Archives du mois de octobre 2009

Plein de nouvelles, bonnes nouvelles !

30oct

Laurent DierickIl n’est pas donné à tout le monde de maîtriser l’art de la concision. Et ce n’est d’ailleurs pas indispensable… Sauf quand on écrit des nouvelles. En publiant cette année son quatrième recueil, Eric Faye, qui a par ailleurs publié de nombreux romans, confirme son talent dans ce domaine. Du côté de ses romans, nous avions d’ailleurs sélectionné son avant-dernier, L’homme sans empreintes, pour le prix littéraire que nous décernons désormais chaque année avec la participation du café Lavinal, à Bages. Ce livre nous avait particulièrement séduit à la fois pour son propos - il est centré sur la question du statut de l’auteur dans un monde aussi énigmatique qu’inquiétant - et pour l’atmosphère si mystérieuse qu’il avait réussi à créer.

Quelques nouvelles de l’homme, quant à lui, réunit une dizaine de textes plus ou moins courts qui mettent en scène des hommes - on avait compris qu’il ne s’agissait pas d’ours polaires - que l’on sent en proie à une solitude et à une insatisfaction très nettes. Bien que l’on perçoive encore une dimension fantastique dans ces nouvelles, celle-ci s’estompe peu à peu par rapport aux premiers écrits de l’auteur, pour laisser une place croissante à ce que la vie des hommes peut avoir d’absurde ou d’incongru dans “cet aquarium saugrenu qu’on appelle le monde”, ces hommes qui évoluent comme des électrons chaque jour un peu moins libres dans nos sociétés post-modernes. Eric Faye se rapproche ainsi de nouvellistes dans la veine du catalan Sergi Pamies - du moins en ce qui concernent ses recueils les plus récents, comme Le dernier livre de Sergi Pamies ou Si tu manges un citron sans faire la grimace (cf. notre blog du 1er août 2008). Tous deux mettent effectivement leur grande imagination, leur art de la concision et leur goût pour une langue sans fioritures au service de nouvelles placées sous l’égide d’un pessimisme assez manifeste. Ainsi peut-on lire dans le dernier livre d’Eric Faye l’histoire d’un homme en plein dilemme existentiel après qu’il a gagné un aller simple pour le paradis terrestre, billet qu’il ne peut utiliser qu’en étant seul, celle d’un horloger bien embêté le jour où il se rend compte qu’aucune de ses montres ou horloges ne fonctionne plus, ou encore celle d’un homme qui a perdu non pas l’usage de la parole, mais celui d’un seul mot, un mot absolument fondamental, un mot, pourtant, que ni sa compagne ni ses lectures de différents quotidiens lui permettent de recouvrer…

Paru aux éditions Corti en plein milieu de la  rentrée littéraire, le dernier livre d’Eric Faye courait le risque de passer inaperçu. C’eût été vraiment dommage, d’autant plus que les illustrations de Laurent Dierick sont parfaitement adaptées à ces histoires d’ours - euh… d’hommes  !

F.A.

L’Île Equinoxe

29oct

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 L’Ile Equinoxe de Jean Fanchette rassemble  les différents recueils composant l’intégrale de son oeuvre poétique (de 1951 à 1991).

 

 Dans sa superbe préface, Jean-Marie Gustave Le Clézio dessine des parallèles entre Fanchette et Rimbaud  : le voyage,  l’exil, la vie vécue comme une aventure, la mémoire de l’enfance, l’absolu de la poésie, la quête d’une langue… “La parole de Jean Fanchette, malheureusement, a été interrompue - comme celle de Rimbaud - trop tôt.  Sa parole reste en suspens. Et c’est peut-être ça qui est le plus émouvant dans la lecture de ces poèmes.  C’est qu’il y a justement la remise en question de la poésie sur elle-même, la pensée qui ne s’achève pas, le mouvement qui ne connaît pas de fin, la vie qui n’a pas de destination finale”.

