Archives du mois de octobre 2009

Du micro-trottoir au micro-taxi

16oct

Taxi Caire (image France Inter)Les éditions Actes Sud peuvent aujourd’hui se targuer d’ajouter à leur catalogue, à côté d’Ala al-Aswani (1) le nom d’un autre auteur égyptien qui fait parler de lui. Lorsqu’il est arrivé sur nos tables dans sa belle couverture colorée réalisée par l’artiste Loustal (2), Taxi a attiré notre regard. Quand nous avons constaté que ce premier roman signé de la main d’un écrivain cairote inconnu au bataillon (3) – Khaled Al Khamissi – était en outre porté par une presse élogieuse, nous avons commencé à être sérieusement intrigués et avons décidé d’y jeter un coup d’oeil, et c’est tant mieux ! Empruntant au style de la brève de comptoir, au micro-trottoir et à la nouvelle, Taxi se présente comme un ensemble d’une soixantaine de petits récits. Il s’agit en fait d’autant d’échanges que l’auteur aurait eus avec des chauffeurs de taxi – on avait bien compris qu’il ne s’agissait pas de conducteurs de bus -, conversations qu’il a soit reconstituées, soit inventées de toutes pièces. Pour que ce concept ne soit pas dénué d’intérêt, il faut évidemment que ces conversations tournent autour d’autres choses que des prévisions météorologiques ou des rêves qu’ont fait les interlocuteurs la nuit précédente… Y sont effet abordées des problématiques plus ou moins brûlantes touchant à tous les domaines de la vie égyptienne, qu’il s’agisse de l’économie, de la politique, de la société ou encore de la culture. On perçoit par exemple une certaine vague de nostalgie à l’égard de Sadate en ces années 2005 et 2006, alors que Moubarak tente d’obtenir un cinquième mandat. Ces conversations évoquent également de près ou de loin des questions liées à l’islam, à l’éducation, à la récession économique, ou encore à la remise en question de l’influence du pays au sein du monde arabe. Mais par un souci de crédibilité et de réalisme, il faut évidemment que ces conversations restent aussi légères que digestes. Et force nous est de reconnaître que le pari est réussi : s’il ne remplace pas un cours de civilisation sur l’Egypte contemporaine, il n’en demeure pas moins qu’en conjuguant pertinence et humour, Taxi s’impose comme un petit bijou à mettre entre les mains de tous les curieux, qu’il s’agisse d’égyptologues confirmés ou de néophytes.

Et pour ne pas vous laisser en reste, voici une petite blague que vous pourrez lire dans l’un des premiers textes :

Un type marche dans le désert et trouve une lampe d’Aladin. Il la frotte et le génie en sort. Il lui dit : « Quel est ton voeu ? Dis-moi ! Quel est ton souhait ? Tes désirs sont des ordres. » L’homme n’en croit pas ses yeux et lui demande un million de livres. Le génie lui apporte un demi-million. Alors l’homme lui demande : « Où est l’autre moitié ? Tu veux m’escroquer ? » Le génie lui répond : « Le gouvernement a une participation dans la lampe, on fait fifty-fifty. »


(1) Si vous vous souvenez sans doute de l’Immeuble Yacoubian, véritable classique moderne, al-Aswani est également l’auteur de Chicago et plus récemment, d’un recueil de nouvelles intitulé J’aurais voulu être Egyptien. (2) Pour ceux d’entre vous qui ne le connaissent pas, Loustal est un illustrateur dont les réalisations peuvent se trouver sur des supports très variés : couvertures de livres, affiches de films et de festivals, cartes postales, marque-pages, ou encore pochettes de disques. (3) Hâtons-nous toutefois de préciser que si son nom n’avait jusqu’ici aucune résonance en librairie, Al Khamissi jouit d’une visibilité certaine dans la mesure où il est producteur, réalisateur et journaliste. On peut désormais lui ajouter l’étiquette d’écrivain, d’autant qu’il a déjà signé son deuxième livre, qui devrait paraître en Egypte à la fin de l’année.
F.A.

