Archives du mois de septembre 2009

Une comédie autrichienne au vitriol

16sept

 bienvenue-a-cadavres-les-bains_affiche_fiche_cine.jpg

On peut voir actuellement au cinéma une comédie autrichienne (si,  si, ça existe !) : Bienvenue à Cadavres-les-bains – comédie noire et bien déjantée,  de  Wolfgang Murnberger, présentée avec l’avertissement suivant « des scènes peuvent choquer la sensibilité de certains spectateurs ». Où l’on retrouve Simon Brenner dans ses oeuvres. Mais qui est donc Simon Brenner ? Après enquête, les amateurs de romans policiers découvriront qu’il s’agit d’un personnage de flic né sous la plume au vitriol  de l’écrivain autrichien Wolf Haas, dont à ce jour trois titres sont publiés dans la collection Rivages/noir : Silentium, Vienne la mort,  et  Quitter Zell. L’intrigue dont il est question dans Bienvenue à Cadavres-les-Bains n’est pas encore traduite en France, mais le ton est le même, à savoir humour noir, très noir, très très noir, grinçant et dérangeant. Le réalisateur Wolfgang Murnberger avait déjà sévi en 2007 en adaptant le premier volet des enquêtes de Brenner, Silentium, il récidive donc avec le même acteur, Josef Hader, et le même mauvais esprit, corrosif et au scalpel. Si l’on ajoute qu’il est question d’un restaurant où oeuvre un boucher, de cadavres disparus et de viande hachée, l’intrigue se dessine… Rendre à l’écran l’univers de Wolf Haas n’est pas une mince gajeure : dialogues minimalistes, affaires crades, images gores ; on en rit, et on en rit jaune – certains spectateurs tournent la tête ou s’enfoncent dans leur fauteuil… Dans la salle, votre libraire a retrouvé par hasard un fidèle client du rayon polar, ce qui donne à la sortie ce petit échange d’impressions  : « Le film vous a plu ? » – « Oui, j’ai bien aimé, et vous ? » – « Pas mal, mais bien bizarre… » – « Il faut aimer l’humour noir ! »… En rentrant chez lui, votre libraire, que sa conscience professionnelle titille, se promet de vérifier le lendemain dans le rayon si les trois titres de Haas sont bien en stock – ce qui donne le constat suivant, zut, ben non, en effet, on ne les avait plus, dont acte, vite passer commande, voilà qui est fait !

 

haas2.jpghaas3.jpghaas1.jpg

Valcrétin !

15sept

ValcrétinRégis Messac était-il facétieux comme l’écrit la quatrième de couverture de Valcrétin réédité par les Editions Ex Nihilo ces jours-ci ? On serait tenté d’en douter au regard de sa bibliographie et des plus fameux de ses livres dont la facétie ne semble pas la qualité première. A moins que par ce mot on pense conjointement à désespoir, ironie, invention, humour noir, car ces « qualités », Messac les porta fort haut tout au long de son oeuvre littéraire brève et intense, trop mal connue encore (mais la Société des Amis de Régis Messac contribue avec une ardeur qui impressionne à lutter contre cette injustice manifeste et nous prépare un programme réjouissant (1)). (Lire la suite…)

Catulle à Bordeaux

14sept

Catulle MendèsOn connaît bien Ausone à Bordeaux mais beaucoup moins Catulle… Le Catulle dont je vous parle n’a rien d’un auteur classique, il en est même l’exact contraire puisque le dénommé Mendès souffre cruellement, depuis un siècle qu’il est mort, d’une réputation qui devrait faire frémir nos contemporains à la mode. Adulé ou craint de son vivant, faisant et défaisant les réputations, il a peu à peu plongé dans un purgatoire infâmant d’où on l’extirpe de temps à autre pour le railler, la plupart du temps sans l’avoir lu, c’est plus commode. Heureusement quelques acharnés veillent. En son temps Hubert Juin l’édita dans sa magnifique et regrettée collection fin-de-siècle chez 10-18 : il y côtoyait Joséphin Péladan, Jean de Tinan, Octave Mirbeau, Jules Renard, Léon Bloy, René Boylesve, Marcel Schwob et bien d’autres encore qui nous démontraient par l’exemple l’incroyable richesse de la littérature au tournant du XX° siècle. (Lire la suite…)