 

L’île Maurice, lieu de la naissance, fondatrice, rayonne comme un soleil au coeur de l’oeuvre.  En se promenant parmi les mots de Jean Fanchette, le lecteur découvrira au creux des pages  des splendeurs de paysages,  des lumières, des arbres, des oiseaux, des silences, des pierres, des coquillages, des naufrages,  rêvera à des douceurs nostalgiques, des temps arrêtés, des pluies salées, des brûlures, des archipels et des voix très anciennes, des musiques suspendues… Imprimée sur la page, la voix du poète résonne comme un chant dans le silence. Ecoutez. Lisez.

 

Vous viendrez, le temps défaisant le  chant des coqs rouges,

Vous viendrez.

Dans l’ombre vieille ensemble nous épellerons

Les dures syllabes de mourir.

 

Ma vie rêvée de jolie plante

28oct

La vie rêvée des plantesJ’ai toujours rêvé d’être un géranium. A défaut je me précipite sur tous les romans qui parlent de fleurs, de plantes et d’herbes…

Aussi mon sang n’a fait qu’un tour ou deux en découvrant ce bref roman coréen publié en collection folio : les plantes rêveraient donc, comme moi ? Pour vous donner envie de découvrir cet étrange livre venu de loin, j’ai accepté de me placer devant la caméra, soutenue par mon chewing-gum dissimulé derrière mon sourire et de me livrer à vous, sans fard, inaugurant ainsi nos blogs vidéo qui vous permettront de retrouver ou découvrir vos libraires, en vrai…

La vie rêvée des plantes de Lee Seung-U  chez Folio

Mort, où est ta victoire ?

27oct

Vanité par Philippe de ChampaigneLes délicates et intelligentes éditions du Sonneur ont eu l’excellente idée de border de noir un des petits livres de leur collection pour nous faire part de leur joie d’avoir redécouvert un lugubre petit trésor naturaliste signé du maître du genre Zola. Soixante-quinze pages lues d’un souffle, comme si c’était le dernier, cinq histoires édifiantes de mort, la mort simple et nue de ceux qui n’ont rien, la mort plus tourmentée de ceux qui laissent derrière eux une famille et surtout un pécule ou une situation. Nous sommes bien entendu avec ce vieil Emile dans la caricature la plus féroce mais son talent est de réussir à la transcender pour faire de ces modèles universels des cas singuliers, nous démontrant que jusque dans la terre la société divise les hommes et les condamne à l’injustice. Inégaux dans la mort ? Sans doute mais rassemblés dans l’oubli qui recouvre chaque trépassé. Seule consolation, on ne laisse pas grand chose derrière soi, à peine quelques regrets, dissipés dans le mauvais vin pour les plus pauvres, devant le notaire pour les plus avares ou la boutique fermée “pour cause de décès”… Zola n’a guère confiance en l’éternité où le sarcasme n’a pas sa place, il n’a pas plus confiance dans l’humanité où la compassion paraît bien mince et fragile : il voit seulement des créatures s’agiter vainement devant le spectre qui nous attend et repartir de plus belle dans une ronde qu’on trouve soudain bien dérisoire. Mais l’exercice est profitable qui nous rappelle que, s’il fallait résumer quelqu’un à ses derniers instants, on s’épargnerait bien de vaines réflexions. Il n’y a cependant pas chez notre pape naturaliste de volonté de faire sourire, ce n’est pas Jules Renard qui nous semble avoir mieux vieilli de ce côté-là. Plus démonstratif, plus sourd à l’ironie, il dépeint avec méticulosité mais sans trop forcer le trait des saynètes éclairées par la grise lumière de l’agonie. Comment on meurt a le mérite de se glisser dans toutes les poches, les profondes où on l’oubliera pour tomber dessus un jour de grand soleil en souriant de ce hasard, les étroites où ses angles se rappelleront à nous au moment de traverser la rue en dehors des clous. Dans un temps où la mort violente est partout présente mais où le corps des défunts est vite escamoté (on peut avoir aujourd’hui quarante ans et n’avoir jamais vu de cadavre, ce qui paraît inimaginable au XIX° siècle), ce musée miniature aura le singulier mérite de nous forcer à regarder dans une direction que nous suivons tous, pas à pas certes, mais sûrement.

