Archives du mois de juin 2009

Des mots, des images

16juin

mac-orlan.jpgconrad.jpgakinari.jpgcain.jpgFort de son succès les deux dernières années, Gallimard réitère son opération dans la collection L’Imaginaire  en couplant réédition d’un titre et sortie en DVD du film qui en a été adapté. C’est le moyen très agréable de ranger dans sa bibliothèque un roman que l’on pourra se dispenser de lire puisqu’un cinéaste s’en est chargé… Ou celui de confronter à chaud sa lecture et les images qu’un autre en a tirées…Ou encore de s’émouvoir de l’incroyable distance qu’il peut y avoir entre deux arts et de cette manière qu’ont certains de parler d’un livre alors qu’ils ne se souviennent que de son adaptation… Ou enfin de disposer sous cellophane d’un objet composite qu’on se promet d’ouvrir à la meilleure occasion, en tout cas avant que le blue-ray ne supplante définitivement le lecteur DVD… Bref, que de raisons de ne pas tarder pour acquérir l’un des exemplaires d’un quatuor rappelons-le à tirage limité (il n’y aura pas de rééditions, c’est trop compliqué, et certains ont eu la mauvaise surprise l’an dernier d’arriver trop tard). Et la sobriété de l’ensemble que l’on peut mettre en regard de la désastreuse campagne orchestrée par Points Seuil avec leurs coffrets mauvais goût nous rappelle que la réunion de deux « supports » aussi différents réclame un peu de tact.

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Soleil trompeur.

