Yanvalou pour Lyonel
31août
31août
28août
Avec un patronyme pareil, Gaston de Pawlowski était voué à une belle postérité. Il a pourtant bien failli y couper car il n’y a plus grand monde pour lire son Voyage dans la quatrième dimension, étonnant roman d’anticipation comme le début du XX° siècle sut en faire éclore mais qu’on ne lit plus guère, sans doute faute de références (ou de curiosité surtout). C’était sans compter sur les fougueux animateurs de Finitude, cette déjà fameuse maison bordelaise qui s’est fait fort de produire de jolis livres dans de jolis écrins, offrant aux réticents l’occasion d’acquérir un bel objet pris au milieu de bouquins mal fichus et édités à la va-vite. Leur rentrée littéraire ne consiste pas à inventer un jeune nouvelliste intrépide ou un rescapé sauvé in extremis. Non, le noble Pawlowski (1874-1933), disciple d’Allais, fut une gloire en son temps et les louanges pleuvaient sur son érudition, son intelligence, sa curiosité et son imagination. Elle ne lui fait pas défaut dans ce qui restera comme son oeuvre la plus délirante, un pur moment de folie douce dont nous ferons nos délices quelques soirs : Inventions nouvelles & dernières nouveautés rassemble en cent trente pages les cocasseries du descendant monstrueux de Leonard de Vinci, un lauréat de l’anti-Lépine qui enfile comme les perles d’un collier hétéroclite les inventions les plus redoutables et souvent les plus évidentes : la crayon-doigt pour rentabiliser tous les ongles inutiles, le trou de serrure entonnoir phosphorescent pour ivrognes, les grilles de clôture en tuyaux d’orgue (idéal par grand vent), la passoire à un seul trou, l’autotacotvélo local (on vous laisse deviner), etc…, bref une sorte de catalogue de la manufacture de Saint-Etienne confié à un fou inspiré et frénétique de la modernité. Ce qui rend évidemment l’ensemble irrésistible c’est qu’un siècle de progrès a passé et que tout reste à faire dans le domaine infini de l’invention loufoque dont quelques unes voient cependant régulièrement le jour et font le charme des pages de publicité ou des foires internationales.
Inventez-vous quelques heures d’exotisme de naguère, c’est rafraichissant en diable.
27août
Voilà qu’on s’était habitué à ce beau titre de Vies amazones imprimé sur les épreuves que nous trimballions depuis quelques semaines. Patatras, de retour de vacances le site nous informe qu’une alchimie éditoriale mystérieuse en a fait Ce que je sais de Vera Candida ce qui n’est pas vraiment la même chose et l’arrivée du livre que nous plaçons aussitôt avec ceux dont on parle nous le confirme. Peu importe, direz-vous, le roman reste le même, le succès sera au rendez-vous puisqu’avec son précédent roman, Et mon coeur transparent, Prix France Culture-Télérama, Véronique Ovaldé a conquis sa place dans le petit cercle des jeunes vedettes du roman français contemporain, catégorie moins de 40 ans. Mais à rebours des arpenteurs de plateaux de télévision et de studios de radio qui compensent par leurs qualités de performer la médiocrité de leur talent littéraire souvent limité à un pitch sans cesse ressassé, Ovaldé suit sans faiblir la trace qu’elle a initiée dès son premier livre et creuse son sillon où se distingue son goût pour la fable au coeur d’un monde dont le fabuleux s’est enfui. Bien sûr car elle ne manque pas de cruauté les princesses de ses contes meurent vite, disons très tôt dans ses livres, mais c’est pour mieux nous les faire regretter ensuite. Et dans ce monde d’ogres et de dragons, ce sont les messieurs que l’on déguise de méchants oripeaux, eux qui prennent les femmes, les rejettent après les avoir violées, posent un doigt sur leur maison en déclarant qu’elle doit disparaître parce qu’elle gêne la vue, eux qui couchent avec leur fille et les renvoient pleine de leur péché et de leur misérable folie. Et quand le prince charmant survient, il boîte, comme le diable, autant dire qu’on a tendance à s’en méfier et qu’il va ramer longtemps avant de séduire sa belle, fille-mère qui ne s’en laisse pas conter par sa jolie cape et son scooter. Mais la foi, la patience et l’ennui sont de précieux alliés et si l’on sait attendre on verra sourire ce brave garçon, ce gentil zorro si peu macho. Il est vrai que les histoires de Véronique Ovaldé prêtent à la caricature, c’est le danger quand on manie cette essence romanesque si inflammable : une allumette et tout prend feu, les décors, les héros de papier qui n’ont pas l’épaisseur de résister aux flammes du soupçon de bon sentiment, la mer même qui semble de carton. Ici gît peut-être le secret de sa réussite et de son charme : tout est faux et pourtant tout donne envie d’y croire, de s’accrocher au rêve funeste devenu roman au long cours, de suivre la destinée de ces femmes mal aimées, peu aimées et finalement si aimables. Tout est faux mais tout est vrai puisqu’elle l’a inventé. Mettons donc de côté ce cynisme bien en cour et, candides, nous apprendrons ce que les vies amazones ont d’exaltant. Ce que je sais de Ce que je sais de Vera Candida c’est que je l’ai beaucoup aimé et c’est déjà ça.
