Archives du mois de août 2009

Le Professeur et l’Ingénieur

17août

Giovanni ArpinoComparaison n’est pas toujours raison. Nous qui ne nous privons pas, sous couvert de jouer le jeu du blog et d’aller donc vite, d’enchaîner les comparaisons les plus laudatives, en espérant susciter la curiosité, avons peut-être un rien de culot de suspecter d’une parfaite mauvaise foi les éditions Belfond lorsque leur quatrième de couverture d’Une âme perdue de Giovanni Arpino, à paraître en septembre, place celui-ci dans l’étrange lignée « d’un Mario Soldati, d’un Cesare Pavese ou d’un Italo Calvino » pour lequels nous avons un peu de mal à trouver un qualificatif commun ormis « écrivains d’après-guerre italiens ». Curieuse manie…ou vague marketing qui rappelle, en moins bien, les étonnantes et attirantes quatrièmes de couverture de Phébus à la grande époque de Jean-Pierre Sicre. Souhaite-t-on voir rappliquer les amateurs très distincts de ces auteurs célébrés ? Il est vrai qu’Arpino etait Turinois comme Calvino et Pavese, qu’il a partagé un temps le bureau de Calvino chez Einaudi, qu’il a beaucoup écrit comme l’infatigable Soldati. Mais Giovanni Arpino prouve avec cette très belle traduction de Nathalie Bauer qu’il n’a nul besoin de la caution de ses prestigieux contemporains et que les découvertes, que nous aurons peut-être la chance de faire si le succès de cette édition est au rendez-vous, prouveront l’étendue de sa gamme et de ses talents. Une âme perdue date de 1966 (ce qui n’est d’ailleurs indiqué nulle part sur le livre, pourquoi ?) et à près de quarante ans Arpino est en pleine maîtrise de sa technique narrative, ce qui lui vaudra d’être régulièrement adapté au cinéma, adapté et trahi d’ailleurs (Soldati avait cet avantage d’être aussi cinéaste). Ames perdues de Dino Risi, avec Catherine Deneuve et Vittorio Gassman, tout comme Parfum de femme du même Risi avec le même Gassman (dont le livre d’origine a été édité par Philippe Rey en 2005) le rappellent opportunément. Ce court roman qu’il vaut mieux lire d’un souffle pour profiter de sa tension narrative, se déroule sur une semaine de juillet des années 60 et se présente comme un récit d’initiation, le passage de l’enfance, supposément innocente, vers l’âge adulte. Le héros, l’adolescent Tino,  raconte cet épisode marquant de sa jeunesse et nous prévient d’entrée : « j’ai toujours eu peur »… et l’on comprend que les livres au milieu desquels il vit forment un rempart contre le monde extérieur. Orphelin, il va passer les épreuves du baccalauréat avant de pouvoir prétendre au pécule gardé par son oncle et sa tante jusqu’à sa majorité même si, prodigue, son père a déjà bien entamé en son temps ce qui restait de fortune. Installé au coeur de cette maison bourgeoise, il en découvre les rites, les personnalités, bon élève qui passe ses épreuves sans difficulté mais toujours inquiet. La maison vit au rythme d’un de ces secrets de famille autour duquel des existences entières se tourmentent sans cesser de les dissimuler : à l’étage le frère de l’oncle que tous ici appellent « l’ingénieur » vit reclus. On le nomme quant à lui « le professeur » et la folie qu’il a ramenée d’Afrique le voue au confinement et à ses immondes petites manies découvertes par un Tino stupéfait et fasciné. En six journées, les rares certitudes acquises par le garçon au cours de ses humanités vont être ébranlées. Dans une ambiance qui marie superbement soleil et ombres de la nuit, clair obscur des pièces fermées par des persiennes et scènes de déambulations nocturnes, l’adolescent franchit les cercles du petit enfer inventé par ses proches. Déjà on en dit trop. Le lent venin que diffuse Arpino dans ce récit très maîtrisé se répand dans ces pages, nous mithridatisant peu à peu, prêts ainsi, le moment venu, à la révélation dernière.