Relisez vos classiques

26oct

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 Relisez vos classiques !

 

Le facteur sonne toujours deux fois de James M. Cain fait partie de ces titres mythiques parus à la Série Noire, devenu ce que l’on appelle désormais “un classique”.  De temps en temps, cela fait du bien d’en (re)lire un ! Tout le parfum d’une époque…  On découvrait l’Amérique selon Dashiell Hammett, Raymond Chandler, Horace McCoy…

 

 Il se trouve que l’autre jour, en allant faire un tour chez mon loueur préféré de DVD, en déambulant par hasard dans les rayons, mon regard est tombé sur le visage de Jack Nicholson, arrêt immédiat, oh, Le facteur sonne toujours deux fois, de Bob Rafelson, et si je me le revoyais, par pur plaisir  ?- votre libraire est fan de Nicholson, on a tous nos faiblesses -  et hop, sitôt dit, sitôt fait, emporté. C’est sans doute la version cinématographique la plus sulfureuse, ou la plus sexy, comme on veut. Jack Nicholson (qui incarne Frank Chambers) et Jessica Lange (Cora Papadakis) sont d’une sensualité troublante, au service d’une passion fatale… Le film de Rafelson date de 1980, mais le roman de James M. Cain, sorti en 1934, a fait l’objet de  bien d’autres adaptations au cinéma : en 1939, il inspire Pierre Chenal pour un film intitulé  Le dernier tournant avec Michel Simon,  ainsi que le jeune Luchino Visconti dont c’est le premier film, en 1943, avec Les Amants diaboliques. En 1946, Tay Garnett en tire un somptueux film noir, avec dans les rôles titres le couple Lana Turner et John Garfield - il est le premier à garder le titre éponyme du roman. Sous l’intitulé Chair de poule, Julien Duvivier donne sa version en 1963 et fait tourner Robert Hossein et Catherine Rouvel. Enfin, plus récemment, on peut noter deux versions plus “exotiques”, une venue de Hongrie, sous la direction de György Feher, la petite dernière émanant de Malaisie, de U-Wei Haji Saari en 2004 (votre libraire ne les a jamais vues, et le regrette bien).

 

Quant à James M. Cain lui-même, décédé en 1977, il a eu le temps de voir plusieurs fois son roman porté à l’écran, belle reconnaissance pour cet auteur qui a passé presque toute sa vie scénariste à Hollywood. J’imagine qu’il a dû s’amuser du sort réservé à ses personnages, tour à tour amants maudits, ou transformés en escrocs, jusqu’aux dénouements divers, ne respectant pas toujours le point final du roman, ultime variation ou pied de nez de scénario ! Pour en revenir à l’original,  Le facteur sonne toujours deux fois est disponible en format poche dans la collection folio policier ou folio cinéma, tout récemment sorti, à savoir pack livre plus DVD, en l’occurrence le film de Visconti, Les Amants diaboliques, édition limitée à 14,50 euros. Mais on aurait tort de s’en tenir là car le talent de Cain ne se réduit pas au Facteur sonne toujours deux fois, on lui doit aussi d’autres grands romans noirs tels que Assurance sur la mort, Mildred Pierce, Le bluffeur, Sérénade… On peut les lire et les relire, ils n’ont pas pris une ride !

 