26août
A en juger par la présence du dernier roman de Laurent Mauvignier (1) dans la quasi totalité des sélections effectuées par la presse en cette rentrée 2009, il ferait partie des livres à ne pas manquer. Bien que les libraires aiment bien avoir leur propres opinions sur la pléthore des livres qui sortent chaque automne (on en annoncerait 650 pour cette année) et dénicher eux-mêmes des auteurs pleins de talent à côté desquels tout le monde est passé, force nous est de reconnaître que l’engouement dont fait l’objet Des hommes est loin d’être exagéré ou immérité.
Des hommes s’ouvre sur une fête de village. A priori, rien de bien original. D’ailleurs, nul besoin d’aller fureter dans le catalogue d’un autre éditeur que Minuit pour constater que ce motif a été utilisé par exemple par Tanguy Viel, pour la scène inaugurale de son superbe roman intitulé Insoupçonnable (1). Solange fête son soixantième anniversaire ainsi que son départ à la retraite. C’est pour elle l’occasion de réunir famille et amis, notamment son frère Bernard, que tout le monde a pris l’habitude de surnommer Feu-de-Bois à cause de l’odeur qu’il exhale, et Rabut, son cousin et narrateur du roman. Si Feu-de-bois perturbe bel et bien la fête, ce que son entourage avait prédit, ce n’est pas tant par son apparence – fait extraordinaire, il s’est douché et apprêté pour l’occasion – que par le cadeau qu’il a offert à sa soeur, à savoir une magnifique broche en or dans un écrin bleu. Comment est-ce possible et est-ce seulement admissible de la part d’un individu qui vit aux crochets des uns et des autres depuis tellement d’années et passe, comme dirait ce cher Vian, le plus clair de son temps à l’obscurcir dans le bar que tient Patou ?! Face à l’indignation générale suscitée par son geste, poussé dans ses derniers retranchements, enragé et ivre, le pauvre homme se rend tout droit au domicile de Chefraoui, l’Arabe du village, qui est venu à la fête sans sa femme et ses enfants. Comme on peut s’en douter, cela tourne au drame. En tant que membre du Conseil municipal, Rabut est sollicité par les gendarmes, qui veulent à tout prix faire porter plainte à un Chefraoui des plus réticents. Le dilemme face auquel se trouve le narrateur donne alors lieu à un voyage dans le passé, entraînant le lecteur en plein coeur du conflit algérien. On imagine les deux cousins ainsi que leur ami Février, tout juste âgés de vingt ans, essayer de maintenir l’ordre, lutter contre les fellagas avec le concours des harkis, sous l’oeil inquiet des Français installés sur le territoire (2). On comprend alors que si Bernard en est arrivé là, c’est à cause du traumatisme que lui a causé la guerre d’Algérie, ce à quoi s’ajoutent des histoires de famille peu glorieuses.