 

Coma élitiste

15oct

Marc-Antoine MuretM.A.M. ? Initiales prodigieuses d’un poète oublié. Marc-Antoine Muret fut un des grands noms de la littérature du XVI° siècle. Né en 1526, mort en 1585, il traversa un siècle heureux et violent avec son appétit, ses colères, ses tentations et ses dépits, souvent douloureux. Ce personnage oublié par l’histoire, qui fut ami et exégète de Ronsard, professeur de Montaigne lorsqu’il résida dans notre bonne ville est devenu le héros de ce qui aurait pu être le dernier roman de Gérard Oberlé, un héros plein de vie que la vie abandonne et que l’agonie pousse à se confier au papier. L’ironie des Lettres veut que nous avons bien failli hériter d’un roman posthume car Oberlé, ce bon vivant, jouisseur de mets et de mots, ce grand bibliophile qui échappe à la malédiction du dessèchement si courant en ces milieux a bien failli passer l’arme à gauche avant l’été, happé par un coma dont il a finalement chassé le fantôme. Cela nous vaut une double résurrection, celle du poète raconté avec verve et haut style et celle du romancier dont nous goûtons depuis longtemps les envolées. Alors profitons de cette bonne nouvelle et donnons envie de pénétrer au coeur de la vie d’un érudit qui mit du talent à essouffler ses désirs et du désir dans le souffle de son talent (aïe…). Ces Mémoires sont en fait une longue et sinueuse confidence à un être aimé, un neveu, seul dépositaire d’une mémoire qui se sent proche de divaguer, une plongée en apnée dans cette Renaissance pleine de bruits de furieuses odeurs. Et Oberlé a choisi pour en évoquer le suc une langue pleine de miel à même de nous rappeler les tonalités de l’époque, mélange de raffinement et de sauvagerie, sanguine quand il s’agit d’évoquer les flots de sang que les guerres de religion firent couler mais aussi quand il faut dépeindre les bacchanales effrénées auxquelles se livrent gueux bien bâtis et poètes bien sentis, au risque du bûcher qui dresse ses flammes menaçantes et aussi excitantes dans le ciel d’un Paris violent et passionné. Car c’est bien la passion qui préside aux destinées de ce Marc-Antoine ayant pour seul empire ses humanités et des envies de beauté qui feraient renaître la grandiose antiquité. Longeant un gouffre qui le menace car la sodomie se paie comptant dans la fournaise, subissant le poids des honneurs et celui des bannissements, exilé permanent car la fuite seule parfois permet de sauver sa peau, Muret est un fuyard de haute lignée qu’on condamnera en France avant de le placer très haut en Italie où le Pape sait oublier les moeurs honteuses pour ne plus entendre que la voix qui s’élève d’un cerveau toujours vif. Bien sûr, le Lagarde et Michard en prend un petit coup, car on ne dit pas -et c’est dommage, il y aurait là moyen de capter l’attention des lycéens ennuyés- que Ronsard célébrait le bouc sans songer à la rose ou que Jodelle faisait sa putain pour apaiser son inextinguible faim de chair fraîche et solide. Mais un livre aussi alerte, aussi enlevé, aussi fiévreux ne peut côtoyer les sages manuels (on y est manuel d’une autre façon…) et c’est son tempérament et son alacrité qui nous empêchent de le lâcher, pierre brillante dans le jardin convenu et mortellement triste du roman historique. Bienvenue dans le coma élitiste et troublant du bel Oberlé !

