Archives du mois de novembre 2009

Le savoir-faire de Bernard Manteau

30nov

Bernard Manteau à l’annonce du Prix Littéraire d’AquitaineLe suspens  a été terrible pour notre auteur-maison qui avait rejoint l’Hôtel Mercure afin d’attendre devant une assiette garnie les délibérations du cinquième Prix Littéraire d’Aquitaine. Etrange torture effectivement que cette patiente attente du dernier trio de sélectionnés qui savent qu’à l’issue de débats passionnés deux d’entre eux seront exclus et l’un élu. Pour notre plus grand plaisir c’est le père de Léonard, l’hyperactif enfant des Théorèmes du Port de la Lune qui l’a emporté et haut la main, confirmant tout le bien que nous pensons de ce très beau roman depuis qu’un jour il nous parvint sous forme d’épreuves. Bernard Manteau n’a pas caché son émotion lors de son petit discours inspiré, il n’a même pas oublié de saluer son éditeur qui lui est reconnaissant du plaisir qu’il offre ainsi à des centaines de lecteurs, le roman remportant un succès qui ne se dément pas depuis des mois.  Bientôt c’est donc muni d’un bandeau rouge vif  que ceux qui ne l’ont pas encore lu pourront le découvrir. Alors un grand bravo à Bernard Manteau et un grand merci à l’exigeant jury !

 

Fais pas l’Mariolle, on t’dit

27nov

louchetracs1.jpgBon, un titre pareil, c’est un peu facile pour évoquer la réédition par La Manufacture des livres des Louchetracs, de Jean Mariolle (si t’es pas trop cave, t’avais direct capté l’argument), édité en 1969 par Marcel Duhamel, alors dabe de la Série Noire et ravi de récupérer ce « témoignage » du fonctionnement de la truanderie parisienne. Pour Mariolle, se présentait une belle occasion de mettre à profit les heures passées à écrire en prison (il a visité la taule avec le statut de braqueur). Des accents d’André Héléna (autre grand oublié, même si l’anar de Leucatte n’avait pas le passé de Mariolle), des relents de Simonin, et une bonne histoire, solide comme un coffiot dernier cri.

D’abord, y’a Max – monsieur Maxime pour son garagiste – qui sort du trou, avec la sérieuse envie d’en découdre (avec la maison poulaga) et de se refaire la cerise, comme on dit. Et peut enfin retrouver ses collègues, et Mado, sa gagneuse et principale source de revenu lors des « moments calmes ». Ensuite, il s’agit de monter un casse (pas n’importe lequel : LE CASSE !) qui demande une équipe solide, des vrais hommes, quoi, et un plan sans faille : pour ça, on peut compter sur le Vieux, qui vit comme les honnêtes gens pour éviter de retourner en prison, et qui est toujours l’instigateur de plans impeccables… L’opportunité se présente, et bien, d’ailleurs : prévoyant, le vieux s’est acoquiné avec un couple, gardiens de leur état. Le gros lot tombe, et on propose une place en or au couple, dans l’immense bijouterie Mallay, véritable pays de cocagne pour nos malfrats, mais aussi inexpugnable qu’attirante. Pour préparer ce gros coup, il faut du temps et de la discrétion, qualités que possède très mollement Pierrot, l’un des affreux associés. Rincé, Pierrot tente un coup avec d’autres complices, mais se fait appréhender, mettant en péril le travail d’orfèvre imaginé par le vieux…

Pour tout dire, cette typique série noire des années 60 a un goût un peu désuet, mais totalement délicieux et ravira les amateurs de Simonin, de Giovanni ou de Bastiani, sans oublier, pour les autres, une belle leçon d’argot, qui pallie au manque de La Méthode à Mimile, d’Alphonse Boudard, épuisée depuis longtemps (et qui a servi à votre humble serviteur, comme vous l’aurez remarqué !).

