Archives du mois de juin 2009

Lu du campus – VOUS AVEZ VU ? LES TEMPS CHANGENT …

30juin

Watchmen

Il n’y a pas si longtemps, les super-héros remplissaient les salles de cinéma à coup d’effets spéciaux rebattus, de bonne morale typiquement hollywoodienne, de costumes moulants, super-pouvoirs, super-méchants, le Bien gagne, alléluia, rentrez vous coucher digérer votre Macdo et rêver que vous grimpez aux murs, volez, sauvez la veuve et l’orphelin made in USA (voire la planète, au passage) et faites triompher le « Monde Libre », que vous soyez mutant, en métal ou quoi que ce soit d’autre. Mais que se passe-t-il ? En Août 2008, Batman doute, Batman a des cicatrices, n’est guère capable d’exploits plus grands que ceux des forces spéciales. Et le mois dernier, les héros annoncent qu’ils ne veulent plus sauver le monde. Symptôme ? A temps de crise films de crise ?

Watchmen. Rarement un film grand public et à l’esthétique aussi fictionnelle et kitsch n’a permis un propos aussi implosivement surprenant, voire subversif. Sa réédition récente chez DC Comics mérite un mot ou deux.

Dans une Amérique uchronique des années 80, où Nixon est réélu trois fois après avoir fait gagner aux Etats-Unis la guerre du Vietnam, dans l’imminence d’une troisième guerre mondiale l’opposant à l’URSS (guerre nucléaire, bien sûr), les justiciers masqués sont officiellement bannis de la Cité, interdits de rendre la justice, tandis que certains continuent de rendre de loyaux et officieux services à un pays que seule l’Apocalypse nucléaire intéresse. Pays au bord de l’implosion, pris dans des conflits sociaux, des grèves de services élémentaires à son fonctionnement, où les secondes du compte à rebours se comptent dans les gazettes alarmistes des kiosques à journaux ; pays ruiné mais tendu comme un doigt présidentiel vers l’ennemi. Autant vous prévenir tout de suite : il s’agit ici d’un « graphic novel », et non pas d’un « comic » à proprement parler. Un travail romanesque entrelacé d’une narration visuelle typiquement héritée des fameuses séries sans fin des années 80. Ne vous fiez pas aux couleurs kitsch, à l’action très dynamique, vous êtes bien loin d’avoir une simple BD comme notre système de représentation français de l’écrit, quelque peu étriqué, pourrait le cloisonner. Le propos sait s’y rendre d’autant plus surprenant.

Watchmen

 

En effet, excepté Dr Manhattan, ex-brillant chercheur en physique nucléaire mort dans un accident puis réapparu sous forme d’une entité physique à forme humaine, maîtrisant la relativité de la matière et du temps, tous les autres Watchmen sont bien humains, autoproclamés défenseurs de leur propre idée de la justice, et n’ont aucun super-pouvoir. Le roman graphique débute sur la mort du plus controversé d’entre eux : le Comédien, amoral défenseur de toute « justice » officielle, à la poitrine duquel le smiley au sourire figé et criard se tache du premier sang versé. Nous n’avons d’autre choix que de garder à l’esprit cette souillure qui vient ternir l’apparence radieuse de toutes nos illusions et codes établis.