A la rencontre du troisième homme

14oct

Troisième hommeL’espionnage se porte bien. Commençons par le tube de l’été : Le Touriste, d’Oleg Steinhauer, est un petit bijou de roman de manipulation, composé avec rythme et intelligence, digne, sans doute aucun, de la comparaison avec Les Six jours du Condor, du rarement égalé James Grady. Les ambitions personnelles qui se cachent derrière la raison d’état sont parfois surprenantes, souvent trompeuses, et toujours la cause de catastrophes humaines et politiques. Vous avez pu passer l’été avec Eric Ambler, que les éditions Rivages exhument petit à petit : l’auteur de l’immense Masque de Dimitrios nous est revenu avec Une sale histoire, soit les tribulations européennes d’un (peu recommandable) sujet de sa très gracieuse majesté. L’ennui est là, d’ailleurs : comment conserver le statut de ressortissant britannique alors que l’on est en profond désaccord (sic) avec le fonctionnaire qui délivre ce fameux sésame. Une fable ironique et caustique.

Pour une actualité plus immédiate, et incontournable, tournons nous vers la collection Points, dont la rentrée est placée sous le signe de la valise diplomatique et des accords entre services secrets. Chronologiquement, Alan Furst ouvre le bal : déjà remarqué pour Le Royaume des ombres, il continue son exploration de l’année 1938 et des derniers soubresauts du fragile équilibre mondial mis en place par la S.D.N. Ici, il s’agit d’élucider le meurtre, dans un hôtel parisien, d’un émigré italien, antifasciste, vraisemblablement assassiné par les services secrets de son pays. Henry Porter, dans Brandebourg, nous amène à un autre carrefour de l’Histoire européenne : en 1989, pour libérer son frère des mains de la redoutable Stasi, Rudi Rosenharte doit jongler entre les intérêts du MI5 et du K.G.B, alors que le 9 novembre 1989 se profile à grands pas…  Un des grands maîtres du genre situe aussi son action en Allemagne, à Hambourg. Issa, russe musulman et clandestin, va devenir la cible des services secrets : son profil de déraciné correspond trop bien à celui d’un terroriste… Avec L’homme traqué, John Le Carré confirme, si besoin était, l’étendue de son immense talent.

Signalons aussi la réédition suivante : Au nom du président,  de Charles McCarry, paru initialement en 1979 aux Etats-Unis, et jugé fantaisiste à l’époque : ce roman de politique fiction envisage l’utilisation d’avions de ligne, détournés par des pirates de l’air, comme bombes volantes… Peu réaliste, non ?

Deuxième salve

13oct

C’est aussi la rentrée polar pour les nouveautés en format poche !
 