Maigret voit rouge, Simenon écrit noir

26nov

Quelques notes d’une musique qui devrait rappeler aux plus cinéphiles (sinon aux plus mélomanes…) une des innombrables adaptations cinématographiques des aventures peu aventureuses du Commissaire Maigret, quelques notes en guise d’introduction à Pierre Assouline qui s’est prêté très aimablement à notre demande de parler sans filet devant notre caméra. Pour beaucoup Assouline c’est une voix (qu’on pense à sa série d’émissions sur le grand Homme de Liège cet automne), une plume (tous les jours que Dieu fait il publie un billet sur son blog La République des Livres, le plus célèbre de France) qui va du roman à l’essai en passant par la biographie, pour quelques uns donc aujourd’hui pendant une courte séance de trois minutes ce sera aussi un visage. Mais si Maigret voit rouge (c’est le titre du film que cette musique accompagne) Simenon, de l’avis de son biographe qui a tout lu de lui et ce n’est pas une petite entreprise, voyait noir et son oeuvre tout entière peut être placée sous le signe de la tragédie. En quelques minutes l’auteur de ce très étonnant livre qu’est L’Autodictionnaire (pas un mot qui ne soit de l’homme à la pipe à l’exception d’une lumineuses préface) réussit à nous faire comprendre pourquoi son auteur de prédilection continue de fasciner. Ceux qui ont pu assister à la conférence de Pierre Assouline se sont réjouis de son art de raconter un homme hors du commun qui vivait caché, un père de famille inattendu et attentif, un auteur fort d’une oeuvre riche dont la fausse simplicité ne cache pas la profondeur, mais ils ont pu découvrir qu’il ne tombait pas dans le piège de la béatification, reconnaissant la faiblesse littéraire de la fin de sa vie d’écrivain où il se répand dans son magnétophone, avouant volontiers que Maigret a nui à l’audience et à la reconnaissance de son créateur. Vous pourrez désormais réécouter cette rencontre sur nos podcasts.

Quant à Pierre Assouline, nous le retrouverons dans un an, peut-être deux, avec son prochain roman qui promet d’être audacieux et surprenant.

Vas-y Mao, c’est bon !

25nov

servir le peupleDrôle de petit texte que Servir le peuple, de Yan Lianke !

Imaginez-vous un jeune homme tout droit sorti de sa campagne chinoise, qui devient cuisinier et ordonnance d’un colonel dans une caserne. Le communisme bat son plein. Le jeune homme est ambitieux et veut gravir les échelons. Mais le voilà pris dans un engrenage pour le moins surprenant.

En l’absence du colonel, Wu Dawang, notre héros doit satisfaire aux moindres désirs de son épouse, et ses désirs sont, comment dirais-je, d’ordre sexuel. Pendant deux mois, nos deux tourtereaux communistes vont vivre une passion ardente et fétichiste, à la fois douce et violente et surtout complètement subversive, leur désir étant bien entendu, décuplé par la destruction des effigies de Mao. Mais derrière cette histoire d’amour (?!!) courte et donc fulgurante se cachent bien des silences et des secrets qui vont bouleverser leur destin ainsi que celui de la caserne à tout jamais.

Ce petit ouvrage détourne donc le slogan bien connu de Mao « Servir le peuple » et se joue avec verve du communisme, de l’armée et de la politique en général, si bien qu’il a été interdit en Chine dès sa parution. Il faut préciser que Yan Lianke est abonné à la censure pour le choix de ses thématiques politiquement incorrectes. Son ouvrage le Rêve du village des Ding fait partie des romans interdits car il traite de la propagation du virus du sida suite à la vague de commerce du sang des paysans chinois du Henan. Tantôt primé, tantôt censuré, Yan Lianke est un auteur captivant, étonnant qui aime mettre le doigt là où ça fait mal. Et moi, je jubile !

L’homme de Londres pour le biographe de l’ombre

24nov

Pour annoncer la venue ce soir de Pierre Assouline dont nous nous réjouissons et qui évoquera pour nous son dernier opus dont nous avons déjà parlé ici, cet enthousiasmant Autodictionnaire Simenon dont la plus grande vertu est de donner envie, toutes affaires cessantes, de se plonger d’abord dans les romans de L’homme de Liège puis de redécouvrir les adaptations plus ou moins heureuses qu’on a pu en faire, voici un petit document filmé. La filmographie établie par Assouline en fin de volume est d’ailleurs représentative de cet appétit du 7° art pour un écrivain paradoxalement jugé inadaptable (lui n’aimait guère ce que l’on faisait de ses histoires et de ses personnages). Et pour illustrer notre propos, nous vous proposons la bande annonce d’un film incroyable sorti l’an dernier très discrètement, une merveille expressionniste du grand réalisateur hongrois Béla Tarr qui, comme le souligne Pierre Assouline, « offre au regard un noir et blanc d’une rare poésie, des gros plan époustouflants de vérité et des plans-séquences d’anthologie. » L’auteur de l’Autodictionnaire avoue bien ensuite qu’on a pourtant des raisons « de se refuser à le conseiller aux gens qu’on aime »… Pour vous en donner une idée et faire regretter à beaucoup de l’avoir manqué (quant au DVD il n’a pas l’air de se profiler à l’horizon), voici la fameuse bande annonce, en attendant d’en parler de vive voix avec Assouline lui-même.

