Archives du mois de juillet 2009

Les sanglots longs du violon d’Auschwitz

31juil

ViolonPublié en France à titre posthume par les éditions Stock, le roman dont nous allons parler aujourd’hui a été encensé à la fois par la critique et par les lecteurs lors de sa parution en catalan en 1994, langue dans laquelle il a été vendu à plus de 100 000 exemplaires. Et comme on peut s’en douter, le succès a été au rendez-vous dans tous les pays où un éditeur national a eu la bonne idée de racheter les droits. Dans ce domaine, on ne parlera pas d’exception française, à tel point que nous nous contenterons pour une fois de faire simplement écho au nombreux articles (1), émissions de radio (2) ou de télévision et autres blogs de lecteurs qui ont réservé un accueil plutôt chaleureux au court livre intitulé Le violon d’Auschwitz. Si le nom de son auteur, Maria Àngels Anglada (1930 – 1999), ne vous semble guère évocateur, c’est qu’il s’agit du premier livre à avoir fait l’objet d’une traduction en français. Cela n’enlève rien au fait que son oeuvre, qui est d’ailleurs relativement diversifiée, est assez connue en Espagne. Outre les traductions qu’elle a effectuées et la collaboration qu’elle a apportée à différents journaux, Maria Àngels Anglada est l’auteur de poèmes, romans, nouvelles, essais de critique littéraire. Du côté des romans, Les Closes lui a valu de recevoir le prix Josep Pla en 1978 et Sandàlies d’escuma, le prix Lletra d’Or en 1985, deux récompenses qui couronnent des écrivains catalans depuis plusieurs décennies (3). En un mot, elle fait partie des grands noms de la culture catalane.

Bon, très bien, me direz-vous, mais ça ne nous indique pas de quoi il retourne…

Musicien de son état, le narrateur fait la connaissance d’une violoniste qui semble entretenir un lien particulier avec son instrument. En dépit de ses réticences initiales, celle-ci finira par lui dévoiler les secrets qui se cachent derrière la fabrication de ce violon, qu’elle tient de son oncle Daniel. Nous voilà alors plongé dans un récit enchâssé façon Stefan Zweig, pour nous retrouver quelques cinquante ans auparavant, dans le Camp des Trois Rivières. Aucune méprise possible, ce lieu n’a guère de bucolique que son nom : il s’agit bel et bien du camp de concentration dans lequel Daniel a été déporté. Si notre homme se fait dans un premier temps passer pour un ébéniste afin de se rendre utile et de voir sa condition améliorée, sa vocation première de facteur de violons va finalement le rattraper, et peut-être même lui épargner d’intenses souffrances. Croisant documents historiques et fiction narrative, l’auteur nous emmène dans un monde où l’art sert de dernier rempart contre la barbarie.


(1) Voir notamment l’article du Nouvel Observateur,  du Monde, du Figaro.
(2) Sur France Culture, par exemple.
(3) Notons que Le Prix Lletra d’Or a été décerné entre autres à Pere Calders, Jaume Cabré, Quim Monzo ou encore Sergi Pamies.
F.A.

« The beauty and the beast »

30juil

« Dans cet autoportrait, j’essaie autre chose. Je tente de regarder le monde jusqu’à ce qu’il révèle sa beauté même si l’opération est étrangement utopique.  J’établis le théorème d’Almodovar : il suffit de regarder assez longtemps pour transformer l’horreur en beauté. »

 

le théoreme d'AlmodovarVoilà un premier roman bien étonnant, Le Théorème d’Almodovar, une intrigue digne justement d’un des plus beaux scénarios du cinéaste.

 

Antoni Casas Ros, l’auteur, se met ici en scène en jeune homme solitaire au visage défiguré suite à un tragique accident de voiture, accident  qui lui a aussi ravi son amour de jeunesse. Reclus à Barcelone,  il  décide de se consacrer à l’écriture d’un scénario tiré de sa propre histoire. Au détour de ses travaux d’écriture, Antoni fait des rencontres on ne peut plus inattendues : sa route croise celle du fameux cinéaste Almodovar, d’un transsexuel nommé Lisa aussi, et d’un cerf  qui se laisse docilement apprivoiser.

