Archives du mois de juillet 2009

Comment vivre au-dessus de ses moyens et mourir à moindre frais

03juil

Jo Nesbö
A propos de Chasseurs de têtes de Jo Nesbö.

Comment vivre au-dessus de ses moyens et mourir à moindre frais.

 

Loin du cynisme grand public californien d’un Breat Eston Ellis ou autre, ce one-shot norvégien met en scène des golden-boys avec tout le mérite qui leur est dû.

Pour Roger Brown, être un parvenu, représente une activité à hauts risques, avec un rapport coût/plaisir extrêmement désavantageux. Le gadget le plus coûteux qu’il puisse s’offrir étant sa belle femme, faisant bonne figure à côté de lui, offrant tous les bons prétextes pour pavaner dans la galerie d’art du centre ville qu’elle s’est fait offrir afin de compenser l’absence d’un enfant fermement refusé. Ce point de désaccord entre lui et sa femme fera de Roger Brown un habile voleur d’œuvres d’art et un tueur improvisé.

Comptant sur la bonne foi du lecteur de romans noirs qui a déjà abandonné la première lecture de cette notule, laissez-moi répondre à la question que vous vous posez désormais, à la seconde lecture : dois-je continuer ce livre de yuppies, malgré les cinquante premières pages un peu mollassonnes, ou pour tout dire, pas franchement noires? La réponse est oui. Sur ce les puristes retournent à leur lecture sans attendre leur reste et les autres se demandent à quelle sauce ils vont être mangés.

HODEJEGERNE. C’est le titre original (à qui le dîtes vous !) C’est du norvégien. Si un norvégien met cinquante pages avant d’entrer en action c’est qu’il a besoin, au préalable, d’enfiler son parka et ses moufles, mais une fois en course, il est un concurrent imbattable. Imaginez un Georges Gerfaut (Le petit bleu de la côte ouest) parachuté dans le grand nord, traqué autant que traqueur, avec la ténacité d’un Parker.

Roger Brown est un chasseur de têtes. Il trouve les personnes idéales à la bonne gestion d’une entreprise et les place sur le grand échiquier du marché libre. C’est son métier de dénicher les gens, et de leur faire dire ce qu’il a envie d’entendre (notamment grâce à l’infaillible méthode Inbau, Reid and Buckley). Et il est le meilleur de sa catégorie. D’où les cinquante premières pages plutôt bénignes.

Tout le sel se révèle lorsque la traque s’organise entre professionnels de la profession, à enjeux multiples : femme, argent, pouvoir (une seule place sur le podium). Alors, Brown doit faire face à l’inquisition et prouver qu’il appartient aux meilleurs des meilleurs (Rappelons pour mémoire qu’un chasseur sachant chasser doit savoir chasser sans son chien).

Pour ceux qui en sont à la troisième lecture de cette notule, postérieure à la lecture du livre lui-même, vous pouvez facilement répondre à cette question : Est-il possible d’écrire un roman noir efficace dont le héros est monogame, abstème et court sur pattes ?

PS : Pour mettre l’eau à la bouche des curieux et des coprophages en tous genres, une scène du livre vous donnera pleinement satisfaction.

 

Cyril Gay

Dans la peau de Benoît Jacquot

02juil

Villa Amalia de Benoît JacquotSuite de notre semaine consacrée aux étudiants blogueurs avec un retour sur Villa Amalia

L’envie d’écrire sur Villa Amalia, de Benoît Jacquot, m’est venue après avoir lu la critique de Camille Darreye. J’ai beaucoup apprécié le film, et j’ai regretté que l’article soit presque exclusivement consacré aux choix d’adaptation, jugés plutôt mauvais, qui ont présidé à son écriture. Mais je suis d’accord avec toi sur un point, Camille : « un film n’est pas un livre ». N’ayant pas lu le roman de Pascal Quignard, mon approche est bien différente : considérer le film en tant que film, se mettre à la place du metteur en scène, en prenant pour acquis les choix qu’il opère, l’objectif qu’il se donne, et en essayant de voir s’il parvient à ses fins, et si le film fonctionne, de façon autonome.