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Farfadets

23oct

un farfadetSeumas O’Kelly n’est donc plus si mort que cela… Après la réédition tant souhaitée du fabuleux La Tombe du tisserand (lire notre blog du 28 avril), voici qu’un jeune éditeur, Anabet,  entreprend de s’attaquer aux oeuvres inédites de cet inconnu des lettres irlandaises et nous régaler d’une joyeuse histoire de lutins qui, après la bière, paraît être une belle spécialité de ces terres verdoyantes. La bière, O’Kelly a dû en ingurgiter pas mal, comme son successeur Flann O’Brien, autre génie alcoolisé qu’on devrait se dépêcher de lire si l’on veut passer un moment hors du temps et lui aussi traduit par l’excellent Patrick Reumaux, l’ardent défenseur des frères Powys ou de Sheridan Le Fanu, si l’on en juge par le degré de réalité des êtres qui peuplent ses histoires et dont on ne doit pas une seconde douter de l’authenticité. Chez O’Kelly, il n’est pas exceptionnel de tomber sur un farfadet en train de tenter de vous délester des quelques pièces durement acquises, l’important est de croire ce qu’en raconte Tom Kelleher assis dans le champ le soir entouré d’une assemblée attentive et ce qu’il a à nous apprendre sur ce monde des fées et des lutins qui doublent le nôtre et dont nous avons oublié de nous préoccuper. Ce vieux Tom a fait l’expérience de s’assoupir par un beau soir d’été au bord du chemin et d’attirer ainsi un vieux farfadet insolent et agile, n’ignorant pas que, s’il s’en saisissait, il aurait droit à une marmite pleine d’écus. L’appât du gain et un goût du risque très mesuré vont l’entraîner dans une folle course à rebondissements derrière cette créature sans âge et sans vergogne qui se rit de l’avarice des hommes et va mener ce bon vieux “aux portes de la mort” comme il le confesse exténué. On ne fréquente pas les êtres mythologiques, si petits soient-ils, sans exposer à de curieux tourments. Il est rare de faire accepter encore à nos coeurs endurcis l’esprit de merveilleux tel celui qui plane sur ce livre enjoué : que l’on joue un peu le jeu et les deux heures de lecture en compagnie de ces êtres frustes, philosophes à leur façon, se transformeront en un inégal moment de réconfort. Alors oubliez tout ce que vous savez sur la littérature irlandaise, mettez Joyce et Beckett de côté et profitez du doux esprit satirique du rarissime Seumas O’Kelly, ses farfadets vous le rendront.

Le farfadet de Kilmeen, à paraître le 11 novembre prochain…

“Homme libre, toujours tu chériras la mer !”

22oct

assise.jpg Le charme de certains textes demeure longtemps ancré en mémoire quand bien même ils n’ont pas fait beaucoup parler d’eux. Souvenez-vous donc de ce bref récit paru chez Verdier lors de la rentrée littéraire 2007, Julien Letrouvé, colporteur d’un dénommé Pierre Silvain qui n’en était pas à son premier coup d’essai puisque la découverte concomitante de sa bibliographie nous apprenait que son oeuvre était forte d’une vingtaine de titres publiés en près de cinquante ans. Ce précédent avait été remarqué par les amoureux inlassables des (livres sur les) livres car il nous contait dans une langue rare la secrète initiation au royaume de l’écrit de son personnage éponyme, admis encore enfant au sein de l’ “écreigne“, à la fois caverne troglodyte et refuge utérin dans lequel la voix d’une fileuse et conteuse lui transmit un amour pur, absolu des histoires. Devenu adulte et colporteur (c’est-à-dire libraire ambulant),  il sillonnait les Ardennes et la Champagne dans la France de 1792 pour vendre les précieux livres de la bibliothèque bleue de M. Garnier, tout en ignorant la bataille de Valmy retentissant pourtant autour de lui. La densité poétique résidait alors tant dans le style somptueux que dans la métamorphose de ce magnifique illettré en personnage rimbaldien, faisant fi d’une linéarité chronologique qu’on retrouve de nouveau à l’oeuvre dans Assise devant la mer.

Ici, le personnage masculin, sorte d’alter ego de l’écrivain qui laisse affluer ses souvenirs d’enfance entre le Maroc et le Limousin nous offre un éloge de la mère, figure tant aimée, disparue mais idéalisée dans le “ressac émotionnel et mémoriel” (j’emprunte ici la métaphore au bel article que lui a récemment consacré La Quinzaine littéraire) de l’écriture. La facilité de ce cliché  littéraire est heureusement contournée grâce à la force d’un texte aussi fulgurant et solaire que dense et funèbre. Car le portrait n’est lui-même pas si idéal puisqu’obscurci par un portrait en clair-obscur d’une mère sacrée et mélancolique portant le deuil d’un enfant. Les silences de la prose dont le lyrisme est ici contenu parviennent alors à nous faire ressentir l’attachement exclusif et inquiet à cette tricoteuse qui lui enseigne également le secret des livres puis se détache progressivement de lui, à mesure que certaines découvertes l’initient à d’autres royaumes interdits (la mort, la déchéance du père en magnifique fantôme de Beckett, la sensualité).

