Archives du mois de juillet 2009

On ne parle jamais assez de Le Tellier

17juil

Depuis les prises d’otages successives de Marc Lévy, Guillaume Musso et Anna Gavalda, il est de moins en moins bon ton de parler de littérature sentimentale. C’est en effet le lieu d’expression de tous les clichés, de pas mal de mièvrerie quand il n’est pas simplement question d’une langue pauvrissime. Et on perçoit aisément le tourment des libraires condamnés à devoir trouver à leurs clients des successeurs à ces merveilles qu’il ne faut pourtant pas mépriser (et puis après tout Hervé Le TellierGavalda est un artisan doué, un peu porté sur le bon sentiment, ce qui, en période de cynisme, n’est guère pardonné par les faiseurs d’opinion). Tout cela pour vous parler d’Hervé Le Tellier qui se passerait volontiers d’une introduction pareille. Car s’il y a bien une catégorie à laquelle échappe pour l’heure cet auteur c’est bien celle d’écrivain sentimental. Membre de l’OULIPO (ouvroir de Littérature potentielle) qui l’a coopté depuis que ses membres ont réalisé que ce jeune homme pratiquait lui aussi une littérature de contrainte, il nous régale de livres absolument réjouissants où son intelligence trouve à s’exercer souvent loin de la forme romanesque. Les mieux disposés se souviennent des Amnésiques n’ont rien vécu d’inoubliable, best-seller du Castor astral où Le Tellier répond des centaines de fois à la réponse « A quoi tu penses ? », la question qui tue devant laquelle son génie de l’à-propos trouve à se déployer. A quoi pensait-il lui justement quand il a accepté de devenir un des fers de lance de la rentrée chez Jean-Claude Lattès ? Qu’on allait le juger parmi les 600 romans qui vont s’abattre sur nos tables et d’où ne surnageront que quelques élus qui flottent mieux que les autres (pas toujours les meilleurs nageurs d’ailleurs) ? Qu’on allait le ranger parmi les néo-sentimentaux ? Ou qu’on allait enfin pouvoir juger qu’à la suite de son petit Je m’attache très facilement qui nous avait réjoui en 2007, cette brève histoire de fiasco sans fioriture, il avait la carure d’un vrai romancier ? Nous l’ignorons mais à nous qui avions adoré Le voleur de nostalgie il y a près de vingt ans il revenait de ne pas hésiter à  plonger dans Assez parlé d’amour, son livre à paraître à la rentrée. Quand on vous parlait d’intelligence, on n’employait pas ce terme, très dangereux, à la légère car on sait à quel point les auteurs dits intelligents sont ennuyeux et ne séduisent souvent qu’eux-mêmes ou en miroir leurs lecteurs fascinés. Mais Le Tellier use de sa grande finesse pour nous charmer avec son histoire de quarantenaires saisis par des coups de foudre qui vont ravager les allées tranquilles de leurs vies ordonnées : l’amour s’invite chez deux hommes et deux femmes, l’un, Thomas, est psychanalyste et va croiser la route de Louise l’avocate pendant qu’Anna, qui est suivie par ce dernier, tombe sur Yves, un écrivain, sorte de frère d’Hervé Le Tellier. A quatre et selon un habile mouvement de va-et-vient (de dominos dirait l’oulipien Le Tellier qui a organisé, de façon presqu’invisble pour nous, son roman selon le principe des dominos abkhazes…), nous allons suivre au plus près les trajectoires de quatre personnages qui vont vaciller, se perdre, se retrouver, faire croiser leurs routes, faire valser leurs hésitations et jouer leur va-tout ou au contraire reculer in extremis devant le terrible précipice qui s’ouvre devant eux : l’amour total. Le Tellier a les qualités du diable qui s’invite dans les consciences amoureuses pour mieux en disséquer les mécanismes, mais il a les vertus du romancier qui aime ses créatures et nous les fait aimer incertaines et fragiles, irritantes et touchantes, lâches et courageuses. Et il fait de nous ses complices, les observateurs du très petit monde qu’il ordonne autour de cette obsession qu’est l’amour, chimère qui jamais ne désarme.On aura soin de ne pas trahir les aléas de cette double histoire mais on aura coeur, le moment venu, de vous inviter à vous en emparer, certains que toutes ces volatiles histoires de coeur sauront trouver le chemin du vôtre…