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Petit tour d’horizon des dernières parutions, il y en a pour tous les goûts ! Notre petit chouchou est le titre de R. J. Ellory Seul le silence que nous avons ardemment défendu en grand format et qui sort dans la collection Livre de Poche. Dès la première semaine, il se classe dans le top 10 des meilleures ventes de la librairie en format poche et nous sommes ravis de rencontrer son auteur lors de sa venue à la librairie le 29 septembre pour sa deuxième parution chez Sonatine, Vendetta (que je suis en train de lire et… d’adorer) . Nous lui avions déjà consacré tout un blog, cliquez ici pour en savoir plus.
Après Dans les bois paru en mars dernier, la septième enquête du célèbre Myron Bolitar devrait ravir les fans de la série et du sens du suspense toujours savamment dosé par Harlan Coben : pour ceux qui attendaient la sortie en format poche, sachez  seulement que l’entraîneur sportif dans Mauvaise base (Pocket) tente d’oublier ses déboires sentimentaux (voir Promets-moi, le précédent ) tout en tentant de porter secours à son associée Esperanza.
 Pour les fans du style Coben, nous ne saurions que vous recommander le dernier thriller de Patricia MacDonald, à savoir Rapt de nuit  (collection Livre de poche) car le rythme en est tout aussi haletant (grâce aux multiples coups de théâtre) tout en distillant une touche d’humour et de féminité bienvenue dans ce monde infernal…
 Les amateurs de frissons ne seront pas en reste avec le dernier Richard Montanari, Funérailles (Pocket) dont le Figaro Magazine a très bien résumé l’ambiance : « un polar pur, dur et noir comme le bitume de Philadelphie et son ciel assorti, Funérailles enterrera certainement vos illusions sur les joies romantiques du métier de policier ». Toujours à Philadelphie mais dans un style moins violent et dans le milieu judiciaire, notons la sixième enquête de l’avocat Victor Carl chez William Lashner (collection Folio), intitulée L’homme marqué.
Encore chez Folio, nous sommes ravis de la réédition de Tape-cul, quatrième enquête du célèbre duo Hap Collins et Leonard Pine : Joe Lansdale nous y réserve le volume le plus déjanté de sa série !
Détour en Mortelle Ecosse pour le dernier Stuart MacBride dans lequel nous retrouvons l’inspecteur Logan McRae et son humour bien noir, après  la découverte de Cold Granite (paru dans la même collection : J’ai lu).
Changeons de registre pour découvrir la parution simultanée chez Points de trois superbes romans d’espionnage,  Un homme très recherché de John Le Carré, Le correspondant étranger d’Alan Furst et Brandebourg de Henry Porter, pour lesquels notre collègue Olivier prépare un prochain blog.
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Les polars historiques de la collection 10/18 font leur rentrée avec des pointures made in britain confirmées  comme le dernier de la talentueuse Patricia Wentworth, Mr. Zero ou la deuxième enquête de Sarah Tanner dans le Londres victorien avec L’ange de Leather Lane de Lee Jackson. De nouveaux talents sont à découvrir avec le premier d’une série du britannique R.N. Morris intitulé L’âme détournée mais qui a pour cadre la Russie du XIXème siècle : il met en scène un juge d’instruction, un certain Porphiri Pétrovitch dans lequel les lecteurs de Dostoïevski reconnaîtront l’emprunt à Crimes et châtiments. C’est dire si la collection 10/18 mise avec succès sur l’utilisation de références de la littérature, notamment après Crimes à l’affiche de Nicola Upson qui faisait de la dramaturge et auteur de polars historiques Josephine Tey (elle-même publiée chez 10/18) un personnage de fiction. Quand l’histoire croise l’Histoire et… l’histoire de la littérature.
La collection Labyrinthe des éditions du Masque publie également des polars historiques aux mises en abyme littéraires subtiles : pour preuve, la dernière enquête de Jane Austen dans Jane Austen à Scargrave Manor  de Stephanie Barron   nous replonge dans l’Angleterre victorienne et romanesque en diable. Mais n’oublions pas quelques surprises avec L’héritier des pagans d’Anne-Laure Morata, premier volet à mi-chemin du roman policier et d’aventures se déroulant dans la Bretagne tourmentée du XVIIème siècle. Une fidèle cliente qui l’a déjà lu nous en a dit le plus grand bien !

Pour les amateurs de romans plus durs, là où le polar fait office de portrait désabusé d’une société malade et sans repères,  on aura plaisir à suivre dans la collection Rivages/noir l’infiltration menée par les flics de Bill James, où flics et truands se confondent parfois, le gris du petit matin des mondes interlopes permettant ce genre de confusion. En son absence prolonge avec maestria sa série londonienne. Ernesto Mallo met quant à lui en scène un bien étrange policier, confronté aux horreurs commises par les militaires sous le régime de dictature : l’Aiguille dans la botte de foin, servi par une écriture remarquable et originale, nous a laissé comme sonné…

De belles lectures en perspective à partager !

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Jacques Chessex, fin.