15juin

Oui, assurément, la mort d’un poète bouleverse l’équilibre du monde. Et la disparition tragique du poète Mandelstam  est l’un des moments les plus sombres de l’épuration – systématique, raisonnée – de la vie culturelle de l’empire soviétique. Staline, son instigateur, veilla ainsi à ce que cette mort anonyme loin de Moscou n’éveille aucun écho susceptible d’ébranler ce « colosse aux pieds d’argile » dont il détenait  le destin entre ses mains. Cependant,  la mémoire des hommes est pareille à une source d’eau vive : on l’imagine tarie mais elle affleure et rejaillit plus fraîche et plus pure qu’avant.  Le poète et son oeuvre connurent un long purgatoire comme ce fut longtemps le cas des oeuvres des opposants au régime et seule l’oralité (son épouse Nadejda apprit par coeur tous ses textes jugés les plus subversifs) permit à ses poèmes de circuler et de faire entendre la voix exceptionnelle de ce résistant de l’esprit qui osa s’opposer à Staline, « le Montagnard du Kremlin » comme il le baptisa dans l’un de ses poèmes signant de ce fait son arrêt de mort. akhmatova-mandelstam-a-droite.jpgOssip Mandelstam, né à Varsovie en 1891 dans une famille juive cosmopolite  et, après des études en  Russie et en Europe, connaît dès ses débuts en poésie l’estime et l’admiration de l’intelligentsia et de la gent politique de son époque. Il devient l’un des membres les plus éminents de l’école acméiste – alternative au  symbolisme russe triomphant – aux côtés d’Anna Akhmatova (ils posent tous deux à  droite sur la photo ci-dessus) de Nikolai Goumilev et d’autres revendiquant l’utilisation d’un langage simple et concret pour dire la dimension poétique du quotidien. Or, très vite, cet homme lucide et sincère – certains diront inconscient  – use de cette parole et de cette liberté de ton pour dénoncer ouvertement les crimes des dirigeants soviétiques et faire trembler dans ses fondations tout un régime. Traqué, exilé puis effacé de la mémoire publique, le poète fut broyé par le système concentrationnaire et mourut tragiquement en 1938 dans un wagon de déportation près de Vladivostok. Le témoignage unique laissé par sa veuve et complice, Nadejda (Contre tout espoir et Fin de l’espoir, publiés par les Editions Gallimard en 1970 et 1974, malheureusement aujourd’hui épuisés) redonnera vie à une époque majeure et à un des destins les plus poignants de la littérature russe du XXe siècle. Dès les années 70, alors que son oeuvre est redécouverte en Russie d’abord puis dans le monde, Mandelstam acquiert ainsi en France son statut de poète capital à ranger auprès des figures d’opposants telles que Akhmatova, Tsvetaeva et Pasternak, qui furent autant d’amis et de soutiens – matériels et effectifs – du vivant du poète. Rendons grâce aux tenants de l’édition française qui offrent (de nouveau) au public en plus de ses oeuvres encore disponibles (Trista, Les cahiers de Voronej, Voyage en Arménie…) d’autres écrits essentiels de Mandelstam. La collection « Titres » des Editions Christian Bourgois, grâce à deux textes courts, nous donnent un aperçu éloquent de ce que fut l’oeuvre en prose de Mandelstam : un premier texte (Le bruit du temps) évoque l’enfance et les années de formation d’un homme brillant et sensible notant les derniers instants d’une Russie éternelle qui sombrera dans la tourmente révolutionnaire, puis un second texte (La 4e prose) où le poète, injustement accusé de plagiat, règle ses comptes avec les milieux intellectuels de l’époque. De même, Mandelstam revit sous la plume de l’américain Robert Littell (L’hirondelle avant l’orage) qui, expert ès romans d’espionmandelstam_arrestation-1934.jpgnage, nous livre ici une version haute en couleurs des dernières années de la vie du poète. Nous découvrons dans ces pages un homme terriblement drôle et sensuel, épris d’idéalisme, convaincu de sa mission de dénoncer les menées staliniennes mais aussi dépassé par son propre destin et par la mission qu’il a décidée de mener jusqu’au bout. Ce roman polyphonique fait entendre son épouse Nadejda, ses amis en poésie, Anna Akhmatova et Boris Pasternak, mais aussi ses bourreaux et d’autres victimes de la folie d’un seul homme et de son régime.  Chacun témoigne ici de la vie du poète, de son quotidien, de ses choix, de ses joies et de ses peines, autant de confessions qui relèvent de l’acte d’amour et d’amitié, du rapport froid et partial du bourreau accomplissant une tâche administrative ou du compagnon d’infortune témoignant de l’enfer concentrationnaire. A la fois lumineux et grave, bouleversant de simplicité et d’humanité, ce roman est à l’image d’un idéal et d’une oeuvre dans lesquels Mandelstam choisit de s’incarner et de vivre son destin.

Vert visage

13juin

Le visage vertHeureuse nouvelle, en ce jour où l’on peut gager que les teints vont se parer d’un hâle bienvenu, de découvrir un nouveau Visage vert. Il ne s’agit évidemment pas du résultat d’une nuit de débauche ou d’un lendemain de maladie mais du nom de la très fameuse revue consacrée au fantastique en littérature et désormais supportée par les éditions Zulma qui lui offrent un superbe écrin. Au menu de la livraison du numéro 16, un copieux dossier sur La sorcellerie dans la littérature allemande dirigé par Michel Meurger, avec des traductions de nouvelles ou des extraits d’oeuvres plus conséquentes, la découverte d’un poète chinois du XVIII°, Yuan Mei, avec des extraits étonnants de son livre d’anecdotes surnaturelles, la publication d’une rareté « le concours de suicide » d’un certain Auerbach (une pépite), une enquête sur un enquêteur de choix, Nick Carter, une ghost story d’A.M.Burrage et pour finir deux nouvelles d’un auteur qui mériterait vraiment qu’on le redécouvre (Eric Dussert l’évoque régulièrement dans son Alamblog et a un temps médité de rééditer ses magnifiques Histoires incroyables), Jules Lermina, auteur du XIX° influencé par Poe et qui a particulièrement bien vieilli. Une fois encore le menu est particulièrement copieux et notre attente récompensée. Bronzer en compagnie de ce Visage vert ne serait pas la moins bonne idée des amateurs de littérature, mais en goûter les joies inquiétantes derrière des persiennes fermées ajouterait au plaisir.