Le succès devrait être au rendez-vous de cette traduction un rien tardive d’un auteur bien différent de …Calvino, Pavese et Soldati.

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Prochain arrêt, Lübeck !

14août

Brigitte GiraudEn cette rentrée 2009, Brigitte Giraud nous emmène dans une petite agglomération portuaire du nord de l’Allemagne, dans laquelle une jeune Française de 17 ans prénommée Laura a décidé de passer un semestre en qualité de jeune fille au pair. Sa famille d’accueil, les Bergen, est constituée des parents et de leurs deux enfants Thomas (14 ans) et Susan (9 ans).

Dès le début, Laura est mal à l’aise. On s’en doute, ses difficultés d’intégration sont pour une bonne part imputables à la barrière de la langue – elle se rend compte que ses compétences linguistiques ne sont pas à la hauteur de ce qu’elle pensait. Mais il lui faut également s’adapter au rythme de cette famille qui n’est pas la sienne. Aussi, elle ne parvient pas immédiatement à identifier clairement les limites de sa mission : en dehors d’accompagner Susan à l’arrêt de bus le matin, et d’aller l’y attendre l’après-midi, faut-il qu’elle effectue certaines tâches ménagères ou qu’elle s’occupe de Thomas ?… Et pour cause, quiconque a déjà vécu une telle expérience comprend avec le recul à quel point la position de la jeune fille au pair peut être délicate, comme l’illustre si bien la phrase suivante : « On n’a pas pas tant besoin d’elle pour le repassage que pour une remise en forme généralisée. On veut une fée, une jeune fille épanouie qui respire la vie à pleins poumons. »

Alors qu’elle se fait peu à peu une place au sein de cette cellule familiale dont le bonheur n’est peut-être que de façade, le lecteur comprend mieux ce qui l’a poussée à partir à des centaines de kilomètres de son propre domicile. Il découvre par exemple que ses relations avec sa mère semblent être relativement compliquées, et que l’adolescente concentre toute son affection sur la personne de son frère, avec qui elle entretient une relation épistolaire excessivement suivie. Sans parler de l’événement tragique qui est à l’origine du déséquilibre patent dont souffre cette famille…

On retrouve alors des thèmes que l’on sait chers à celle qui avait obtenu la Bourse Goncourt de la nouvelle en 2008 pour son superbe recueil intitulé L’amour est très surestimé, à savoir la souffrance, le déchirement intérieur ou familial (qu’il s’agisse de séparation ou de mort) et le passage à l’âge adulte. A plus d’un titre, Une année étrangère met l’accent sur les entre-deux, les transitions : Laura est entre deux âges,  entre deux groupes (les enfants, les adultes), ni totalement étrangère, ni membre de la famille. Il constitue alors une sorte de roman d’apprentissage, et ce n’est donc pas une coïncidence si l’un des deux livres de chevet de l’héroïne n’est autre que La montagne magique, ce roman initiatique culte écrit par Thomas Mann. D’ailleurs, entre le fait que l’action se déroule à Lübeck – si le nom de la ville n’est jamais clairement cité, il est bel et bien précisé que les Bergen habitent dans la ville natale du Prix Nobel de Littérature allemand -, le patronyme de ces derniers – pour les non germanophones, Berg signifie montagne -, et le prénom du fils aîné, difficile de ne pas percevoir l’hommage qui est rendu à ce classique de la littérature germanique !

 

S’il n’est certes pas à la hauteur de A présent ou de L’amour est très surestimé, le dernier livre de Brigitte Giraud confirme le talent de cette dernière pour explorer en profondeur la psychologie de personnages qui ont toujours en commun d’avoir vécu une expérience profondément douloureuse. On comprendra dès lors pourquoi Une année étrangère fait partie des livres les plus attendus de la rentrée littéraire Stock, aux côtés notamment des Aimants de Jean-Marc Parisis et de Mère Cuba de Wendy Guerra.

F.A.