Les pérégrinations d’un écrivain dans un drôle d’enfer australien

16juil

Le koala tueur…Au tour de Sarah qui passe l’été en notre compagnie et en haut des échelles de notre rayon, de relever le gant et d’ajouter son prénom à la liste des contributeurs de ce blog de libraires. Voyageuse elle nous propose un détour par le bush…

Avouez-le, lorsque vous racontez à vos proches la petite anecdote du jour, vous cherchez toujours à transformer et embellir les choses, voire mentir pour les plus téméraires.  Avouez-le, vous aimez susciter des « oooh » et des « aaah ».  Si, si, avouez-le, parce que vous n’êtes décidément pas les seuls et Kenneth Cook ferait un excellent ami de comptoir à ce propos…

L’Australie, Sydney, Melbourne, ses surfeurs, ses kangourous… Oui, mais non, avec Kenneth Cook ce sera l’Australie, ses serpents mortels, ses crocodiles vicieux, ses koalas agressifs, ses coraux tranchants, ses aborigènes escrocs et on en passe.

Vous l’aurez donc compris, Le koala tueur, et autres histoires du bush n’est pas une brochure touristique du littoral bien connu, mais bien un inventaire drôlement infernal de l’ Outback australien.

A travers ces 15 nouvelles, l’écrivain du bush relate des échantillons de sa vie, du moins les plus amusants et palpitants face à une mère nature très cruelle. Et si je vous parle de discussion de comptoir, c’est bien parce que cet assoiffé de bière (et bon vivant, soit) y fait des rencontres. Généralement, c’est à ce moment là que démarrent ses problèmes…

Il est clair qu’après quelques pintes de bière fraiche amplement méritées pour lutter contre la chaleur du pays, les australiens s’avèrent sympathiques puis détestables lorsqu’ils vous entraînent on ne sait où.

Ces nouvelles sont ainsi autant d’anecdotes plus folkloriques et excentriques les unes que les autres. On pourrait même croire que faune et flore se sont liguées contre notre écrivain de terrain, froussard mais pas lâche pour un sou.

Au fur et à mesure de la lecture de ces nouvelles, ce condamné de la malchance nous étonne toujours autant. Il semble être une manne inépuisable d’aventures burlesques et inimaginables, mais qu’il jure véridiques.

A la manière d’un bizarre anthropologue, Kenneth Cook déballe ses anecdotes les plus insolites, venues du fin fond d’une Australie qu’il aime et déteste à la fois. Au programme, serpents en tout genre, crise de panique, rires, attaque de chameau, angoisse, cochons agressifs, course poursuite, réflexion sur la nature qui nous entoure, et course poursuite à nouveau.

Malgré l’accumulation des catastrophes, l’auteur poursuit inlassablement son bonhomme de chemin, et ce recueil n’est que le premier d’une trilogie qui s’annonce drôle et sadique à souhait !

Disparu il y a plus de 20 ans, cet écrivain qui tend à être connu en dehors de son pays natal, fait depuis quelques années l’objet d’une traduction de ses œuvres aux éditions Autrement.

Un recueil à la fois touchant, comique et qui nous permet de réfléchir sur le rapport entre les hommes et la nature.

