Archives du mois de décembre 2009

Les aventures de Tinti

04déc

Le bon larronN’en déplaisent aux tenants de la modernité, les vieilles marmites littéraires nous réservent encore de beaux ragoûts et pour peu qu’on ait encore le goût des histoires, on se réjouira que Gallimard se soit entiché de Hannah Tinti, jeune auteur américaine née à Boston qui avait déjà marqué les esprits (moins les compteurs c’est dommage) avec son recueil de nouvelles Bête à croquer et qui débarque aujourd’hui avec sa petite fanfare romanesque au titre biblique : Le bon larron. Un lecteur de Dickens y trouvera vite des références familières mais saura aussi y trouver son plaisir car s’il y a inspiration ou plutôt hommage, il n’y a pas copie. Tinti a compris tout l’intérêt qu’il y avait à séquencer son livre en courts chapitres très bien menés où l’action ne se relâche pas. Tinti a inventé un personnage d’enfant abandonné à la limite du cliché, ce qui lui autorise toutes les audaces : le gamin est manchot, on fait sa connaissance dans un orphelinat catholique en terre protestante, les moines y sont ventrus et sévères, les couvertures sont usées mais l’envie de survivre (et d’être adopté) plus forte que tout… Bref, on part de loin et la pente va être sacrément rude, mais justement, en nous obligeant à mettre de côté notre habituel cynisme, à ranger nos sarcasmes désamorcés par tant d’imagerie, elle nous met en condition pour accepter sa règle, celle du roman de formation et de brigandage, astucieux mix entre Pinocchio et De grandes Espérances, hommage au père des Lettres américaines, l’inventeur de Huck et Tom Sawyer. Raconter les péripéties de cette histoire abracadabrantesque ne nous mènerait qu’à la confusion car Ren, le gamin sans malice que nous allons accompagner sur les chemins d’une destinée peu commune, ne connaît guère de répit. Et puis il veut savoir d’où il vient, et de fait nous aussi… Alors en ces périodes où le conditionnement aux réjouissances de Noël nous condamne souvent à des livres insipides aussitôt lus aussitôt oubliés, ne mégotons pas sur ce joli présent que vous n’aurez pas volé.

Ballard tragique

03déc

La vie et rien d’autreMême mort Ballard respire encore. Quelque temps avant sa disparition il avait annoncé avec courage et humilité qu’il entamait ses derniers rounds sur un ring qu’il avait animé avec ferveur de ses éclats littéraires. Nous attendions donc ce sinistre message qui confirmerait que l’un des plus intelligents auteurs du XX° siècle avait cessé de parler de notre monde en imaginant des futurs souvent terribles. Mais se sachant malade, il a eu l’idée, tant qu’il avait toute sa raison et toute sa mémoire, de rédiger son autobiographie, une longue lettre à ses enfants tant aimés. Ce livre paraît chez Denoël sous le titre La vie et rien d’autre, un ouvrage modeste mais extrêmement attachant.  Ce qu’il  a de passionnant, malgré cette impression d’avoir été écrit au fil de l’eau et sans grand souci de ne pas se répéter (on sent comme une urgence de ne rien oublier), c’est l’éclairage qu’il porte sur son parcours, creusant dans sa mémoire d’enfant pour y trouver ses ressorts intimes, interrogeant les images fortes qui l’ont ensuite poursuivi, évitant à tout prix la complaisance et le remords, la bonne conscience et l’auto-satisfaction. Ses années chinoises qui servirent de matière à son roman Empire du soleil adapté par Spielberg sont détaillées, inquiétante période où le futur écrivain découvrit la violence comme norme, la misère des hommes et leur cruauté, mais aussi les élans esthétiques et les premières intuitions qui deviendront plus tard la matière de ses romans. On a trop vite oublié le côté novateur de J.G.Ballard et comment il révolutionna avec insistance et beaucoup de foi ce monde finalement très convenable de la Science Fiction. Et on peut n’être pas un spécialiste et s’intéresser au parcours de ce jeune homme qui abandonna ses études de médecine pour se lancer dans un domaine où il mettra bien du temps à gagner de quoi faire vivre sa famille. L’histoire a prouvé qu’il eut raison d’insister et que ses visions ont souvent été rattrapées par le réel. Ascension d’un écrivain, aléas de la vie d’un homme devenu veuf très tôt et responsable de trois enfants dont on sent qu’ils sont son plus grand motif de fierté, La vie et rien d’autre nous plonge dans l’Angleterre de l’après-guerre et nous assène quelques vérités bien senties sur cet empire en faillite et sur ses rêves écroulés de grandeur. Ce n’est pas le moindre de ses mérites. Alors qu’on soit un fanatique de l’auteur (dont est sorti d’ailleurs le deuxième volume des nouvelles chez Tristram) ou un simple amateur d’autobiographies, on trouvera du grain à moudre et beaucoup d’intelligentes réflexions dans ce livre qui n’est pas un chef-d’oeuvre certes mais qui n’a aucune prétention à l’être non plus.