Le privilège des morts

13août

300px-charles_willeford.jpgDes nouvelles de Charles Willeford (dans tous les sens du terme) avec la parution de La machine du pavillon 11 qui nous permet de retrouver un grand oublié de la littérature noire… Il a failli connaitre le succès avec la série Hoke Moseley, mais sa consécration est gâchée par son décès (nous sommes en 1988). Il laisse derrière lui une poignée de romans marquants et bizarres, qui nous reviennent lentement à la mémoire, et nous ont fait forte impression.

Patiemment éditée par Rivages, son oeuvre comprend deux veines. D’un côté, on peut trouver des romans noirs aux accents et aux préoccupations goodissiennes – ils sont contemporains finalement, Goodis étant né en 1917 et Willeford en 1919. L’île flottante infestée de requins et Une fille facile nous semblent par exemple d’excellents représentants de cette tendance, où les personnages subtilement ciselés sombrent, leur destin ravagé par l’alcool et la médiocrité (Goodis, on vous disait).

Son autre versant serait plus proche du polar de procédure classique, biaisée par une vision sarcastique et pessimiste de l’être humain, à mi-chemin entre Ed McBain et le héros anonyme et désabusé du britannique Robin Cook.  Entamons la série mettant en scène Hoke Moseley, flic dévoué aux causes perdues, et découvrons une Floride ravagée par la criminalité et l’ennui, non loin des visions déjantées de Tim Dorsey ou de Carl Hiaasen – la Floride fait la dent dure et le trait acide ! -  vision anticipée par le phénoménal portrait de Frederick Frenger, modèle parfait de psychopathe complètement ravagé (sic) du monumental Miami Blues (qui ouvre la série Hoke Moseley, la vie est parfois bien faite…).

Alors, souhaitons une chose à l’oeuvre de Willeford : entrer, enfin, au panthéon des grands du roman noir.

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L’élégance de mes assassins

12août

Carte IndeQuatre ans tout rond après le succès retentissant de Loin de Chandigarh, Tarun J. Tejpal revient avec un roman qui promet encore une fois de faire parler de lui. Bien qu’il continue d’être publié par les éditions Buchet-Chastel, son nouveau roman, intitulé Histoire de mes assassins, diffère très fortement du premier.

Si les données de départ sont des plus simples – un journaliste renommé apprend un dimanche matin par la télévision que l’on a tenté de mettre fin à ses jours -, Tejpal nous embarque néanmoins dans une histoire passionnante au cours de laquelle est effectuée une radiographie  de l’Inde sur la période allant de la partition à nos jours. En effet, au cours de ce livre qui ne peut que frapper le lecteur par la perfection de sa construction narrative, va être dessiné tour à tour le portrait de cinq hommes – ces cinq individus que tout séparait avant qu’ils n’aient en commun un seul et même dessein meurtrier. Ainsi, il raconte l’histoire de Chaku, de Kabir M, de Kalya, de Chini et de Hathoda Tyagi. Loin de les condamner sans réfléchir, l’auteur nous invite à admettre qu’ils puissent être victimes du pays qui les a vu grandir, en invoquant les maux bien connus de l’Inde post-Partition, à commencer par les problèmes de caste, la religion, la pauvreté, et la corruption…

Il signe un véritable roman coup de poing, dans lequel on retrouve la verve et l’humour qui le caractérisaient déjà dans Loin de Chandigarh, lui promettant ainsi un accueil des plus chaleureux.

