Soleil trompeur.
Oui, assurément, la mort d’un poète bouleverse l’équilibre du monde. Et la disparition tragique du poète Mandelstam est l’un des moments les plus sombres de l’épuration – systématique, raisonnée – de la vie culturelle de l’empire soviétique. Staline, son instigateur, veilla ainsi à ce que cette mort anonyme loin de Moscou n’éveille aucun écho susceptible d’ébranler ce « colosse aux pieds d’argile » dont il détenait le destin entre ses mains. Cependant, la mémoire des hommes est pareille à une source d’eau vive : on l’imagine tarie mais elle affleure et rejaillit plus fraîche et plus pure qu’avant. Le poète et son oeuvre connurent un long purgatoire comme ce fut longtemps le cas des oeuvres des opposants au régime et seule l’oralité (son épouse Nadejda apprit par coeur tous ses textes jugés les plus subversifs) permit à ses poèmes de circuler et de faire entendre la voix exceptionnelle de ce résistant de l’esprit qui osa s’opposer à Staline, « le Montagnard du Kremlin » comme il le baptisa dans l’un de ses poèmes signant de ce fait son arrêt de mort.
Ossip Mandelstam, né à Varsovie en 1891 dans une famille juive cosmopolite et, après des études en Russie et en Europe, connaît dès ses débuts en poésie l’estime et l’admiration de l’intelligentsia et de la gent politique de son époque. Il devient l’un des membres les plus éminents de l’école acméiste – alternative au symbolisme russe triomphant – aux côtés d’Anna Akhmatova (ils posent tous deux à droite sur la photo ci-dessus) de Nikolai Goumilev et d’autres revendiquant l’utilisation d’un langage simple et concret pour dire la dimension poétique du quotidien. Or, très vite, cet homme lucide et sincère – certains diront inconscient – use de cette parole et de cette liberté de ton pour dénoncer ouvertement les crimes des dirigeants soviétiques et faire trembler dans ses fondations tout un régime. Traqué, exilé puis effacé de la mémoire publique, le poète fut broyé par le système concentrationnaire et mourut tragiquement en 1938 dans un wagon de déportation près de Vladivostok. Le témoignage unique laissé par sa veuve et complice, Nadejda (Contre tout espoir et Fin de l’espoir, publiés par les Editions Gallimard en 1970 et 1974, malheureusement aujourd’hui épuisés) redonnera vie à une époque majeure et à un des destins les plus poignants de la littérature russe du XXe siècle. Dès les années 70, alors que son oeuvre est redécouverte en Russie d’abord puis dans le monde, Mandelstam acquiert ainsi en France son statut de poète capital à ranger auprès des figures d’opposants telles que Akhmatova, Tsvetaeva et Pasternak, qui furent autant d’amis et de soutiens – matériels et effectifs – du vivant du poète. Rendons grâce aux tenants de l’édition française qui offrent (de nouveau) au public en plus de ses oeuvres encore disponibles (Trista, Les cahiers de Voronej, Voyage en Arménie…) d’autres écrits essentiels de Mandelstam. La collection « Titres » des Editions Christian Bourgois, grâce à deux textes courts, nous donnent un aperçu éloquent de ce que fut l’oeuvre en prose de Mandelstam : un premier texte (Le bruit du temps) évoque l’enfance et les années de formation d’un homme brillant et sensible notant les derniers instants d’une Russie éternelle qui sombrera dans la tourmente révolutionnaire, puis un second texte (La 4e prose) où le poète, injustement accusé de plagiat, règle ses comptes avec les milieux intellectuels de l’époque. De même, Mandelstam revit sous la plume de l’américain Robert Littell (L’hirondelle avant l’orage) qui, expert ès romans d’espion
nage, nous livre ici une version haute en couleurs des dernières années de la vie du poète. Nous découvrons dans ces pages un homme terriblement drôle et sensuel, épris d’idéalisme, convaincu de sa mission de dénoncer les menées staliniennes mais aussi dépassé par son propre destin et par la mission qu’il a décidée de mener jusqu’au bout. Ce roman polyphonique fait entendre son épouse Nadejda, ses amis en poésie, Anna Akhmatova et Boris Pasternak, mais aussi ses bourreaux et d’autres victimes de la folie d’un seul homme et de son régime. Chacun témoigne ici de la vie du poète, de son quotidien, de ses choix, de ses joies et de ses peines, autant de confessions qui relèvent de l’acte d’amour et d’amitié, du rapport froid et partial du bourreau accomplissant une tâche administrative ou du compagnon d’infortune témoignant de l’enfer concentrationnaire. A la fois lumineux et grave, bouleversant de simplicité et d’humanité, ce roman est à l’image d’un idéal et d’une oeuvre dans lesquels Mandelstam choisit de s’incarner et de vivre son destin.