On est en droit de se demander d’une part si on va avoir droit à chaque rentrée à un roman sur fond de guerre d’Algérie – mais cela, seul l’avenir nous le dira – et de l’autre ce qui diffère du roman de Yasmina Khadra sorti l’année dernière à la même époque et intitulé Ce que le jour doit à la nuit. Pour faire simple, les deux approches sont complètement différentes. D’un côté, le dernier de Khadra consiste en une saga dont l’action se déroule uniquement en Algérie, sur une période allant des années 1930 à nos jours. La colonisation française puis la guerre d’Indépendance sont appréhendées en premier lieu du point de vue des Algériens. Si Laurent Mauvignier se concentre au contraire sur les séquelles psychologiques laissées par la guerre d’Algérie chez les Français qui y ont participé, Des hommes est avant tout un livre sur la mémoire, le temps, les tabous, la violence et finalement la nature humaine. Avec son écriture sans fioriture qui colle pour ainsi dire au réel et poursuit son lecteur longtemps après, l’auteur du très remarqué Dans la foule (3) signe ici un roman puissant qui peut effectivement s’imposer avec la plus grande légitimité comme l’un des incontournables de la rentrée.
Voici un extrait de la première partie :
Elle te plaît alors. Est-ce qu’elle te plaît ? Oui, bien sûr qu’elle me plaît. Solange a répondu d’une voix hâchée, son débit de plus en plus faux, sans conviction, comme si pour elle le souci était d’abord d’en finir au plus vite, que chacun reparte, que Feu-de-Bois s’en aille, qu’il ne soit jamais venu, qu’elle n’ait plus à vivre ce moment-là ni le mensonge de ce bien sûr auquel elle ne croyait pas, elle, pas plus que les autres, nous tous autour d’elle comme on aurait pu se réunir autour d’un feu, non pour trouver la chaleur et la lumière mais seulement attirés par le crépitement d’un petit drame, une histoire à raconter, l’anecdote du type fauché qui offre à sa soeur, au vu de tous ceux qui lui auront fait l’aumône une fois, une broche qu’aucun d’eux n’aura jamais les moyens d’offrir à personne.
25août
Barry Gifford, ça vous rappelle quelque chose ? Collaborateur de David Lynch à ses heures (il a scénarisé Lost Highway), son nom évoque surtout la série Sailor et Lula, composée de personnages déroutants et « exotiques » – Perdita Durango, Marcello Zyeux Fous ou encore Johnny, détective mélancolique éperdument amoureux de la mère de Lula.
Ultime épisode de la saga Sailor et Lula, L’imagination du coeur se présente comme un road movie du troisième âge : Lula et sa vieille copine Beany, octogénaires averties, décident d’aller rendre visite à Pace Ripley, fils du couple mythique et installé à la Nouvelle-Orléans. Pour le rejoindre, nos deux vieilles complices traverseront la Louisiane, ravagée par le récent passage de l’ouragan Katrina.
L’univers de Barry Gifford se raconte difficilement, car se mêlent à la narration impressions furtives, digressions subtiles et dialogues improbables (les considérations de Beany quant à Eroll Flynn sont croustillantes, entre autres échanges à la fois cocasses et géniaux !), dans une ambiance oscillant entre onirisme glacé et bouffées de violences.