Le film vaut davantage pour ses deux premiers tiers, décrivant le processus de disparition étape par étape, que pour la seconde partie, volontairement minimaliste (le déséquilibre est notable). Ce qui intéresse Benoît Jacquot, c’est le processus de destruction, de remise à zéro, qui précède la renaissance (le sauvetage d’Ann après la noyade). C’est l’attention maladive portée au moindre détail pratique (l’abandon des sacs poubelles remplis de vêtements, la destruction des photos, les procédures bancaires, l’extinction du téléphone portable, le déménagement des pianos…) qui fait la singularité du film, là où elle aurait pu le faire tomber dans le cliché. Loin de constituer un simple passage obligé, le processus d’effacement des traces, tant matériel qu’existentiel, est l’objet même de ce film. Il tend à ouvrir, par le négatif, un espace vierge, riche en potentialités, où le sujet pourra renaître et s’inventer une nouvelle vie. Le film nous fait sentir cet espace, en germe durant toute la première partie, mais il refuse de s’inviter au-delà, d’où le caractère d’esquisse, presque immatérielle, de la seconde partie, par contraste avec la description clinique du processus de disparition. Benoît Jacquot se pose en simple témoin, il ne juge ni ne justifie. Il préfère nous laisser devant une énigme plutôt que d’entrer dans les raisons. Il laisse son personnage s’éloigner du monde, et de nous par la même occasion, comme l’illustre très joliment ce plan : sur le quai de la gare, il nous fait observer sans bouger la silhouette d’Ann, de plus en plus floue à mesure qu’elle s’éloigne, sans que la caméra ne cherche à effectuer la mise au point. A aucun moment, nous ne parvenons à véritablement entrer dans la psychologie d’Ann Hidden. Tout au plus affleurent des vibrations, à travers le montage et la musique, et de moins en moins à mesure qu’on avance. Et une fois que Ann est passée de l’autre côté, une fois qu’elle s’est trouvée sa Villa Amalia, dans cet espace incertain d’après la disparition, Jacquot préfère nous montrer l’échec de toute intrusion (Georges) ou de retour du passé (son père), plutôt que la consistance de sa nouvelle vie.

Mais les vibrations que je viens d’évoquer, si infimes soient-elles, constituent la véritable substance du film, et justifient à elles seules, selon moi, sa raison d’être. Elles naissent de trois composantes essentielles, et étroitement imbriquées : le montage, la musique, et Isabelle Huppert. Sans doute l’une des plus grandes comédiennes françaises, elle n’était jamais allée aussi loin. En s’effaçant totalement, jusqu’à un noyau brut, jusqu’à une absence de « jeu », elle se fond dans la matière du film comme jamais auparavant. Sa respiration, différente à chaque scène, accompagne les moindres sursauts d’un montage syncopé, qui aime à éteindre les plans avant leur coupe naturelle, comme des phrases courtes jetées dans le vide, inaudibles aussitôt émises. Une réalisation qui perturbe et fait jaillir un personnage tangible et vaporeux, présent et lointain à la fois, un fantôme non pas à la dérive, mais déterminé. Une énigme. La musique, c’est son langage. C’est à travers elle que s’exprime l’intériorité du personnage. Le travail de Bruno Coulais est admirable en ce qu’il épouse, en étroite collaboration avec le rythme de la mise en scène, les variations intimes qui s’opèrent dans l’esprit d’Ann Hidden. Souvent stridente, et incompréhensible dans la première partie du film, elle traduit à merveille le pouls saccadé d’une femme à bout, qui sent que pour respirer, il faut casser les vitres… La musique est l’unique fenêtre ouverte sur la subjectivité du personnage, qui reste imperméable à toute autre forme de compréhension. Elle ressemble à certains signaux qui auraient franchi la barrière du surmoi, mais que seul le spectateur peut entendre. Le sujet a créé des mécanismes de défense complexes, qui empêchent toute intrusion. Les autres, y compris Georges, son ami le plus proche, doivent rester sur le pas de la porte. La Villa Amalia est un bastion impénétrable. Mais le spectateur a le privilège d’entendre l’écho d’une lointaine musique s’échappant d’une brèche aménagée par Benoît Jacquot… Loin d’offrir une mélodie limpide, elle se fait tout en ruptures et en dissonances, souvent décalée par rapport au montage. Elle n’imprime pas son rythme à l’image, mais suit son propre chemin, en parallèle, et c’est dans l’écart que se construit l’espace de virtualités faisant l’objet du film. Elle fait sentir ce que l’image garde secret, et travaille donc à la fois avec, et contre l’image, ce qui peut perturber le spectateur habitué aux partitions qui ne sont là que pour renforcer la nature explicative des plans si chers à Hollywood. Ici, la musique est un autre langage, qui acquiert son autonomie, et dont il faut arriver, non sans effort, à décrypter le code…

