Un roman puissant sur une figure oubliée de la Résistance

— Ecrit le Vendredi 26 juin 2009 dans la rubriqueC'est nouveau”.

ManouchianNous accueillons régulièrement sur nos échelles de jeunes stagiaires dévorés par l’amour de la littérature (et d’Amélie Nothomb pour les plus inquiétants d’entre eux…) et ces temps-ci le rayon profite des étranges chaussures du jeune Sébastien A. (il porte le nom d’un écrivain qui fut en vogue, nous respecterons son anonymat temporaire) qui s’est familiarisé avec la montée des livres en altitude et va nous offrir aujourd’hui un exemple de ses talents de lecteur. Son choix s’est porté sur un livre à paraître à la rentrée chez Gallimard d’Alain Blottière, un roman déjà porté par une rumeur flatteuse et dont nous aurons peut-être l’occasion de reparler. Voici donc, et sans filet, le résultat de sa lecture :

 

Il est juif, il s’appelle Thomas Elek mais accepte seulement qu’on le nomme Tommy. Il a quinze ans lorsque la Seconde Guerre mondiale commence et s’engage dans la Résistance un an plus tard. Au sein des F.T.P.-M.O.I., il participe à plusieurs attentats et déraillements de trains transportant soldats allemands et ravitaillement à leur destination. Mais quelques mois avant que ne soit signée l’Armistice, le groupe est démantelé petit à petit par les Brigades Spéciales jusqu’à ce que tous ses membres soient arrêtés et fusillés.

Elle s’appelle Hélène Elek, elle est sa mère et la seule femme qu’il aime. Elle lui donne tout jusqu’à sa mort, et même après puisqu’elle lui rend hommage en racontant son histoire qu’elle publie chez François Maspéro (Hélène Elek, La Mémoire d’Hélène, 1977, épuisé), éditeur issu d’une famille de résistants.

On ne sait pas son nom, il est réalisateur et prépare un film sur Tommy. Le sujet l’intéresse beaucoup et finit par l’obséder, comme sa quête de l’acteur parfait, qu’il trouvera un an après avoir abandonné le projet.

Il s’appelle Gabriel, il est grand, beau, blond, les cheveux en bataille, comme Tommy. Il fait du roller dans Paris quand le narrateur/réalisateur du Tombeau de Tommy tombe sur lui, pour ne plus le lâcher. Il n’avait rien demandé et se retrouve happé par un film meurtrier.

De ces quatre personnages, Alain Blottière (Prix Littéraire de la Vocation en 1981 pour Saad chez Gallimard) tisse une toile qui plane dangereusement sur chacun. On s’y retrouve, nous aussi, rapidement pris, telles les proies de la mygale. Pour Tommy, la mygale s’apparente aux soldats allemands et aux Brigades Spéciales qui trahissent la France en pactisant avec l’ennemi. Pour Hélène, il s’agit de la peur de perdre ce fils qu’elle aime plus que tout. Enfin, pour le réalisateur et Gabriel, la mygale réside en Tommy. Car si Gabriel n’est pas acteur, il joue Tommy à merveille, ne sachant plus lequel des deux il est. Il fait même changer des scènes et attitudes du personnage, persuadé de réfléchir comme lui mieux que le réalisateur. Il se perd dans son rôle, jusqu’à sombrer en Tommy, en son tombeau. Le réalisateur, lui, ne peut plus se passer de Gabriel. Même les jours où il n’a pas de scènes à lui faire jouer, il le veut à ses côtés. C’est à se demander lequel protège l’autre. Il devient un père pour lui : “J’avais déjà discerné, bien avant ce jour, sa propension à me considérer comme un père, puisque j’avais écrit son propre rôle et qu’il le contestait.”

Commencer ce roman, c’est plonger sans aucune sortie de secours dans un récit puissant, oppressant et émouvant, mélange de souvenirs d’Hélène Elek, de pensées du réalisateur et de scènes du film qui relate aussi bien l’histoire de Tommy que l’Histoire. Mais attention, ne vous méprenez pas sur cette dernière phrase : il ne s’agit pas d’un livre sur la Seconde Guerre mondiale, ni même sur la Résistance, comme on en trouve pléthore. C’est bien plus que ça. C’est une histoire magnifique qui traite de la guerre sous un angle tout à fait inhabituel et qui rend un bouleversant hommage à Tommy.

Commentaires récents

Posté par Titus Curiosus
Le 26 juin 2009

Très belle présentation d’un récit “à tiroirs” sur divers rapports à l’existence, ainsi qu’à l’existence d’autres auxquels, pour des raisons très fortes, nous “tenons” _ avec la métaphore, intrigante, de la “mygale”…

A relier au travail de Yannick Haenel, en son “Jan Karski”, sur des registres, eux aussi, en abymes, du “récit”, face à un réel ultra-puissant, dont on ne peut certes pas aisément se débarrasser…

Le roman français semble, à son meilleur du moins, rompre enfin, et bien mieux, les amarres avec les petits nombrilismes germano-pratins…

Titus Curiosus

Le 26 juin 2009

Merci pour le compliment, avez-vous lu ce livre ou vous basez-vous seulement sur ma critique ? Si vous êtes dans le dernier cas, je ne peux que vous réencourager à le lire dès sa sortie, le 3 septembre (16,50 chez Gallimard) !
Pour ce qui est du travail de Yannick Haenel, je suis au regret de vous annoncer que j’en sais beaucoup moins que vous…
Sébastien

Posté par Ninon
Le 17 octobre 2009

Je tiens à vous dire que je suis une heureuse lectrice du Tombeau de Tommy, découvert (et acheté) par hasard au Salon du Livre des Rendez-vous de l’Histoire de Blois.
Je me suis moi aussi “perdue” dans ce livre, et l’ai avalé en une nuit. Je n’ai qu’un mot quand je pense et que je parle de ce livre autour de moi : superbe !

Ninon

Posté par Romeu Josiane
Le 28 octobre 2009

Je viens de terminer “Le tombeau de Tommy”. Je l’ai presque lu d’un trait. Je m’y perdais de temps en temps, mais j’ai relu plusieurs fois certaines pages. J’en suis encore toute bouleversée. J’ai vu l’Affiche Rouge de Guédiguian, il y a quelque temps et plonger dans ce livre, est à nouveau une émotion. Deux destins superposés, à des dizaines d’années d’écart, une réalité, une fiction, nous donnent à lire des pages magnifiques, nécessaires. Merci à Alain Blottière.

Posté par Girard
Le 30 octobre 2009

ou trouver cet ouvrage

Posté par Françoise Granger
Le 23 novembre 2009

Je lis Alain Blottière avec une joie toujours intense depuis son merveilleux “Saad”…
Là, j’ai lu “Le tombeau de Tommy” sous hypnose et j’ai eu la chance de le dire à l’auteur, homme discret s’il en est, lors d’une séance dédicaces aux Cahiers de Colette à Paris.
Il m’a fait l’honneur d’en discuter longuement et de me dédicacer très délicatement son beau livre, puis celui de continuer la discussion lors d’une séance de lecture au Mémorial de la Shoah en compagnie de nombreux auteurs, dont Yannick Haenel, Stéphane Velut etc.
Quel que soit le sujet abordé par Alain Blottière, c’est son écriture qui me séduit ; ça ne se commande pas, il s’agit d’une communauté de sensibilités sans doute. Il faudrait écrire un autre livre pour en débattre !
Amitiés
FG

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