Sentiment d’irréalité

Quelle drôle d’idée cette couverture (pas encore visible malheureusement…) où s’étale le vert visage piqueté de tâches de rousseur d’une belle jeune femme. C’est pourtant ce que le directeur artistique de Gallimard a imaginé pour donner envie au chaland de s’emparer du dernier (du prochain…) roman du danois Jens Christian Grondahl, Les mains rouges. Le personnage principal pourrait être cette jeune femme au regard à la fois absent et déterminé, pas une beauté fracassante mais une figure qui peut impressionner car ses « cheveux châtains en bataille », son « visage anguleux » décèlent une légère supériorité à laquelle va être sensible le narrateur de cette brève histoire. N’en déplaise à la quatrième de couverture qui vous raconte le livre in extenso, il y a malgré tout un mystère chez cette jeune danoise qui débarque d’Allemagne et réclame au guichet où officie le jeune homme une chambre d’hôtel, avant de lui confier la clef d’une consigne et disparaître. Fugace apparition qui, plus que certaines longues amitiés, marquera de toutes ses interrogations sa jeune existence. Nous sommes dans les années 70 et l’Europe tremble au bruit des attentats de l’extrême gauche. Une génération s’est levée pour secouer ardemment les chaines d’une bourgeoisie complice selon elle de tous les totalitarismes, et la violence s’est peu à peu imposée comme seul mode d’action visible. C’est au coeur de cette tourmente que Sonja, la fugace et fugitive apparition qui ouvre le roman, a vécu des mois décisifs qui vont la poursuivre pendant des décennies. Certains démons vous hantent quoique vous fassiez pour les faire taire, et cette fatalité est le thème de ces Mains rouges dont les traces refusent de s’estomper, contrairement à l’idée aimable que le temps délivre de tout. Où commence la culpabilité ? Le pardon a-t-il une quelconque valeur dans une société qui juge sans ménagement ? Autant de questions qui imprègnent ce roman, écrit sans fioriture comme Grondahl sait désormais le faire, précis et sans pathos. Pas de suspens haletant, pas de développement psychologique, pas de théorie, juste une voix maîtrisée qui tente de comprendre comment une erreur, une seule, peut infléchir le cours d’une vie tout entière, et de quelle façon on peut tenter d’apaiser la douleur persistance d’une faute. Le succès du Liseur de Schlinck relayé au cinéma par un film que les distributeurs français ont sottement sorti sous le titre « The reader » (c’est plus chic en anglais ?) devrait amener des lecteurs à ce livre qui lui aussi fait se rencontrer un microscopique destin individuel et l’Histoire, tumultueuse et dévastatrice. Le plomb des années terribles ayant refroidi, les écrivains peuvent désormais s’y pencher et y creuser des histoires. Celle de Sonja, à ce titre, en est une admirable illustration.