Archives du mois de mai 2009

Tour de frousse

18mai

Pierre-Raymond Villemiane entraînant Bernard HinaultLe petit vélo à guidon chromé au fond de la cour continue à briller dans le coeur des nostalgiques de la petite reine, même si celle-ci carbure aux amphétamines et l’EPO depuis belle lurette. Avant de consacrer pour l’été prochain un dossier sur Mollat.com au lien curieux qui unit vélo et littérature, l’occasion se présente de saluer un nouveau roman de Jean-Noël Blanc, écrivain stéphanois qui depuis son Forez natal nous envoie régulièrement de ses nouvelles littéraires et duquel nous n’avons pas oublié La Légende des cycles et Esperluette et compagnie (à l’origine édité par Paul Fournel autre grand stéphanois et coureur littéraire de haute volée qui a lui-même commis plus d’un livre où les dérailleurs ont la part belle, on pense au délicat Foraine ou à Besoin de vélo notamment) et qui signe aujourd’hui chez Joelle Losfeld, malgré une couverture qui fleure bon le contre-sens (un gamin en V.T.T. grimpant du mauvais côté de la route -bravo pour l’exemple!…- une gentille petite côte, bref une image gentillette qui fleure la province, un joli cliché un peu injuste pour le roman où les gros braquets sont de mise) un étonnant et passionnant petit livre qu’on avale comme on dévore une étape du Tour de France à l’O.R.T.F., impatient du résultat final mais ravi des péripéties : Le nez à la fenêtre. Comme son titre ne l’indique pas , voilà un roman d’extérieur où il pleut souvent. On y suit en deux lignes parallèles, le parcours d’un gamin de peu se découvrant une passion pour l’endurance, pédestre d’abord, cycliste ensuite, et l’étape que devenu professionnel et équipier d’une jeune vedette il va accomplir, à 36 ans, dans la certitude que son avenir est derrière lui. Le suspens entretenu par ce spectacle raconté, de l’intérieur, par un spécialiste rompu à tous les tours et détours de ce sport monstrueusement difficile se double ainsi, à mots comptés, de l’explication psychologique de ce qui « fabrique » un champion. Blanc n’est pas un débutant, il déjoue ainsi habilement les explications un peu faciles même s’il ne résiste pas toujours au plaisir du chromo mêlant la sueur et les larmes qui vont si bien ensemble. Et sa science du cyclisme laisse pantois. La Fête des pères approchant et certains parmi eux n’ayant pas renoncé aux joies ingrates du cyclotourisme associées aux plaisirs subtils de la lecture, on recommandera donc chaudement Le nez à la fenêtre à leur progéniture qui accomplira ainsi une double bonne action…

Portville-Bordeaux

16mai

Raymond Guérin dit “le grand dab”Raymond Guérin n’avait aucune imagination. En tout cas il n’en mettait que fort peu dans ses romans et surtout pas dans ses chefs-d’oeuvre qui constituent son « Ebauche d’une mythologie de la réalité », cycle « romanesque » autobiographique qui nous autorise, désormais que le temps a passé et fait son tri, à le placer très haut dans la littérature française du XX° siècle et carrément au sommet de la littérature bordelaise (mais celle-là existe-t-elle ?…). Si Les Poulpes et L’Apprenti se détachent clairement dans ce cycle, il ne faut pas négliger Parmi tant d’autres feux, son roman bordelais qui nous permet de retrouver Monsieur Hermès, le frénétique onaniste échappé du palace où on l’avait placé en apprentissage, plongé dans la vie triste et glauque d’une grande ville de province, Portville, où il va se découvrir écrivain. Ce long roman (un rien trop long d’ailleurs, c’est le souci avec Guérin, il ne manque pas de souffle) est celui de l’amour qui déboule dans la vie du jeune homme sans qu’il sache le reconnaître. Chassé-croisé amoureux, initiation aux arcanes du monde bourgeois, peinture de la vie de province dans l’avant-guerre, ces huit cents pages bien tassées permettent surtout de retrouver la prose magnifique du grand dab et sa manière de creuser loin dans les méandres de l’intime. Réjouissons-nous donc que L’Imaginaire ressorte enfin après quelques années de disette ce roman inévitable sur notre belle ville… mais regrettons cependant que l’édition ne soit qu’une reprise du tirage d’origine, pas très bien imprimée et tout petit qui plus est, regrettons aussi que Les Poulpes, LE chef-d’oeuvre, reste aussi difficile à trouver.