 

En guise de teaser, voici les délectables premières lignes…

« Un couteau est un bel objet. Il n’est pas fait pour tuer. Pour ça, il y a le pistolet. Le couteau sert à effrayer, à semer la terreur dans la mémoire de ton adversaire. Le couteau est un instrument d’orfèvre, le pistolet un ustensile de quincailler. Une balle ne te donnera jamais la finesse, la précision d’une lame. Avec un couteau, tu peux décider de la punition exacte que tu veux infliger. Faire une incision de douze centimètres de long, un trou de cinq centimètres de profondeur, trancher la moitié d’un doigt, épointer le nez, sectionner la langue en deux, couper un testicule en rondelles, agrandir la taille d’un trou du cul, effiler les oreilles, dessiner une fleur sur un torse, une étoile sur une joue. Tu peux réaliser toutes ces jolies choses. Si les circonstances l’exigent, tu peux aussi sortir les entrailles, découper le coeur, planter un drapeau dans la cervelle. Avec un pistolet, une seule chose est possible : un trou dans la peau. Les tueurs utilisent une arme à feu. Les artistes préfèrent l’arme blanche. »

 

 F.A.

Thierry Jonquet est mort

11août

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La rubrique polar de ce blog intitulée En noir  est tristement d’actualité, à l’annonce du décès de Thierry Jonquet.

 

 

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Nous avions eu le plaisir de le recevoir dans nos murs en janvier 2007. Il était venu présenter son dernier livre Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte, roman noir et social qui mettait en scène les vies croisées de plusieurs personnages sur fond d’univers des banlieues – sujet qui sera peu après rattrapé par une brûlante actualité…

 

Pour l’occasion, nous avions rédigé un dossier qui rendait hommage à ses presque trente ans d’écriture -  il n’y a pas grand-chose à y ajouter, aussi, pour le (re)lire, cliquez donc  ici : Petite balade à travers l’oeuvre de Thierry Jonquet.

 

Dans  Rouge c’est la vie , récit à dimension autobiographique, Jonquet évoquait sa conception du genre : « J’écris des romans noirs. Des intrigues où la haine, le désespoir se taillent la part du lion et n’en finissent plus de broyer de pauvres personnages auxquels je n’accorde aucune chance de salut ». 

 

Lucidité oblige, le regard que ce grand du roman noir posait sur le monde était sans concession.  Il épinglait les failles humaines, les travers de notre société, la part du diable. Le diable qui se rit, et  avec lui la  grande Faucheuse qui vient d’emporter l’écrivain – la nouvelle est tombée hier soir comme un couperet : Thierry Jonquet est mort dimanche 9 août à Paris,  hôpital de la Salpêtrière.

 

Il avait 55  ans. Il va nous manquer…

 

Jan et Yannick

10août

Jan KarskiChoc de cet été, livre bouleversant, sensation certaine de l’automne, le prochain livre de Yannick Haenel a toutes les raisons de susciter un émoi véritable lors de sa sortie. D’autant qu’il succède aux Mémoires de Claude Lanzmann, best-seller remarquable mais pas si inespéré que ça, et qui nous a rappelé l’importance de son film Shoah dont il nous décrivait l’édification. Jan Karski est une des figures marquantes de ce film, c’est un polonais de l’ombre qui s’est vu confier la mission de faire le lien entre la Résistance de son pays et son gouvernement en exil. C’est à ce titre que deux représentants de la communauté juive l’ont supplié de devenir le messager d’une information cruciale et monstrueuse : les nazis sont en train d’exterminer les Juifs d’Europe et personne ne fait rien ; il faut que les Alliés réagissent. Karski va donc suivre ces deux hommes en enfer, pénétrant dans le Ghetto en pleine agonie, profondément bouleversé par le spectacle de ces morts vivants en train d’agoniser debout, par ces femmes portant des nourrissons qu’elles ne peuvent nourrir, par ces jeunes officiers SS qui font un carton sur des malheureux en traversant les rues. Presque incapable de décrire ce qui lui a été donné de voir trente ans plus tard devant la caméra de Lanzamnn et dont il devait témoigner absolument, il se souvient du long calvaire d’un homme que personne ne voulait écouter. Alors pourquoi avoir intitulé roman ce qui pourrait passer pour un essai et qui commence comme tel. Pourquoi, alors que la courte première partie est une paraphrase interprétative (et très fine, sans pathos) de ce que l’on a vu dans Shoah, alors que la deuxième partie est une reprise du livre de Jan Karski lui-même paru en 1948, confier à la fiction le soin de prendre le relais de l’analyse ?  C’est tout l’enjeu du très intelligent Haenel qui nous avait déjà soufflé (et fatigué aussi un peu, avouons-le) avec son Cercle : il a confiance dans la puissance de la fiction, dans sa capacité à creuser dans ce qui nous est donné comme le réel et le tangible en osant un monologue de Karski devenu narrateur et où peut se dire l’indicible : « on a laissé faire l’extermination des juifs ». Ce scandale monstrueux qu’on a nié afin de s’installer dans cette « confortable » haine du coupable qui permet d’effacer ou d’atténuer les complicités retrouve par la voix d’un témoin en qui l’horreur ne s’efface pas toute sa puissance : terrible magie de la voix littéraire. Cet homme que les mensonges d’état n’empêchent plus de dormir est poursuivi par « la voix des morts », atrocement conscient que « les ténèbres absorbent petit à petit chaque détail de (s)a mémoire, c’est pourquoi (il) continue à veiller ».