Au bord de l’Apocalypse, que feriez-vous ? Le « Hibou» retraité Hollis Mason donne le ton dès le premier chapitre, dans son autobiographie : «Which world would you rather live in, if you had the choice ? » (« Dans quel monde préfèreriez-vous vivre, si vous aviez le choix ? »). Chacun des Watchmen se pose la même question. Quelle justice pour quel monde ? Qui doit en prendre la responsabilité ? Nous avons ici des personnages qui sont autant d’attitudes, de perspectives, de problèmes solubles ou non, de nœuds de problèmes. Des humains ? Oui, et d’autant plus que chacun d’entre eux porte sur soi un fardeau d’héritage du XXème siècle. Si les super-héros étaient des valeurs combattantes d’un siècle en pleine course, les Watchmen en traînent les miettes. Comment ne pas voir dans Rorschach l’héritage biaisé de la psychiatrie et psychanalyse modernes qui devaient augurer une nouvelle condition  pour l’individu et l’a finalement privé de visage dans une solitude de masse ? Se cachent derrière Dr Manhattan et le Comédien l’amoralité des « mains » de ceux qui gouvernent. Les mutations qui déchirent le Spectre Soyeux, le poids de l’acceptation de son passé, en tant qu’humain mais aussi en tant que femme qu’un tournant générationnel, tournant de mœurs, sépare de sa mère ; les désillusions du Hiboux prenant peu à peu conscience de l’échec du progrès à rendre le monde meilleur. Comment ne pas se sentir proches de tels questionnements ? Car qui que nous soyons, nous ne nous débarrasserons pas des miettes du siècle passé sous le tapis rassurant du confort présent. Et pour cause, le confort présent semble bel et bien compromis.  Le propos touche une corde d’autant plus dérangeante qu’il fait vibrer un réalisme au-delà du cynisme via le personnage d’Ozymandias. J’en ai déjà trop dit.

Watchmen

 

Mais j’insiste. Souvenez vous du Joker dans The Dark Knight. Quelques phrases me reviennent. A Batman : « See… to them… you’re just a FREAK, like me ! », mais aussi, à Harvey Dent, défiguré, chavirant dans le désespoir : « All of this, just a bad joke ya know… ». L’écho avec les paroles du Comédien est surprenant, lorsque se confiant à Moloch, un de ses plus anciens ennemis, retraité à ce moment précis : « I mean, I thought I knew how the world was. But then I found out about this gag, this JOKE ! you’re part of it, Moloch ol’ pal, y’know that? ». Une mauvaise blague dont tout le monde, amis, ennemis, fait partie. Comme si l’absence de visage, de morale, le sourire glacé du sens absurde et ironique de l’histoire pouvait permettre à ces deux personnages le même constat. Car toute l’énigme du Joker réside dans sa neutralité absolue, l’absence de but, de plan, il n’est que la carte sans nom qui s’insinue dans les failles fondamentales de systèmes politiques, sociaux, moraux, pour mieux remettre en question l’équilibre apparent de toute situation, celui auquel tous voudraient croire, auquel NOUS tous voudrions croire. D’où un nombre significatif de chutes cinglantes. Le Comédien met ainsi un point de conclusion à ce que laissait entendre le Joker. Car nous, spectateurs, sommes aujourd’hui face à une preuve très concrète de ces failles qui ont remplacé la patine brillante de nos systèmes tutélaires. Deux avions, deux tours, une logique post-guerre froide pourrissante, un crack boursier mondial, dont les cartes manquantes, terroristes ou traders, chefs de tous poils, sont aussi péremptoires que des Joker ou des Comédiens, fantoches d’un système devenu dispositif[1] que plus personne ne contrôle faute de l’avoir trop ingéré. Dispositif car chacun en fait partie intégrante et motrice, par le simple fait qu’il soit dans la société, pour ou contre le « système ». Le Bien et le Mal en perdent forcément leurs majuscules… Il semblerait qu’il n’y ait plus de méchants et plus de gentils. Parce qu’au mieux, ils sont des humains, au pire ils ne sont plus que des illusions perdues.

 

 

Watchmen

 

 

En cette époque d’attente, attente d’un dénouement qui porterait des perspectives, découvrir ou redécouvrir ce livre prend une importance toute particulière, et engage véritablement l’acte de lecture. Il est venu le temps de réévaluer le passé, de jauger le présent, savoir ce que nous voulons comme futur, si seulement nous en voulons un, ce qui supposerait que nous acceptions de considérer notre conception actuelle comme obsolète. Ce livre accepte ce travail sur lui-même, rempli d’influences et d’ambiances qui parlent d’une époque peut-être pas si sombre qu’elle ne paraît, de mythes revisités, de paraboles bibliques intenses, de doute et de crises d’idées comme le XXème siècle a su en créer, ramenant l’Histoire à lui pour mieux exacerber les questions nécessaires. Que nous reste-t-il des mains de ceux à qui nous avons confié nos pays et nos vies, mains « prévues  pour nous défendre »[2] malgré nous ? De qui se protéger ? De nos gardiens ? De nous-même, peut-être ? A quel prix une nouvelle voie nous sera-t-elle donnée de créer ? Quel prix pouvons-nous accepter ?