Szczyszczaj l’invisible

11sept

Sylvie GermainOn aurait dû nommer ce petit billet « Aurélien l’invisible » mais on a cédé au plaisir d’écrire un nom qu’on n’aura pas besoin de prononcer, car depuis Aragon , et même un peu avant, Aurélien est un prénom sublime qui réclame des précautions. Le dénommé Szczyszczaj le porte d’ailleurs fort bien comme il porte beau sa quarantaine finissante et la patronyme que lui a donné un père adoptif Labas, un nom d’ici. L’Aurélien d’Aragon ne savait pas aimer, ce qui en faisait un sujet idéal de roman d’amour, celui de Sylvie Germain a une douce compagne, ni trop présente, ni trop absente même si l’on attend son retour quand débute l’aventure, et l’amour n’est pas trop son souci. (Lire la suite…)

Le rêve éclaté

10sept

Solanas Robbins detail wikiParmi les livres de la rentrée étrangère qui font parler d’eux, impossible de faire l’impasse sur La faculté des rêves, de Sara Stridsberg. Après avoir écrit la biographie romancée de Sally Bauer (1), l’auteur signe ici son deuxième roman – mais le premier à être traduit en français – dans lequel elle revisite cette fois-ci l’histoire de Valérie Solanas, cette féministe radicale a qui l’on doit d’une part le traité de misandrie intitulé le SCUM manifesto (Society for Cutting Up Men, ou encore Association pour tailler les hommes en pièces) (2), et d’autre part une tentative d’assassinat sur la personne d’Andy Warhol, perpétrée en 1968.

Dès lors, si nous vous recommandons la lecture de ce livre, ce n’est pas simplement parce qu’il fait parler de lui – on n’en sortirait pas ! -, mais parce que c’est un livre réellement étonnant, surtout du point de vue formel. En effet, non seulement l’auteur prend le parti de ne pas suivre la ligne du temps plutôt que d’opter pour un mode linéaire, mais elle se livre à une exploration des différents types de narration qui existent, livrant ainsi au lecteur un ensemble de pièces pour qu’il reconstitue un puzzle, celui de l’histoire de cette « pute esseulée et défoncée » qu’a été Valérie Solanas. On trouve ainsi des bribes de conversations entre la jeune femme et des proches, notamment sa mère ou encore Andy Warhol lui-même, des passages narratifs, des rapports d’audience, des listes diverses et variées… Et l’on est forcé d’effectuer des mouvements constants de va-et-vient entre le passé et le présent, le livre s’ouvrant sur l’image de Valérie en train de mourir d’une infection pulmonaire dans son appartement de San Francisco en avril 1988.

Dans ces lignes, la vulgarité, la promiscuité et la saleté flirtent avec beauté et la vitalité, rappelant inévitablement le projet poétique de Baudelaire. Ce qu’il y a de surprenant, c’est qu’en tant que lecteur, on se laisse prendre au jeu, comme fasciné par ce personnage excentrique, voire psychotique, avec lequel il est pourtant bien difficile de s’identifier. Cette attirance ambigüe s’explique-t-elle alors par la forme de catharsis que nous procure ce livre ? Sans doute. Toujours est-il que La faculté des rêves présente bien des points communs avec Miles from nowhere, ce roman écrit par Nami Mun et paru l’année dernière dans la même collection – La Cosmopolite de Stock. Il s’agit dans les deux cas du récit aussi perturbant qu’émouvant d’une descente aux enfers dans une Amérique qui semble finalement bien dépourvue de la faculté de nous faire rêver.


(1) Sally Bauer (1908-2001) première nageuse scandinave à traverser la Manche en 1939, exploit qu’elle réitéra en 1951.
(2) Valérie Solanas se distancia par la suite des positions extrêmes affichées dans ce manifeste, dans lequel elle prônait ni plus ni moins l’éradication des hommes… En ce qui concerne Sara Stridsberg, notons qu’elle connaît bien son sujet vu que c’est elle qui a réalisé la traduction de ce manifeste en suédois, et qu’elle a en outre créé une pièce de théâtre autour de la vie de cette féministe acharnée.
F.A.