Nathalie Léger à la lumière du Médoc

12juin

Nathalie LégerNathalie LégerNon, nous ne nous sommes pas couchés si tard que ça, mais la soirée fut intense et voyageuse à l’occasion de la remise du Prix Lavinal – Printemps des Lecteurs au troisième lauréat, Nathalie Léger, au Café Lavinal  du village de Bages. Voyageuse, parce qu’il faut traverser une partie de cette large presqu’île médoquine pour atteindre les faubourgs de Pauillac et les immenses rangs de vigne du prestigieux Château qui dote notre prix. Intense parce que l’auteur élu doit se plier à un exercice auquel il n’est a priori pas préparé : la réception au sein de la Commanderie du Bontemps Médoc Graves Sauternes et Barsac conclue par ces fameux douze coups de maillet sur barrique. Pour l’accompagner dans ce rite, Nathalie Léger était accompagnée par le directeur commercial des éditions P.O.L , Jean-Paul Hirsch, qui revêtit lui aussi avec beaucoup de dignité l’habit de circonstance, conscient mieux que nul autre du fameux privilège qu’il y a à se voir offrir une bouteille de ce grand cru. Après une séance de dédicaces  près de la fontaine, un cocktail permit de faire plus ample connaissance avec l’auteur de L’exposition, ce livre qui avait emballé nombre de jurés. Ceux-ci purent donc s’approcher de son auteur, très accueillante et pour tout dire franchement charmante avec laquelle ils échangèrent sans que nous osions nous mêler à l’entretien. La soirée se prolongea dans le soleil déclinant et s’acheva pour certains autour d’une table fournie, rappelant s’il en était besoin de quelle façon notre Prix tente de marier les différents plaisirs et non seulement les littéraires qui restent néanmoins les plus intenses…

En chair et en os

11juin

Claude Lanzmann interrogé par Guillaume Le BlancClaude Lanzmann

Deux rencontres importantes dans les salons de la librairie hier et avant-hier avec la venue de Claude Lanzmann, à l’occasion de la sortie de son imposant livre Le lièvre de Patagonie, puis Emmanuel Carrère pour un des autres gros succès de ce début d’année, D’autres vies que la mienne, chez P.O.L. Deux livres qui ont imposé leur voix en littérature sans être des romans, preuve que ce genre, accueillant par nature, ouvre des perspectives magnifiques par la liberté qu’il offre. Les salles qui les ont accueillis étaient pleines et ferventes pour les écouter répondre aux questions de Jean-Marie Planes et Guillaume Le Blanc. Vous pourrez écouter sur la partie podcast l’intégralité de ces rencontres et les télécharger (pour Claude Lanzmann : podcast) pour ne pas regretter d’avoir manqué ces moments.

Emmanuel Carrère interrogé par Jean-Marie PlanesEmmanuel Carrère

Compte à rebours dans Varsovie

10juin

Neuf - StasiukIl est de ces écrivains – et ils sont nombreux – qui aiment à s’essayer à plusieurs genres. A la fois critique littéraire, journaliste et écrivain, Andrzej Stasiuk en fait partie. Après avoir signé des récits de voyage, des nouvelles, des romans et même une pièce de théâtre (Les barbares sont arrivés), ce grand nom des lettres polonaises nous livre aujourd’hui son dernier livre, un roman intitulé Neuf, paru aux éditions Bourgois, qui s’ouvre sur une image de chaos intégral.