 

Nous voici ainsi plongés dans une atmosphère onirique où les corps sont en apesanteur et où les esprits vagabondent…

Parallèlement, l’auteur joue entre réalité et fiction. On ne sait pas si son visage est défiguré comme celui de son personnage. Il précise simplement sur la quatrième de couverture que les faits décrits ici sont purement imaginaires; une façon pour l’auteur de nous prouver que la frontière entre rêve et réalité et bien ténue… Le Théorème d’Almodovar se lit donc comme une belle invitation au voyage intérieur.

Antoni Casas Ros est également l’auteur de Mort au romantisme, un recueil de nouvelles paru aux éditions Gallimard en mars 2009.

Bauchau, poésie intégrale

29juil

bauchau-poesie.jpg

        

 » Ta mémoire endormie sous les eaux/

    que tu es belle, ma destinée/

    que ta lumière est belle et comme elle était sous-/      

marine/ 

    entourée d’algues et de secret./

    Ta chevelure déchirante/

    recouvre ton visage, on ne voit que tes yeux/

    et l’or bleu, la mortelle/

    l’immortelle pensée.  »

   

  

 

L’or bleu     (in Exercice du matin)

 

 

Parvenu au seuil de son chemin, Henry Bauchau nous livre  »ce bonheur, ce leurre offert à mon espoir par un amour véritable mais qui doit demeurer ignoré« , soit la lecture complète et définitive (car revue, corrigée et préfacée par ses soins) de l’ensemble de ses poésies, publiées depuis un peu plus de cinquante ans : le tout premier recueil, Géologie, date de 1958 et le dernier, L’accueil, composé entre 2006 et 2009 de 14 poèmes, reste entièrement inédit. Instantanément, cet inouï et troublant aveu de l’homme - quasi centenaire – envers cette « dépendance amoureuse au poème«   n’est pas sans (r)appeler cet obscur éclat/éclair de René Char :

« Le poème est l’amour réalisé du désir demeuré désir » (in Fureur et mystère)

Le rayon poésie ne devait pas laisser passer l’occasion de faire lire et découvrir aux amateurs du genre (et aux autres !) l’importance de cette publication inédite : nous avons donc décider de marquer le coup  pour notre clientèle, à grand renfort d’une affiche  à l’image de son  approche plurielle de l’art, à la fois esthétique (le choix de l’illustration est issu de son recueil paru en 2008, L’atelier spirituel   et éthique/thérapeutique. L’utilisation récurrente du bleu dans son inspiration incendie la nuit de « l’écriture intérieure« , nuit de l’origine ou nuit de l’écoute. Car n’oublions pas que Henry Bauchau a également été psychanalyste, pour ceux que le voyage en compagnie d’Orion,  L’enfant bleu , a éblouis et émus tout comme la figure d’Oedipe sur la route et de son inflexible guide,  Antigone. Vous retrouverez ces allégories de l’humaine condition (« Car d’abord totalement nous sommes/Toujours les enfants de Jocaste« ,  nous révèle cette « infatigable marcheuse« ) dans les pages de sa Poésie complète ainsi que dans l’édition simultanée (collection « le souffle de l’esprit » chez Actes Sud) du livret, La lumière Antigone, issu de l’opéra créé par Pierre Bartholomée à Bruxelles en 2008 et dont le préambule ou  »monologue d’Antigone » peut déjà se lire dans un des recueils réunis.