Petit éloge de Franz Bartelt

09sept

Franz BarteltC’est avec un livre à deux euros que nous allons parler pour la première fois de Franz Bartelt, à peine plus donc que le prix d’un café pour un moment plus intense et plus goûteux que le meilleur arabica, de Franz Bartelt donc qui aurait depuis longtemps mérité que l’on se penchât sur son talent vaste comme la forêt des Ardennes mais qui, pour l’heure, avait échappé à notre prose envahissante. L’heure est venue de lui tailler un costume d’admiration et les costumes il s’y connaît comme on pourra en juger dans le roman éponyme où le tweed le plus raffiné se retrouve sur les épaules d’un homme éminemment alphabétique. En avions-nous parlé lorsque La belle maison et Les noeuds sortirent conjointement au Dilettante ? Pas si sûr et pourtant deux petits trésors que cet épisode de la vie de province au coeur d’un village beau comme un reportage de TF1 et cette confession coulante et croulante du dernier membre d’une dynastie de marchands de noeuds, deux romans brefs où son goût pour la connerie dans ce qu’elle a de plus romanesque trouvait deux terrains très propices. Etait-ce pour Pleut-il ? que nous inscrivîmes pour la première fois dans nos colonnes le nom de cet auteur atypique, cet almanach de réflexions mises en bouteille avec un entonnoir à merveilles qui quittait les rives du roman pour sonder les joies ineffables du mauvais temps, tester la meilleure heure de la journée ou s’engager dans une réflexion sur l’externalisation du poète. Non, le blog n’existait pas. Alors autant rayer Le bar des habitudes déjà trop ancien (mais sa sortie en folio aurait pu donner lieu à un compte-rendu). Non, décidément, nous n’avons pas parlé de Franz Bartelt et nous nous le reprochons. Alors commencer avec un livre à2 € pourra passer pour un pied de nez  quand on fait le décompte du nombre de livres de lui ornés d’un mot laudatif que l’on trouve sur nos tables. Modeste commencement, certes, presque homéopathique. Avec ce Petit éloge de la vie de tous les jours qui rejoint dans la collection folio une série où se sont illustrés Jean-Marie Laclavetine, Eric Fottorino, Caryl Ferey ou Stéphane Audeguy, il confirme une fois de plus non seulement le bien que l’on pense de lui mais encore le bien qu’il procure.  Avec lui les jours de grisaille deviennent des motifs de réjouissance, les jours de Toussaint des sujets de franche rigolade, les fautes d’orthographes des objets poétiques, le banal se teinte d’une patine extraordinaire, les Ardennes deviennent le paradis sur terre (et je promets que depuis que je lis Bartelt je me promets de revenir à Charleville-Mézières et alentour (Nouzonville notamment)), Reims y perd ses bulles, les valises engendrent la philosophie et on apprend à distinguer les vaches d’Aubenton de celles de Lafrancheville. Bref on trouve de tout dans la vie de tous les jours de Franz Bartelt et surtout des raisons de se réjouir qu’il n’ait pas choisi de devenir boucher ou pire pharmacien. Alors regardez bien la pièce de 2 € qui vous servira à acheter votre prochain pain, regardez-la bien car elle aurait pu vous permettre d’acquérir un viatique qui vaut bien un repas de tous les jours.

« Madame rêve »

08sept

ailleurs couvertureAttention chef-d’œuvre. Mais attention aussi, Ailleurs de Julia Leigh, n’est pas à la porté de tous. Le lecteur doit être prêt à embarquer dans un univers onirique, angoissant, morbide parfois, et bien opaque.

Olivia et ses deux enfants quittent l’Australie pour la France. Elle vient trouver refuge auprès d’une mère qu’elle n’a pas revue depuis plusieurs années. Elle y retrouve son frère, accompagné de sa femme, que la mort de leur nourrisson survenue tout récemment a fortement traumatisé. L’auteur va nous conter ainsi le récit de ce deuil impossible et évoque aussi longuement le quotidien des deux enfants entre jeux et malaise,  sous les regards d’une mère perdue et de domestiques aux allures d’automates. Dans la grande demeure familiale se joue un drame où adultes et enfants ne sont pas toujours à leur place.

Un tel synopsis révèle bien l’aspect morbide du texte, mais c’est sans compter sur l’écriture magique de Julia Leigh qui nous entraîne à vivre une expérience littéraire unique, et ce dès le début du texte.

Le récit s’ouvre comme un conte: par une petite porte dérobée, le fils d’Olivia fait couler de son sang pour pouvoir faire entrer sa mère et sa soœur dans la propriété familiale. Les voici dans l’Autre-Monde, à l’image d’un chevalier de la Table Ronde mis à l’épreuve, à l’image aussi d’Alice aux pays des merveilles franchissant le terrier du lapin.