Baillon 1, Baillon 2, Baillon 3, …

15mai

André BaillonUn coup de folie ? Sans doute mais de ces folies qui honorent un éditeur et nous laissent augurer un beau destin dans ce monde – l’édition – où le courage n’est pas la plus grande vertu (mais les temps sont durs, c’est vrai…). Bref, vient de nous parvenir et à notre très grande joie le premier volume (dans la collection En démence animée par Anouck Cape) des oeuvres complètes d’André Baillon, écrivain tellement méconnu qu’on peut effectivement crier au miracle en imaginant que dans deux ans nous pourrons enfin tout lire de lui. Car au premier volume qui regroupe Un homme si simple et Chalet 1 succèderont le volume II des « romans de Marie » (Zonzon Pépétte, Histoire d’une Marie et En sabots), le volume III avec les autres textes dits de folie (Le Perce-oreilles du Luxembourg (1), Délires), le IV les romans de jeunesse (Roseau, Le Neveu de Mlle Autorité, La Dupe, Le Pénitent) et enfin le V qui regroupera des textes courts pour l’heure quasi impossibles à trouver. Evoquer Baillon c’est s’aventurer sur un terrain mouvant où l’étrangeté se pare d’une langue économe, le délire, dont il n’est pas avare, d’une mesure stupéfiante. Né en 1875, orphelin très tôt, élevé par une tante qui l’obsède de religion, il développe une neurasthénie et une angoisse qui feront de sa vie un calvaire et la matière d’une oeuvre bouleversante dont il est impossible de ressortir indemne. Riche héritier qui va claquer sans fortune dans les bouges, vrai pauvre qui va faire l’expérience d’une misère pour laquelle il n’est pas armé et qui lui vaudra d’essayer des métiers (dont éleveur de poules) qui ne le mènent nulle part, il trouve dans la littérature un refuge et une famille. Sans jamais gagner un vaste public, il obtient à l’époque un accueil critique qui souligne sa totale originalité sans lui offrir cependant un public qui le sortirait de la mouise. Mais écrire ne fait pas vivre, et la folie va s’emparer de lui et le conduire à La Salpêtrière au coeur du Chalet n°1 dont il va se faire le peintre fidèle, restant lucide malgré les assauts de l’angoisse, restant écrivain malgré les risques du délire. Parmi toute la littérature de l’enfermement qu’il est loisible de visiter quand on ne craint pas les épreuves, il est évident qu’André Baillon occupe une place à part, réussissant comme le souligne la préfacière Bérangère Cournut, à créer avec son lecteur une empathie qui fait de nous les « témoins de son cheminement vers l’impasse psychique » et ceci sans jamais réellement nous effrayer. Je ne résiste pas pour conclure à citer la dernière phrase de cette « postface liminaire » (qui fait pendant à une « préface terminale » de Benoît Virot) qui dit avec beaucoup de justesse et sans cette emphase qui conviendrait si peu au doux Baillon : « Allez, Baillon n’est pas Artaud, n’est pas Céline, mais c’est un écrivain puissant, original – et bien meilleur compagnon! » On ne peut pas mieux dire.

(1) Un titre que vient d’ailleurs de rééditer Sillage (Le Perce-oreille du Luxembourg), preuve qu’il y a un vrai regain d’intérêt pour lui. Et on croit savoir que Finitude, de son côté, prépare une réédition de La vie est quotidienne, recueil d’excellentes nouvelles de Baillon.

Ma mère ce héros

14mai

belezi.jpgDeux poches signés Mathieu Bélézi sont parus tout récemment dans la collection Motifs – collection remarquée pour la qualité graphique de ses couvertures – : Je Vole et Une Sorte de Dieu.

Une sorte de Dieu nous a frappé par la qualité de son écriture et la force des personnages campés.

La quatrième de couverture annonce la couleur du roman : « Je ne devrais pas l’être, et pourtant je suis un assassin » nous confie le narrateur. La description de la petite ville de campagne en plein été par laquelle s’ouvre le récit rend compte d’une atmosphère funeste qui ne présage rien de bon:  face à la chaleur accablante, « lourde, au goût amer de métal »,  « l’horizon est en sang », et « les maisons (sont) tapies les unes contre les autres ».