Évidemment, un tel dispositif court ses risques : celui de ne pas être compris, de rester inepte pour un spectateur ne parvenant pas à en intégrer le langage ou bien celui d’être trop bien compris, et, pour un œil avisé, d’apparaître affecté, voire grossier ou bien inutilement cérébral. Le film tient sur cet équilibre fragile, et pour moi, il fonctionne, à partir du moment où l’on n’y cherche pas autre chose que ce qu’il veut faire ressentir. Je ne sais si c’est une bonne adaptation, mais un beau film assurément. Et qui a ce mérite, comme l’a bien souligné Camille, de donner envie de lire le livre…

- William D.

 

Lu du campus – Me and the Devil Blues

01juil

La scène des mangas consacrés au monde de la musique a, jusqu’à aujourd’hui, toujours été extrêmement peu prolifique. Seul Nodame Cantabile avait su s’intéresser au monde des musiciens du « classique » entre écoles spécialisées, conservatoire, concerts et accueil des critiques. Plus précisément le manga de Tomoko Ninomiya et Taro Ochiaï s’attachait au parcours exigeant d’un jeune prodige japonais se destinant au métier de chef-d’orchestre. Pour la première fois, nous étions face à une mise en scène équitable de cette passion qui anime le microcosme méconnu des musiciens d’orchestration classique.Me & The Devil Blues se situe pourtant dans une tonalité très différente, notamment grâce à une dimension horrifique omniprésente ainsi que grâce à l’originalité du projet et des procédés. Si je devais synthétiser la démarche d’Akira Hiramoto, je parlerais sans doute de superpositions. Vouloir superposer les thèmes et les images à fort capital de séduction constitue la logique même de ce manga. R.J. est un jeune Noir-Américain, vivant dans les États-Unis de la première moitié du XXe siècle ; il rêve de jouer de la guitare mais n’a aucun talent. Un jour, il disparaît pendant des mois, sans aucune explication. Il réapparaît au bout d’un temps, pensant avoir disparu quelques jours seulement. Sa femme est morte en son absence, les gens le regardent avec effroi. Bouleversé, il décide de s’en aller. C’est alors qu’il rencontre par hasard le jeune Clyde Barrow…

 

A travers le parcours fantasmé du fameux pionnier du blues Robert Johnson, musicien à l’origine du mythe selon lequel certains joueurs de blues auraient passé un pacte avec le diable afin de jouer parfaitement bien de la guitare, la légende d’un bluesman mystérieux se superpose ici avec celle d’une figure mythique du grand banditisme : Clyde Barrow.

 

Me & The Devil Blues tire son titre d’une fameuse chanson de Robert Johnson où celui-ci évoque déjà sa complicité avec Satan et sa culpabilité envers la femme délaissée. En réalité chaque tome du manga s’inspire d’une chanson différente de l’artiste et en conserve notamment le titre. Hiramoto suggère ainsi habilement un sens caché plus profond derrière la musique du bluesman, qu’il détourne rapidement au profit du thriller, renforçant ainsi l’aura de fascination autour de son personnage et de son oeuvre. J’ai été frappé par l’évidente recherche d’une certaine efficacité narrative, à mi-chemin entre la quête personnelle de l’artiste (qu’est-ce que le blues ?) et la problématique plus générale (pourquoi exerce-t-il une telle fascination sur moi ainsi que sur ceux qui écoutent RJ en jouer ?).

 

Me & The Devil Blues se situe à la croisée des genres : entre l’horrifique de la difformité et du Mal, à peine dissimulés sous les traits des hommes, la recherche musicale et humaine du blues et le thriller de gangster sur fond de fusillades et de passages à tabac

 

Dès le premier tome, intitulé Crossroad Blues, en référence au pacte passé avec le Diable à la croisée des chemins, on sent qu’Hiramoto a tenu à rendre compte avec précision de l’Amérique  du début des années 30 ; plus précisément, de la saveur particulière du blues pour la communauté noire prise entre la dévotion religieuse et la chaleur du bar du coin (le « Juke Joint ») où le blues était pratiqué, deux versants indissociables de la spiritualité noire de l’époque. RJ assimile d’ailleurs assez clairement ces deux versants à l’opposition entre l’attribut féminin de la rigueur spirituelle et du sacrifice et le penchant masculin pour l’alcool, le rire, les passions vibrantes … le Mal.

