouveau traducteur qui offre à cet opus la chance de pouvoir enfin en entendre les incroyables nuances (ce que l’ancienne traduction avait gommé sans vergogne, allant jusqu’à supprimer des chapitres entiers…), Olivier Le Lay, « un texte violent et musical, un récit épique qui progresse d’un pas claudiquant et capte l’énergie de la rue » : il fallait donc tenter d’en retrouver les tressaillements, les cahots, d’en retranscrire les échos car Döblin possédait l’oreille absolue du romancier capable de faire revivre les sons de la rue sans trahir sa propre musique. Le pari du traducteur, autant que nous en jugeons pour l’instant, semble parfaitement gagné. Nous n’en aurons que plus d’audace à le conseiller en insistant sur son aspect novateur, son outrance verbale, sa folie, rappelant à l’occasion que Fassbinder en tira une série télévisuelle stupéfiante.

Montée de circonstance

21mai

AscensionComme d’habitude un jour férié, juste un petit signe des libraires au repos qui se souviennent néanmoins du terrible bonheur d’avoir lu dans le temps Une Ascension de Ludwig Hohl devenu, par la grâce d’une réédition plus fidèle au titre d’origine, Ascension. Qu’on ait le pied alpestre ou la jambe lourde, le pas pyrénéiste ou la démarche trainante, on se munira de ce fabuleux viatique littéraire pour franchir la journée. Ecrit et réécrit pendant près de quarante ans, ce roman d’un Suisse trop méconnu, reste une des plus belles œuvres imaginées sur l’épreuve terrible et vaine de la montée en altitude, un bref récit, impitoyable, que plusieurs lectures n’épuisent pas. C’était notre fulgurant conseil du jour…

Des saumons dans le désert

20mai

torday.jpgEn lisant Partie de pêche au Yemen de Paul Torday, on se dit que, décidément, l’imagination de certains romanciers est sans limite. Le sujet est aussi simple que délirant : un cheik yéménite veut s’offrir une rivière climatisée en plein désert pour pouvoir s’adonner à la pêche au saumon. Tout de suite, le lecteur a de quoi s’inquiéter. « Un livre sur la pêche au saumon au Yemen ? Et pourquoi pas  Partie de flipper en Amazonie ou Strike sur la banquise ? » Si la présentation de ce roman vous inspire ce genre d’a priori, vous aurez alors toutes les chances d’être très agréablement surpris. Car, malgré les pages parfois très techniques sur l’implantation du saumon et l’art et la manière de le pêcher susceptibles d’intéresser les plus férus ou les insomniaques familiers de certains programmes télé très tardifs, ce roman est avant tout un torrent de drôlerie et d’originalité.

Le Projet Saumon – ou la « mission impossible » – est confié au Dr Alfred Jones, un scientifique britannique qui pourrait être un proche cousin du Wilt de Tom Sharpe. Malgré sa réticence, les hautes sphères politiques lui font comprendre qu’il en va de l’intérêt de son pays, histoire de montrer par une habile campagne de communication que les Britanniques ne se contentent pas d’envoyer des missiles au Moyen-Orient. Et puis le cheik yéménite, que l’on soupçonne un brin frappadingue, n’en est pas moins un homme immensément riche, n’hésitant pas à engloutir des millions dans ce projet.

Ce roman doux-amer se démarque par le dynamisme de sa construction des autres comédies british pince-sans-rire. En effet, la trame narrative évolue grâce au journal intime du Dr Jones, aux mails et lettres échangés, aux rapports d’enquêtes, aux différents entretiens et à bien d’autres procédés qui s’enchaînent sur un rythme haletant. Il ne fait aucun doute que, à votre tour, vous mordrez à l’hameçon.

A noter, pour finir, que ce roman fait également partie de l’opération lancée par 10/18 « Vous serez conquis ou remboursé ». Nous avions déjà évoqué cette initiative originale et pour le moins audacieuse sur notre blog  du 10 avril 2009 consacré à Torturez l’artiste ! de Joey Goebel. Grâce à ce procédé, ce roman a pu bénéficier d’un succès mérité qu’il n’a pas eu lors de sa sortie en grand format. Parions que Partie de pêche au Yemen connaîtra la même fortune.

rumeurs de rentrée

19mai

LittératureUn instantané dans le petit matin de la librairie pour saisir l’essence fugace d’un rayon : avant l’arrivée des premiers clients cette photo a retenu un moment silencieux, des livres immobiles, de sages piles qu’une journée va amoindrir. Les plus aguerris reconnaîtront des titres qui ont du succès ou en ont eu, des livres qui marchent déjà bien ou qui refusent de démarrer, des promesses déçues ou des échecs confirmés, et au fond notre fonds avec ce « s » final auquel nous tenons tant pour le distinguer de ce rapport fond/forme auquel il ne doit rien. Ce temps d’arrêt est peut-être aussi l’occasion d’un léger vertige en pensant à la prochaine rentrée à laquelle les éditeurs nous font déjà penser, les uns nous adressant des épreuves, d’autres nous invitant à leur table ou nous conviant à de grands messes terribles où ils nous bombarderont de titres avec l’assurance d’y découvrir des chefs d’oeuvre à la pelle. Hier au soir c’était Laure Leroy de Zulma qui nous dévoilait son trio coloré de rentrée avec le prochain Hubert Haddad, Géométrie d’un rêve, faux journal intime d’après l’amour qui nous mènera loind de la Palestine, en Bretagne. Le suivront deux auteurs hispaniques recommandés par l’actif et talentueux François-Michel Durazzo : Contrebande d’Enrique Serpa, auteur disparu en 1968, « le meilleur romancier d’Amérique Latine » selon Hemingway, qui a laissé derrière lui ce livre très célèbre à Cuba, face à face sur un raffiot de deux hommes que tout oppose, et La ville absente de Ricardo Piglia, fantasque auteur argentin qui donne bien du mal à ceux qui essaient de résumer ses livres au demeurant exceptionnels et parcourus d’érudition (les lecteurs très rares de Macedonio Fernandez apprécieront), et on compte ardemment sur ce prochain livre pour lui offrir un public qui lui fait cruellement défaut. Les magnifiques couvertures dessinées par David Pearson y contribueront sans doute. Pour avoir une petite idée de cet alléchant programme, vous pouvez lire la newsletter de Zulma ici : newsletter

Hubert HaddadEnrique SerpaRicardo Piglia

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