On s’attend alors à tout moment à ce que surgissent quelques événements tragiques… et pourtant il n’en est rien (pour l’instant).

On va suivre Romain, un instituteur  sans histoire – selon ses dires -, qui rentre pour les vacances scolaires dans la maison où il a grandi et où sa mère est morte il y a peu. Au fil des pages,  ressurgissent quelques bribes de souvenirs, marqués par une femme à la présence et à l’aura exceptionnels, Hélène, sa mère.

A ce récit introspectif se croise celui de la mère, qui nous confie alors les conditions de la venue au monde de Romain et ses débuts au village.

Vous l’aurez remarqué, il n’est pas question du père ici. Une Sorte de Dieu nous offre une illustration terrible de ce que peuvent être les rapports mère-fils, entre passion et amour exclusif.

Parallèlement on sent bien le désir de Romain de sortir de cette situation dans laquelle il semble englué, de s’évader, de devenir homme et non plus  fils.

A la lecture de ce texte, on pense à Mauriac, aux Dimanches de Jean Dézert de Mirmont également et à Bataille aussi – notons que l’auteur de Ma Mère est justement cité en avant propos -, tant pour l’évocation des rapports familiaux que pour la force de l’écriture de Bélézi.

Pour ceux que la fête des mères agace, nous ne saurions que trop vous conseiller de vous lancer dans la lecture de ce roman!

Ombre de la mémoire

13mai

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« La poésie est l’ombre de la mémoire

Mais elle sera matière de l’oubli »

            José Emilio Pacheco

 

 Cette superbe anthologie de la poésie hispano-américaine se savoure, se déguste, se grapille, au fil de 700 pages qui brassent ce continent de langue espagnole où se côtoient pas moins de soixante dix poètes originaires du Pérou, du Guatemala, de Colombie, Cuba, Mexique, Argentine, Uruguay, Venezuela, Paraguay, Equateur, Salvador, Bolivie, Nicaragua, Chili, Honduras – certains traduits ici pour la première fois en français. Merci aux éditions Gallimard de nous faire découvrir ces voix, et bravo aux traducteurs (ils sont nombreux) pour leur travail remarquable.

La préface de Philippe Ollé-Laprune éclaire les intentions d’une telle anthologie : « Malgré les tons particuliers et les indéniables variations dans les tonalités qui marquent les littératures nationales, il s’y déroule une avancée commune de la parole poétique. Contre la diversité que promet la géographie, il existe une cohérence que propose l’Histoire. Certes, le souffle de la poésie chilienne se reconnaît, ainsi que le déséquilibre dans la fureur péruvienne et l’étonnant calme mexicain. Et pourtant, il existe des correspondances, des similitudes, des chemins communs que parcourent des auteurs qui vont dans le même sens, avec un rythme particulier ».

 Le découpage chronologique en quatre temps pose les jalons historiques de l’évolution poétique – ou, devrait-on dire, révolution ? – à partir de l’oeuvre fondatrice de Ruben Dario, précurseur qui, intégrant les apports européens, renouvelle le genre et le langage, fait exploser la tradition et entraîne dans son sillage d’autres poètes tentés par l’aventure. La génération poétique suivante dépasse les frontières de la langue et allie l’influence des poètes occidentaux d’avant-garde sans renier ses couleurs locales, à l’instar d’Asturias, Borges, Mistral, Neruda, Guillen, Gomez de la Serna, Vallejo… Après 1910, la maturité est là : l’héritage de la modernité est « digéré », et d’autres influences – américaines notamment, avec Whitman, Pound, Eliot – se font sentir chez Paz, Juarroz, Gerbasi,  Gaitan Duran, Davila Andrade, Moro, Cerruto…  Des années cinquante à nos jours, la période contemporaine draine des voix multiples et singulières, telles celles de Segovia, Lihn,  Cadenas, Gelman, Sosa, Deniz, Dalton, Pizarnik, Becerra, Montejo, Pacheco, Quessep, Kozer, Zurita, etc…

A défaut de trouver un billet d’avion à prix modique à destination de l’Amérique latine, investissez donc trente-cinq euros dans ce beau volume  et vous ferez un superbe voyage sans quitter votre fauteuil !