12oct

Jacques ChessexIl ne faudrait pas que ce blog se transforme en nécrologie permanente alors que nous nous acharnons à montrer que la littérature est bien vivante. Il ne nous est cependant pas possible de passer sous silence la disparition d’un auteur très aimé sinon très lu, Jacques Chessex, qui vient de disparaître et que le public français redécouvrait à nouveau depuis quelques années grâce à trois très beaux livres : Le vampire de Ropraz, Pardon mère et en 2009 Un juif pour l’exemple. Chessex était suisse, du Valais et c’est là qu’il reposera bientôt, au coeur de Ropraz qui fut le théâtre de son terrible Vampire, un fait divers transformé par lui en saisissante réflexion sur le mal. Sa disparition même n’est pas sans beauté puisqu’il est mort juste après la représentation de l’un de ses textes, La confession du pasteur Burg, au moment où le public lui posait des questions : mort en scène, comme Molière dit-on déjà, et le spectacle continue au gymnase d’Yverdon-les-Bains, meilleur hommage à un écrivain qui ne méritera pas un purgatoire trop rapide. Nous aurons d’ailleurs, sans doute l’an prochain, de ses nouvelles posthumes puisqu’il mettait la dernière main ces derniers jours à la correction des épreuves de son roman sur le crâne du Marquis de Sade. Né à Payerne en 1934, il avait derrière lui une sacrée bibliographie au milieu de laquelle émerge L’Ogre, son prix Goncourt de 1973, qui lui valut la renommée mais contribua peut-être à le sous-estimer. Ces dernières années, le public français avait enfin renoncé à le bouder, faisant un succès à son livre autobiographique Pardon mère. Les paysages de Chessex, son univers vertical mais souvent étouffant, ses obsessions puisaient à son environnement, cette Suisse de la campagne. Et d’ailleurs il avait aussi une importante œuvre de peintre derrière lui.

On retrouvera sur le site de Télérama un très beau reportage signé Nathalie Crom qui raconte son territoire et ses influences sur son imaginaire. Mais si cet événement ne devait avoir qu’une vertu, ce serait celle de nous inciter à relire ou même simplement découvrir celui qui restera comme l’un des plus grands écrivains suisses francophones du XX° siècle.

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Raymond Federman, mort d’un poète

09oct

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Raymond Federman devait venir le 28 avril dernier dans notre librairie,  à l’occasion de la parution de Federman hors limites, livre d’entretiens avec Marie Delvigne (éditions Argol). Au dernier moment, la rencontre avait été annulée et nous n’aurons plus le privilège de le recevoir : à l’âge de 81 ans, nous apprenons qu’il vient de nous quitter.

 

Pour ceux qui ne le connaissent pas, il était l’homme aux multiples talents, à la fois romancier, poète, critique, traducteur, surfictioniste, critifictioniste, jazzman, ancien parachutiste, ouvrier dans l’industrie automobile, golfeur fanatique, joueur de roulette, champion de natation !… Il est surtout reconnu aux Etats-Unis où une quarantaine de ses livres ont été publiés – seulement une vingtaine en France chez des éditeurs aussi divers qu’audacieux : Al Dante, Leo Scheer (voir l’ hommage de son éditrice, Laure Limongi), Le mot et le reste, Les Impressions nouvelles, Le Bleu du ciel, Cadex … De sa migration aux Etats-Unis en 1947, il apprendra à jongler indifféremment avec deux langues : sa langue maternelle le français et ses influences (Diderot, Céline, Ponge) , son anglais d’adoption et ses références littéraires (Sterne),  musicales (le jazz de Charlie Parker qui marque son écriture par son sens de l’improvisation, ses rythmes) et moult délires typographiques ! Il est le joyeux inventeur du « noddle novel » (littéralement, « roman de nouilles »)  dès son premier roman quitte ou double publié en 1971 et réédité en 2004 par les éditions Al Dante/Leo Scheer.