court extrait d’une interview rue 89 :
« Le cinéma a-t-il changé votre travail littéraire ? Non. Mon écriture a changé le cinéma. »
Nous nous permettrons de conclure par cette sentence…
24août
Le bleu du Mercure nous aurait-il plus attiré que celui, profond, de Stock ? Nous n’avions pas eu la curiosité (tort reconnu) de nous pencher sur les livres de Gwenaëlle Aubry, L’isolée et L’isolement, consacrés à l’univers carcéral. Le titre énigmatique de son prochain livre, Personne, nous a donné l’envie d’y aller voir et bien nous en a pris car s’il ne s’agit pas d’un roman et encore moins d’un document et c’est pourtant une oeuvre littéraire de très belle tenue. Ordonné selon un ordre alphabétique qui peut dérouter, elle se présente comme une succession apparemment désordonnée de souvenirs, de retours en arrière, d’explications, d’épanchements, d’interrogations autour de la figure du père, mort quelques temps plus tôt, et auquel ce puzzle va essayer de rendre justice d’une part en creusant dans la mémoire de celle qui fut sa fille et se console mal de cette perte qui a commencé bien avant la disparition physique, d’autre part, en découvrant des morceaux épars d’un texte, laissé par le père avec pour mission aux survivants de le « romancer ». Epreuve douloureuse que celle d’affronter la maladie d’un homme qui aurait dû être un secours pour ses enfants et qui est devenu un poids, un trou noir : maniaco-dépressif – on dit désormais bipolaire – François-Xavier Aubry était issu d’une famille de grands bourgeois médecins, lui-même devenu professeur de droit pour respecter les convenances qui dictent la vie de ces gens-là et les apparences qu’il faut à tout prix sauver sous peine d’être rayé de la galaxie familiale et se transformer en mouton noir (c’est le titre du texte posthume qu’il a laissé : « le mouton noir mélancolique »), et s’il a réussi à fonder une famille en épousant celle qu’il avait élue encore enfant c’était sans compter sur la tyrannie de ce mal qui s’acharne à vous laisser entrevoir des issues qui ne sont que des illusions. Personne et plusieurs, cet homme portait des masques qui lui dévoraient le visage avant de sombrer dans l’alcool qui anéantit ou la fuite qui éloigne des miroirs. Et c’est toute la difficulté et la réussite de l’entreprise de Gwenaëlle Aubry qui s’appuie sur son alphabet comme un alpiniste se tient à une corde qui lui évitera de décrocher : l’exploration qu’elle entreprend la touche de tellement près qu’en l’ »alphabétisant », elle s’interdit l’effusion longue, le romanesque. Elle peut ainsi ouvrir des pages de réflexion où sa qualité de philosophe familière de l’Antiquité trouve dans les textes des Anciens un secours, un appui, le rappel d’une permanence de ce haut mal et lui permet d’éclairer ce drame intime qui fit d’elle une orpheline chronique, perdant un père exilé dans sa folie et les murs d’un hôpital psychiatrique pour le retrouver aimant et si proche, si inquiet du sort de ses deux filles. Riche de beaucoup de questions sur l’identité, Personne est un livre des masques en même temps qu’un blason magnifique : on y vibre du récit de cette angoisse d’avoir été en deuil d’un vivant pour porter ensuite le deuil d’un disparu. A rebours de tous ces témoignages dont on nous assomme et qui font fi de la difficulté à dire l’indicible, ce récit vient opportunément nous rappeler le pouvoir de la littérature qui n’a pas de frontières.
21août
Même si la popularité de ce prénom est en baisse ces dernières années, des Marie, on en compte tous quelques unes dans son entourage… Si elles ont déjà inspiré nombre d’écrivains, cinéastes, chanteurs et autres artistes, celle dont nous allons parler aujourd’hui a de quoi se présenter sous les traits d’une amie de longue date et ce, que l’on découvre son existence seulement aujourd’hui ou que l’on ait eu la chance de faire sa connaissance par le passé. Car cette quintessence de femme née sous la plume incomparable de Jean-Philippe Toussaint revient cette année dans La vérité sur Marie (éd. Minuit), roman qui constitue bel et bien le troisième volet d’un cycle initié avec Faire l’amour et Fuir (qui sortent simultanément dans la collection Double), tranchant avec ce que l’on pourrait appeler la première période de l’auteur, caractérisée par des livres dans lesquels triomphait un humour ravageur.
Dans ce tout dernier livre, le lecteur retrouve le narrateur et sa fameuse Marie, cette femme qualifiée ici d’« imprévisible et fantasque, tuante, incomparable » (Faire l’amour), ou là d’« impossible, unique, irrésistible » (Fuir), pour un nouvel épisode extrêmement réussi de leur histoire passionnelle.