 

Me and the devil blues

L’erreur de RJ sera finalement celle d’avoir cru qu’après s’être abandonné au monde du bar, après avoir perdu le chemin de Dieu et abandonné sa femme et son enfant, il pourrait se réfugier dans l’errance et que la compagnie du Diable serait un refuge.

 

L’histoire de Me & The Devil Blues est bien en cela celle de l’échec de cette fuite en avant :

_la fuite vers la survie – RJest animé d’un incroyable désir de vivre ;

_la fuite du noir vers le monde des blancs ; j’attends d’ailleurs avec impatience la parution du tome cinq puisque RJ, à la fin du tome quatre retrouve le monde du bar et la compagnie des noirs.

 

Me and the devil blues

 

Je m’en réfère au commentaire présent à la fin du premier tome par le bluesman japonais Takashi Nagai : « plus on avance dans nos recherches sur Johnson, plus on est happé par son étrange séduction. (…) Moi, je crois que la clé du mystère se trouve dans son vagabondage (…) j’ai toujours pensé que ce vagabondage correspondait au désir naturel que les hommes ont en eux. »

 

C’est cette impulsion qui viendra brouiller les frontières ou plutôt les limites de la spiritualité, les limites de ce qui concerne la musique, de ce qui l’affecte et de ce qui ne l’affecte pas : « tout le monde a quelque chose d’enfoui au fond de soi, le blues se contente de le faire sortir », dixit Son House, un autre bluesman de talent qui apparaît dans le tome 1.

 

Me & The Devil Blues séduit surtout par la qualité de son graphisme et par une atmosphère visuelle à la fois fascinante et étouffante. Thriller et horreur sont en perpétuel balancement mais l’horreur prend nettement l’ascendant à partir du troisième tome, dans lequel la sensation d’être plongé en enfer est palpable.

 

Ike, l’énigmatique bluesman dont la nature maléfique est clairement suggérée par le bouc, le regard toujours obscurci et dissimulé par le chapeau, par le sourire quasi-triangulaire de la bouche, toutes dents dévoilées, réapparaît et rend visite à RJ, enfermé pour un crime qu’il n’a pas commis : « abandonne tout espoir », lui dit-il ; l’allusion à la mention figurant à l’entrée de l’Enfer est évidente.

 

Me and the devil blues

 

Hiramoto pousse le vice dans le tome quatre et donne forme aux chiens de l’Enfer (Hellhound on my trail) lancés sur les traces de RJ et Clyde en cavale : l’aspect démoniaque (cicatrices apparentes, cruauté bestiale du regard, bave écumant de la gueule) et la troublante intelligence de ces créatures quasi-surnaturelles et imprévisibles en font les figures les plus marquantes de cet opus. Gram, Fenrir et Nidhögg, ainsi que les nomme Macdonald, sont d’ailleurs des figures de la mythologie scandinave, toutes des aberrations liées à la mort et à la fin du monde…

 

Me and the devil blues

 

De nombreux effets visuels participent à l’atmosphère dérangeante du manga. Dans la suggestion de l’horreur, on peut dire qu’Hiramoto s’en donne à coeur joie ; on atteint des sommets de technicité. Hiramoto semble particulièrement apprécier (et maîtriser) les distorsions et abuse d’angles rapprochés et de plans où l’étrangeté est encore renforcée par l’absence du personnage uniquement présent à l’image au travers de son reflet déformé sur un objet lisse.

 

Me and the devil bluesMe and the devil blues

 

Les perspectives vertigineuses et les prises de risque dans le choix de ses points de vue lui permettent de bâtir une atmosphère générale de névrose et de paranoïa, encore renforcée par les motifs récurrents : expressivité des regards et des mains, thème de la nudité primordiale d’Adam et Eve rapporté au clivage blanc/noir, etc. Dans le troisième tome prédominent notamment les thèmes de la claustration, de la mort, du secret honteux et de l’innocence corrompue. Hiramoto déploie un véritable arsenal symbolique grâce notamment à ses nombreuses associations d’idées. A la page 41, on trouve par exemple le reflet de Clyde sur le dos d’une fourchette, qui renvoient à la thématique de la grille, de la mastication (voracité) et des dents (les dents apparentes doivent évoquer la tête de mort) en correspondance directe avec un plan de la page 57 où Hiramoto ose ancrer son point de vue depuis l’intérieur de la bouche ouverte d’un des personnages enfermés avec RJ. Véritablement placé dans la gueule du loup, le lecteur est plongé dans une situation aussi invraisemblable qu’angoissante, impression renforcée par le fait que les barreaux de la cellule semblent devenus une excroissance naturelle de la dentition du personnage.