Le temps est venu de reprendre en mains ce qui est dû à chacun : un aide-mémoire toujours présent, un post-it des temps à venir, un livre à lire et ne pas oublier, à garder ouvert au fond de vous-même. Les temps changent… bon réveil à tous.

Mr.Aeløv

 


[1] Lire à cet égard Qu’est-ce qu’un dispositif, par Giorgio Agamben, passionnant petit essai dont j’emprunte l’idée centrale.[2] Je pense ici au texte court La politique est l’art d’enculer les mouches, de Charles Bukowski ( in Contes de la folie ordinaire).

Lu du campus au soleil – L’Exposition

29juin

Les vacances proches ne désarment néanmoins pas les étudiants de Dominique Rabaté avec lesquels nous avions lancé il y a quelques semaines une collaboration sur ce blog, leur donnant la parole pour une semaine. Le succès aidant nous renouvelons  l’expérience en leur ouvrant de nouveau ces pages afin qu’il y expriment leurs critiques et leurs regards sur différents livres. Nous commençons cette semaine avec Thomas Colombera qui a choisi d’évoquer le livre de Nathalie Léger, L’Exposition, dernière lauréate de notre Prix Littéraire Printemps des lecteurs-Lavinal.

Nathalie LégerC’est cloué au lit, une journée durant et fiévreux que j’ai découvert L’Exposition. Le rythme effréné, enfiévré, goulu mais strict, entrainant le lecteur mais le perdant, hachuré, dans des fins de phrases radicales, correspondait particulièrement à mon état m’empêchant toute autre activité.
Voir. Tout voir. Tout classer, tout citer, tout apercevoir pour mieux expliquer. Exhiber. Car il y a une part d’exhibition dans l’Exposition. Non négligeable : d’Isabelle Huppert « mise à nu » à Yves Klein « montreur de nu », on fait le tour de la question, de cette question : comment faire montre de soi avec sincérité ? Avec art ? Pour répondre à la question de l’art, Nathalie Léger nous emmène dans sa quête.
Cette quête rejoint celle de Patrick Modiano avec Dora Bruder, à la différence que la quête est ici exclusivement photographique, et réservée à la réflexion sur l’art. L’on croise Roland Barthes, en pleine écriture de La chambre claire, lui-même photographié. A surtout été suivie la comtesse de Castiglione, dont Montesquiou conservait les innombrables clichés, essences de l’être ou plutôt : donnant de l’essence à l’être.
Nathalie Léger ne nous raconte pas l’histoire de la comtesse. Nadar l’a très bien fait, et elle nous le montre. Nathalie Léger s’en approche par la seule observation, s’approchant en cercles concentriques irréguliers, touchant parfois, furtivement, Virginia Oldoïni de Castiglione.

Résolument, nous sommes face à un texte. Et sans fil d’Ariane. Perdus. Emportés. Nathalie Léger, sous le couvert de l’anonymat et de la banalité, a tout emporté.
« Ce que je cherche, c’est l’inconséquence d’un souvenir, sa trace un peu titubante à travers les objets », nous dit-elle au détour d’une description photographique. Et le lecteur, entrainé, est transformé : c’est une expérience de lecture, cette exposition. Expérience dans laquelle le lecteur « est comme les murs, plein de componction et d’indifférence. » En somme, il a fait partie de l’exposition, il a participé à la mise en valeur des objets du texte.

Un roman puissant sur une figure oubliée de la Résistance

26juin

ManouchianNous accueillons régulièrement sur nos échelles de jeunes stagiaires dévorés par l’amour de la littérature (et d’Amélie Nothomb pour les plus inquiétants d’entre eux…) et ces temps-ci le rayon profite des étranges chaussures du jeune Sébastien A. (il porte le nom d’un écrivain qui fut en vogue, nous respecterons son anonymat temporaire) qui s’est familiarisé avec la montée des livres en altitude et va nous offrir aujourd’hui un exemple de ses talents de lecteur. Son choix s’est porté sur un livre à paraître à la rentrée chez Gallimard d’Alain Blottière, un roman déjà porté par une rumeur flatteuse et dont nous aurons peut-être l’occasion de reparler. Voici donc, et sans filet, le résultat de sa lecture :