L’émotion servie par le choix d’une langue ici plus limpide, voire volontairement elliptique, n’est pas sans rappeler le magnifique inédit de Roland Barthes Journal de deuil (Seuil, 2009) lui-même centré sur la déflagration déclenchée par la perte de sa mère. L’avant-dernier chapitre (ou fragment ?) intitulé “le dernier départ” résonne longtemps comme un ultime et bouleversant chant d’adieu adressé à la disparue (retrouvée par son fils au petit matin dans sa cuisine, sans vie) : le personnage devenu homme prend alors la parole, s’autorisant à écrire “je” dans un ultime face-à-face plein de tendresse pour convoquer la petite fille que celle-ci fut. Prosopopée qui rend hommage à Proust ? Le fantôme/fantasme rôde plus que certainement (jusqu’à la mention finale de la ville proustienne de Cabourg dans laquelle fut rédigée ce récit), quand le lecteur ému se souvient de même que A la recherche du temps perdu se lit, à l’instar de tant d’autres, comme une longue lettre d’adieu (et d’aveu) à la mère qui redevient jeune fille par le truchement, dans sa genèse inversée, de l’oeuvre et du temps retrouvé. Ce rêve final de fusion à la fois temporelle (passé et présent se mêlent) et charnelle (”je peux revenir près de toi“) est seul permis dans le fantasme (re)naissant des mots d’une justesse touchante qui semble appeler une dernière image de cette mère à la fois sereine et assez distanciée pour que s’accomplisse l’ “obscur travail d’invention […], de transformation et d’appropriation“ qu’est toute entreprise littéraire :

L’enfant se terre toujours dans son creux, la mère continue de regarder plus loin que l’horizon ce qu’elle est seule à voir, des vaguelettes viennent mourir devant elle dans un pétillement d’écume, une sorte de bave bientôt sèche qu’aucun souffle de vent marin ne disperse en flocons courant au ras du sable, et invariablement arrive ce moment de l’après-midi où tout soudain s’obscurcit comme si le soleil s’était voilé, le cri de l’enfant s’élève à la seconde même de la disparition de sa mère, de la forme immobile à quelques pas de lui, suivi par l’appel épouvanté que recouvre aussitôt le fracas de l’eau qui déferle. La lumière noire de l’éclipse s’éloigne, l’enfant émerge du sable où il s’est enfoui, la mère s’approche, les bras tendus pour le prendre, et lorsqu’elle atteint le bord du trou, son corps de géante lui cache l’étendue dormante de l’océan, la plage vide, l’éclat du ciel.

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Le titre de ce blog est un emprunt au premier vers du poème de Baudelaire “L’homme et la mer”( in Les Fleurs du mal- XIV)