A cinq heures et quelques du matin, Pawel se lève dans un appartement littéralement saccagé. Tout est sens dessus dessous autour de lui, et ce dans le but de lui faire passer un message très simple : il dispose de 72h et pas une minute de plus pour réunir une somme importante afin de rembourser son créancier. Le hic, c’est qu’évidemment, cette somme, il ne l’a pas en sa possession… S’engage dès lors une course contre la montre au cours de laquelle notre homme va faire le tour des ex/amis/connaissances/relations susceptibles de lui venir en aide. Le lecteur accompagne alors Pawel dans ses errances à travers la ville – le Varsovie des années 90 – et en prend plein la vue de cette Pologne en proie à une modernisation galopante. Dans une écriture incisive aux accents très nettement kafkaïens, Stasiuk fait le portrait d’une société qui s’est laissée emballer par le capitalisme importé tout droit d’Occident. Aussi implacable que sans appel, le constat est d’une clarté incontestable : les conséquences d’une affluence soudaine sont palpables à chaque coin de rue, où s’exhibent articles à la mode, berlines rutilantes et autres signes extérieurs de richesse au milieu d’un environnement qui peut frapper par sa désolation. Et l’on s’en doute déjà, le funeste trio corruption, drogue et prostitution répond inévitablement présent à l’appel.

L’atmosphère est donc très sombre tandis que notre anti-héros évolue dans un univers peuplé de personnages qui semblent tous afficher une même attitude d’absence au monde, voire à soi-même, qui ne peut que rappeler L’étranger de Camus. En effet, la distance qu’ils manifestent par rapport à tout ce qui les entoure englobe non seulement les vicissitudes de la vie, les êtres parmi lesquels ils vivent, mais surtout ce qui concerne leur propre corps (les relations sexuelles sont à cet égard caractérisées par un effroyable détachement).

Ainsi, bien que ce roman noir à l’efficacité redoutable appartienne au genre de la fiction (1), il s’inscrit bel et bien dans la lignée d’une oeuvre dans laquelle l’occidentalisation et la conversion au capitalisme, la vacuité de l’existence, et une certaine forme de voyage s’imposent comme des thèmes récurrents (2).


(1) Notons d’ailleurs la sortie simultanée de Fado (toujours chez Bourgois) un recueil constitué d’une vingtaine d’instantanés qui ont pour objet la diversité ethnique et culturelle de l’Europe centrale et orientale.
(2) Dans Neuf, si l’action se déroule essentiellement dans le coeur de Varsovie, Pawel n’en est pas moins constamment en mouvement dans cette ville qu’il traverse à pied, en voiture ou en empruntant les transports en commun, qui fonctionnent d’ailleurs comme un leitmotiv tout le long du roman.
F.A.

Petit supplément d’âme

09juin

Michel LafonEt nous sommes ravis d’apprendre que Michel Lafon, l’excellentissime traducteur de Cesar Aira, qui nous avait offert en novembre dernier un formidable premier roman toujours en pile dans notre librairie et qui aurait mérité mieux que l’estime qu’on lui a octroyé, vient d’obtenir le prestigieux Prix Valery Larbaud décerné à Vichy. Une vie de Pierre Ménard paru chez Gallimard a toutes les qualités d’un roman labyrinthique et subtil. Alors, sans vergogne, nous nous permettons de redonner à lire notre petite critique parue à l’automne dans le sillage de sa découverte…:

 

 » Bien sûr on pourra nous accuser de nous adresser ici aux seuls “happy few” chers à Stendhal. Prononcez le nom de Borges et se dresse devant vous une cohorte serrée de fanatiques, d’exégètes, de spécialistes qui empêchent d’apercevoir, derrière, la masse nombreuse de ceux qui l’ont lu, parfois pour un seul recueil, et qui en ont gardé un souvenir précis, étonnés par son art et son refus manifeste de “faire” de la fiction tout en creusant comme personne de ses interrogations ce genre littéraire. Prononcez donc son nom en précisant que le livre que vous venez de lire et apprécier est un écho intelligent de son œuvre et vous risquez voir poindre ce regard inquiet qui annonce que la tâche va être rude pour convaincre. Pourtant on voudrait tenter de persuader que le premier roman de Michel Lafon qui vient de paraître dans la Blanche de Gallimard, s’il n’est pas d’un abord facile, s’il se classe dans cette catégorie de livres décidés à réfléchir sur la littérature sans renoncer aux ressources du romanesque, est une véritable réussite, parce que son auteur, qui y développe une idée intellectuellement excitante, se propose de le faire dans une langue belle et rigoureuse.