lumiere-antigone.jpg                               boulevard-peripherique.jpg

Si cet écrivain belge est certainement plus connu pour son activité de romancier (celle-ci a débuté postérieurement en 1966) qui l’a récemment (donc tardivement) consacré grâce au prix du Livre Inter 2008 pour Le Boulevard périphérique (qui paraît à la rentrée en format de poche chez Babel/Actes Sud), que pour cette première vocation (ou « appel », dans son sens étymologique et sacré), on ne peut séparer les arts et les écritures qu’il convoque : parallèlement à ses romans, il nous livre les journaux qu’il a tenus pendant leur rédaction comme autant de laboratoires intimes dont les formes d’expression ne sont que les facettes d’un travail total et unique. Peinture, écritures, psychanalyse sont les chambres d’échos mises à disposition de la libération d’une parole initialement enfouie (lire notamment le long récit-poème largement autobiographique  »La sourde oreille ou le rêve de Freud » suivi de « La grande Troménie » pages 217-253 de la présente édition) dont les motifs patiemment tissés et libérés forment l’idée lancinante chez Bauchau du « cheminement » vers l’ « espérance« , toute ensemble quête de magnifiques personnages – ces  »déliants [qui] seront déliés » (cf. le recueil Heureux les déliants)- vers laquelle tendent inspiration et oeuvre :

« Il n’y a rien à préférer, il n’y a rien à désirer que l’espérance. » (cf. « L’espérance », page 189 de sa Poésie complète)

« Il n’y a rien à espérer que l’espérance. » (« La femme de Samarie », page 261)

C’est à ce voyage qu’il convie ici son lecteur, comme pour refaire encore ensemble la traversée, plongée tant stérile que remontée créatrice, à l’image de son écriture, également devenue allégorie d’une vie, inattendue « résurrection du verbe«  :

 » C’est le moment de la patience, de la ténacité, d’un travail qui semble devenu vain. Il faut sonder, remettre en question, attendre, laisser se faire les gouffres, les ponts, les pertes et les liaisons nécessaires. Parfois l’effort et l’attente sont sans résultat, le poème se perd entre les mailles trop larges du langage. Il arrive qu’un autre poème surgisse, inespéré, de ses ruines. » (préface)

 

Ravalec la façade

28juil

le-retour-de-lauteur.jpegS’il y a bien une chose que la plupart des auteurs sont incapables de faire, c’est se moquer d’eux-mêmes. Les autres, les confrères, les gratte-papiers, les scribouillards, rassurons-nous, il y a toujours une flèche à leur décocher, un croche-pied à tenter. Mais se juger, se regarder, rire de soi en écrivain, voilà qui est bien plus compliqué. Vincent Ravalec s’était essayé à cet exercice au début de sa carrière lorsqu’il était un jeune écrivain plein d’avenir et de cheveux et que son éditeur n’était pas encore celui d’Anna Gavalda. L’auteur était le titre sobre de son désopilant récit sur ses premiers pas dans le métier : l’épisode de ses deux jours au salon du livre d’une ville improbable du Nord de la France était un grand moment de délire hyperréaliste, on s’en souvient comme si c’était hier. Depuis Ravalec est devenu un polygraphe invétéré dont la bibliographie pourrait laisser penser que c’est un vaillant octogénaire : romans, nouvelles, scénarios, bandes dessinées, films, etc…, il s’essaie à tout avec un appétit qui ne se dément pas. L’aventure avec Le Dilettante en est restée là après six titres colorés, signe peut-être que la nouvelle voie empruntée par l’auteur ne coïncidait plus avec l’image que s’en faisait son premier éditeur. Il faut avouer qu’on avait bien du mal à être convaincu par les dernières expériences littéraires de l’insolent qui nous semblait allègrement divaguer dans des livres écrits un peu à la va-comme-je-te-pousse. C’est dire notre plaisir de le retrouver dans les livres de la rentrée de l’éditeur de la rue Racine (ex-éditeur de la rue Barrault) la suite de ses aventures : prolongeant le jeu, il a intitulé son livre Le retour de  l’auteur, se plaçant d’emblée sur le mode auto-parodique. D’entrée de jeu, il nous confie qu’il s’agit presque d’une commande de Dominique Gaultier, le patron du Dilettante, un petit défi au temps qui a passé, et puis il se lance, nous permettant d’abord de relire après plus de quinze ans les aventures du débutant (et nous confirmons que c’est toujours aussi drôle et que l’hilarité nous a gagné de nouveau), avant d’embrayer sur une suite où il est désormais question de secte, de rites initiatiques délirants, d’errances nocturnes, bref, finies les amusantes et faussement naïves aventures au pays de la notoriété naissante et bienvenue dans l’ère du soupçon total. On suit bien entendu Ravalec pour savoir ce que son imagination, jamais en sommeil, a pu échafauder mais on se rend compte qu’à trop en faire il annihile le charme de son projet.  Ce n’est déjà pas très drôle de vieillir, c’est encore pire quand c’est un livre qui vous le rappelle. Il nous a bien prévenu qu’il a changé et qu’on ne s’est pas fait faute de le lui reprocher. Mais le léger souci de ce livre trop vite ficelé n’est pas là : c’est qu’à trop voir les coutures du sac qui emballe des histoires qu’il ne nous demande même plus de croire, on ne parvient plus à s’y intéresser. L’excès de caricature nuit à la caricature. S’il n’y avait le souvenir des rires provoqués par les premières pages de ce Retour, on serait peut-être plus sévère avec ce livre, et sans doute par dépit de n’avoir pas ri jusqu’au bout, mais ne doit-on pas tout pardonner aux très rares écrivains qui savent rire d’eux-mêmes ?