Mais un conseil, ne parlez pas de Kenneth Cook dans les offices du tourisme d’Australie, il en va de leur image…

Ce n’était pas la première fois que ça m’arrivait, loin de là, mais je n’avais pas retenu ma leçon. Dans toute l’Australie à l’Ouest de Bogan, on peut truander un homme, s’enfuir avec sa femme, spolier sa fille, débaucher ses fils, voire lui voler son chien, il lui sera toujours possible de vous pardonner, mais refuser de boire avec lui vous recale dans la sous-classe des dingos, des parias à jamais, des irrécupérables ; vous ne valez même pas la balle qu’il aurait pourtant plaisir à vous loger dans la peau.

Echec en blanc

15juil

György DragomànLa langue hongroise tenue fermement à l’intérieur des frontières de son impitoyable difficulté et du nombre restreint de ses traducteurs a entre autres particularités (outre son isolement au milieu d’un vaste bassin slave) celle d’exister en dehors de l’état nommé Hongrie, souvenirs d’un empire démantelé après la première guerre mondiale. C’est ainsi que la Voïvodine serbe abrite des magyarophones et que la Roumanie dispose d’une communauté hongroise. C’est le cas de György Dragomàn qui vient de Transylvanie où il est né en 1973 et dont vient de paraître chez Gallimard Le roi blanc, un roman qui bénéficie déjà d’un bouche-à-oreille élogieux (le titre est d’ailleurs temporairement manquant, preuve du succès) et que nous conseillons désormais avec ardeur. Ce livre est d’abord un pari, celui de faire parler tout du long un enfant de onze ans, comme Romain Gary y avait parfaitement réussi avec La vie devant soi : le risque est grand de tomber dans le cliché, la compassion ou l’anecdotique. Mais Dragoman n’est pas Pagnol, le décor de son livre a le gris persistant de la Roumanie de Ceaucescu et non celui des beaux ciels de Provence ; on y vit sous une dictature sotte et cruelle et si le Conducator n’est jamais cité nommément on a tôt fait de situer l’époque de l’action, ce crépuscule sinistre d’un pays en ruine qui subit le joug d’un collectivisme irrationnel, d’une idéologie qui a gangréné toutes les couches de la population. Et le jeune protagoniste ne connait plus l’insouciance qui serait de son âge depuis qu’un matin deux hommes ont embarqué son père pour le conduire aux travaux forcés, vers ce canal du Danube où on tue à petit feu les hommes qui ont eu le courage de protester contre le régime. D’abord soulagé de croire le mensonge de son père qui a improvisé un départ précipité pour des raisons universitaires, Dzsata va vite déchanter et se mettre à interpréter les silences et les pleurs de sa mère. Mais comme il reste un enfant, plein d’une vitalité qui ne demande qu’à s’exprimer dans des mauvais coups ou des petites combines ou à se magnifier dans des gestes héroïques ou sportifs, il ne renonce pas aux aléas d’une vie de garçon et à ses petites obsessions, se laissant aller à l’insouciance avant de plonger dans les affres de l’inquiétude la plus vive, universel et singulier. Et le charme réel du livre provient de cette dualité menée à la perfection par Dragomàn qui fait alterner le noir et la blanc avant de les nuancer d’un gris inquiétant, émouvant une page puis drôle la suivante, capable de nous plonger dans cette ambiance mystérieuse où tout semble converger dans une ambiance de farce tragique vers le chaos (on pense à un autre hongrois fabuleux mais beaucoup plus difficile d’accès, Laszlo Krasznahorkai et à sa Mélancolie de la Résistance) mais vu par un enfant qui n’a ni la culture ni l’expérience pour interpréter ce qui arrive. Ainsi ce que nous savons de l’Histoire vient se greffer au tout petit univers du garçon qu’on nous offre de façon fragmentée, un épisode chassant l’autre comme une journée dissipe la précédente, les avanies ou les miracles qui constituent sa vie : bagarres, vie de collège, délires de la restriction, grands-parents azimutés, châtiments injustes et corvées folles, expériences troublantes et émois juvéniles, enchaînement d’anecdotes souvent très drôles racontées d’un souffle enlevé qui nous condamne à ne jamais lâcher un chapitre avant son terme. Mais ce qui fait passer ce beau roman dans la catégorie des grands livres est ce qu’on en devine, cet acharnement d’un enfant à ne pas renoncer à l’espoir de revoir son père, à garder une chance que sur l’échiquier son roi blanc, un grigri dérobé sur le plateau d’un ambassadeur immonde, triomphe des petits pions noirs. Comprendre à onze ans que le temps des jeux s’achèvera vite ne rend pas plus sage mais la vie en devient plus lourde et plus intense. Et se montrer digne d’un père qui ne saura peut-être jamais la somme des héroïsmes qu’on a dû accumuler pour être à la hauteur, des larmes ravalées et toute la honte bue est une mission d’une telle importance qu’elle en magnifie toute le roman. Alors oui, Le roi blanc mérite tout le bien qu’on commence à en dire, et tout le bien que vous en entendrez dire.
Le roi blanc