Par la suite, une grande partie du récit est vue à travers le regard des enfants, un regard double, qui nous rapproche du monde de l’imaginaire, du rêve, un regard cru et franc aussi qui vient bien souvent mettre le doigt sur les douleurs et les manques des adultes.

Le lecteur ainsi porté suit la lente évolution des personnages et assiste petit à petit à leur prise de conscience, car des ténèbres le récit glisse et la noirceur se dissipe.

Voici donc un texte fort qui ne laisse pas indifférent.

Qui lit Khili-Khili rit

07sept

W.E.BowmanMéconnu, méconnu certes nous dit la quatrième de couverture, mais ce petit livre que réédite Frédéric Brument dans sa « série humoristique » chez Rivages (où il nous avait régalé avec Benchley, Leacock, Milligan, Runyon et Thurber) en est malgré tout à sa troisième édition après sa naissance chez Laffont dans les années 50 et sa nouvelle sortie dans les années 80 chez Glénat qui possède une belle collection de livres (pas marrants du tout d’ailleurs) sur la montagne. C’est dire que ceux qui l’ont lu en connaissent toute la saveur et se réjouissent qu’il revienne faire un petit tour dans nos pâturages au niveau de la mer : A l’assaut du Khili-Khili, orné d’un suggestive couverture de Lewis Trondheim, sera le livre à offrir à vos détestables amis qui racontent en large et en travers leurs « formidables » randonnées pyrénéennes, leurs exploits alpins en grosses chaussettes ou leurs ambitions verticales pour prouver au monde qu’ils en ont. Œuvre du délicat W.E. Bowman qui affronta lui-même les collines autour de chez lui avant de se montrer plus téméraire, ce roman est tout simplement le plus désopilant qu’on ait pu imaginer sur les « conquérants de l’inutile », eux qui présentent l’avantage de réunir tous les ridicules les plus criards du monde des aventuriers : hâbleurs, vantards, hypocondriaques, bavards, bref fatigants…L’expédition dont il va nous faire la relation doit nous conduire au sommet du fameux khili-Khili (qui ne doit rien à Jean-Claude – Jean-Claude) connu en anglais sous le nom de Rum Doodle, 13000 mètres d’altitude qui renvoie l’Everest dans la cour des petits. Pour affronter ce géant, l’élite de l’alpinisme britannique : un scientifique qui veut tester la télé couleur en altitude, un médecin qui dégoûterait Esculape de sa vocation, un guide qui se perd dans Londres, un spécialiste des langues locales incapables de se faire comprendre, un photographe qui espère vendre le film terrible qu’il va tirer de cette bande d’alcooliques mondains aux studios américains et une troupe ahurissante de porteurs et de porteurs de porteurs qui sont pas moins de 3000 et vont faire chèrement payer leurs services à ces occidentaux bien faiblards.  L’hilarante force du livre est de se présenter sans cesse comme le récit sérieux de l’expédition par une troupe de vaillants gentlemen dont il ne nous faut pas plus de trois pages pour comprendre qu’escalader la montagne Sainte-Geneviève en leur compagnie représenterait déjà un vrai danger. Tous les clichés du monde de l’alpinisme y passent exposés avec ce flegme qui au cœur de la tourmente devient délirant : tout va bien se passer, c’est la catastrophe permanente mais non, tout va bien… Ecrit à une époque où l’on se pâmait devant les exploits des ascensionnistes les plus valeureux, A l’assaut du Khili-Khili fait aussi figure de document (mais pris à rebours) sur les illusions sportives de nos grands-parents ou parents qui commençaient déjà patiemment à transformer avec la plus grande dignité l’Himalaya en l’immense poubelle qu’elle est devenue. On rit franchement aux aventures délectables de nos amis anglais, impatients malgré tout de les voir sombrer dans la première crevasse venue qui mettra un terme à leurs divagations exténuantes. Mais l’Anglais ne se dérobe pas comme ça, il a une rare qualité de survie. Vous en aurez donc pour votre argent dans le style parodique qui est ici porté au plus haut : 13000 mètres qu’on vous dit…