Petite philosophie du chantier

27juil

La maison en chantierQui a dit qu’on ne pouvait pas être à la fois intellectuel et manuel ? Dans un livre quelque peu surprenant intitulé La maison en chantier et paru aux éditions des Equateurs, Christine Brusson tâche de répondre à cette question en réconciliant corps et esprit. Après avoir écrit un roman passé relativement inaperçu et dont le propos n’a pas grand chose à voir avec les travaux manuels – Alexis, la vie magnétique se posait comme un roman de formation avec pour cadre le Paris du 19e siècle (Ed. du Rocher) – elle signe cette année un ensemble constitué d’une soixantaine de chroniques assez courtes, autant de variations sur le thème du chantier.

« Chantier : voilà le maître mot ! Il rend à merveille ce mariage du corps et de l’esprit , réconcilie l’espace extérieur du champ avec l’espace intérieur du chant, dessine le lien originel qui unit depuis toujours le travailleur manuel, qui laboure son champ, à l’artiste, qui exerce son chant. »

Ainsi, vous pourrez y lire choses assez variées : des éclaircissements terminologiques, comme en témoigne l’extrait ci-dessus, un tour d’horizon d’écrivains célèbres qui versaient dans l’art de la rénovation, des passages à portée philosophique ou encore des conseils pratiques (comment poser du carrelage dans une douche, construire une bibliothèque…), le tout dans une écriture qui peut surprendre par son raffinement. Qui plus est, les références littéraires ne manquent pas, notamment à des écrivains comme Henry David Thoreau ou Thomas Bernhard (1). On notera d’ailleurs la qualité et la richesse de la notice bibliographique, qui vaut clairement le détour.

En somme, ce petit livre qui frappe par son originalité constitue un cadeau idéal si vous voulez faire un clin d’oeil à des adeptes de la rénovation intérieure !


 (1) Si vous ne deviez lire qu’une seule de ces chroniques, ce serait indubitablement celle sur Thomas Bernhard.

F.A.

Le grand Conroy

24juil

Le problème avec un livre que nous avons adoré, je dis bien « adoré » !,  c’est que l’on peut facilement passer pour un hystérique chronique et perdre ainsi toute crédibilité quand nous le conseillons. C’est dire que nous faisons un travail difficile, la contrainte de la modération étant sans cesse bousculée par cette pulsion passionnelle qui fait que l’on se dit que, parfois, on fait le plus beau métier du monde. Nous nous efforcerons donc de maîtriser nos émotions, même si c’est dans la bile de la frustration. L’objet de cette fureur enthousiaste est la réédition en Pocket de Le Grand Santini de Pat Conroy, l’auteur de l’excellent Prince des Marées que nos plus fidèles clients ont l’habitude de voir sur nos tables coups de coeur.