 

Mise en boîte

23nov

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Vous aimez le fantastique et le cinéma ? Foncez voir The Box, véritable petit bijou du genre, vous allez a-do-rer !

 

Votre libraire est sorti enchanté de sa séance, captivé d’un bout à l’autre, scotché  dans son  fauteuil, et titillé sur la fin par un nom apparaissant au générique : Richard Matheson… Grand maître du fantastique, à l’imagination incroyable, en un mot, génial Matheson ! Si l’on vous sussure à l’oreille quelques-uns de ses titres, nul doute que l’un d’entre eux ne manquera pas de se rappeler à votre bon souvenir : L’homme qui rétrécit, Je suis une légende, Duel, Hypnose, Le jeune homme, la mort et le temps, Au-delà de nos rêves, Les seins de glace, La maison des damnés  La plupart ont fait l’objet d’adaptations cinématographiques, signées par exemple Steven Spielberg, Georges Lautner, Jack Arnold, Francis Lawrence, Vincent Ward, David Koepp…

Après enquête, il s’avère que The Box s’inspire bien d’une nouvelle de Matheson, dont le titre original Button, Button, a été traduit en français par Qu’y a-t-il dans la boîte ou par  Le jeu du bouton. Ce fut un véritable défi que de la dénicher au milieu des quelque deux cents nouvelles écrites par Matheson, prolifique en la matière, autant dire une goutte d’eau dans l’océan. On la trouve dans le recueil Au bord du précipice et autres nouvelles publié dans la collection Etonnants Classiques chez Flammarion et dans le tome 3 des Nouvelles (1959-2003) disponible en J’ai Lu. C’est une nouvelle très courte, à peine 6 pages, et votre libraire, étonné, s’est demandé comment elle pouvait donner lieu à un film long de presque deux heures !

Chapeau au scénariste, Richard Kelly, qui a aussi réalisé The Box et qui a su inventer, à partir de la nouvelle, un univers cinématographique inquiétant, insolite, étoffant l’idée originale de Matheson par l’ajout de détails, tout en en respectant l’esprit, du grand art !…  Venons-en à l’histoire elle-même : imaginez que vous receviez une étrange boîte munie d’un bouton, et que l’on vous propose d’appuyer sur le dit bouton,  geste qui, vous dit-on, déclenchera dans le même temps « la mort de quelqu’un que vous ne connaissez pas » et vous assurera en retour de recevoir une somme qui fait rêver… Vous commencez à cogiter et c’est là que le doute s’immisce et que l’histoire bascule dans le fantastique. Raisonnablement, appuyer sur un bouton n’a jamais tué personne. Mais si on se met à y croire, jusqu’où cela peut-il aller ? Sans parler de l’appât du gain, qui peut inciter à appuyer sur le bouton. Et la morale, dans tout ça ? La logique du fantastique est souvent de pousser jusqu’à l’inéluctable une situation, et voilà que le spectateur ou le lecteur pousse insidieusement la porte derrière laquelle se cache une quatrième dimension…