Le propos d’Une vie de Pierre Ménard est rien moins que de reconstituer la biographie de ce “personnage” de Borges, héros de la nouvelle éponyme auquel le grand Argentin rend hommage en une nécrologie fictive (”Pierre Ménard, auteur du Quichotte” in Fictions). Mais ce serait trop simple de parodier le genre biographique, de donner chair à un être dont déjà Borges voulait nous laisser entrevoir la possible existence : Michel Lafon, joueur émérite, prend le parti à son tour, en miroir de la pièce de fiction, d’établir un dossier minutieux constitué en grande partie par les souvenirs d’un ami et disciple de Pierre Ménard qui eux-mêmes contiennent des citations de cet auteur imaginaire, provoquant une mise en abyme surprenante. Ménard, création de Borges, devient la créature de Lafon, lui-même créateur de Legrand, le disciple, et ce dernier, qui commente la vie et l’œuvre de ce Nîmois passé à la postérité pour avoir réécrit ligne à ligne et de mémoire des chapitres entiers du Quichotte, est à son tour commenté par l’éditeur du livre que nous découvrons. Ajoutez à cela qu’un roman inscrit dans les lignes de cette Vie de Pierre Ménard apparaît, image dans le tapis qui vient révéler sous le travail de réflexion de Lafon un véritable romancier : les fragments du Jardin des Plantes de Montpellier supposés exhumés constituent le coeur du livre. Il y palpite une âme inquiète et contemplative, une vision de la beauté et de ses ruines successives. Et le jeu littéraire mettant en scène un érudit mystérieux, ami de Gide, Valéry et Louÿs, influent et secret, constamment imité sans avoir quasiment écrit, se double dès lors d’une profondeur qu’on n’allait pas soupçonner. On se surprend tout au long de la lecture de ce merveilleux roman hors du temps à souligner des passages entiers, ceux où il est question de littérature bien sûr (les paradoxes du plagiat, l’amertume de ceux qui consacrent leur vie aux livres sans rien produire, les promesses de bonheur à l’idée de pouvoir un jour relire les oeuvres aimées, etc…), ceux qui nous renvoient à Borges et à son goût pour l’illusion, mais ceux aussi où, en toute clarté, se manifeste le talent d’écriture d’un “jeune” auteur sans innocence mais pas sans ferveur. On connaissait et appréciait jusqu’alors le superbe travail de traducteur de Michel Lafon au service de l’oeuvre du génial César Aira, on avait en mémoire cette référence peu égalée, Borges ou la réécriture, qui découlait tout droit de sa thèse d’Etat (parue au Seuil et épuisée…) et où déjà l’analyse de la citation et de l’autocitation était impressionnante, il va falloir désormais compter sur ce Michel Lafon romancier, avec l’espoir que, comme son personnage Pierre Ménard qu’il partage désormais avec Borges, cela ne constitue pas une exception… »

Vade retro !