En plein milieu d’une nuit parisienne à la fois caniculaire et orageuse, le narrateur reçoit un appel au secours de Marie. Celle-ci étant dans tous ses états, elle raccroche avant de lui donner la moindre explication, l’ayant simplement imploré de la rejoindre dans l’appartement qu’ils partageaient jadis, mais qu’elle habite seule à présent. A la vue des ambulances devant l’immeuble rue de La Vrillière, il imagine le pire. Heureusement, ce n’est pas à Marie qu’il est arrivé quelque chose, mais à celui qui, selon toute vraisemblance, devait être son amant, un certain Jean-Christophe de G. – ou du moins tel est le nom par lequel notre homme choisit nonchalamment de le désigner quand il s’appelle en fait Jean-Baptiste de Ganay. Reprenant le fil de l’histoire là où il avait été laissé au Japon, le narrateur revient sur ce qui s’est passé dans la vie de Marie après leur séparation. Il nous fait ainsi nous envoler de Paris à l’ïle d’Elbe en passant par Tokyo, où l’on retrouve notamment Marie, armée de ses quelques vingt-trois pièces de bagages disparates, sur le point de rentrer en avion avec son élégant compagnon et surtout Zahir, le cheval de courses que ce dernier doit ramener en France. Notons au passage la superbe scène d’anthologie autour de la fuite éperdue du cheval paniqué sur le tarmac de l’aéroport.
Adoptant une construction proche de celle de Fuir, dans laquelle les personnages se retrouvent soudain au calme sur l’île d’Elbe après une période d’agitation intense en Asie, Jean-Philippe Toussaint signe une fois de plus un livre très rythmé, où les passages d’intense tension narrative succèdent aux descriptions plus paisibles. Son secret ? Un cocktail idéal de finesse, de tendresse, de complicité, d’humour subtil, le tout écrit dans une langue très personnelle. Paradoxalement assez simple, l’écriture de Toussaint n’en est pas moins élégante et raffinée. Sa fluidité a d’ailleurs de quoi faire des envieux, quant à son art de la description, il peut aller jusqu’à donner l’impression au lecteur qu’il s’est mué en spectateur.
Sachant cela, comment ne pas vous recommander chaudement non seulement de lire ce nouveau chef d’oeuvre de sensualité quand on sait qu’il pourrait bien vous procurer un pur moment de bonheur, mais également de venir écouter l’écrivain en personne, qui sera dans les salons de la libraire le 9 octobre prochain ?… En revanche, comme il vous faudra patienter jusqu’au 17 septembre pour lire son livre, en voici les quelques premières lignes :
« Plus tard, en repensant aux heures sombres de cette nuit caniculaire, je me suis rendu compte que nous avions fait l’amour au même moment, Marie et moi, mais pas ensemble. A une certaine heure de cette nuit – c’était les premières chaleurs de l’année, elles étaient survenues brutalement, trois jours de suite à 38°C dans la région parisienne, et la température ne descendant jamais sous les 30°C -, Marie et moi faisions l’amour à Paris dans des appartements distants à vol d’oiseau d’à peine un kilomètre. Nous ne pouvions évidemment pas imaginer en début de soirée, ni plus tard, ni à aucun moment, c’était tout simplement inimaginable, que nous nous verrions cette nuit-là, qu’avant le lever du jour nous serions ensemble, et même que nous nous étreindrions brièvement dans le couloir sombre et bouleversé de notre appartement. »
F.A.
20août
C’est déjà la rentrée littéraire et face à ce flot, cette vague, ou plutôt ce tsunami de parutions, de petits trésors passent encore inaperçus. Le pire dans tout ça, c’est que le rythme d’été pourrait être propice aux belles découvertes. Et bien non, pas toujours, et malgré cela vous êtes sans doute passé à côté d’un petit bijou ! Oui, un livre étonnant, envoutant, un ovni qui a discrètement pris sa place au rayon bande dessinée. Mais pourtant ce n’est pas une bande dessinée ni un roman, loin de là, car c’est un livre hybride. Un ovni, on vous dit…
Alors, que renferme Le lac aux Vélies ? Tout simplement un conte musical illustré et de nature franco-klokobetz. Ceci n’est pas une faute de frappe, le klokobetz existe ou du moins cette langue vit à travers le chanteur Nosfell. Une langue très gutturale, venue d’on ne sait où, et que l’artiste pratique en concert. Mais outre ce monde musical hors-norme, Labiyala Nosfell développe un univers étrange et envoûtant à travers un conte sous forme de musique, texte et calligraphie.