Son oeuvre en apparence inclassable et déroutante par son bilinguisme – il écrit chaque livre à la fois en français et anglais – joue du plaisir du mot et de ses foisonnements homophoniques, en cela précurseur de Christian Prigent, Nathalie Quintane ou Christophe Tarkos, par exemple. Mais cette liberté formelle ne doit pas faire oublier que sous la légèreté et l’irrévérence se dissimule un traumatisme initial autour duquel ses textes ne cesseront de revenir. Né d’une famille juive, il échappe de peu à la rafle du Vél d’Hiv comme il le raconte. « Ce n’est pas moi qui ai choisi la vie. C’est ma mère qui m’a offert un surplus de vie lorsqu’elle m’a poussé dans le débarras, ce jour de juillet de 1942, et m’a chuchoté le premier mot de ce que j’allais devoir écrire : Chut… Ce chut signifiait, ne dis rien, reste là, et un jour fait de notre histoire de la littérature.« (Ainsi, on pourra lire La voix dans le débarras ou encore Chut). La Shoah est pour lui une « énormité impardonnable » : Federman conjure l’impensable par l’écriture et le rire, proche en cela de ses amitiés littéraires et philosophiques : Beckett (Federman a dirigé le cahier de l’Herne qui lui est consacré) et Cioran (qui le fait rire !).

Son dernier livre Les carcasses venait de paraître pour cette rentrée littéraire chez Leo Scheer : tristement ou drôlatiquement prophétique …  Dans cette fable, Federman use de la métaphore de la carcasse comme un ultime pied-de-nez à l’absurde de la condition humaine, une ode à la fois ludique et lucide à la vie, à l’image de son oeuvre. Un extrait, pour finir :  » – la peur de mourir – et je pense ici au problème des humains -  il faudrait sans doute se demander si par exemple les poissons rouges ressentent également cette douleur au creux de leur petit estomac – pour savoir si eux aussi ils ont peur de la mort – ou s’ils s’en foutent complètement – ou peut-être se disent-ils la prochaine fois que je serai transmuté j’espère que je reviendrai en homme ou en femme – je préfère en femme avec de jolies jambes – parce qu’il paraît que les êtres humains n’ont pas peur de la mort – c’est pour ça qu’ils aiment s’entre-tuer inlassablement – voilà à quoi je pensais en admirant le paysage par la fenêtre de mon bureau ce jour où je foutais rien - ».

Herta, un Nobel de bon goût

08oct

Herta MullerNous venons de l’apprendre en direct sur le site de l’Académie Suédoise, c’est donc Herta Müller qui se voit récompensée par le Prix Nobel de Littérature 2009, belle surprise même si les spécialistes annonçaient un poète, genre dont les scandinaves sont friands.  Le Jury dit avoir récompensé un auteur qui « avec la densité de la poésie et la franchise de la prose, dépeint l’univers des déshérités ». Roumaine d’expression allemande née en 1953, elle est très peu connue du public français. Etudiante à Timisoara, rebelle face aux exigences de la Securitate de triste mémoire, elle publie son premier livre en 1982. C’est en 1987 qu’elle se décide à émigrer avec son mari pour s’installer à Berlin. En France on a pu lire L’homme est un grand faisan sur terre (folio, Gallimard mais découvert par Maren Sell en 1988), Le renard était déjà le chasseur (Seuil), La convocation (Métailié). Ce prix inattendu va nous permettre de faire connaissance avec un auteur de belle exigence, preuve de la vitalité d’une littérature allemande trop peu lue de notre côté du Rhin. Mais nous en reparlerons…car Gallimard publiera son prochain livre fin 2010, le temps de la découvrir un peu plus.

Et sur le site de Métailié qui a édité son dernier livre en 2001, on trouve ce petit texte de présentation de l’auteur :