08juin

Petit catéchismeAlain Dantinne est belge. Alain Dantinne est philosophe. Alain Dantinne n’est plus de première jeunesse. Alain Dantinne fait de la peine à M. le curé. Alain Dantinne a droit à un code-barre argenté sur son dernier livre et ce n’est guère étonnant car il est à l’enseigne de Finitude qui sait y faire en matière d’argent. Alain Dantinne est un sacré veinard car ses aphorismes, un genre plus très prisé mais autour duquel on sent comme un regain d’intérêt ces temps-ci, ont eu droit à un flacon qui les met véritablement en valeur : Claude Ballaré, un artiste qui manie le bâton de colle avec virtuosité, a illustré cent quatre-vingt-deux de ceux-ci avant que l’éditeur ne les emballe de rouge. Le résultat est un petit viatique qui peut se glisser dans la poche de votre gabardine (mais pas dans celle de votre jean, ce n’est pas le genre) et être dégainé au moindre moment de flottement. C’est l’avantage de l’aphorisme, il se met en bouche et agit quelques temps pour infuser sa drôlerie ou au contraire se heurter à une légère incompréhension. Le petit catéchisme à l’usage des désenchantés est découpé en livres (ça impressionne) qui abordent chacun un thème fondamental des humanités, y laissant une indélébile trace (j’exagère un peu mais il est vrai que certains font sourire facilement cinq minutes et que d’autres mériteraient d’être retenus histoire de briller en société) : la religion, la littérature, le suicide, l’amour, la morale, le savoir-vivre, etc…, bref quasiment l’ensemble des sujets qui occupent la vie intellectuelle d’un honnête homme… Mais je vous entends déjà vous plaindre d’une introduction aussi confuse alors qu’un petit lot de citations suffirait à résumer l’esprit de ce livre mince. Que choisir parmi cent-quatre-vingt-deux? Après avoir écarté les grossièretés que ne nous pardonneraient pas les ligues de vertu qui lisent et relisent nos blogs, nous pourrions oser : « Celui qui se complaît dans son orgueil n’est pas à la hauteur de son néant », un rien philosophe, ou : « Sa pensée est tellement profonde  qu’elle ne remonte jamais à la surface », voire « ce que j’aime dans le coïtus interruptus, c’est le charme désuet du latin d’Eglise » pour finir par « l’aphorisme est l’éjaculation précoce de la poésie ». Petits instantanés de pensée pressée qui selon l’heure prennent une couleur différente, moments de danger pour un auteur qui se livre en quelques mots bien plus qu’en de nombreuses lignes car un aphorisme loupé est une petite catastrophe.

collage de Claude Ballaré

Tout n’est que fumée

05juin

Rafael Chirbes pour Télérama

 

 

 

 

 

 

« Tu es allongé sur un drap, sur une plaque de métal ou sur du marbre. Je te vois maintenant. Je te revois. » Si Crémation, le dernier roman très abouti de Rafael Chirbes (1) paru aux éditions Rivages, s’ouvre sur la réaction des Bertomeu face au décès de Matías, 60 ans, ce n’est pas tant de lui qu’ils vont parler, mais bien d’eux-mêmes. Les uns après les autres. Certains prendront même la parole plusieurs fois. Jusqu’à ce que soit dessiné le portrait de cette famille ancrée à Misent, station balnéaire fictive de la province de Valencia.

Dès les premières lignes, on sent que l’on met les pieds – ou plutôt les yeux – dans un microcosme un peu compliqué, mais l’insertion est quasi immédiate. Ainsi, on reconstitue l’arbre généalogique de cette famille de fortes têtes. Au centre du tableau figure Rubén, 70 ans et des poussières, architecte de formation devenu promoteur véreux. De son premier mariage est née une fille, Silvia. Agée d’une quarantaine d’années, celle-ci est restauratrice d’oeuvres d’art, au grand dam de son père. Rubén déplore en effet son manque d’ambition, défaut qu’elle partage d’après lui avec son mari, un professeur d’université qui travaille sur la biographie de Brouard, écrivain et aujourd’hui ennemi de Rubén. Silvia et Juan ont pour leur part deux enfants, un garçon et une fille qui échappent de plus en plus à leur influence. Pour en revenir à la figure clé de Rubén, celui-ci a refait sa vie avec une certaine Monica, belle femme aussi sulfureuse que vulgaire qui a quelques quarante années de moins que lui. On imagine aisément l’état des relations entre Monica et Silvia… L’autre branche des Bertomeu se situe du côté de Matías, jadis communiste engagé (donc fermement opposé à son frère aîné), puis cultivateur d’oliviers bio sur lequel tout le monde s’accorde à dire qu’il a brûlé la chandelle par les deux bouts. Il laisse derrière lui son fils Ernesto, un fervent adepte du capitalisme économique, ainsi que la femme avec qui il avait refait sa vie.