 

Il est juif, il s’appelle Thomas Elek mais accepte seulement qu’on le nomme Tommy. Il a quinze ans lorsque la Seconde Guerre mondiale commence et s’engage dans la Résistance un an plus tard. Au sein des F.T.P.-M.O.I., il participe à plusieurs attentats et déraillements de trains transportant soldats allemands et ravitaillement à leur destination. Mais quelques mois avant que ne soit signée l’Armistice, le groupe est démantelé petit à petit par les Brigades Spéciales jusqu’à ce que tous ses membres soient arrêtés et fusillés.

Elle s’appelle Hélène Elek, elle est sa mère et la seule femme qu’il aime. Elle lui donne tout jusqu’à sa mort, et même après puisqu’elle lui rend hommage en racontant son histoire qu’elle publie chez François Maspéro (Hélène Elek, La Mémoire d’Hélène, 1977, épuisé), éditeur issu d’une famille de résistants.

On ne sait pas son nom, il est réalisateur et prépare un film sur Tommy. Le sujet l’intéresse beaucoup et finit par l’obséder, comme sa quête de l’acteur parfait, qu’il trouvera un an après avoir abandonné le projet.

Il s’appelle Gabriel, il est grand, beau, blond, les cheveux en bataille, comme Tommy. Il fait du roller dans Paris quand le narrateur/réalisateur du Tombeau de Tommy tombe sur lui, pour ne plus le lâcher. Il n’avait rien demandé et se retrouve happé par un film meurtrier.

De ces quatre personnages, Alain Blottière (Prix Littéraire de la Vocation en 1981 pour Saad chez Gallimard) tisse une toile qui plane dangereusement sur chacun. On s’y retrouve, nous aussi, rapidement pris, telles les proies de la mygale. Pour Tommy, la mygale s’apparente aux soldats allemands et aux Brigades Spéciales qui trahissent la France en pactisant avec l’ennemi. Pour Hélène, il s’agit de la peur de perdre ce fils qu’elle aime plus que tout. Enfin, pour le réalisateur et Gabriel, la mygale réside en Tommy. Car si Gabriel n’est pas acteur, il joue Tommy à merveille, ne sachant plus lequel des deux il est. Il fait même changer des scènes et attitudes du personnage, persuadé de réfléchir comme lui mieux que le réalisateur. Il se perd dans son rôle, jusqu’à sombrer en Tommy, en son tombeau. Le réalisateur, lui, ne peut plus se passer de Gabriel. Même les jours où il n’a pas de scènes à lui faire jouer, il le veut à ses côtés. C’est à se demander lequel protège l’autre. Il devient un père pour lui : « J’avais déjà discerné, bien avant ce jour, sa propension à me considérer comme un père, puisque j’avais écrit son propre rôle et qu’il le contestait. »

Commencer ce roman, c’est plonger sans aucune sortie de secours dans un récit puissant, oppressant et émouvant, mélange de souvenirs d’Hélène Elek, de pensées du réalisateur et de scènes du film qui relate aussi bien l’histoire de Tommy que l’Histoire. Mais attention, ne vous méprenez pas sur cette dernière phrase : il ne s’agit pas d’un livre sur la Seconde Guerre mondiale, ni même sur la Résistance, comme on en trouve pléthore. C’est bien plus que ça. C’est une histoire magnifique qui traite de la guerre sous un angle tout à fait inhabituel et qui rend un bouleversant hommage à Tommy.