L’histoire de Günuel s’adresse aux grands enfants que nous sommes. Ce personnage, qui est né des souffles d’un dieu fou, s’extirpera pour la première fois de l’arbre Sladinji (en klokobetz bien sûr) pour découvrir le sentiment amoureux. Cette insoutenable attraction se nomme Milenaz, une jeune femme envoputante qui va très vite fuir son cruel prétendant, ce qui l’amènera à sa perte. On ne peut rien vous dire de plus sur cette étrange recette, à part une dose douce-amère de cruauté, un brin de folie amoureuse, une irrésistible pincée de pouvoir et surtout, oui surtout, un assaisonnement d’illustrations concocté par Ludovic Debeurme.
Connu du petit cercle de la bande dessinée pour ses livres chez Cornélius et Futuropolis, dont Lucille qui fut récompensé au Festival d’Angoulême 2007, cet illustrateur marque toute sa singularité dans Le Lac aux Vélies. Son univers graphique au crayon bien affuté et aux violences détournées destabilise, mais il complète ainsi à merveille le monde fantastique de Nosfell. Autant vous dire que ces deux créateurs d’ambiance bizarre se sont bien trouvés.
Et si, cerise sur le gâteau, vous tendez les oreilles pour écouter le disque (inclu) de l’orchestre du Conservatoire de Paris et la voix « à part » de Labyala Nosfell, vous risquez d’ être transformé en un de ses farfelus personnages.
En juin dernier, une unique représentation fut donnée à l’Opéra Pleyel de Paris, avec Orchestre philarmonique à la clé. Et pour vous donner une idée de cet opéra débridé voici un exemple de cette singulière connexion entre deux mondes.
Sarah.
19août
La surchauffe du jour n’est pas due seulement à notre panne de climatisation qui fait de nous des écologistes militants pour les économies d’énergie (et des libraires assoiffés…), non, ce qui nous anime et nous fait nous activer depuis hier avec frénésie c’est cette fameuse rentrée qui commence désormais tellement tôt que les vacanciers la découvrent avant même de regagner leur région natale, chaque éditeur s’échinant à occuper le premier les tables où les places sont chères. Soixante titres au bas mot sont ainsi sortis des cartons entre hier et aujourd’hui, condamnant à regagner les rayonnages des romans qui pensaient terminer l’été en piles, soixante avec, parmi eux, certains de nos favoris qui ont pris leur aise dans des places de choix.
C’est peu de dire que le nouveau roman de Marie NDiaye était attendu avec fébrilité, d’autant que sa dernière « rentrée » remonte à 1996 et que, depuis, elle a acquis une stature qui la place au sommet des auteurs français capitaux. Si on en juge par les magazines où son portrait apparaît avec constance, la voilà donc « incontournable », terrible mot qui donne l’impression qu’on va assez vite passer à autre chose au nom du sacro-saint rituel de l’actualité. Car si Marie NDiaye est actuelle, si les sujets qu’elle aborde résonnent étrangement en nous et sont sans doute les échos de sa perception du monde d’aujourd’hui, d’événements qui ont pu la marquer, nous avons la certitude qu’elle engage dans ses livres une suite de visions qui survivront au temps qui les a vues naître, que l’univers littéraire qui est le sien et qui suscite souvent de l’interrogation – parfois de l’incompréhension – sera accessible au plus grand nombre à la manière d’un Faulkner en son temps… Mais pour l’heure, trêve de généralités grandiloquentes, Trois femmes puissantes vient de nous parvenir et, au risque de nous répéter, nous pensons que c’est un chef-d’oeuvre qui vient à la fois prolonger les thèmes de ses précédents livres et choisir une manière différente de les explorer. Le livre est constitué de trois parties qu’on qualifierait plus volontiers de mouvements comme dans une oeuvre musicale, d’autant que chacune est éclairée d’un contrepoint. Les protagonistes changent, les décors en partie aussi, mais le thème musical, décliné de trois façons, reste le même, comme une ligne de basse continue et obsédante à laquelle on ne peut échapper. Fragmenté mais unique – le premier qui parle de nouvelles s’exposera aux pires conséquences…- le roman nous interdit de nous installer dans le confort de