Efina écrit. T. lui répond

04sept

Noëlle RevazT. Vous ne saurez rien d’autre sur son nom que cette lettre : T.  C’est un acteur, il est célèbre et célébré, on le courtise, on le guette à la sortie du théâtre. Il mène la vie ardente d’un homme aimé des femmes qui n’hésite pas à convoler souvent. Il est imprévisible, orgueilleux, passablement vain, il a du talent – en tout cas on le lui dit -  et il le sait. Efina a reçu de lui, il y a déjà longtemps une lettre qu’elle garde depuis. Ce morceau de papier qui aurait pu être détruit, oublié, égaré va engendrer tout au long du roman inattendu qui en découle une multitude d’échos, de repentirs, de reniements, d’appels désespérés, de rejets, bref de toute la gamme de sentiments qu’offre cette activité pour le moins désertée ces temps-ci : l’échange épistolaire. Mais pour un sujet aussi vibrant et aussi risqué que celui-ci, il convenait de trouver un style, une voix, une manière dirions-nous en pensant au temps classique où le théâtre des sentiments occupait à lui seul tout l’espace littéraire et dramatique, et Noëlle Revaz (1) qui avait bousculé bien des lecteurs il y a plusieurs années avec Rapport aux bêtes est à la hauteur du défi, confondant en un seul mouvement allers-retours épistolaires et écoulement de deux vies fort peu tranquilles qui vont se croiser et s’éloigner pendant des dizaines d’années : la langue qu’elle s’est choisie, simple et perçante, musicale et entêtante, ne relâche jamais la tension qui unit les deux figures. Le comédien d’un côté dont le vide résonne sans fin ; la jeune femme de l’autre qui va cesser d’être jeune, cesser d’aimer naïvement, cesser de se duper mais ne jamais interrompre totalement cette liaison dévorante qui a choisi d’affronter le temps. Car s’il s’agit bien d’un roman d’amour, d’une écriture qui joue sur un registre classique, le modèle de La Princesse de Clèves est soufflé par des personnages qui ont des conquêtes, des défaites, des expériences, des amants, des maîtresses, qui vivent le lien persistant les unissant sans renoncer à laisser leurs corps exulter, leurs illusions sur le couple s’épanouir. Ils aiment et puis ils passent à autre chose. L’amour les reprend puis les déprend. Le mépris envers l’autre les surprend un jour mais lui aussi s’use. Rien n’est définitif, point de happy end en vue ou de cette entourloupe romanesque (dont nous sommes friands ou esclaves) qui nous fait abandonner sans vergogne les héros classiques au zénith de leur histoire (quand bien même ce zénith serait de boue et de cendre) mais plutôt l’inexorable parcours, sans but, comme divaguant, de deux êtres qui n’existent que par la langue de leur créatrice. Autant le dire, la drôlerie, l’invention, l’art de la rupture sont ici magnifiés, honorés et ces phrases qui décrivent la sottise de l’un, la fatuité de tel autre, l’obsession cyclothymique de ces amoureux indécis,  de leur entourage évanescent, de leurs animaux aussi (que de chiens enterrés) ont vite fait de vous obséder comme vous obséderait au théâtre la voix d’un coryphée moqueur et cruel devant les trépidations des comédiens. Renouveler le genre du roman d’amour n’est pas une maigre gageure, Noëlle Revaz y a réussi et cela force notre respect et notre admiration toujours prompte à bondir quand on lui offre des mets de choix. Celui-ci vient de Suisse et je serai bien prêt à parier qu’on n’a pas fini d’entendre parler de celle qui a réussi cette merveille.

(1) Noëlle Revaz est née en 1968 en Suisse. Elle a grandi à Vernayaz et vit aujourd’hui à Montreux. Elle a obtenu une licence en latin, français et français médiéval à l’université de Lausanne. Elle signe des chroniques radiophoniques, entre 1995 et 1996, sous le pseudonyme de Maurice Salanfe. En 2002, elle publie Rapport aux bêtes, qui a été adapté au théâtre par l’auteur et présenté au Théâtre de Poche de Genève durant la saison 2003-2004, dans une mise en scène d’Andrea Novikov. (fiche du Centre National du Livre)

Babel pour « attendrir les étoiles »

03sept

langue_babel2.jpgA première vue, l’essai paru en février dernier aux éditions CNRS, A l’insu de Babel, nourrit quelque ressemblance avec l’ovni télévisuel « Karambolage » qui passe depuis plusieurs années sur la chaîne Arte, en ce qu’ils comparent tous deux la langue ainsi que la culture franco-allemande, certes avec un sens du décalage plus évident pour le second.