Comment tuer sa femme : petite leçon

25juin

emmanuel ponsSi l’auto-fiction est devenue depuis belle lurette un genre littéraire à part entière, genre auquel certains mettront volontiers des guillemets comme on mettrait une sourdine à une trompette un tantinet tapageuse, elle peut aussi s’avérer source de je(u) inépuisable…

Emmanuel Pons a tué sa femme et il l’avoue : Je viens de tuer ma femme. Après 11 ans de mariage parmi lesquels, les premiers temps, de fougueux moments de passion amoureuse, le narrateur tue son épouse Sylvie à l’aide d’un couteau aiguisé, n’en pouvant plus de ses sarcasmes, de ses remarques perfides, de ses petitesses quotidiennes. Bref, il n’aimait plus ce qu’elle était devenue. Au fil des jours, à la recherche d’un confident et d’une solution au « stockage » de sa chère disparue, Emmanuel renoue avec sa femme des liens jusqu’alors bien distendus pour ne pas dire inexistants. Lors de ses monologues désormais quotidiens face à la porte ouverte du grand congélateur où sa défunte épouse repose provisoirement contrainte et forcée, les états d’âme du meurtrier ne sont bientôt pas loin de ressembler à des regrets…Et si Sylvie n’était pas seule coupable de la déliquescence de leurs relations ?

Quand auteur et personnage portent le même nom, habitent le même petit village de Normandie et qu’ils sont en outre tous les deux artistes peintres, la question de l’auto-fiction pourrait se poser ; de là à penser que l’un et l’autre sont des assassins, il y a là une distance que nous ne pouvons franchir – en l’état actuel de nos connaissances ! Et si, sur son blog, l’auteur avoue tuer sa femme de temps à autre, ceci ne regarde après tout que la maréchaussée.

Ce qui est certain en revanche, c’est qu’avec ce premier roman insolent et particulièrement déjanté, Emmanuel Pons frappe un grand coup, rappelant par son côté aussi macabre que jubilatoire le très prometteur Mort aux cons dont nous avions dans cette même page signalé la sortie en poche avec enthousiasme. Avec un sens de la formule réjouissant, un humour noir qui joue sur la frontière du mauvais goût sans jamais basculer dans le tout à fait ignoble, -rappelons tout de même qu’en la matière, chacun est libre de mettre la frontière là où il le souhaite et que les âmes sensibles devront peut-être y réfléchir à deux fois avant de lire ce court roman qui suscitera bien des fantasmes…-, Emmanuel Pons vous conduit sur les chemins de la folie meurtrière comme si vous ne deviez aller qu’au bout de votre rue : tranquillement, en toute confiance. Maris et femmes ne vont décidément plus se regarder de la même façon…

Nicholson Baker n’est pas toujours drôle.

24juin

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Son dernier livre publié en France est même carrément sinistre et ne ressemble en rien à ceux qui ont fait de lui pour certains lecteurs français un auteur adulé (qu’on se souvienne de La mezzanine, d’A servir chambré ou du Point d’orgue). Quoique… Obsessionnel de l’observation et du classement, Baker a trouvé un sujet à la mesure de sa manie avec la deuxième guerre mondiale, vaste champ d’investigation et de paroles que son oeil inquisiteur a fouillé sans répit, un stylo à la main. S’interdisant tout romanesque, Human smoke est une entreprise d’historiographie unique en son genre qui vous bouleverse et vous impressionne mieux que toutes les analyses les plus pointues : chronologiquement, elle est constituée de paragraphes plus ou moins courts (jamais plus d’une page) qui, mis bout à bout et sans commentaires, forment une ligne continue visant à démontrer de quelle façon, insidieuse, la guerre s’est installée dans les esprits et a pu conduire à l’horreur absolue, comment des gens sains d’esprit ou cultivés ont pu se laisser gagner par le bellicisme, comment le concept de paix a pu être balayé sans ménagement par la convergence d’intérêts dissemblables. Tirées de quotidiens, d’échos diplomatiques, de journaux intimes, de correspondances, de déclarations radiophoniques, de compte-rendus, de souvenirs, que ce soit des puissants de ce monde ou de quasi anonymes sans souci de hiérarchiser en apparence (ce qui donne sa formidable puissance à son dessein, car il nous rappelle que la barbarie naît de millions de petits comportements individuels), ces séquences s’enchaînent inexorablement induisant chez nous la nécessité d’organiser ce faux chaos . « Cela n’avait duré qu’un court instant mais qui me fit mesurer avec quelle facilité les gens d’où qu’ils soient peuvent, en temps de crise, s’emporter malgré toutes les tentatives de conciliation. » Cette phrase de Zweig inaugure le livre et explique d’emblée le propos de Nicholson Baker sur ces moments de crise qui révèle les faces cachées de l’Humanité quand la force d’inertie est telle que plus rien ne peut l’interrompre. Son regard sur l’antisémitisme est à ce titre exemplaire de son analyse des lâchetés continues et des silences qui ont conduit à la Solution finale. Monstrueux jeu de dominos reliés par un souffle que le recul rend visible, l’extermination est dès lors perçue comme un torrent de mort dont la puissance est proportionnelle aux nombre de petits ruisseaux qui l’ont alimenté, phénomène mécanique nourri par une rhétorique dévastatrice. Bien sûr l’évidence du parti pris pacifiste de l’auteur saute aux yeux, il n’occulte cependant pas le dérisoire de certaines prises de position, notamment celle de Gandhi qui paraît planer à des hauteurs de naïveté confondantes. A rebours, Winston Churchill dont on découvre ici la fougue, la hargne, la méchanceté, la vanité et les obsessions, prend une dimension singulière qui nous oblige à l’admirer tout en le méprisant (car avant la guerre le bonhomme est odieux, belliciste et revanchard). Les méchants ne sont pas aussi caricaturaux qu’on a bien voulu nous les dépeindre et les justes vainqueurs pas aussi glorieux que leurs statues. C’est bien la vraie réussite de Baker dans ce livre qu’on ne peut plus lâcher une fois entraîné dans sa ronde infernale : nous obliger à réfléchir, à ne pas nous satisafaire de nos préjugés confortables qui nous évitent l’inquiétude. Tout passionné de démocratie se devrait d’aller y faire un tour, histoire de reprendre goût à l’Histoire qui n’est pas la propriété des historiens. Nicholson Baker le prouve avec méthode et subtilité.