la linéarité, cet héritage du XIX° siècle qui nous conditionne lorsqu’on nous propose des destins de personnages : à peine adopté, l’héroïne ou le héros disparaît et laisse sa place à un autre, brisant en nous la tentation de l’identification. La géographie, par ailleurs, nous écartèle entre France et Afrique, lieux de la fuite ou du renoncement. Norah, la protagoniste du premier « mouvement », a quitté la France sur ordre de son père pour le rejoindre en Afrique où ce despote paternel qui l’a toujours méprisée lui réclame son soutien pour défendre un frère jeté en prison. Jeune avocate qui a gardé le souvenir d’un homme portant beau et odieux, elle se retrouve confrontée à celui qui abandonna sa mère puis épousa une femme aujourd’hui morte tuée par un frère presque oublié qu’il s’agit désormais de sauver de la justice mais surtout de lui-même. Le second volet nous ramène en France, dans un petit morceau de campagne de notre doux pays si propre et si policé, où nous assistons aux gesticulations pathétiques et souvent drôles d’un petit Blanc qui a quitté l’Afrique où il régnait en maître, nanti d’une belle épouse noire, pour son coin de Gironde où il rumine ses défaites et la haine de la pétillante Fanta, cette puissante femme que nous n’entendrons pas, absente et impérieuse. Personnes déplacées, telles sont ces figures qui semblent n’avoir plus de port d’attache, qui réclament une humanité que leur famille et a fortiori le monde ne leur donnent plus, qui cherchent à comprendre et ne se comprennent plus elles-mêmes. Etrangers, définitivement étrangers. Ce thème obsédant qui revient depuis toujours dans les oeuvres de Marie NDiaye où les héros ne parviennent plus à rejoindre leur famille (génial En famille), où toute reconnaissance leur est déniée, trouve ici une incroyable expression, amère ou violente, insupportable et attirante. Avec la troisième partie du livre, c’en est fini de personnages occidentaux : Khady Demba, dont le nom claque comme un cri dans le silence révoltant, est une clandestine africaine, une moins-que-rien qui est condamnée à rejoindre l’Europe parce que sa belle-famille ne veut plus la nourrir. Et qui va accomplir une sorte de chemin-de-croix (l’image paraît hardie, mais pourtant quelle figure de rédemption), livrée à des crapules, blessée, abandonnée, prostituée, loin d’un ailleurs que nous savons pas meilleur, personnage qui irradie tout le livre et pour lequel Marie NDiaye a trouvé une voix, cette voix qui magnifie et déchire, cette voix légère qui vous griffe et vous entaille. Une voix puissante en somme comme les Femmes qu’elle nous offre. Alors peu importe l’actualité, peu importe ceux qui réclameront un prix littéraire pour ce grand livre, peu importe, reste à lire sans retard Trois femmes puissantes.
18août
L’été bat son plein, on pourrait ouvrir grand les fenêtres et laisser le soleil entrer à satiété mais, non, cela est impossible, on craint l’insolation…. – Vous déraisonnez, me direz-vous. Craindre l’insolation! Vous êtes assis chez vous sur votre sofa, à l’ombre des milliers de livres qui vous entourent et sont autant de personnes avec lesquelles converser alors que la ville se vide de ses habitants qui migrent vers les plages océanes, avec parfois un de ces exemplaires de poche qui connaîtra la promiscuité du maillot de bain et de l’huile solaire! Je crains le soleil, c’est certain, ma peau est blanche comme les pages de ces livres que je dévore, et c’est pour eux que j’angoisse lorsque l’été revient car les dos insolés c’est la phobie des bibliophiles – et, accessoirement, des mères estivantes inquiètes pour leur progéniture! Imaginer un formidable coup de soleil qui vous fait souffrir plusieurs jours et vous fait regretter d’avoir différer l’étalement de la crème solaire, le problème est le même… Alors, oui, je pourrais reprendre ici la formule de Bartleby car, non, je ne préférerais pas ouvrir grand ces fenêtres et laisser le soleil miner ce que j’ai mis des années à – lentement, patiemment – accumuler ( et dresser? ) autour de moi tel un écran qui me renvoie l’image du monde – et la mienne par la même occasion.