As de l’aviation américaine, marine exemplaire, colosse pétri de morale catholique, le colonel Bull Meecham, alias Le Grand Santini, dirige sa famille comme il mène ses troupes. Mais son autorité démentielle est de plus en plus mal acceptée par Ben, l’ainé qui va bientôt avoir dix-huit ans. Et comme la personnalité du paternel est complexe, ce dernier ne trouve rien de mieux que d’offrir à son fils, pour son anniversaire, son précieux blouson de vol (et une tournée alcoolisée qu’il ne sera pas près d’oublier…).

Pat Conroy est assurément un grand maître de la littérature américaine. Il a le don de créer des personnages charismatiques au possible, et de les faire se frotter dans les situations les plus incroyables. On dit souvent d’un roman, comme d’un film, que l’on passe du rire aux larmes, ce qui, il faut bien le reconnaître, est une expression des plus galvaudées. Pourtant, c’est bien ce que l’on ressent à la lecture de ce romancier qui a le don de vous passionner pour des univers pourtant peu ragoutants. C’est simple, intelligent,amusant, dramatique, psychologique, bref un grand roman comme on les aime.

La Noue, Acte III

23juil

La Noue, les parcsBien sûr vous ne frémissez pas encore au nom d’Alain Gluckstein dont on vous a pourtant déjà parlé en ce site. Et je dis « bien sûr » alors que je pense « malheureusement » mais commencer un billet par un si long adverbe, ce n’est pas possible. Ce « bien sûr » est rempli d’amertume et de ce persistant sentiment d’injustice qui frappe les libraires fidèles à un auteur dont ils ont l’impression que personne n’a relevé l’intérêt sinon les localiers de la presse ravis de temps à autre de capturer la binette de l’écrivain pour l’enfermer dans la colonne étroite d’un article sans intérêt. On peut gager qu’Alain Gluckstein n’échappe pas à cette malédiction et qu’il est une figure reconnue dans la Dépêche de Montreuil, pour peu qu’elle existe. On pourra prétendre qu’il y a pire sort et qu’être reconnu quand on se rend dans sa librairie est une consolation, mais on admettra aussi, à la lumière des écrits successifs du monsieur, que c’est bien dommage car il s’agit d’un très bon écrivain, de ceux qui ont admis qu’il était inutile de parcourir des milliers de kilomètres pour raconter le monde d’aujourd’hui, bouleversé et coloré. Au pied de son immeuble, dans le quartier de La Noue, l’affolante vie urbaine déploie ses charmes terribles, ses absurdités et sa poésie, et Gluckstein est là pour en saisir de ses yeux de myope (un sujet plus complexe en vérité puisqu’il est atteint, nous dit-il, de pas mal de troubles occulaires) les nuances, les histoires, l’anecdotique et l’universel, ce qui n’est pas une mince affaire quand on est de Montreuil et non de Bagnolet, plus favorisée par les dieux (car il y existe aussi une « Noue » là-bas, mais aucun écrivain de talent pour la célébrer, preuve qu’on ne peut pas tout avoir). Les veinards qui auront suivi les précédentes aventures du père des numéros (c’est ainsi qu’il nomme sa nombreuse progéniture) seront donc d’entrée dans leur élément, heureux de retrouver cousin Tom et ses nombreuses cases, les autres auront droit à d’astucieux rappels, plus ou moins énigmatiques mais dont le seul dessein est d’obliger à acquérir les deux premiers volumes qui, réunis, composent, on le découvrira avec stupeur, les couleurs d’un drapeau national.  Le grand danger que court Alain Gluckstein est qu’il se mesure au réel le plus tangible car il continue d’arpenter son quartier, il emprunte toujours le fameux bus qui dessert cette ultima thulé de banlieue, il sait que son éditeur l’attend de pied ferme , on le croise, on le reconnaît : il cite des noms, il dénonce d’odieux crimes, plus virulent que Zola en son temps (mais nettement plus drôle aussi, n’exagérons rien).  Et comme l’action se déroule aux alentours de la campagne pour les Municipales qui vit triompher une verte candidate en terre rouge, il n’est pas loin de s’imaginer en victime d’un complot et d’une manipulation. Rebondissements captivants au milieu des déchets enterrés, scènes torrides et enlevées, digressions inattendues, on trouve de tout dans le Gluckstein. C’est pourquoi on y revient. C’est pourquoi aussi, un jour, par sa faute (ou grâce à lui) on débarquera à Montreuil pour voir enfin, de près, à quoi ressemble cette Noue que ses mots ont transformée en territoire littéraire.