La vigne d’Holder

23juin

Eric Holder

Ou aurions-nous dû dire « de Holder » ? Mais soigne-t-on le « e » muet dans le Médoc où l’écrivain du Nord et d’ailleurs semble installé durablement ?  Son prochain livre, dans l’évidente lignée du précédent De loin on dirait une île, sortira en septembre et il nous ramène à cette terre dure et belle dont le nom résonne d’accents enivrés qui oublient cependant l’apreté de la tâche de ceux qui l’ont travaillée. Très touchés par cet essai littéraire que constituait le livre du Dilettante, entre confession et interrogation, nous n’avons pas tardé à nous emparer de Belle ciao (au Seuil) qui nous plonge d’emblée dans les mêmes paysages même si la mention de roman doit nous retenir de trop nous attacher à la dimension autobiographique. La première scène nous installe dans la vision d’un homme au travail après un départ maladroit dans le petit matin. Ce personnage qui entreprend de renouer avec le travail est un hors-la-loi au sens où sa vie n’a pas été rythmée par des horaires, un patron, qu’il a conquis, durement, le droit de vivre à peine de sa plume. Ce travail donc qui n’est pas un job tant il lui réserve de souffrances et de violences faites à son corps et à sa raison va devenir pour lui la planche d’un incertain salut. Et de planches, il en est justement question car il a été engagé par un patron sans pitié, propriétaire d’un futur cru bourgeois qui consacre son existence au labeur, usant ses ouvriers agricoles dans sa fabrique de piquets ou dans ses rangs de vigne qu’il faut soigner mètre par mètre (étonnant personnage d’ailleurs, jusqu’à la scène de rupture). L’épreuve est dangereuse et harassante, et libère chaque soir notre homme dans son marasme quotidien, éloigné de la femme sa vie qui l’a prié de partir car elle ne supporte plus, après plus de vingt ans de pénible cohabitation, ce spectre de l’alccol qui accompagne le père de ses enfants et auquel rien ne résiste. C’est donc seul, dans une maison prêtée par de riches anglais qui surplombe son ancienne demeure que notre homme, même plus capable d’écrire, va traverser son désert intérieur. Il guette à sa fenêtre un signe de sa « bella » d’autant plus aimante qu’elle refuse tout compromis. Livre vrai sans pathos, Bella ciao égraine sa mélodie triste mais ferme, son chant guerrier sans outrance, ses hésitations et ses repentirs avec une modestie pleine de cette assurance que les écrivains sûrs de leur art possèdent. Après, savoir que l’autobiographie s’est immiscée dans tout le roman ne compte guère. Mais il faudra attendre septembre pour vous en faire profiter.