Coudray le truqueur

13juil

Jean-Luc CoudrayLe problème avec les aphorismes c’est que, lorsqu’ils sont réussis, on est tenté de les citer à la file au risque certain d’en noyer l’intérêt sous le déluge. L’intelligence qu’ils manifestent nous donnant l’impression d’être contagieuse, on croit se l’approprier quand on ne joue qu’à l’écho. On n’échappe pas à cet écueil avec le dernier livre de l’inénarrable Jean-Luc Coudray paru à L’Anabase où il étale sans vergogne ses Pensées truquées comme des perles découvertes au creux des huîtres de son bassin intellectuel. Ses obsessions qui parcourent toute son oeuvre narrative (car ce n’est pas vraiment un romancier, la fiction ne l’intéresse guère) se font ici plus visibles, plus directes, bref plus évidentes : elles concernent les femmes, ces ennemies fascinantes, la science, cet univers sans certitude, l’imbécilité, ce monde sans fin, la politique, cet infini sujet d’indignation et de moquerie, la création tout entière en somme qui reste pour Coudray un objet d’étude et de contemplation intelligente qui lui permet d’aiguiser son art du paradoxe, un art dangereux car à trop le manier il peut vous exploser à la figure. Pour l’heure, ni trop aigü, nitroglycérine, les Pensées truquées nous invitent à profiter de la brièveté, moments de suspension dans un monde condamné à la rapidité. Coudray fait du bien aux neurones qui nous restent, ses colères se font flèches ou plutôt fléchettes, comme tirées d’une sarbacanne. Et pour nous en faire l’écho différemment et jouer au perroquet, en voici un petit florilège.

Les hippopotames découvriront la pornographie le jour où on leur montrera des photos d’hippopotames.

La volonté des morts est sacrée parce qu’ils ne peuvent se défendre. La volonté du chef est sacrée parce qu’il peut se défendre.

La femme a deux seins pour nous obliger à choisir, donc à désirer.

Mourir pour la patrie demande des qualités que la patrie assassine.

La France est envahie chaque année par 60 millions de touristes. Et si, un jour, ils s’organisaient ?

Si ma femme me trompe avec un imbécile, c’est qu’elle a besoin d’un peu d’ombre.

Si les avions n’avaient pas de roues, ils ne pourraient pas voler.

Si le président de la République parle d’égal à égal avec quelqu’un ce sera forcément un étranger.

Scène de crime en folio

11juil

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Simulation d’une scène de crime dans la vitrine où nous exposons la collection Folio policier ! L’éditeur ayant imprimé pour l’occasion un bandeau, nous avons délimité une zone où nos cadavres (livresques) se tiennent sagement. Une pointe d’humour pour l’affiche, tirée de la couverture du numéro 268 de la collection : Des cliques et des cloaques de Jim Thompson – les doigts de pied en éventail pris dans les mailles d’un filet nous ont inspiré cette savoureuse formule Avec un folio policier prenez votre pied, à prendre au pied de la lettre, permettez ce mauvais jeu de mots.  L’on aurait tort en effet de bouder notre plaisir tant le choix est vaste.