 

Me and the devil blues

 

Les corps chez Hiramoto s’expriment tout autant que les personnages. Les plis de la peau parcheminée de Macdonald suggèrent un cadavre momifié voire un diable avec son nez crochu (image de droite). A la page 134 du tome 3 (image de gauche), Hiramoto présente une case spectaculaire qui emprunte à la fois à la peinture et à la gravure.

 

Me and the devil blues

 

 

Tout repose sur des tons sombres où les hachures et l’aspect inachevé du dessin se conjuguent pour donner une image spectrale dont l’élément saillant est le regard du vieillard. Le corps ressort sur un fond noir dont il ne se détache pas parfaitement, faisant de ce personnage une sorte de créature en train d’émerger d’un monde abyssal ; la peau et les habits sont traités pareillement, à coup de grandes hachures qui se croisent, ce qui donne un aspect granuleux à l’image, comme dans une gravure. Les traits anguleux, marqués à l’excès, transforment le vieillard en une sorte de statue maléfique dont les yeux seuls semblent vivants, ce qui est d’autant plus intrigant qu’il est aveugle. Ses pupilles décolorées semblent briller dans le noir. Ces aspects, très travaillés, sont mis en relief par le bord supérieur gauche de l’image, qui semble mal dégrossi, comme si le mangaka n’avait pas jugé bon d’achever son dessin. Cette forme grise mal définie appartient à une statue d’ange, et le vieillard est alors en train de passer sous l’une des ailes de cette statue. Le contour est mal défini volontairement, pour accentuer l’idée de pénombre.La nature elle aussi, particulièrement l’idée de l’errance nocture, est particulièrement présente avec des plans qui évoquent Gaslight de George Cukor, mais dans une veine nettement plus lugubre.

 

Me and the devil blues

 

Les cratères à la surface de la lune semblent se fondre dans les nuages tandis que les planches continuent à accumuler une quantité presque indécente de détails : veines saillantes dans les yeux des personnages, iris visible dans les yeux de Clyde, éclairés à la lumière d’une simple alumette.

 

Me and the devil blues

 

Comme si cela ne suffisait pas, Hiramoto utilise un découpage toujours plus travaillé et suggestif de ses pages : penchant tantôt vers le huis clos et les effets de rythme avec des cases aux formats étranges, qui ne respectent pas la verticalité ou l’horizontalité, tantôt vers un découpage géométrique très suggestif évoquant les cases sur le manche d’une guitare.

 

Me and the devil blues

 

De même que le blues dépasse le cadre de la musique, en tant que simple maîtrise technique de l’instrument et de la mélodie, on sent bien à mesure que les pages défilent et que RJ s’enfonce toujours plus dans un monde de folie que les enjeux de l’aventure exposée sous nos yeux dépassent le problème de la survie ou non des protagonistes, à la différence d’un thriller. Il s’agit sans exagération d’une tension quasi-cosmique : celle de l’homme en quête de lui-même, en proie à sa mélancolie, à ce petit vide qui refuse de le quitter depuis l’aube des temps (on pense notamment au thème d’Ada et Eve, récurrent dans le manga) et fait de lui ce qu’il est – un être insatisfait, fasciné par l’inconnu, un être incomplet dont le coeur ne peut se résoudre à l’immobilité perçue comme une prison, celle du travail au champ, de la petite vie tranquille aux côtés de la femme, de l’enfant, de la soeur, celle de l’acquis, celle de la mort : « cest sans rapport avec le fait d’aimer ou de détester mais c’est un truc dont on ne peut s’échapper. Sans lui, il nous manque toujours quelque chose… » (page 126, tome 2).

 

Le blues ne serait-il pas alors, comme tendrait à le suggérer Hiramoto qui ne fait que reprendre le sens de l’américain « blues », un avatar supplémentaire de la mélancolie ? Celle d’une Amérique folle, en proie à la prohibition, aux haines raciales et à une justice aussi archaïque que dure et pourtant berceau miraculeux d’une nouvelle forme d’expressivité musicale aussi séduisante que révolutionnaire.

 

Me & The Devil Blues est en effet un manga terriblement séduisant, tant le plaisir d’Hiramoto pour son dessin est manifeste et contagieux : on cède sans honte au charme « effrayant » de son oeuvre comme à un bon film de Clint Eastwood.

 

Cédric Lafferrière

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