Qu’une Rentrée Littéraire avec tout son fatras de petites histoires sans importance et d’ego surdimensionnés s’honore d’un tel livre a de quoi nous rassurer. Faisons lui honneur le moment venu.

Voyage al dente

07août

A l’origine de tout voyage, outre le fait de voir de nouveaux paysages et de nouveaux visages, il y a cette volonté de se défaire de ce corps et de cette conscience qui nous renvoient à nos propres limites, à nos faiblesses passées et présentes… Se libérer de soi, voilà la vraie raison du voyage. Car, en effet, voyager est une démission de soi – accepter de ne plus être membre d’une communauté familière où l’on est reconnu parfois, où l’on a sa place même modeste, abandonner ses préjugés, ses habitudes, cette gangue quotidienne dont nous sommes pétris et à laquelle nous adhérons de manière inexorable… Henri Calet sait tout cela à la veille de quitter Paris ayant reçu d’un ami une invitation qui, du fait de son caractère officiel, relève de l’imposture : assister en tant que journaliste spécialisé à un congrès international sur le gaz à Padoue, Italie… L’écrivain, reconnu par ses pairs, ayant une poignée de romans à son actif, témoin subjectif de son temps dans les pages des meilleurs journaux de l’après-guerre, cache moult secrets sur son parcours personnel que les héros lunaires et velléitaires de ses romans contredisent littéralement. medium_calet_feu.jpgOr Calet reconnaît n’avoir jusqu’à ce jour versé que dans la « littérature arrondissementière »… Cependant, notre homme – qui là aussi nous ment effrontément car la fuite et l’imposture sont des habitudes familiales que même un casier judiciaire ne saurait cacher – a connu d’autres horizons forcés que les toits parisiens et les terrains vagues des fortifs où peut-être subsistent encore en ce début des années 50 de ces mauvais garçons… dont il fut. Calet va partir, prendre le train, traverser rapidement la Suisse – expérience qui fit l’objet d’un autre récit quelques années auparavant – pour échouer en gare padouane où l’attend son ami… Ce qui va suivre est un récit saugrenu, mieux ! une sorte de petit guide (L’Italie à la paresseuse) à l’usage de voyageurs peu orthodoxes qui souhaiteraient, comme notre mélancolique imposteur, visiter enfin ce pays idéalisé, berceau de la culture européenne… Car, outre des scènes cocasses et un voyage – contrairement à son titre – mené tambour battant (une vitesse digne d’un montage fellinien qui allient l’omniprésence pétaradante et redoutée  des vespas à un enchevêtrement de situations et de réflexions singulières… dans lesquelles surnagent les deux amis), ce qui frappe ici c’est paradoxalement – l’ami étant une sorte de double promenant notre homme selon son bon vouloir, décidant du parcours à suivre, abusant de sa passivité – la mélancolie qui sous-tend l’observation… Il ne s’agit pas d’un relent de nostalgie qui prend notre voyageur à la gorge à la pensée du pays natal (nous sommes loin des plaintes de Du Bellay pleurant une gloire antique à jamais anéantie…) mais d’une angoisse latente de ne pas savoir sentir et ressentir ce qui se révèle à ses yeux, d’être plus spectateur qu’acteur de sa propre existence; car, au fil du récit, le voyage agit tel un révélateur. Calet finit par prendre conscience de ce qui se joue dans cette errance méridionale : l’homme, libéré de tous les liens qui l’unissent à son pays, à tout ce qui sont ses repères, et le renvoie immanquablement à ce qu’il est réellement pour lui et pour les autres – un étranger. Et, pour cet homme des quartiers populaires,  conscient de la charge culturelle qu’elle recèle, l’Italie se doit d’être le lieu de tous les fantasmes. L’homme échoue à conquérir cette terre qui toujours se dérobe ( et comment posséder cette terre-femme sinon de nuit – où se déroule la majeure partie des péripéties de ce voyage et, où, de fait, les yeux ne saisissent rien des monuments qui restent invisibles, à l’abri des ténèbres) et qu’il ne peut posséder seulement « à la paresseuse », en dilettante, l’âme buissonnière… Ce corps-à-corps ne devait ainsi jamais être consommé, cette union devait rester à jamais insatisfaite tant l’amant manque de fougue ou d’intérêt pour la chose… Et, lorsque vient l’heure du retour, après avoir arpenté Venise ou Rome loin des sentiers battus, loin des parcours trop balisés des flux touristiques, notre homme s’interroge sur la portée d’un tel séjour : ce périple me ressemble, j’ai plus maraudé que voyagé, arpentant de nuit les rues des grandes cités italiennes, fréquentant les mauvais lieux, changeant de direction comme de moyen de transport à n’importe quelle heure de la journée, suivant ce compagnon qui décida à ma place de mon itinéraire et me laisse au moment du départ non pas amer mais désorienté après tout ce chemin parcouru et incapable de me décider de la direction à prendre dans ce grand carrefour où s’achoppent nos existences individuelles… Calet aura néanmoins promené un regard neuf sur ce pays qu’il aura libéré de sa « patine artistique et romanesque », effectué à rebours ce voyage en Italie avec une nonchalance plus ou moins feinte – les chapitres sont autant d’instantanés de la vie fourmillante qui l’entoure comme des pensées qui l’inspirent. Et on reste ébloui devant tant de fantaisie et de tendre ironie qui baignent au final ce récit singulier. Calet conclut ainsi cet intermède touristique qui l’est si peu ou si mal en reconnaissant que « l’on n’est jamais seul », que l’on ne peut se libérer de ce « fichu compagnon de route » qui « ramène tout à lui », de cette conscience toujours en éveil, qui cherche un sens à donner à chacun de nos actes, que ce soit l’écriture d’un roman ou un extra-vagant séjour en Italie.