Alors, chaque libraire ressort ses petits chouchous, dont voici une liste non-exhaustive mais chaudement recommandée… Car la collection recèle de jeunes talents comme d’auteurs confirmés, ainsi que les inévitables OVNI du polar, en provenance directe du catalogue de la vénérable Série Noire.

Les classiques américains sont donc évidemment présents : Raymond Chandler, Dashiell Hammett, Charles Williams, Chester Himes, James M. Cain, William Burnett, David Goodis, pour ne citer qu’eux ! Pêle mêle, se trouvent dans cette collection les immenses The long good bye, Le Faucon de Malte, Vivement dimanche, La Reine des pommes, Le facteur sonne toujours deux fois, Quand la ville dort et bien sûr Tirez sur le pianiste… Quel panel, où flotte l’inimitable parfum que donne le temps aux grands polars !

Parmi les piliers de la collection, voici les fondations noires de la collection, d’époques et de lieux variés, mais unis par la pertinence de leur ton et le côté incisif de leur plume, renouvelant les grands thèmes du roman américain, passés au tamis de la violence. Parmi eux , nous évoquerons les noms suivants : Jim Thompson, James Crumley, Harry Crews, Larry Brown ou encore Joe R. Lansdale.

Polars déjantés : Christopher Moore, Ned Crabb, Chuck Palahniuk, William Kempley, A.C. Weisbecker

Cousins anglais, irlandais, écossais : Ken Bruen, Ian Rankin, Colin Bateman, Robin Cook

L’école du polar scandinave : les suédois Björn Larsson et Staffan Westerlund,  les norvégiens Jo Nesbo et Gunnar Staalesen, le finlandais Matti Yrjäna Joensuu

Les Français(es) ne sont pas en reste : Jean-Patrick Manchette, Thierry Jonquet, Sébastien Japrisot, Didier Daeninckx, Caryl Férey, A.D.G, Jean-Bernard Pouy,  Tonino Benacquista, Maurice G. Dantec, la trilogie marseillaise de Jean-Claude Izzo, Colin Thibert, Jean Vautrin, Sylvie Granotier, Chantal Pelletier, Sophie Loubière…

Romans policiers historiques : Mathilde Asensi,  Patrick Pécherot, Thierry Bourcy, Thierry Maugenest…

Classiques : Simenon, Boileau-Narcejac…

Espionnage : John Le Carré, Leif Davidsen, Henry Porter…

Sans oublier les nouveautés : DOA, Antoine Chainas, Keith Ablow, Bernard Schlink, Chris Petit…

Espérant que ce panorama saura  vous inspirer, bonnes vacances !

Petit bonus : pour l’achat de deux titres de la collection, une bande dessinée policière vous est actuellement offerte Le sourire du clown, par Brunschwing et Hirn.

Scènes de chasse en Norvège

10juil

41imp8assel_sl500_aa300_.jpgRené Derain aurait dû se méfier. Alors qu’il fait une dernière halte avant de s’engager sur le chemin forestier qui le conduira au relais de chasse où il a réservé un séjour, son chien se fige devant la forêt, sombre, froide, dense, trop dense. Il aurait dû se méfier, mais de quoi ? Ou de qui ?