L’annonce faite à Lafon

22juin

cantal.jpgVous en souvenez-vous, nous avions sélectionné pour le deuxième Prix Lavinal le roman de Marie-Hélène Lafon Les derniers indiens dont l’ambiance lente et inquiétante nous avait séduits? Notre curiosité était donc vive de découvrir son prochain roman L’annonce qui paraitra le 3 septembre prochain de nouveau chez Buchet-Chastel. Promesse tenue, car nous voici emballées et impatientes, après l’avoir lu, de le voir arriver pour le conseiller à tous nos lecteurs les plus amateurs de finesse. Comme le précédent, il se déroule dans cette campagne qui ressemble encore à de la campagne, où l’on mijote entre soi la tambouille des vieilles rancunes, des sales échecs ou des familles en ruine, et où l’étranger reste quoiqu’il advienne un étranger. La Cantal est le lieu de prédilection de cette romancière qui y a trouvé un territoire âpre où sa science du non-dit se plante dans un décor à sa mesure. Pays de taiseux et de solitaires indécrottables, ce coin de montagnes abrite des paysans voués à la solitude. Le héros du roman a choisi de s’attaquer à cette malédiction et, comme quelques uns, passé une annonce dans Le Chasseur Français dans l’espoir qu’un écho lui ramènera une femme patiente et courageuse avec qui partager une couche de vieillesse. C’est Annette qui va débarquer avec son fils, fuyant le Nord de ses échecs et prête à des renoncements qu’elle ne mesure cependant pas. Car chez ces gens-là, les gestes servent à parler et ils ont souvent des allures de menace. Solide, Annette veut gagner sa place et le coeur de cet homme presque cinquantenaire qui n’a quasiment jamais entendu parler d’amour, ce Paul qui affrontent ses vieux oncles, des tyrans que les décennies ont transformés en pierres inusables et insensibles. Refusant un humour qui corroderait de son acide un texte parfaitement maîtrisé, s’interdisant l’enjolivement qui rendrait suspect son propos, Marie-Hélène Lafon, toute en nuances, nous installe dans son histoire, nous confie ses personnages, nous fait gravir ses montagnes perdues avant de nous laisser orphelins d’une histoire que nous rappeler en l’évoquant devant nos clients nous permettra chaque fois de ressusciter. Nous pouvons donc l’annoncer : le prochain Marie-Hélène Lafon est un petit trésor. Il n’y aura qu’un été à passer pour le découvrir.

Un monstre

19juin

blanchet.jpgMarc Blanchet est un monstre, tous ceux qui l’ont un jour croisé n’en démordent plus : il se plante devant vous, gesticule à moins qu’il n’improvise une danse, vous agonit d’injures puis s’éloigne satisfait de ce qu’il croit un mauvais coup quand il ne s’agit que d’une mauvaise habitude sans doute héritée d’une enfance morose. Marc Blanchet est un monstre car il compose de la poésie depuis fort longtemps et avec beaucoup de talent et que s’adonner à une telle pratique dans un monde où les amateurs peuvent être réunis sur une seule place (Saint-Sulpice par exemple) tient sans doute du vice le plus éhonté. Marc Blanchet est d’autant plus monstrueux qu’en plus de ses talents de versificateur, il pratique aussi la photographie et la critique musicale avec un toupet qu’on n’ose à peine souligner tant cet excès de dons vous condamne inéluctablement à la jalousie de vos pairs. Marc Blanchet a fort heureusement choisi l’exil sur les bords de Loire après avoir longé la Garonne pendant près d’une décennie. Ce séjour lui a été propice puisque paraît enfin un livre qui lui tenait à coeur depuis longtemps mais que seuls de courageux belges, comme au temps lointain de la censure royale, ont accepté d’éditer. L’éducation des monstres fait à peine plus de 70 pages, c’est pourtant un livre d’une densité rare, un livre que l’on relit, reprend pour être certain de n’en avoir pas manqué la nuance, c’est un livre qui tourne en courts chapitres autour de la montagne Littérature et pourtant « comment s’intéresser à la Littérature quand la vie rattrape si bien » ce roi magnifique ? Oeuvre de questionnements qui s’enivre de la beauté des mots , qui creuse au fond du mystère de la création pour en révéler de belles chimères ou des princes inconnus, L’éducation des monstres  nous interroge. Quand on vous disait que Marc Blanchet est un monstre…