Journal d’un névrosé

06août

Girl Broken - Paul Shoul« J’habite Betrachtungstrasse. Au 18 précisément. J’y suis depuis un an. Cette nuit est ma dernière ici, je vais quitter ce lieu et je suis affligé. Je suis affligé parce que tout ici me ressemblait – on me dit peu accueillant. C’était ma tanière, mon trou, mon chantier. »

Telles sont les premières lignes de Cadence, le premier roman de Stéphane Velut, qui viendra enrichir le catalogue des éditions Bourgois dès la rentrée, fait sinon exceptionnel, du moins peu fréquent pour cette maison d’édition qui publie surtout des auteurs étrangers. Nul besoin d’avoir effectué des études poussées de lettres modernes pour sentir que le rythme haché de cet incipit trahit avant tout l’état d’agitation extrême dans lequel se trouve le narrateur. Il s’agira pour le lecteur de déterminer si ce trouble est simplement passager et lié à la conjoncture, ou s’il ne serait pas au contraire le fruit de désordres psychologiques chroniques…

Nous sommes à Munich, en 1933. Hitler venant d’accéder au pouvoir, les artistes ont du souci à se faire. Beaucoup optent d’ailleurs pour l’exil afin de pouvoir continuer à allier créativité et liberté. Peintre de son état, le narrateur choisit pour sa part de rester en Allemagne – ses principes sont malléables. Le Führer veut qu’il réalise le portrait d’une petite fille – une petite poupée blonde aux yeux bleus, cela va sans dire – pour symboliser ce que l’avenir de l’Allemagne a de radieux maintenant qu’un nouveau chancelier plein de dynamisme et d’ambition est à la tête du pays. Soit. Notre peintre va donc être nourri et logé aux frais du gouvernement, avec sa protégée bien sûr. Sauf qu’entre la mission qui lui a été assignée et le dessein qu’il a en tête, il s’avère qu’il y a un monde. Loin de préserver la beauté éclatante de la petite fille, notre homme, qui semble animé de curieux élans de marionnettiste, va tout bonnement se livrer à sa déshumanisation, et ce d’une façon aussi préméditée que scrupuleuse, faisant d’elle sa chose, son « jouet », et finalement un « corps créifié ».  Les pages qui vous sont données à lire constituent alors son journal, renversant témoignage qui permet au lecteur d’effectuer une plongée à la fois vertigineuse et perturbante dans l’esprit d’un être névrosé, monomaniaque et pervers qui a de toute évidence érigé la torture au rang d’art.

Que de choses à dire à propos de ce puissant huis clos ! D’une part, comment ne pas être époustouflé par la grande maîtrise narrative dont fait montre l’auteur, qui par ailleurs exerce dans le milieu médical. L’on comprendra alors peut-être plus aisément pourquoi son rapport au corps est si particulier. Qui plus est, il signe ici un livre d’une richesse incroyable dans lequel on percevra l’influence de textes fondateurs de la littérature contemporaine à l’instar de Frankenstein, de La métamorphose, La ferme des animaux ou encore Rhinocéros. Mais nous nous garderons bien de vous en révéler davantage quand il vous suffira de lire Cadence pour savoir qu’il s’imposera à coup sûr comme l’un des romans phares de la rentrée littéraire.