Le séjour s’annonce prometteur : rejoindre six autres chasseurs passionnés, hommes et femmes, venus des quatre coins d’Europe pour traquer du gros gibier, sauvage à souhait, non loin du Cercle Polaire. Derrière le charme des histoires échangées au coin du feu, le confort de l’endroit et la convivialité un tantinet artificielle qui s’installe, une inquiétude  commence pourtant à poindre, tel un malaise diffus. Est-ce en raison de cette étrange première chasse en commun,au cours de laquelle un splendide orignal mourra debout, bien que touché par de nombreuses balles ? Est-ce à cause de cette forêt qui semble retenir les hommes de ses branches « tendues comme des lames » ? Ou de la virulence de cet hiver aussi soudain qu’imprévu qui contraint hommes et bêtes, pris au piège des glaces et de la faim, à ne plus penser qu’à la simple  survie ? Dans l’esprit inquiet de René Derain germe une idée démente : et s’il y avait quelqu’un aux manettes, quelqu’un qui serait là pour le tuer, lui, le garde-forestier ?

Hugo Boris a retenu les leçons d’Agatha Christie et de Fredric Brown : de la reine du policier so british où l’on assassine au milieu des miettes de scones, il a gardé le goût de la facétie et le sens de l’ambiance – ses descriptions de la forêt, personnage à part entière, comptent parmi les plus belles pages du roman – alors que du génial nouvelliste et romancier américain il aurait plutôt pris le goût de la recherche formelle et de l’efficacité narrative.

La délégation norvégienne se lit comme un roman policier qui jouerait à tendre nos nerfs pour mieux les éprouver. Peut-être les indices viennent-ils un peu trop tôt et sont-ils un peu trop clairs mais au final, Hugo Boris vise dans le mille et fait de la chute de son roman un malicieux clin d’oeil au plus grand complice qu’ait un écrivain : son lecteur.

Roulette russe

09juil

roulette-russe.jpgJe ne vous raconterai pas le prochain livre d’Alain Monnier, ce ne serait pas lui rendre un joli service en limitant son livre à une simple histoire… que je vais néanmoins vous laisser entrevoir afin de vous donner envie d’y aller voir de plus près. Je vous raconterai (à paraître chez Flammarion en août) est une confession, le texte laissé derrière lui par un homme sans qualités devenu presque contre son gré l’objet d’un culte étrange: la chance lui a souri au-delà du possible dès lors qu’il a joué sa vie à la roulette russe devant un parterre hétéroclite de parieurs sans scrupules. S.D.F. qui a subi de plein fouet la violence de la société moderne rompue à balancer hors du système ceux que la chance abandonne un matin (chomage, traites impayées,expulsion, divorce, la litanie infernale qui terrorise désormais les populations menacées par ce spectre qui rôde sur tous les écrans), notre héros, philosophe pas encore totalement englouti par le désabusement et clodo sans délire, suit un soir le manteau d’alpaga d’un géant qui a compris qu’au bout du rouleau son vis à vis ne déclinerait pas l’offre monstrueuse qu’il lui ferait. C’est le début d’une folie racontée avec finesse et sans colère par un homme devenu étranger à notre monde parce que vainqueur sans cesse de la mort et en même temps exemplaire de ce monde-là où la mort devient spectacle. L’étonnement provient aussi de la désillusion qui anime le héros qui a compris en rédigeant ses mémoires que ceux à qui il les destine n’en ont « rien à faire » car nous n’avons à faire que de nous-même : « c’est sinistre mais c’est ainsi que vous êtes, que nous sommes », lâche-t-il. « Nous traversons la vie dans une cruelle solitude en essayant vainement de partager ou d’aimer autrui mais sans jamais échapper à la démesure de soi. A la pathétique boursouflure. » Réunis par le sentiment d’absurdité de la vie, auteur, narrateur et lecteurs deviennent complices, les deux premiers obligeant les derniers à affronter cette histoire morale. La réussite d’Alain Monnier qui pratique l’art de la retenue sans s’interdire l’indignation tient à ce ton qu’il adopte tout au long du roman, mélange de compassion et de provocation : il nous plonge dans la nausée de notre époque et en indique dans le même mouvement l’issue incertaine. Un peu de pessimisme dans un monde qui raille l’optimisme ne peut pas faire de mal. Nous vous raconterons si à la rentrée Alain Monnier aura gagné son pari.