Un roman de roman

18juin

Robert Taylor Roger Moore William Thackeray

Quel lien peut bien unir Robert Taylor, Roger Moore et William Thackeray ? En dehors du fait qu’ils furent tous les trois des Apollon (bon, sans vouloir lui manquer de respect, on est quand même moins sûr pour Thackeray…), ces trois personnalités ont eu un rapport étroit avec Ivanhoé, le chef-d’oeuvre de Sir Walter Scott publié en 1819. Ce roman a connu de très nombreuses adaptations pour le cinéma et le petit écran, le rôle d’Ivanhoé étant joué par Robert Taylor, puis par Roger Moore, pour ne citer que les plus connus. Du coté de la littérature, c’est William Thackeray qui s’est emparé de l’histoire de ce chevalier exemplaire. Mais qui a lu La foire aux vanités se doute bien que l’auteur va donner une toute autre dimension à ce personnage, en usant de son sens de l’ironie intemporel et mordant.

Ivanhoé à la rescousse !, publié en Rivages,  commence là où finit Ivanhoé made in Walter Scott. Petite piqûre de rappel : le roman d’origine voit Richard Coeur de Lion revenir sur le trône d’Angleterre et Ivanhoé épouser la belle Rowena. Mais quiconque a lu ou même vu le film aurait préféré le voir épouser la non moins belle et courageuse Rebecca, qui lui a sauvé la vie et à laquelle il n’était pas indifférent. Heureusement Thackeray ne veut pas laisser le pauvre héros abandonné à son triste sort et lui rend justice en inventant une suite pour le moins étonnante. En effet, Ivanhoé, lassé de sa femme bigote et acariâtre, décide de reprendre le glaive à côté de son iréductible compagnon de combat Richard Coeur de Lion. Bien entendu, l’espoir de retrouver Rowena motive notre grand chevalier…

Ce court roman qui se déguste comme une fraise tagada regorge d’humour et d’inventivité. Tout le monde en prend pour son grade :  les personnages sont magnifiquement tournés en dérision, les clichés du roman de chevalerie sont dénoncés avec une drôlerie qui fait mouche, l’hypocrisie de la société est montrée sous sa véritable face, c’est-à-dire la plus risible.

Au final, une question demeure : par quelle version vaut-il mieux commencer, celle de Scott ou bien celle de Thackeray ? A première vue, il s’agit d’un non sens. Le livre de Walter Scott est celui qui a posé les fondements de cette histoire qui témoigne d’une exceptionnelle  force créatrice. Mais le récit n’en est pas moins long et complexe. Finalement, la version de Thackeray parait une excellente introduction au texte de Walter Scott, d’autant plus que ce pastiche n’est pas sans rappeler l’excellent Sacré Graal ! des Monty Python. C’est dire si c’est drôle ! Allez, en guise de récompense pour avoir lu cet article jusqu’au bout, on vous offre cet extrait cultissime :

Vieilles branches

17juin

Aron Tamasiaron-tamasi.jpgFoin des auteurs de Budapest et de leur ironie dévastatrice, de ces cafés d’où émerge le bruit des conversations brillantes des collaborateurs de la revue Nyugat, de la renommée d’un Kosztolanyi, d’un Karinthy, d’un Marai toujours très en vogue (et dont on traduit tout désormais, ce qui n’est pas indispensable…), la magnifique littérature hongroise  nous envoie un miracle, absolument inclassable et traduit chez Héros-Limite, éditeur genevois de belle facture. Abel dans la forêt profonde est, de l’avis de Thierry Sartoretti, le préfacier, un roman qui occupe une « place particulière et fondamentale dans l’histoire de la littérature hongroise ».

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