F.A.

 

Stéphane Velut, Cadence (Mediapart)
envoyé par Mediapart. – L’actualité du moment en vidéo.

Sentiment d’irréalité

05août

grondahl.jpggroendahlroedehaender.jpgQuelle drôle d’idée cette couverture (pas encore visible malheureusement…) où s’étale le vert visage piqueté de tâches de rousseur d’une belle jeune femme. C’est pourtant ce que le directeur artistique de Gallimard a imaginé pour donner envie au chaland de s’emparer du dernier (du prochain…) roman du danois Jens Christian Grondahl, Les mains rouges. Le personnage principal pourrait être cette jeune femme au regard à la fois absent et déterminé, pas une beauté fracassante mais une figure qui peut impressionner car ses « cheveux châtains en bataille », son « visage anguleux » décèlent une légère supériorité à laquelle va être sensible le narrateur de cette brève histoire. N’en déplaise à la quatrième de couverture qui vous raconte le livre in extenso, il y a malgré tout un mystère chez cette jeune danoise qui débarque d’Allemagne et réclame au guichet où officie le jeune homme une chambre d’hôtel, avant de lui confier la clef d’une consigne et disparaître. Fugace apparition qui, plus que certaines longues amitiés, marquera de toutes ses interrogations sa jeune existence. Nous sommes dans les années 70 et l’Europe tremble au bruit des attentats de l’extrême gauche. Une génération s’est levée pour secouer ardemment les chaines d’une bourgeoisie complice selon elle de tous les totalitarismes, et la violence s’est peu à peu imposée comme seul mode d’action visible. C’est au coeur de cette tourmente que Sonja, la fugace et fugitive apparition qui ouvre le roman, a vécu des mois décisifs qui vont la poursuivre pendant des décennies. Certains démons vous hantent quoique vous fassiez pour les faire taire, et cette fatalité est le thème de ces Mains rouges dont les traces refusent de s’estomper, contrairement à l’idée aimable que le temps délivre de tout. Où commence la culpabilité ? Le pardon a-t-il une quelconque valeur dans une société qui juge sans ménagement ? Autant de questions qui imprègnent ce roman, écrit sans fioriture comme Grondahl sait désormais le faire, précis et sans pathos. Pas de suspens haletant, pas de développement psychologique, pas de théorie, juste une voix maîtrisée qui tente de comprendre comment une erreur, une seule, peut infléchir le cours d’une vie tout entière, et de quelle façon on peut tenter d’apaiser la douleur persistance d’une faute. Le succès du Liseur de Schlinck relayé au cinéma par un film que les distributeurs français ont sottement sorti sous le titre « The reader »  (c’est plus chic en anglais ?) devrait amener des lecteurs à ce livre qui lui aussi fait se rencontrer un microscopique destin individuel et l’Histoire, tumultueuse et dévastatrice. Le plomb des années terribles ayant refroidi, les écrivains peuvent désormais s’y pencher et y creuser des histoires. Celle de Sonja, à ce titre, en est une admirable illustration.jens-christian-grondahl.jpeg