« Dans le village où j’ai grandi il n’y avait pas de Roumains, à l’exception de quelques fonctionnaires. Tous les autres étaient allemands. Je n’ai appris le roumain qu’en allant à l’école, comme on apprend une langue étrangère. » raconte Herta Müller qui est née en Roumanie, au Banat, en 1953.
Dans la seconde moitié des années 60, une brève ouverture du régime de Ceauscescu en politique étrangère et culturelle avait semblé favoriser la littérature. C’est dans ce climat apparemment plus libéral que quelques jeunes écrivains de langue allemande ont pu créer à Timisoara le Groupe-Action du Banat. Mais il s’avéra rapidement que le régime ne souhaitait nullement tolérer la libre expression, ni le libre débat d’opinion. Les écrivains critiques devinrent suspects. Surveillé par la Securitate, soumis à des pressions et des chantages, interdit de publication, le groupe fut finalement dissout. Proche de ce groupe, auquel appartenaient Werner Söllner, Richard Wagner, Ernst Wichner, ainsi que quelques écrivains de Transylvanie comme Franz Hodjak, Herta Müller qui, à l’époque n’avait pas encore publié, se souvient : « Ce groupe a été très actif, mais il n’a pas vécu longtemps. A l’époque je n’écrivais pas encore, mais j’étais proche de certains membres du groupe dont je partageais les conceptions littéraires et les positions politiques. La police secrète l’a infiltré, il a été dissout, ses membres affectés à des postes très éloignés les uns des autres. Séparés les membres du groupe ont évolué différemment, certains ont même renié leurs engagements antérieurs, par opportunisme. Dès le début de son existence, le groupe a été perçu par le régime comme un « ferment d’opposition » Mais il ne s’est jamais défini ainsi, il souhaitait simplement que la littérature soit le lieu d’une critique lucide du quotidien et le vecteur de la transformation de la société. A cela s’ajoutait bien sûr la confrontation permanente avec la génération précédente, à qui les écrivains de ma génération reprochaient leur manque d’esprit critique, leur trop facile soumission aux idéologies dominantes. »
Esthétique de la résistance, cette littérature a été celle de la dernière génération des écrivains roumains de langue allemande. Elle est née dans une situation d’isolement absolu, due à la fois au contexte linguistique exceptionnel et au vide politique et historique. Lorsqu’ils ont quitté leur pays pour l’Allemagne fédérale, les écrivains ont fait l’expérience d’une autre réalité culturelle, sociale, politique, d’une autre langue aussi, bien que leur langue maternelle ait également été l’allemand. « Mon allemand de minorité », écrivait Herta Müller en 1988 peu de temps après son installation à Berlin-Ouest, « mon allemand de minorité est maintenant relié. Désormais le lien te semble corde. Je suis débarrassée de toi, tu es ma sauvegarde. Coup pour coup. Ma conscience d’être ailleurs.
»

 

 

Mauvignier en chair et en os

07oct

A en juger par la présence du dernier roman de Laurent Mauvignier (1) dans la quasi totalité des sélections effectuées par la presse en cette rentrée 2009, il ferait partie des livres à ne pas manquer. Bien que les libraires aiment bien avoir leur propres opinions sur la pléthore des livres qui sortent chaque automne (on en annoncerait 650 pour cette année) et dénicher eux-mêmes des auteurs pleins de talent à côté desquels tout le monde est passé, force nous est de reconnaître que l’engouement dont fait l’objet Des hommes est loin d’être exagéré ou immérité (…). Pour lire la suite, retrouvez notre blog du 26 août dernier.

Arrivé un peu en avance, Laurent Mauvignier a accepté de jouer le jeu et de prendre quelques minutes pour se laisser filmer par notre équipe avant la conférence qu’il a donnée hier dans nos salons, et que vous pouvez trouver sous forme de podcast sur notre site. C’est en véritable professionnel qu’il revient en quelques mots sur la genèse de son dernier livre…