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Vive l’apocalypse

12mai

jacques-spitz.jpgune moucheRessuscité ! On craignait beaucoup pour la postérité de Jacques Spitz, étrange auteur classé dans ce vaste rayon appelé la Science Fiction et passablement oublié du grand public malgré le louable et déjà ancien effort de Gérard Klein dans sa collection Ailleurs & demain chez Laffont des années 70. Spitz appartient à ce petit nombre d’auteurs négligés qui firent les grandes heures de la SF d’avant-guerre, héritiers et continuateurs de Jules Verne et Rosny aîné, mais victimes de la mainmise (et du snobisme) nord-américaine sur un genre en pleine expansion. Né en 1896, de formation scientifique (polytechnicien, s’il vous plait), il s’intéressa d’abord au surréalisme avec des premiers textes étranges pour bifurquer ensuite et pendant dix ans, de 1935 à 1945, vers l’anticipation la plus débridée et la plus pessimiste avant, curieusement, de renoncer et de renier toute sa production. C’est Ombres et sa petite bibliothèque qui a le premier entamé le travail de réhabilitation avec La guerre des mouches, incroyable roman qui voit l’humanité aux prises avec des insectes devenus des prédateurs impitoyables. Depuis la parution de L’oeil du purgatoire suite à sa sélection parmi les finalistes du Prix Nocturne, un mouvement semble se faire jour qui se concrétise aujourd’hui par la parution d’un gros volume chez Bragelonne  intitulé Joyeuses apocalypses. On passera sur l’épouvantable couverture qui fait penser à une boîte de maquette d’avion pour nous concentrer sur le contenu, très riche puisqu’en plus de la reprise de La guerre des mouches (rappelons-le toujours disponible au sein du merveilleux catalogue de la Petite Bibliothèque Ombres), on retrouve L’Homme élastique, délire scientifique sur la possibilité de dilater ou rétracter les atomes récupérée par les militaires dans le dessein qu’on imagine et un inédit, plaisir rare, intitulé La guerre mondiale n°3 qui, à chaud, imagine un nouveau conflit où les armes se font cosmiques et définitives. L’ensemble très copieux est suivi de six nouvelles découvertes dans le fonds de la Bibliothèque Nationale et qui ont toutes la particularité un rien inquiétantes de mettre en scène des fins du monde. On le voit, Jacques Spitz ne voyait pas d’un oeil très mouillé de compassion son prochain et ses écrits où le mordant et la satire ne sont jamais absents pour ne pas parler de son humour très noir en portent une trace définitive. Quand bien même on n’aurait pas un penchant prononcé pour la S.F., il serait dommage de passer à côté de cet auteur qui prouve avec éloquence que les français n’ont pas démérité dans le domaine de l’anticipation où leur cynisme mâtiné d’humour a produit de noires merveilles.

Simenon, tome III

11mai

Simenon, Pedigree et autres romans

  