Cependant, pour avoir eu la chance d’écouter son auteur Georges-Arthur Goldschmidt lors d’une conférence donnée en octobre dernier à la bibliothèque Meriadeck à l’occasion de son expérience de traducteur (parmi les plus éminents, avec Bernard Lortholary aussi présent) de Kafka (voir notre blog paru à cette occasion), il nous avait plutôt laissé l’impression d’un sémillant octogénaire volontiers érudit mais nullement atteint d’une quelconque morgue intellectuelle. C’est également ce sens de l’humour plus grivois que spirituel allié avec une acuité sans pareille sur son travail et son parcours de juif allemand tôt « tombé dans la langue française » (refuge vital pour l’enfant d’alors qu’il relatait dans ses entretiens autobiographiques Un enfant aux cheveux gris - CNRS éditions, 2008) qui avait alors éveillé notre intérêt sur ce prochain opus depuis lors paru.

G.-A Goldschmidt nous rappelle combien est vain et inlassable le combat de l’homme pour faire coïncider chaque mot à la réalité qu’il est censé représenter. Si Kafka demeure selon lui le modèle qui a génialement mis en scène ce défaut originel inhérent à tout langage (dans son entretien le 13 août sur France culture, Goldschmidt nous invite à relire dans ce sens sa nouvelle allégorique « Odradek« ), c’est ce sublime échec ou « éblouissant paradoxe » sur lequel il convient de travailler car lui seul permet à la littérature d’exister et de se transmettre dans toute langue. Ainsi, toute traduction est une entreprise infinie (qui déborde toujours ce qu’elle a à dire) mais vaine en ce qu’il lui subsiste une part d’irréductibilité. Cette marge en fait pour chacun une matière inépuisable, pétrissable à volonté car, heureusement, « il n’y a que le langage pour en montrer le manque« .

   A mi-chemin entre la réflexion linguistique et philosophique (Wittgenstein, Husserl, von Humbolt, Descartes, Nietzche…), il nous révèle comment une langue conditionne, façonne notre rapport au monde et peut en modifier radicalement notre vision, voire faire basculer son Histoire. En tant qu’ héritier de cette tradition et fruit d’une époque trouble qui a vu l’endoctrinement d’un peuple à travers une uniformisation et instrumentalisation de la langue allemande par le pouvoir nazi,  Goldschmidt nous révèle notamment, preuves à l’appui, comment le choix des mots par Heidegger dans Etre et temps trahit une idéologie hélas sans ambiguïté.

On l’aura compris, cet essai à la fois philologique et politique est une oeuvre dense et ardue car animée d’ une passion exigeante qui, à l’instar de bien de ses confrères, comporte le désir de cerner cette énigme du langage. Mais aussi pour cela, la parole d’un écrivain qui écrit à partir de cet « insu » est irremplaçable : nous ne saurions trop vous conseiller de vous plonger dans les romans de Laurent Mauvignier ou de Marie-Hélène Lafon (qui font leur rentrée littéraire avec deux des coups de coeur déjà évoqués dans nos blogs, à savoir respectivement pour Des hommes et L’annonce ) dont les somptueux personnages de taiseux (souvent eux-mêmes « en marge ») ne cessent de crier leur (notre) impossible à être/dire.

 

 

babel.jpg« enfant.jpgEt c’est bien parce que les mots trahissent qu’ils sont indispensables, s’ils tombaient justes, il n’y aurait plus de langue et surtout plus de « parole », il n’y aurait plus rien à dire » (A l’insu de Babel, page 81)

 

 

 

 

 

 

 

des-hommes.jpglafon1.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 


La citation du titre de ce blog est empruntée à une phrase de Flaubert dans Madame Bovary, que nous rappelle Georges-Arthur Goldschmidt (A l’insu de Babel, page 36) et que nous avons retrouvé en partie à partir de notre édition de poche : »[...] comme si la plénitude de l’âme ne débordait pas quelquefois par les métaphores les plus vides, puisque personne, jamais, ne peut donner l’exacte mesure de ses besoins, ni de ses conceptions, ni de ses douleurs, et que la parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles » (Madame Bovary, folio/Gallimard, Deuxième partie, chapitre XII, page 265-266).

 

Chercher sur mollat

parmi plus de 300 000 titres.

Actualité
Podcasts
Rendez-vous
Coup de cœur