A travers de portrait de cette famille pleine d’histoires et de secrets, c’est en fait une radioscopie de l’Espagne actuelle que nous présente Rafael Chirbes dans ce roman noir à la fois moderne et réaliste. En effet, certains de ses maux les plus évidents sont nettement identifiés – la dégradation du paysage due au bétonnage des côtes, les assauts touristiques, les magouilles en tout genre (arnaques immobilières, drogue, prostitution…), la tendance des nouvelles générations à devenir toujours plus ordinaires…

Sans doute l’avez-vous compris, le cynisme et la cruauté règnent en maîtres dans ce livre aussi prenant que foisonnant, écrit dans un style qui se veut sec et efficace. Aucune fausse promesse, cependant, car ce titre, lugubre s’il en est, fait bel et bien référence à un monde qui part en fumée.


(1) Petite notice biographique à l’usage de ceux à qui le nom de Rafael Chirbes n’évoque rien. Né à Tabernes de Valldigna, dans la province de Valence, en 1949, il a travaillé dans les milieux du journalisme et de la critique littéraire avant d’écrire des romans. Son premier roman, Mimoun, finaliste du prestigieux prix Heralde en 1988, a été traduit en de nombreuses langues et a marqué le début d’une oeuvre importante reconnue par la critique à la fois en deçà et au-delà des Pyrénées. Après avoir vécu à Madrid, au Maroc, à Paris et dans d’autres régions d’Espagne, il s’est réinstallé dans la Communauté valencienne.
F.A.

Chevillard sur le sentier de la guerre

04juin

En territoire cheyennePour ceux qui l’ignorent encore, Eric Chevillard n’est pas bourguignon, on prétend pourtant ici et là qu’il vit à Dijon. Même si sa région de naissance, plus à l’ouest, persiste, avec une constance rare, à en faire un auteur du cru, Eric Chevillard n’a d’autre patrie que la littérature (voilà une formule pompeuse que nous assumons sans excès avec l’excuse de la chaleur qui s’est abattue sur l’Aquitaine). Néanmoins un indice vient de se glisser dans le dernier livre à son nom qui vient de nous parvenir, un format à l’italienne raffiné des éditions Fata Morgana illustré de dessins de Philippe Favier (déja son complice dans Scalps et Commentaire autorisé sur l’état de squelette chez le même éditeur) et sobrement intitulé En territoire cheyenne. Ultime peau-rouge de la littérature française (et non dernier des Mohicans du roman hexagonal), Chevillard possède ce don étrange de savoir suivre une piste jusqu’à l’animal (ou l’homme) qui est à son extrémité. Son oreille (rouge, nous le savons depuis quelques temps) se déploie pour capter la vie des bêtes, leurs craintes et leurs paradoxes, leur beauté aussi que nous ne savons plus trop voir désormais car elle ne nous apparaît que réhaussée d’un motif grillagé. Le lion, il en parle mieux que quiconque parce que de la boue lui a en révélé les griffes ; le hérisson, qui le pourchasse depuis des années de sa présence irradiante, il le découvre dans le sillage d’une voiture ; l’escargot, il le devine plus véloce que ne veut la légende ; quant au dinosaure… Car Eric Chevillard qui supporte le poids du monde et nous en fait profiter quotidiennement sur son fabuleux blog (L’autofictif), sait aussi la légèreté des empreintes et la nécessité de s’interroger sur l’origine de chacune de celles qui nous tombent sous les yeux, conscients aussi de notre aveuglement. Parce qu’il possède cette étrange faculté de voyant – celui qui voit au-delà – il nous offre le luxe de ses épiphanies, frondeuses et ciselées. Quelques unes, à peine, pour nous rappeler que nous foulons une terre où s’impriment des histoires que nous n’entendrons jamais. Et si l’éléphant est irréfutable, Chevillard est indispensable.

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