Il y a aura donc un troisième Simenon en Pléiade. L’arrivée du prolifique père de Maigret au sein de cette collection qui fait fantasmer depuis des décennies auteurs et héritiers, spécialistes et amateurs éclairés, avait suscité une certaine émotion chez les puristes de la Littérature qui voyaient d’un oeil inquiet cet auteur de polar (comme on dit pour faire vite mais aussi pour faire à part…) côtoyer Shakespeare d’une part et Claude Simon de l’autre. Comment ? Georges Simenon, ce maniaque de l’écriture, ce rouleau compresseur de l’intrigue, allait gagner l’immortalité reliée cuir ? Bien a pris à Gallimard si on en juge par l’impressionnant succès rencontré par les deux volumes et le coffret les réunissant. Et puis pourquoi ne pas avouer que ceux qui le snobaient effrontément au nom de la bienséance littéraire trouvèrent enfin une raison et une légitimité pour aller y plonger et s’en délecter, découvrant sous l’apparente facilité un véritable écrivain à la tête d’un univers cohérent et complexe, possédant une écriture qu’on enseignerait volontiers à nos besogneux débutants, analyste d’une civilisation dont rien ne lui échappe sous couvert de faits divers à élucider (on soulignera d’ailleurs la sortie en deux volumes aux Presses de la Cité de ses Romans américains composés après la guerre et qui valent toutes les analyses sociologiques sur cet empire vainqueur dont Simenon détectent les premières fissures). Cependant il n’était question que de deux volumes qui opéreraient un choix terrible dans les centaines de titres du fameux fumeur de pipe (et le choix dut être ardu, et les mécontents nombreux, comme de bien entendu) : le Meilleur pour la postérité et les bibliothèques des honnêtes hommes. La résolution – mais est-on bien certain de ce que nous avançons ? – n’a pas résisté à l’enthousiasme et voici donc, à quelques jours de lancer la Quinzaine de la Pléiade (cet année Album Quête du Graal), un volume nommé Pedigree et autres romans qui nous indique clairement l’intention des éditeurs : s’intéresser à l’aspect autobiographique de son oeuvre. Pedigree est un roman totalement à part dans la vaste corpus de Simenon : « exceptionnellement long » comme le soulignent Jacques Dubois et Benoît Denis qui ont établi l’édition, c’est avant tout une autobiographie romancée, « reprise de ce Je me souviens… que l’écrivain publia en 1945 et où il narrait sans fard son enfance à l’intention de son fils ». C’est aussi une manière de saga ou tout au moins de premier volume à ce qui aurait pu devenir cette saga des petites gens dont il rêvait, bref un objet littéraire unique dans la production du célèbre Belge où sa ville natale, Liège, joue un grand rôle. L’ambition affichée n’a pas résisté au réalisme ou au rythme imprimé par l’auteur, il n’en reste pas moins que ce Pedigree est un tournant qui permettra aux plus incrédules de découvrir les singulières qualités de Simenon et aux simenoniens d’avoir des pistes pour comprendre l’architecture générale et particulière de sa comédie humaine. Les autres titres retenus pour cette édition viennent éclairer à leur manière cette dimension cachée : Les gens d’en face, Les trois crimes de mes amis, Malempin, La vérité sur bébé Donge, Les complices, Les autres et La chambre bleue ne sont pas tous inspirés par la vie de Georges Simenon mais ils partagent les « mêmes données sociales » et ne s’inscrivent pas dans le schéma classique chez lui de la « déviance » que traversent la plupart de ses héros ; ils témoignent pour certains de ses tentations, de son attrait pour le danger et l’interdit qu’il a longés sans y céder. Cela fait beaucoup de raisons pour ne pas tarder, malgré son prix (mais c’est la période de lancement), à l’acquérir, au risque prouvé (j’en témoigne) de renouer avec une addiction connue des lecteurs de Simenon. En lire un en appelle un autre, c’est fatal. Mais il y a des addictions plus difficiles à subir…

Petit scoop pour finir, Pierre Assouline prépare pour la rentrée prochaine un dictionnaire Simenon très singulier puisqu’entièrement composé par des extraits de son oeuvre, un travail colossal que seul un vrai spécialiste comme Assouline pouvait oser.

Les premiers jours d’Hermann Kant

08mai

baeckerei-meyer-chemnitzLa mission qui nous incombe aujourd’hui n’est pas des plus aisées. Comme vous l’allez comprendre, parler de ce petit livre mystérieusement intitulé Parfois, les brötchen croquent sous la dent, publié par les éditions Autrement, sans excéder pour ce faire le nombre de mots qu’il contient lui-même n’est pas facile. Surtout si nous avons recours à autant de tours et détours… Alors permettons-nous dès à présent de vous mettre simplement sur la piste, car résumer une trentaine de pages serait un projet bien vain… Parti à la découverte des commerces de son nouveau quartier, un homme fraîchement divorcé va mettre le pied dans une boulangerie peu commune. C’est ainsi que commence un manège pour le moins surprenant, au cours duquel le rôle de notre narrateur va subir une nette évolution. Nous ne vous en dirons pas davantage pour ne pas gâcher la surprise que vous réserve cette petite fable efficace et très moderne signée par l’Allemand Herman Kant.

Bonne dégustation !

F.A.