Vous l’aurez compris, je vous parle des bibliothèques qui m’entourent comme un rempart parfois, c’est vrai mais avouez qu’il est de pires prisons… Nous sommes tous en quête de nouveaux horizons mais aussi de fraîcheur, chaque année revient cette saison aride qui l’est rarement pour beaucoup car elle est l’occasion de puiser dans ces piles que nous avons accumulées les mois précédents faute de temps… Pour ma part, je me suis mis à la lecture d’un court volume (Des bibliothèques pleines de fantômes) qui, lui aussi, patientait sur l’un de ces édifices à l’équilibre fragile qui réclame un temps patient et dévoué; il s’agit d’une sorte de manuel à l’usage des bibliophiles, bibliomanes et autres rats de bibliothèque qui ont la chance de posséder quelques étagères personnelles régulièrement enrichies, toujours avec un soin maniaque et enjoué car il est des trésors sur lesquels nous veillons quotidiennement et dans lesquels nous puisons une joie à juste titre inépuisable. En quelques cent pages, l’auteur nous dit tout de cet acte amoureux qui nous lie parfois très tôt aux livres et à leur possession – au propre comme au figuré. Posséder une bibliothèque, c’est détenir, dans un plus ou moins vaste espace, des centaines et des milliers de mondes dans lesquels fourmille la vie, toute la vie – ce qui, avouons-le, donne le vertige et un pouvoir sensible dont peu prennent la juste mesure. Car, en effet, le bibliomane – appelons-le ainsi (cela sonne comme un terme de psychiatrie qui sent la folie prête à éclater…) – mène une drôle d’existence, sa passion est solitaire, souvent incomprise et terriblement… astreignante; il lui faut ainsi ménager ses proches qui peuvent pâtir de cette passion expansionniste réduisant leur espace vital comme peau de chagrin sans compter le temps et les moyens que cette passion réclame. De même, la bibliothèque est une construction spatiale et intime: elle est pensée, organisée; elle est le résultat de longues et patientes recherches – que l’arrivée d’Internet a rendu plus faciles mais aussi infinies – de thésaurisations subjectives et parfois fort anciennes, d’actes longuement mûris et souvent impulsifs… Le bibliomane est un sympathique personnage, à mille lieues de l’image communément admise du savant portant bésicles, le dos courbé sous le poids du savoir; il est le plus souvent un homme heureux, sujet à des revers de fortune, patient et impatient, brouillon ou méthodique; il est homme tout simplement, il endosse une cause comme on entre en religion, il mise sur du papier – certains diront du vent – quand d’autres le font sur des matières plus économiquement acceptables, il a la faiblesse de ses engouements, toute passion est vaine mais notre destin ne l’est-il pas au fond tout autant…? On cherche donc un ordre, un sens à donner à ces imposantes accumulations, cela peut prendre une existence entière et il s’agit de repenser toujours l’organisation de ces mondes qui nous entourent et qui tiennent dans cet espace fort réduit que représentent un appartement ou une maison principale ou secondaire. On essaie ainsi de comprendre qui nous sommes et ce que nous faisons ici-bas parmi nos semblables et les ouvrages que certains d’entre eux ont commis pour notre plus grand plaisir. Et lorsque l’auteur de cet indispensable petit ouvrage évoque un de ces étranges personnages mort quelques siècles auparavant sous l’effondrement d’une de ses bibliothèques, voilà une belle mort, me dis-je et, tel Cyrano, il me plait de croire que cette dévorante passion – et, de fait, mon existence tout entière – ne manque pas de panache…
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