Rendre à Leona ce qui est à Nadja

04août

couvertureleona.jpgAndré Breton réclamait des  « livres qu’on laisse battants comme des portes, et desquels on n’a pas à chercher la clé ». Et bien, c’est ce que Hester Albach va tenter de faire : entrouvrir des portes qui nous mèneront vers la femme dont le récit le plus illustre de Breton porte le nom, Nadja, ou plutôt Leona, Héroïne du Surréalisme.

 

Petite piqûre de rappel : Nadja, c’est l’histoire de cette rencontre intellectuelle et alchimique entre ce cher Breton et une jeune inconnue. Prenez comme toile de fond le Paris des années folles, jouez avec les moindres interprétations des images et des mots qui vous entourent, tissez des liens en utilisant le principe des faits glissades ou faits précipices, et vous obtiendrez un des plus beaux chef-d’œuvre du Surréalisme.

 

Et c’est ainsi que Hester Albach rentre en scène, elle va faire d’une rencontre résumée en 9 jours chez Breton, une relation qui s’étendait en vérité sur plus de quatre mois. Entre enquête bien ficelée et fiction sans filet, l’auteur avoue toute sa curiosité pour la figure féminine, la muse, que dis-je, « l’ âme errante » ! et pourtant la véritable Nadja. Car le mythe a bel et bien existé ou du moins Leona Delcourt, dans une version beaucoup moins surréaliste et édulcorée…

 

On découvre alors une nouvelle identité, celle d’une jeune lilloise qui aurait peut-être croisé Coco Chanel au détour de la rue Cheroy et du Théâtre des Arts, là où s’agitait tout le beau monde pour assister en 1926 à la première d’Orphée de Jean Cocteau. On apprend qu’elle avait bien une fille laissée chez ses parents, et de fil en aiguille l’auteur rencontrera la petite fille de Leona…

 

Quand André Breton disait que « ce qui est invisible, n’en n’est pas moins présent », Hester Albach prend ses mots au pied de la lettre, et c’est ainsi que débute son enquête. Les recherches sont riches, et plus qu’argumentées dans l’oeuvre, mais toujours placées sous le signe de  l’interprétation des images et des mots. La Nadja du roman serait donc une version rêvée, l’auteur tend à lui redonner son identité. Comme si enfin la « femme en verre » de Breton était soudainement libérée.

 

Très belle recherche autour d’un mouvement, d’un auteur et surtout d’une femme « à part » qui habitera tellement son personnage qu’elle sombrera dans la folie…

 

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« Il a vu en Leona un symbole – l’héroïne du surréalisme. Il avait chéri, cultivé, perfectionné le symbole. Mais lorsqu’elle fit preuve, malgré tout, de petites mesquineries bien humaines, il dut reconnaître que Leona et sa création étaient deux personnes différentes. »

Hester Albach

 


                                                                                                                                                                                                                     Article signé Sarah, parmi nous en littérature

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