PS : et pour continuer dans la théorie du complot, on avouera aussi qu’on attend toujours de voir débarquer le livre dans la librairie. Egaré chez un distributeur défaillant ou…

 

Alain Gluckstein, La Noue, les parcs  ou j’ai rêvé,  Folies d’encre

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Les zarbres de Zambra

22juil

photo droits B. Monginoux

 

Difficile de percer sur la scène littéraire chilienne quand on ne s’appelle pas Sepulveda, Bolaño, Jodorowsky, Coloane ou encore Allende. Passé relativement inaperçu en France l’année dernière avec la parution de Bonsaï aux éditions Rivages, Alejandro Zambra réitère ses efforts cette année avec la traduction de La vie privée des arbres – cherchez le fil conducteur…

Triste héros de ce huis clos dont l’action – façon de parler – se déroule seulement sur quelques heures, Julian attend que Véronica rentre de son cours de dessin. Pendant ce temps, il tache d’occuper Daniela qui, si elle n’est pas sa fille biologique, n’en demeure pas moins un personnage central dans sa vie. Comme il se fait tard, il essaie de la coucher en lui lisant des histoires afin qu’elle s’endorme, mais l’enfant commence à poser des questions. Tandis que Julian s’évertue à la rassurer, il laisse vagabonder son esprit sur les routes du passé, se remémorant les balbutiements de sa relation avec Véronica, la grande absente de ce trio familial à l’équilibre manifestement précaire.

Si l’auteur confirme, avec ce deuxième roman, son penchant pour les thèmes de la disparition et de l’attente, traités par le prismes de personnages masculins quelque peu nombrilistes, le plus intéressant se situe de toute évidence du côté de la forme. L’écriture de Zambra se caractérise en effet par un style minimaliste, dépouillé, proche de la contemplation, mais également l’usage de symboles. En un mot, ses courts textes devraient faire le bonheur des adeptes de littérature un tant soit peu expérimentale, du nouveau roman (1), et d’auteurs français contemporains dans la veine de Jean Echenoz ou Christian Oster (2).


(1) Zambra affectionne en particulier les constructions narratives surprenantes et les jeux de miroirs visant à mettre en abyme la position de l’écrivain.
(2) Ces deux romanciers font partie du catalogue des éditions de Minuit.
F.A.