Gens de Lettres et Gens de Prix

07mai

sgdl.jpgMarc Villemain, notre candidat nouvelliste au Prix Lavinal 2009, vient de se voir attribuer un prix littéraire très convoité dans un domaine où les récompenses ne sont pas si nombreuses. Il vient en effet de recevoir le Grand Prix 2009  de la Nouvelle de la Société des Gens De Lettres (autrement appelée SGDL) qui vient donc saluer un recueil dont nous avions vite repéré les évidentes qualités et qui a donc toutes ses chances lors des débats qui auront lieu à la fin du mois de mai. On remarquera d’ailleurs l’étonnante vitalité du genre de la nouvelle au sein du catalogue Seuil avec la sortie du recueil de Mark Greene, Les plaisirs difficiles et celui, tout juste arrivé du grand Paul Fournel, Courbatures, dont nous vous reparlerons volontiers très bientôt. Pour l’heure toutes nos félicitations à l’heureux lauréat !

Bon à manger, bon à lire !

06mai

sam-savage.jpgEn dépit de sa petite taille et de sa race, vous vous souvenez certainement du héros de Ratatouille, un rat prénommé Rémy qui s’était mis en tête de devenir un célèbre chef français. Et bien figurez-vous qu’au moment de sa sortie en salles au Etats-Unis en juin 2007, le concept d’un rongeur plutôt sympathique comme vedette, remis au goût du jour par Brad Bird et Jan Pinkava, avait été utilisé une année auparavant par l’écrivain Sam Savage. En effet, celui-ci, alors âgé de 65 ans, avait signé son premier roman en avril 2006, un ovni littéraire intitulé Firmin: Adventures of a Metropolitan Lowlife.

Dans un univers culturel où les héros animaux sont généralement cantonnés à la littérature jeunesse et aux dessins animés pour enfants, si Ratatouille a pu enchanter les grands comme les petits, Firmin, autobiographie d’un grignoteur de livres, qui paraît en France aux éditions Actes Sud avec les illustrations de Fernando Krahn1 après avoir remporté un franc succès dans d’autres pays européens comme l’Espagne et l’Allemagne, se destine en premier lieu à un lectorat adulte – même s’il pourra également être dévoré par des lecteurs plus jeunes.

Le narrateur de ce roman éponyme n’est autre qu’un rat atypique, cynique et un brin mélancolique, dont la tête surdimensionnée domine un corps pour le moins chétif et ce dès son enfance, qui ne fut d’ailleurs pas particulièrement tendre. Né entre les pages de Finnegans wake au fond d’une librairie d’occasion dans le sous-sol d’un immeuble de Scollay Square2 – faut-il y voir une certaine forme de déterminisme ? – ce petit personnage un peu spécial souffre d’un « cas banal de biblioboulimie » – banal, vraiment ? – d’abord dans le sens littéral, puis dans le sens figuré. Assez rapidement, ce petit humaniste pour qui l’apprentissage non seulement de la lecture mais de la littérature va de pair avec l’appréhension de la race humaine, se sent cependant limité de ne pouvoir communiquer avec les hommes qui l’entourent. Serait-ce exagéré d’affirmer que le drame de sa vie est lié à une erreur de casting, à son parachutage dans ce corps qui ne correspond en rien à ses ambitions ?

Le récit des pérégrinations de ce rat de librairie au gré de ses rencontres avec une petite poignée d’humains donne alors lieu à une éloge de la différence, ainsi qu’à des constats finalement implacables sur les forces à l’oeuvre dans la grande comme dans la petite histoire (illustrées notamment par le plan d’anéantissement de Scollay Square). Difficile en outre de ne pas percevoir la dimension allégorique de ce conte, qui plonge le lecteur dans l’univers du livre, en insistant particulièrement sur les vertus élévatrices et les pouvoir rédempteurs de la lecture. Plusieurs niveaux d’interprétations, donc, pour ce texte aux allures de fables à la fois divertissant et moins léger qu’il n’y paraît…

N.B. : Un petit mot, enfin, pour souligner la qualité de la traduction réalisée par Céline Leroy, qui a traduit par ailleurs les deux derniers romans de Laura Kasischke chez Bourgois.


1 Les dessins de cet artiste qui est né à Santiago en 1935 ont été publiés dans nombre de grands quotidien internationaux, tels que The New Yorker, El Pais, Die Zeit et La Repubblica.
2 Si les aventures de Firmin sont bien évidemment complètement fictives, il est un fait que le quartier de Scollay Square, à Boston, a bel et bien existé. Ainsi, au début des années 1960, il fit l’objet d’un plan de destruction, après avoir constitué pendant plus d’un siècle et et demi, le quartier de détente dans lequel se retrouvaient les Bostoniens.
F.A.
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