En s’amusant à pointer les différences entre le film et la nouvelle, votre libraire découvre que le début est déjà autre : dans la nouvelle, Mme Lewis (interprétée à l’écran par Cameron Diaz) découvre un paquet déposé sur le seuil tandis que dans le film le couple Lewis est réveillé en sursaut au petit matin par un coup de sonnette…  Le personnage qui apporte la boîte, Mr Steward,  est très inquiétant à l’écran, une partie de son visage a été arrachée, il fait peur ; Norma Lewis souffre dans le film d’un handicap, son pied est déformé, alors que sous la plume de Matheson elle n’a rien de singulier. Dans le film, le couple est uni et solidaire dans la décision qu’ils vont prendre, tandis que dans la nouvelle Norma agit sans l’accord de son mari, mais chut, n’en disons pas plus pour ne pas gâcher le suspense… Alors que Matheson construit sa nouvelle sur le sens moral d’Arthur, le film, lui, repose tout du long sur une totale ambiguïté. La chute de la nouvelle tombe comme un couperet, tandis que le film propose une autre fin, sans négliger le propos de Matheson, glissé subtilement dans le déroulement de l’histoire. Le moins que l’on puisse dire c’est que Richard Kelly a réussi avec brio sa mise en boîte !

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Fleur en fantôme

20nov

Elle nous fait faire du souci la petite Fleur, tombée de bicyclette en se rendant, toute pleine d’ardeur à son travail de bon matin. Elle nous fait bien nous inquiéter à ne pas revenir et certains livres sont au désespoir qu’on les manipule et qu’on les conseille. Quand reviendra-t-elle grimper sur les échelles du rayon Littérature ? Seul son kinésithérapeute le sait. Pour nous consoler et patienter, il nous reste heureusement un précieux enregistrement vidéo de son dernier coup de coeur, deux minutes d’enthousiasme que nous diffuserons en boucle sur l’écran de notre ordinateur pour ne pas oublier ce visage souriant dont nous sont épargnées les souffrances actuelles. Bon courage petite Fleur !

Voici donc, pour la première fois sur ce blog, en couleurs, Fleur A. nous parlant du dernier roman de Philip Roth, Exit le fantôme, un livre à lire incontinent…

 

Ecrire/Rêver

19nov

picot2.JPGsl370390.JPG   Comment faire découvrir et unir la création artistique et poétique contemporaines, souvent réputées hermétiques, insensées? C’est le pari osé mais ô combien stimulant et vivant que nous offre chaque année le festival Ritournelles (voir ici le dossier de la programmation) organisé par la directrice de la Permanence de la littérature, Marie-Laure Picot, dans un souci d’accessibilité et de qualité. Preuve nous en a été donnée puisque la journée de mardi dernier fut entièrement consacrée au théâtre Molière à la thématique retenue pour la dixième édition de cette manifestation : écrire/rêver. A la manière du S/Z de Barthes, la réflexion fut menée sur les deux versants et les nombreuses influences réciproques dont se nourrissent l’inconscient et la littérature. N’oublions pas, comme l’a rappelé la critique Marie-Mai Corbel, que la trouvaille freudienne du divan est aussi un détournement du sofa, à la base « siège » associatif, régressif et créatif du… lecteur !

 Les invités, d’horizons variés (peinture, poésie, philosophie, psychanalyse) et croisés (certains combinent ces pratiques ou ont suivi une analyse et imprègnent leurs récits de cette expérience comme Marianne Alphant dans Petite nuit ou Leslie Kaplan dans Le psychanalyste) permettaient un échange passionnant (le rêve d’écrire, l’impossible réel visé par la poésie, les rêves envisagés comme ressource infinie de la littérature et comme  idéal de structure narrative) car non cloisonné, ponctué avec brio par les lectures d’une comédienne.

La littérature du passé n’a pas été en reste puisque hier mercredi, Liliane Giraudon nous a convié à une relecture de Montaigne, Montesquieu et Mauriac (les fameux « 3 M » de Bordeaux) dans son dernier livre, Biogres. Sur notre site, vous pourrez bientôt (ré)entendre cette conférence.

Pour un artiste, le rêve peut consister à faire oeuvre à partir du rêve d’un personnage de roman, telle Véronique Aubouy qui a conçu le projet démesuré de filmer pendant trente ans des centaines d’individus en train de lire  A la Recherche du temps perdu dans des lieux souvent insolites (une usine, un cimetière, par exemple). Vous pouvez vous-mêmes devenir spectateur jusqu’à demain vendredi de cet étrange et fascinant dispositif en libre accès au premier étage du théâtre Molière. Pour la clôture de ces Ritournelles, vous pourrez encore en profiter  ce 20 novembre à 12h30 pour y admirer les performances mêlées de l’écrivain et chorégraphe Sabine Macher et de la poète et performeuse Gwenaëlle Stubbe.