Forton nickel

21oct

Jean FortonY a-t-il encore des gens pour confondre les Forton et s’imaginer que c’est Jean qui était l’auteur des fameux Pieds Nickelés dont on annonce d’ailleurs la prochaine résurrection ? Espérons que non car le Forton qui nous occupe depuis quelques années déjà et que des amateurs se conseillent avec des airs gourmands était bordelais, un de ces fameux et trop méconnus écrivains de l’après-guerre que Patrice Delbourg avait joliment appelé les “désemparés”, ces auteurs broyés par l’implacable machine littéraire qui évacue dans les marges les voix modestes qui n’ont pas su faire le tapage qui convenait. Et du tapage, on pourra dire que Jean Forton en aura fait peu malgré son Goncourt manqué d’un poil à cause d’une cabale des Jésuites (si, si, c’était encore possible à l’orée des années soixante…) : L’Epingle du jeu se déroulait dans un collège dirigé par la Compagnie (Saint-Joseph-de-Tivoli pour ne pas le nommer) et le blason de celle-ci en prenait un petit coup. A ce petit coup d’éclat succédèrent quelques années de succès d’estime qui n’encouragèrent pas la maison de la rue Sébastien-Bottin à insister : à la fin de la décennie, Forton était passé du côté des perdants et il ne s’agita pas outre mesure pour combattre cette injustice. On refusa un, deux, peut-être trois manuscrits et rideau. Forton disparut dans la fumée de ses éternelles cigarettes, sans doute amer, à 52 ans, au début des années 80, encore respecté par quelques bons lecteurs mais au bord du purgatoire. Gallimard réimprima bien deux de ses romans, ils mirent vingt ans à s’épuiser, L’Epingle du jeu sortit dans L’Imaginaire (la première édition ignoblement remplie de coquilles fut mise eu pilon, on avait eu chaud…) et puis ce fut au tour des petits éditeurs de prendre le relais, animé par une ferveur exemplaire. Dominique Gaultier du Dilettante qui avait eu l’occasion d’éditer dans la revue Grandes largeurs un inédit du bordelais, s’y risqua le premier et exhuma L’enfant roi, superbe et cinglant roman mettant en scène un jeune artiste couvé par ses parents dans lequel les plus avisés des bordelais crurent reconnaître la figure d’un “célèbre” écrivain mauriacolâtre et cleptomane de leur ville, cela ajoutant au piquant de la découverte. La réussite ne fut guère au rendez-vous. La réédition des Sables mouvants par le même Dilettante ne fut pas tellement plus honorée de lauriers. Forton restait cantonné à son public de 500 lecteurs. C’est avec le recueil de nouvelles inédites Pour passer le temps qu’on vit fleurir quelques articles soulignant l’agréable causticité de l’ancien libraire (car Forton fut libraire, renonçant vite à la littérature pour ne plus vendre que des polycopiés de droit qui lui évitaient de parler…littérature). Et le succès (bien relatif cependant) fut au rendez-vous, lançant dans le même mouvement l’aventure éditoriale de Finitude qui nous régale depuis de magnifiques découvertes. C’est à cette enseigne que parut un second recueil de nouvelles, Jours de chaleur, qui confirma le regain d’intérêt. Mme Forton, la veuve de l’écrivain, qui avait bien aidé pour préparer l’exposition de la Bibliothèque Municipale consacrée à son mari, n’avait cependant pas tout sorti de ses tiroirs. L’insistance des éditeurs bordelais (un duo familial constitué d’un lecteur terrible et rarement content de lui…et d’une compagne amène chargée de se montrer aimable avec les veuves d’auteurs intéressants…) auprès de celle-ci nous permet aujourd’hui de découvrir un roman inédit baptisé Sainte famille (une liberté de l’éditeur car le titre d’origine était Le salut et la grâce : on dirait du Michel de Saint-Pierre… on a eu chaud). Soyons honnête ce n’est pas un chef-d’oeuvre oublié qu’il aurait été monstrueux de dissimuler. En exhaustif lecteur de Forton, on le mettrait même volontiers sur la marche la moins haute : languissant, un peu démonstratif, ce texte vaut surtout par les petits morceaux de bravoure fortonnienne qui au détour d’une page apparaissent, car il avait un vrai talent pour croquer ces demi-bourgeois comme la province en regorge. Et le parallèle avec La cendre aux yeux qui reparaît en même temps au Dilettante n’est guère à son avantage car avec ce roman, variation dostoievskienne sur un petit Don Juan, on a le sentiment que Forton a donné le meilleur de son acidité. Ne cherchez pas dans la postface qui l’accompagne la moindre analyse, il s’agit d’un regard sur la réception du livre à l’époque. Mais ne minorons pas notre joie. Donner l’occasion à de nouveaux lecteurs de pouvoir découvrir l’oeuvre de ce mystérieux bordelais obsédé par le thème de la fuite et de la culpabilité est une vraie bonne nouvelle. Et nous espérons que la vitrine que nous lui consacrons depuis hier suscitera sinon la curiosité du moins l’envie d’aller y voir de près.