Kennedy Airport

08juil

Douglas Kennedy chez MollatSi la vie d’écrivain est faite de beaucoup de solitude et d’isolement comme il nous le confiait avant de partir, il lui arrive aussi de basculer dans une agitation qui en serait presque l’exact contraire : c’est ce qu’a illustré hier Douglas Kennedy, en visite éclair à la librairie, après un arrêt dans une librairie d’Angoulême, pour une très dense séance de dédicaces. Attendu par une longue file d’amateurs (surtout composée d’amatrices d’ailleurs, allez savoir pourquoi…), l’écrivain américain a été accueilli à sa descente du taxi par le Consul des U.S.A. (rappelons que le consulat de Bordeaux fut le premier au monde, ce qui n’est pas le moindre de ses prestiges) avant de rejoindre au petit trot le centre du magasin où, après un petit café serré, il déboucha son stylo et entreprit de jouer du poignet pour à la fois serrer les mains qui se présentaient et signer, de généreuses dédicaces, les livres qui se tendaient. La foule des admirateurs fut patiente qui s’étirait jusqu’au rayon scolaire, mais Douglas Kennedy tenait à prendre le temps de saluer ceux qui avaient fait l’effort de se déplacer, lançant une plaisanterie, se faisant épeler les prénoms et échangeant quelques phrases dans un français auquel son accent donne un charme certain. Un verre de Champagne attendait sagement au coin de la table mais on vit inexorablement les bulles s’en échapper sans que l’auteur très concentré sur sa tâche parvienne à y tremper ses lèvres. C’est qu’en parfait entertainer et professionnel, une qualité très anglo-saxonne qu’on souhaiterait chez tous les auteurs…, il savait ce que l’on attendait de lui et ne ralentit donc pas l’allure, l’augmentant même un peu quand face à notre inquiétude devant la file qui n’en finissait pas il passa la vitesse supérieure, s’excusant auprès de ses lecteurs mais tout sourire, et signant jusqu’à la dernière seconde avant de galoper vers un taxi qui a dû prendre quelques libertés avec les limitations de vitesse. Nous avons tenté de filmer son passage que vous verrez peut-être un jour prochain sur notre site où le multimédia va se faire de plus en plus présent, et certains se souviennent du libraire avec sa petite caméra en train de leur arracher une réponse à la question toute simple en apparence : pourquoi aimez-vous Douglas Kennedy ? Si la réponse ne va pas toujours de soi de façon impromptue, il nous a semblé que cette longue file, patiente et amicale, à elle seule en était une…

Douglas Kennedy chez MollatDouglas Kennedy chez MollatDouglas Kennedy chez MollatD.Kennedy cliché P.Taris Sud Ouest

Le voyage de demain

07juil

Amélie NothombA nouveau un petit billet rédigé par le jeune Sébastien A. qui après avoir fait ses armes en Littérature officie désormais au rayon Poches. Le jeune homme vient de soutenir un mémoire universitaire autour de son auteur fétiche. Il n’ a eu que plus de plaisir à découvrir avant tout le monde le prochain roman d’Amélie Nothomb, Le Voyage d’hiver. Il nous livre ses premières impressions, elles sont plutôt encourageantes…

Chaque année, la rentrée littéraire est lancée par Albin Michel, Amélie Nothomb en tête, imperturbablement présente. Chaque année, les critiques sont partagés. L’an dernier, beaucoup avaient adoré Le fait du Prince que je n’avais que modérément apprécié. Il y a quatre ans, ils avaient détruit Acide sulfurique (à l’exception de Frédéric Beigbeder) qui était et reste pour moi son plus grand livre. Cette année, elle revient avec un roman à mi-chemin entre Cosmétique de l’ennemi et Le Fait du Prince, au niveau de l’histoire, de l’ambiance, de la couleur et de la qualité.