Mort d’un éditeur

06oct

Lagrasse, village des éditions VerdierNous avons appris aujourd’hui la disparition d’un éditeur dont tous ici nous chérissons le catalogue, comme beaucoup de libraires, sans avoir jamais rencontré celui qui en fut l’infatigable animateur, Gérard Bobillier qui créa Verdier en 1979. A l’occasion de la venue de Pierre Michon vendredi dernier, nous avions eu plaisir à exposer une sélection des livres de ce catalogue et le choix n’avait pas été facile, chacun y allant de ses livres préférés, augmentés d’une collection de poche où se succèdent les rééditions les plus indispensables. D’Arzo, Krzyzanowski, Chalamov, Delibes, Llamazares, Golovanov, Silvain, Bousquet, Bergounioux, Bon, Desbordes, Réda, Riboulet, Esteban, Garcin, Winkler, Schwazenbach, Celan, Rilke, Sachs, Yeats, Raine, Bufalino, Ortese, Solmi, Trevisan, Signoribus, de Luca, Basho, Issa, belle litanie n’est-ce pas ? de celle qui vous raconte un homme et ses visions, de celle qui explique bien mieux que tout ce que doit être un véritable catalogue de littérature. Nous ignorons pour l’heure ce que sera le destin de Verdier car il n’est pas rare qu’une idée survive à son initiateur et nous souhaitons à Colette Olive, elle qui nous appelle souvent pour nous demander notre opinion avec une gentillesse et une réelle générosité, de poursuivre ce patient travail en lui disant qu’elle pourra compter sur nous.Vous pourrez retrouver sur le site de l’éditeur un texte qui présente Gérard Bobillier, souvent appelé Bob par la profession.

Murdo Munro, incendiaire

06oct

une barque en EcosseOn peut choisir de partir pour mourir un peu. Ou pour tenter in extremis de se sauver. On peut aussi partir sans y avoir réfléchi, parce que soudain l’insupportable de sa condition vous prend à la gorge. C’est ce qui arrive un matin à Murdo Munro, un homme de près de soixante ans qui porte son existence comme une croix dont il ne comprend pas le sens, marié à une femme qui oublia très vite de l’aimer pour se consacrer à l’amour exclusif de sa fille, travailleur de peine qui ne possède même pas la maison où il subit son enfer quotidien. Sauf que Murdo prend cette décision au moment le plus inattendu mais aussi le plus théâtral, le jour du mariage de cette fille à qui il aurait tout donné mais qui le méprise, en pleine célébration. Et pour ne pas être tenté de revenir, de subir la honte du repentir et des excuses, il met le feu à ce home, sweet home, décoré par sa femme et qui l’écoeure. Puis il fuit, ivre de cette liberté de galoper et sans réfléchir. Nous sommes sur la côte Ouest de l’Ecosse, dans une île et il comprend vite que son geste, mélange de fierté et de désespoir, en fait un criminel dans un pays où tout le monde se connaît et où, si la nature est grandiose, elle ne pardonne pas les gestes inconsidérés. Démuni, fatigué, sans trop d’illusion, vaillant mais sans autre repère qu’une soeur qu’il n’a pas vue depuis dix ans, il force sa chance. Ce mince argument romanesque va permettre à Dominic Cooper, qui nous avait soufflé avec son précédent livre, pas moins cruel, Le coeur de l’hiver, de composer une variation sur le thème de l’angoisse de vivre à partir d’un personnage incapable de réellement penser ses actes. Intuitif, proche de la nature, capable d’en saisir la grandeur impitoyable, Murdo Munro découvre cependant sa cruauté silencieuse car nul ne répond à sa plainte, nul n’entend sa détresse. Et cette sérénité que les éléments paraissent combiner sous ses yeux ne lui est d’aucun secours. Perdu dans le silence d’un infini qui ne s’explique pas, pris en otage par un corps qui ne répond plus toujours, sentant approcher une vieillesse inconsolante, il s’enivre, éperdu, de ces grands espaces que Cooper décrit avec une force et une simplicité qui laissent pantois. Vers l’aube est un roman crépusculaire qui nous raconte que la blancheur qui suit la nuit profonde n’est pas de réconfort, un roman sans ironie, ce qui fait parfois un bien fou, un roman âpre et beau sans une once de complaisance, un roman où la nature n’est pas sottement magnifiée comme toute une littérature américaine nous en accable. Bref Vers l’aube est un roman indispensable ; donc il passera inaperçu…

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