De la rue à la plume.
30mai
On oublie bien souvent que certains poètes ont choisi délibérément de se frotter à la langue âpre, corsée, terriblement sincère de la rue plutôt qu’à celle académique, policée – trop – des meilleurs cénacles. Jehan Rictus est de ceux-là: sa langue est aux antipodes de celle de Mallarmé, il est un frère de Villon ou de Bruant, son contemporain. En effet, si Rictus devait être associé à quelque autre poète, ce serait à Aristide Bruant, le beuglant des bastringues qui racontait la vie des miséreux et autres gagne-petit entre la Villette et la place Maubert! Quelques enregistrements sonores – rares – de ce dernier demeurent mais quid de notre poète Jehan Rictus? Les meilleurs bibliophiles qui nous liront auront sûrement chiné quelques uns de ses rares opuscules illustrés et auront vu leur pécule sensiblement grevé car notre poète est côté dans ces cercles dont le goût, dans ce cas précis, ne saurait être remis en question… Car, bien avant Monsieur Prévert et nos rimeurs banlieusards qui, eux, ont perdu depuis bien longtemps tout idéalisme, il y eut un poète qui se fit le porte-parole des humbles, des peines et des joies de tous les prolos de la terre dans une langue marquée et rythmée par l’oralité. Les Éditions Au Diable Vauvert redonnent la parole à cette voix qui fut en son temps reconnue et appréciée à sa juste valeur. Ce petit recueil n’a rien de diabolique – n’en déplaise à la maison d’édition qui lui redonne vie aujourd’hui – mais il fut en son temps révolutionnaire quand la vogue était aux surenchères stylistiques des poètes symbolistes et décadents! Les Soliloques du pauvre, qui parurent pour la première fois en 1896, rendirent notre homme célèbre notamment dans les cabarets montmartrois où ce dernier se frottait à un public conquis par la verve et la lucidité qu’il exprimait dans ses tours de chant.
De son vrai nom Gabriel Randon, Jehan Rictus (1867-1933) eut une vraie destinée de poète: sa vie est marquée par son lot de malheurs et de désillusions. Une enfance martyre, entre deux pays (la France et l’Angleterre où vivait son père, en conflit permanent avec une mère fantasque et cruelle qui fit de son fils son souffre-douleur); le dur apprentissage de la vie, entre petits boulots et grande misère avant les début dans l’écriture et la reconnaissance.
Physiquement l’homme est grand, voûté, d’une sècheresse inquiétante (son roman Fil de fer – son surnom de gavroche parisien- , petit bijou introuvable, retrace son enfance à la Poil de carotte) et sa poésie est tout entière consacrée à l’observation des êtres et des choses, à l’expression pleine et entière d’une réalité sociale. Rictus prend très tôt conscience de la nécessité de trouver une langue pour cela, celle-ci doit faire corps avec le monde décrit et seul le parler populaire, l’argot – du fait de sa truculence visuelle et de sa musicalité- permet de dire cette réalité. Rictus veut frapper fort et il ne va ménager personne grâce à cette formule poétique d’un nouveau genre. Ouvertement anarchiste et anticlérical, le poète va troquer l’alexandrin contre l’argot des faubourgs et va conter les grandes misères et les petites joies des laissés-pour-compte de la société. Celui qui prend la parole ici est un vagabond sans le sou, un « écrasé» de la vie, un personnage falot, philosophe à sa façon, adorateur de la bouteille, lassé de ses semblables et particulièrement des politicards, des capitalistes, de Dieu et de son rejeton de Fils. Les hypocrites, les charitables, les vertueux, les bien-pensants, les défenseurs de l’ordre et de la morale, personne ici n’est épargné. La révolte éclate à chaque mot et ce ne sont pas les accents d’un accordéon qui accompagnent ces complaintes mais bien la rumeur populaire des communards dont le souvenir nourrira toutes les luttes sociales du siècle qui s’annonce. La détresse mais aussi l’humour, l’(auto)-dérision baignent chaque page – le face-à-face entre notre noctambule ivre et le Fils de Dieu ne manque pas de piquant!- l’émotion, la révolte, la tristesse participent de cette lecture. Rictus fait appel à notre propre humanité, il fait vibrer en chacun de nous cette tendresse pour l’humble et le juste. Et comment ne pas éprouver une empathie réelle pour cet individu – archétype de l’humble, du faible, du résistant ordinaire – qui, dans une langue neuve, libérée de sa gangue d’artifices et de compromissions, fait de ces Soliloques un vrai pamphlet social et un ode à la liberté. Ceux qui jugent combien la langue de la rue a droit de cité, combien elle peut exceller par sa verdeur, sa causticité, sa simplicité, à rendre compte des réalités de l’existence, à coller au plus près de nos consciences, ce livre est pour vous. Digne héritier de Villon, Jehan Rictus retrouve enfin sa place dans nos bibliothèques personnelles.








Un instantané dans le petit matin de la librairie pour saisir l’essence fugace d’un rayon : avant l’arrivée des premiers clients cette photo a retenu un moment silencieux, des livres immobiles, de sages piles qu’une journée va amoindrir. Les plus aguerris reconnaîtront des titres qui ont du succès ou en ont eu, des livres qui marchent déjà bien ou qui refusent de démarrer, des promesses déçues ou des échecs confirmés, et au fond notre fonds avec ce « s » final auquel nous tenons tant pour le distinguer de ce rapport fond/forme auquel il ne doit rien. Ce temps d’arrêt est peut-être aussi l’occasion d’un léger vertige en pensant à la prochaine rentrée à laquelle les éditeurs nous font déjà penser, les uns nous adressant des épreuves, d’autres nous invitant à leur table ou nous conviant à de grands messes terribles où ils nous bombarderont de titres avec l’assurance d’y découvrir des chefs d’oeuvre à la pelle. Hier au soir c’était Laure Leroy de Zulma qui nous dévoilait son trio coloré de rentrée avec le prochain Hubert Haddad, Géométrie d’un rêve, faux journal intime d’après l’amour qui nous mènera loind de la Palestine, en Bretagne. Le suivront deux auteurs hispaniques recommandés par l’actif et talentueux François-Michel Durazzo : Contrebande d’Enrique Serpa, auteur disparu en 1968, « le meilleur romancier d’Amérique Latine » selon Hemingway, qui a laissé derrière lui ce livre très célèbre à Cuba, face à face sur un raffiot de deux hommes que tout oppose, et La ville absente de Ricardo Piglia, fantasque auteur argentin qui donne bien du mal à ceux qui essaient de résumer ses livres au demeurant exceptionnels et parcourus d’érudition (les lecteurs très rares de Macedonio Fernandez apprécieront), et on compte ardemment sur ce prochain livre pour lui offrir un public qui lui fait cruellement défaut. Les magnifiques couvertures dessinées par David Pearson y contribueront sans doute. Pour avoir une petite idée de cet alléchant programme, vous pouvez lire la newsletter de Zulma ici : 