Moisson de crise

21juil


couverture-interrogatoires.jpg moisson-rouge-jpg2.jpg hammett_poires.jpgSignalons l’excellente (bien que réclamée depuis longtemps) initiative des éditions Gallimard :  La Moisson Rouge, redevenue Moisson rouge dans la très bonne traduction intégrale de Pierre Bondil et Nathalie Beunat (qui avait déjà planché  sur la correspondance du Dash, soit La mort c’est pour les poires, magnifique et imposant volume aux éditions Allia). Retrouver LE chef d’oeuvre initiateur de la littérature noire dans toute sa splendeur amène à deux conclusions immédiates. D’abord, Dashiell Hammett est un immense auteur et l’actualité du contenu de Moisson rouge est frappante. N’oublions pas que ce premier roman constitue l’une des visions les plus explicites et les plus pertinentes des années précédant la Grande Crise – la capitalisme sauvage fait rage -, histoire remarquablement soutenue par cette écriture sèche, percutante, évidemment novatrice, marque de fabrique de l’auteur. Ensuite, ce « roman choc » – il le fut pour nous, choc renouvelé à la lecture de cette nouvelle version ( La Moisson rouge a subi les basses attaques de multiples relectures de la part de votre serviteur), a servi de détonateur à plusieurs générations d’écrivains, dont Chester Himes,  Jean-Patrick Manchette et James Ellroy  pour ne citer qu’eux – a véritablement créé le genre du roman noir, ou du moins en a établi les codes fondamentaux.

Poursuivre la description de Moisson Rouge, ce serait évoquer la corruption, la ville moyenne dominée par les intérêts économique, l’appât du gain et les ambitions personnelles comme seul moteur de la vie urbaine du moment. Presque contraint, le détective de la Continental Op débarque à Poisonville, gangrénée et exsangue, et remet de l’ordre, de la manière la plus abrupte et radicale qui soit. Héros anonyme (qui préfigure évidemment le nameless de Bill Pronzini), il rétablit la « morale » contre le « bien » ambiant, fruit des compromissions sociales de ce temps. Fondateur, on vous disait…

N’omettons pas, toujours chez Allia, les Interrogatoires d’Hammett par la Commission sur les activités anti-américaines, ce court ouvrage nous montre l’horrible absurdité de cette période.

P.S.   Dashiell Hammett se verrait consacré par une intégrale de ses romans chez Quarto, plus de précisions en octobre prochain…

Je vole

20juil

oiseau en volDeuxième titre de Mathieu Belezi à paraître dans la très belle collection Motifs, Je vole pourrait être considéré comme le  triste reflet d’une société impitoyable. Il serait pourtant dommage de ne voir dans ce splendide roman qu’une thématique dépressive.

Disons-le tout net, l’écriture de  Mathieu Belezi  sublime son sujet. Le sens du détail, de l’image poétique, la force de suggestion émerveille le lecteur qui ne peut dès lors que verser dans l’empathie la plus vive pour ce personnage exclu malgré lui de la société des hommes. A 40 ans, chômeur en fin de droits , dépressif, divorcé, il a pour seule lumière dans son existence  la présence solaire de sa petite fille avec laquelle il déploie ses ailes le dimanche… Jouant à l’oiseau tous les deux, écartant les bras, dévalant les dunes de ce bord de Méditerranée où le soleil semble toujours ne briller que pour les autres, le père et sa fille échappent pour quelques heures à cette société qui contraint, étouffe, lamine, humilie et vole aux hommes ce qu’ils ont de meilleur en eux, leur dignité, leur liberté.

Plus noir qu’Une sorte de dieu qui laissait à son personnage principal une porte de sortie vers une certaine lumière, Je vole est le roman de la chute, celle d’un homme poussé de force vers un choix terrible, celui d’abandonner la partie de ce jeu de dupes qui est devenu pour lui un miroir sans tain. Dérive d’un homme poussé par ses pairs vers un monde dénué de sens et d’intérêt, Je vole est un roman pourtant placé sous le signe su soleil, celui de la Méditerranée. Le soleil ne brillerait-il pas pour tous de la même façon ?

Victimes autant que coupables pourrait-on dire des personnages de Belezi : comme dans Une sorte de dieu, le sentiment d’être une victime consentante et d’être responsable de ce dont on souffre affleure bien souvent. Leur éducation les a domestiqués au point que le sentiment de révolte leur est presque étranger , la désobéissance impossible.

Alors, voler pour « fuir l’ici bas », glisser dans le sillage de sa fillette avec sa robe « en queue d’hirondelle » du haut des dunes, battre des bras pour croire un instant à l’existence de la liberté…et s’envoler pour clore son destin.

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