Des hommes en tweed

— Ecrit le Lundi 28 septembre 2009 dans la rubriqueDans les poches”.

couverture de Mon traître/livre de pocheMon traître. Le titre donne d’entrée une idée de possession, d’intimité. C’est pourtant de la grande Histoire qu’il s’agit ici, de l’histoire récente de ce pays voisin, mis à feu et à sang par des luttes fratricides, encore et toujours : l’Irlande. Le beau pays aux vertes collines et aux hommes vêtus de tweed éventré par une guerre meurtrière et douloureuse, partagé entre le Nord et le sud. Alors qu’il ne connaît de l’Irlande que les doux paysages du Sud, « les pulls blancs torsadés, le whiskey et l’Eire de nos mots croisés », Antoine, luthier parisien est invité, s’il veut prendre la vraie mesure du pays, à se rendre à Belfast. Nous sommes en 1975. Le jeune homme découvre un « autre » pays, meurtri, abîmé : un pays en guerre, où des soldats en armes sont tapis dans les jardins, derrière des murs couverts de tessons, de barbelés. Antoine voit là son premier fusil, dans les mains d’un jeune soldat, partagé « entre peur et ennui ». Deux ans plus tard, dans l’un des ces lieux indissociables de l’âme irlandaise que sont les pubs, où des amis irlandais lui font goûter aux joies des bieres brunes, « lourdes comme des repas d’hiver », le français rencontre une incontournable figure de la lutte, un vétéran charismatique dont le premier geste va être… de lui apprendre à pisser (sans éclabousser ses chaussures) !

De cette initiation virile va naître une complicité grandissante. Dès lors, Antoine vit, pense, rêve Irlande.  Lit Flann O’Brian, O’Flaherty, Beckett, apprend l’Histoire de l’Irlande, fête la Saint-Patrick… De là à s’engager dans la lutte… Les voyages se multiplient comme autant de signes d’amitié et d’engagement, pendant des années. Antoine devient Tony, l’ami français de Tyrone Meehan.

Bien évidemment, le titre dit beaucoup de ce qui va advenir. Pour ceux qui s’intéressent à l’Histoire de l’Irlande et de l’Ira en particulier, l’histoire sera dès le début limpide tant elle maquille à peine la réalité, les faits tristement avérés. Très vite dans le roman s’insèrent les interrogatoires de Meelan par l’IRA : il trahit la cause depuis 25 ans.

Sorj Chalandon, ancien journaliste à Libération, prix Albert Londres pour sa couverture du procès Barbie et des événements en Irlande du Nord, est à peine déguisé sous les traits d’Antoine. Impliqué dans la cause irlandaise comme l’est son personnage, le romancier (puisqu’il est question ici d’une œuvre littéraire) a été l’ami intime d’un des leaders  de l’IRA : Denis Donaldson, reconnu coupable de trahison, assassiné en 2006 après être passé aux aveux. Un assassinat jamais revendiqué.

Mon traître puise donc largement à la source du réel mais est une œuvre littéraire à part entière et non pas un récit de journaliste. C’est l’homme qui s’interroge, qui éclate en morceaux sous l’effet de la bombe et ces pages sont parmi les plus belles du roman. Celui qui le tenait par les épaules en l’appelant « mon frère », celui dont il a rejoint la cause par delà les frontières, celui avec qui il a partagé le deuil des camarades tombés pour la cause, c’est « son » traître. Où était l’amitié, la sincérité, la vérité de l’homme ? Pourquoi, comment un homme peut-il mentir pendant 25 ans devant les siens, sa famille, ses amis ? Où trouver les réponses ?

En vous disant cela je n’ai rien dit de ce bouleversant roman, hommage puissant à l’amitié, à l’engagement, qui pose des questions universelles tout en  saluant le peuple irlandais,  ces femmes de prisonniers, ces prisonniers politiques eux-mêmes. Mon traître est le portrait vibrant de chaleur de cette Irlande aux maisons peintes à la gloire des martyrs mais aussi aux murs barbouillés de blanc dans la nuit pour que les silhouettes des soldats anglais deviennent des cibles pour les tireurs isolés.

C’est dans une guerre de sang, de pleurs, de sacrifices que nous fait pénétrer Sorj Chalandon. Il choisit ses mots avec soin, avec ce je ne sais quoi d’étrange parfois dans des raccourcis audacieux qui sont sa petite musique, celle du violon d’Antoine peut-être, qui pleure l’Irlande d’avant la traîtrise et célèbre la paix, fragile, à conquérir encore. Chalandon prend parti, sincèrement, ardemment avec une passion qui l’honore et qui ne rend que plus touchant ce questionnement de fantôme : pourquoi ?

                                                                             mur peint à l'effigie de Bobby Sands, Belfast

 

Hommage mural à Bobby Sands, Belfast

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Posté par Titus Curiosus
Le 30 septembre 2009

En avant-première à la présentation cet après-midi à 18 heures de l’excellent « La Solitude de la fleur blanche », par Annelise Roux, dans les salons Albert Mollat,

je signale aux curieux mon article « Survivre aux miasmes bordelais… » sur mon blog (discret…) :

http://blogs.mollat.com/encherchantbien/2009/09/29/survivre-aux-miasmes-bordelais-apres-les-trois-m-montaigne-montesquieu-mauriac-la-vigne-rageuse-decriture-dannelise-roux/

Il s’agit là d’une vraie écriture
d’un vrai écrivain !

A suivre…

Titus Curiosus

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