Dans ce très court roman, elle met en scène Zoïle (dont l’origine du prénom remonte à l’antiquité où un critique « a été lapidé par une foule de braves gens écoeurés par ses propos sur l’Odyssée. Epoque héroïque où les amateurs d’une oeuvre littéraire n’hésitaient pas à zigouiller le critique imbuvable ») dont le métier consiste à « apporter à ceux qui viennent d’aménager des solutions énergétiques qu’ils n’ont pas demandées ». Jusqu’au jour où il se rend chez une romancière, Aliénor Malèze, qui souffre de la maladie de Preux (ou « autisme gentil »). Il tombe amoureux de son agent, Astrolabe, qui l’a tirée des griffes de ses éditeurs (ils la séquestraient dans un minuscule studio où chaque soir une employée passait écouter la bande enregistrée par Aliénor, qui est incapable d’écrire, et lui donnait à manger en fonction de la qualité de son travail) et s’occupe désormais d’elle jour et nuit. Ce qui pose quelques légers problèmes au nouveau couple, vous l’imaginez. Zoïle cherche alors à se débarrasser d’elle, ne serait-ce qu’une heure, allant jusqu’à lui donner des champignons hallucinogènes (scène mémorable et hilarante).
Jusqu’à l’avant-dernière page, je pensais que le titre et la photo de couverture, sans aucun rapport avec le texte, avaient été mal choisis. Mais Zoïle le dit : il écoutera « le voyage d’hiver » de Schubert parce qu’il n’y a aucun rapport entre cet acte (il a l’intention de détourner un avion avec un tesson de bouteille et de l’écraser sur la Tour Eiffel pour venger son histoire d’amour ratée…Ah! Pardon! « Il n’y a pas d’échec amoureux. C’est une contradiction dans les termes. Éprouver l’amour est déjà un tel triomphe que l’on pourrait se demander pourquoi l’on veut davantage »), parce qu’il n’y a donc aucun rapport entre cet acte et cette musique ». J’accepte donc le titre et la couverture du Voyage d’hiver de Nothomb, et non de Schubert, qui a le mérite de nous faire passer un très bon moment, sans aucune prétention (comme c’est de plus en plus rare dans la littérature française), et avec beaucoup d’humour.

Amélie NOTHOMB  Le voyage d’hiver, 120 p. à paraître le 20 août prochain

Jazz flou

06juil

eglise-de-jophn-col.jpgArchitecte à Auckland ne semble pas être une sinécure. Avouons d’emblée que perdre au poker occupe beaucoup plus de place dans la vie de Robert Marling que le cabinet d’architecte où il est associé, et finalement faire-valoir de son jeune patron… Robert n’est d’ailleurs pas disposé à changer : sa femme l’a déjà quitté lors d’une précédente importante perte lors d’une partie mal négociée, son fils, âgé d’une vingtaine d’année, vit en Europe et leur communication est proche du néant.

Fort de cette solitude, Robert apprend le décès de son père après un poker perdant fort coûteux (41 000 dollars perdus en une nuit) et décide de tout plaquer et d’occuper la pièce que son père louait dans un building en partie désaffecté. Il y découvre le premier chapitre d’un manuscrit, L’église de John Coltrane, mystérieux essai qui évoque la fulgurante ascension d’une chanteuse de jazz chinoise, Li Jin, dont une reproduction du portrait cale la table bancale de la chambre. Marling se plonge dans l’immense collection de disques vinyles de son père, objet de toutes les fiertés,  pan de mur sonore qui rythme tout le roman – de Brubeck à Shepp, d’Ayler à Coltrane, du Count au Duke.

Roman noir subtil, où l’auto-dérision n’est jamais loin, L’église de John Coltrane nous entraîne dans les méandres de l’écriture imagée de Chad Taylor et donne ce roman urbain s’apparentant à l’oeuvre de Coltrane :  attirant et impénétrable.

 

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