 

Haenel au cercle Interallié

18nov

Yannick Haenel cliché C.Hélie (copyright)Dernier des prix littéraires de l’automne et même repoussé d’une semaine cette année pour ne pas trop passer inaperçu comme cela est souvent le cas pour les lauréats de ce prix, l’Interallié a désigné aujourd’hui un auteur que nous apprécions fort et que nous avions reçu il n’y a pas si longtemps dans nos salons pour une passionnante conférence que vous pouvez retrouver ici : Yannick Haenel a signé avec son Jan Karski un ouvrage composite et passionnant qui non seulement interroge une figure oubliée de l’Histoire, ce résistant venu témoigner du massacre des Juifs et que nul ne voulut entendre mais encore conçoit une fiction qui passe par le réel, voire le documentaire pour mieux se plonger dans la subjectivité d’un être humain devenu figure et symbole. C’était assurément un des livres majeurs de cette rentrée et nous nous réjouissons de ce prix très mérité.

L’occasion de reproduire ici l’article modeste (du 10 août dernier) que nous lui avions consacré sur ce blog :

Choc de cet été, livre bouleversant, sensation certaine de l’automne, le prochain livre de Yannick Haenel a toutes les raisons de susciter un émoi véritable lors de sa sortie. D’autant qu’il succède aux Mémoires de Claude Lanzmann, best-seller remarquable mais pas si inespéré que ça, et qui nous a rappelé l’importance de son film Shoah dont il nous décrivait l’édification. Jan Karski est une des figures marquantes de ce film, c’est un polonais de l’ombre qui s’est vu confier la mission de faire le lien entre la Résistance de son pays et son gouvernement en exil. C’est à ce titre que deux représentants de la communauté juive l’ont supplié de devenir le messager d’une information cruciale et monstrueuse : les nazis sont en train d’exterminer les Juifs d’Europe et personne ne fait rien ; il faut que les Alliés réagissent. Karski va donc suivre ces deux hommes en enfer, pénétrant dans le Ghetto en pleine agonie, profondément bouleversé par le spectacle de ces morts vivants en train d’agoniser debout, par ces femmes portant des nourrissons qu’elles ne peuvent nourrir, par ces jeunes officiers SS qui font un carton sur des malheureux en traversant les rues. Presque incapable de décrire ce qui lui a été donné de voir trente ans plus tard devant la caméra de Lanzamnn et dont il devait témoigner absolument, il se souvient du long calvaire d’un homme que personne ne voulait écouter. Alors pourquoi avoir intitulé roman ce qui pourrait passer pour un essai et qui commence comme tel. Pourquoi, alors que la courte première partie est une paraphrase interprétative (et très fine, sans pathos) de ce que l’on a vu dans Shoah, alors que la deuxième partie est une reprise du livre de Jan Karski lui-même paru en 1948, confier à la fiction le soin de prendre le relais de l’analyse ?  C’est tout l’enjeu du très intelligent Haenel qui nous avait déjà soufflé (et fatigué aussi un peu, avouons-le) avec son Cercle : il a confiance dans la puissance de la fiction, dans sa capacité à creuser dans ce qui nous est donné comme le réel et le tangible en osant un monologue de Karski devenu narrateur et où peut se dire l’indicible : « on a laissé faire l’extermination des juifs ». Ce scandale monstrueux qu’on a nié afin de s’installer dans cette « confortable » haine du coupable qui permet d’effacer ou d’atténuer les complicités retrouve par la voix d’un témoin en qui l’horreur ne s’efface pas toute sa puissance : terrible magie de la voix littéraire. Cet homme que les mensonges d’état n’empêchent plus de dormir est poursuivi par « la voix des morts », atrocement conscient que « les ténèbres absorbent petit à petit chaque détail de (s)a mémoire, c’est pourquoi (il) continue à veiller ».

Qu’une Rentrée Littéraire avec tout son fatras de petites histoires sans importance et d’ego surdimensionnés s’honore d’un tel livre a de quoi nous rassurer. Faisons lui honneur le moment venu.