Home sweet home

20oct

A.M. HomesSi les fêtes de fin d’année - tout comme les mariages et les enterrements… - constituent un beau prétexte à des réunions familiales par ailleurs de plus en plus espacées, on a tous eu le loisir de constater au moins une fois dans sa vie que c’était par la même occasion un moment assez propice aux révélations, annonces et autres scoops. En littérature, Tanguy Viel nous avait régalé l’année dernière avec son Paris-Brest, paru chez Minuit, dans lequel le narrateur rend visite à ses proches au moment de Noël avec pour unique cadeau un manuscrit aussi effroyable qu’explosif révélant l’histoire de cette famille pour le moins singulière. Dans Le sens de la famille, d’A.M. Homes (éditions Actes Sud), tout commence également au moment de Noël, quand la narratrice, alors âgée de 31 ans, s’absente pendant quelques jours de New York pour rendre visite à ses parents d’adoption à Washington. Dans la mesure où ils sont juifs, ils ne fêtent pas vraiment Noël, mais plutôt Hanouka, et encore… En ce mois de décembre 1992, donc, les parents d’Amy la font asseoir dans le salon avant de lui faire part d’une nouvelle inquiétante : il semblerait qu’après tout ce temps, sa mère biologique manifeste le désir de faire la connaissance de la fille qu’elle avait jadis abandonnée. En dépit des réticences de ses parents, Amy va faire la connaissance de cette femme au caractère si instable, véritable ouragan qui va tenter de s’imposer brutalement dans la vie de sa fille. Cette dernière va également découvrir quel genre de personnage est son père. Hésitant entre attraction et répulsion pour ces deux êtres diamétralement opposés sans qui elle a vécu jusque là, Amy va tenter d’en apprendre davantage sur les circonstances si mystérieuses de sa naissance, ce qui l’aménera finalement à reconstituer l’histoire de ses véritables parents.

Si toutes les vies ne sont pas nécessairement bonnes à raconter (ou à écrire), ce récit complètement autobiographique se dévore comme un roman. Ce livre est d’ailleurs tellement réussi sur le plan romanesque que l’on oublie dès la première page qu’il s’agit d’une histoire vécue, d’autant plus que l’activité d’écrivain d’Amy relève presque de l’anecdotique. Mais romancière, A.M. Homes l’est bel et bien, comme en témoigne son style travaillé et son ton à la fois ironique et acerbe que l’on avait pu découvrir l’année dernière dans  Ce livre va vous sauver la vie, également publié par Actes Sud. En un mot, c’est une véritable réussite !

F.A.

Le point de non retour

19oct

callisto.jpgTout commence comme ça : “Mon nom est Odell Deefus. Je suis blanc, et pas noir, comme vous pourriez le croire juste en entendant mon nom.” Et alors, allez-vous dire ? Alors ? Vous venez de mettre le doigt (le bras ?) dans un engrenage infernal. Odell Deefus arrive à Callisto, ça devrait lui permettre un nouveau départ. Pourtant, c’est l’impasse : en bon Américain, Odell aimerait aller faire la guerre en Irak (enfin, trouver un boulot, surtout, car les qualifications n’étouffent pas ce brave Odell, et se faire tuer, estime-t-il, est à la portée de tout le monde). Pourtant,  sa voiture tombe en panne dans cette perdue petite bourgade, et le charmant type, Dean, qui le recueille a préalablement assassiné sa tante, qui repose (en paix ?) dans le congélateur. Et ce n’est que le début des ennuis : Torsten Kroll maltraite son personnage avec allégresse, avant que la situation, devenue franchement inextricable, ne bascule totalement dans le tragique le plus sombre : les démons sécuritaires débarquent à Callisto, car Dean est introuvable et s’était converti à l’Islam peu de temps avant de disparaître…

Callisto, malgré les airs patauds de son héros, a le trait jusqu’au-boutiste et acéré, c’est indéniablement une grande réussite, un tableau noir sous l’égide de Jim Thompson, de Robin Cook ou de Charles Williams, une fable absurde et violente, satire caustique et désespérée d’une société déroutante.

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P.S. Les rumeurs les plus folles circulent quant à Torsten Kroll, auteur a priori australien. Pour tout vous dire, ici, on ne sait absolument rien de plus !

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