Le Wepler à Yanvalou

17nov

Lyonel TrouillotLyonel Trouillot, s’il a eu droit à un bel accueil critique, n’a semble-t-il pas eu le succès public que nous lui prédisions ou plutôt lui espérions. Son dernier livre, Yanvalou pour Charlie, confirme cependant tout le bien que l’on peut penser du travail de cet écrivain haïtien qui n’a pas oublié qu’il était aussi poète et que sa colère pouvait prendre des accents magnifiques quand sa langue se mêlait de la pétrir. Le jury du Prix Wepler, un prix indépendant non soumis, lui non plus, au « devoir de réserve » lui a été décerné hier et ce n’est pas qu’un lot de consolation, c’est une manière de souligner la très haute qualité de son roman édité par Actes Sud. Heureusement Lyonel Trouillot n’aura de compte à rendre qu’à lui-même et si les communicants politiques qui exploitent avec un art consommé de la provocation le débat sur l’identité nationale tiquent une nouvelle fois sur ce lauréat (rappelons que La Poste, pas encore privatisée, soutient ce prix littéraire…), gageons que cette fois-ci ils sauront se faire plus discrets voire carrément silencieux comme M.Mitterrand a su en donner l’exemple il y a peu. Le silence des incultes vaut largement le bruit des critiques.

Nous reproduisons ici le petit article que nous avions consacré à ce livre.

Si l’on consulte la bibliographie de Lyonel Trouillot, on constate non seulement sa richesse (quinze livres) mais  encore son « ancienneté » : trente ans déjà que cet auteur haïtien de 53 ans nourrit une oeuvre riche et diverse qui va de la poésie en créole au roman. Mais cela fait à peine plus de dix ans que nous pouvons le lire, depuis qu’Actes Sud a édité sa Rue des pas-perdus, l’imposant comme une des fortes voix de l’univers caribéen. Fervent et inspiré, il possède un style que son expérience lui permet désormais de plier en fonction de ses personnages. Ainsi le héros de son dernier roman, Yanvalou pour Charlie, qui vient de paraître, se pare du nom un rien pompeux de Mathurin D. Saint-Fort et son monologue, qui ouvre le livre, est celui d’un jeune homme suffisant, ambitieux qui a renié en le transformant en initiale ce prénom qui trahit sa condition d’origine : Dieutor, qui sent la glèbe et la pauvreté. Ce jeune avocat a un plan de carrière et le verbe tranchant, et quelques pages suffisent à nous le rendre odieux jusqu’au moment où une faille va se faire jour dans cette mécanique sociale trop vite rêvée. Un certain Charlie, gamin de quatorze ans, débarque à l’étude « pour foutre le bordel dans (s)a vie, réveiller les morts et les bons sentiments ». Et cette vision étrange d’une société haïtienne de riches et de parvenus (on se demande même au début si on est bien à Port-au-Prince) se craquelle soudain sous le flot de paroles du petit qui vient réclamer de l’aide, question de vie ou de mort. Succédant alors à cette première voix, vont s’élever celles, plus fortes, plus troublantes, plus intenses des autres protagonistes de cette quadriphonie : Haïti c’est aussi cette misère terrible, ces enfants livrés à eux-mêmes qui n’ont plus comme ressource qu’une croyance absurde en la violence et Mathurin voit renaître en lui le Dieutor enfoui, regagnant dans la souffrance l’impossible origine. Quelques jours de cohabitation avec Charlie qui s’est installé chez lui vont provoquer une mue définitive, la prise de conscience de la folie de ce pays où les O.N.G. permettent de faire carrière, où l’on vit dans les poubelles, où l’on abandonne des enfants à la bonne volonté de gens qui n’en peuvent plus, où l’on crève dans l’indifférence. Trois voix – dont celle, bouleversante de Charlie, puis celle d’un de ses compagnons d’infortune – vont ainsi être chargées de nous faire comprendre le bouleversement de Mathurin redevenu Dieutor et c’est dans ces parties que Lyonel Trouillot va donner à son propos l’ampleur stylistique dont il est capable, entonnant un « yanvalou », chant haïtien de célébration de la terre meurtrie, ouvrant même en final un pan de lumière par la voix d’une femme de retour dans la vie du héros. Ecrivain d’un tout petit pays à la dérive, il prend dès lors la puissance des auteurs qui ont l’univers pour horizon.

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