 

Un trimestre dans la gêne

02déc

Trois mois payésLe nom de Marcel Astruc n’évoquera sans doute pas grand chose à quiconque. Celui de son fils sans doute plus, puisque Alexandre Astruc imposa son nom dans les milieux de la Nouvelle vague avant de s’essayer à la littérature. C’est donc une vraie redécouverte que nous offre Le Dilettante avec la réédition d’un livre connu des seuls spécialistes, Trois mois payés, un livre pour temps de crise qui nous permet de suivre les déambulations d’un brave garçon mis au chômage et qui, muni de quelques mois de salaire, organise son existence, tire des plans, s’invente un avenir avant de déchanter peu à peu, personnage à la Emmanuel Bove, déclassé mais certain cependant qu’un destin l’attend. Le charme incontestable de ce roman tient moins à son aspect témoignage sur les conséquences de la crise de 29 que sur la façon de nous entrainer à la suite d’un garçon méticuleux qui a du mal à admettre que la dégringolade peut être définitive et que rien ne prémunit du naufrage : ni l’assurance ni l’espoir. Nous allons ainsi le suivre dans ces tentatives pour redevenir quelqu’un, arnaqué par un gros bonhomme qui a vite saisi tout ce qu’il pouvait obtenir de cette naïveté dissimulée sous de la fierté, embarqué dans une spéculation hasardeuse qui ne lui permettra que quelques jours de suffisance, incapable d’aimer car c’est un luxe. C’est lui qui raconte et il ne nous cache rien de ses répugnances, de ses affectations, de ses rêveries qui prennent souvent cependant différentes nuances de ce gris qui imprègne tout son récit. On ne s’étonnera pas que l’éditeur et redécouvreur de Forton, Bove ou Calet (voire Gadenne) soit en terrain de connaissance avec ce Marcel Astruc car c’est l’expérience littéraire, minimale mais parfaitement tenu, qui séduit ici, et non pas une volonté de faire de la littérature prolétarienne, de militer, de laisser libre cours à une colère. On recommandera donc à tous ceux qui se plaignent de nos contemporains un peu affectés et coincés dans des postures auxquelles on ne croit guère d’acquérir ce roman étonnant. Ils n’en sortiront pas galavanisés, ça non, mais ils auront goûté au charme après tout pas si fréquent d’un univers maîtrisé.

PS : par contre la postface, très peu d’intérêt…dommage.

La littérature au Cutter

01déc

Le rendez-vous, quoique matinal, fut l’occasion d’une belle rencontre qui marquera à coup sûr le lecteur et le libraire. Armés d’une caméra à défaut d’un… cutter, nous avons soumis à notre interrogatoire Yves Ravey autour de la parution de son (malgré son hésitation nous sommes en mesure de vous le confirmer !) dixième roman aux éditions de Minuit, Cutter. Sans jamais être rasoir,  l’auteur s’y est prêté avec une extrême disponibilité et attention et nous l’en remercions.

Vous entendrez vous-même que l’homme est volontiers loquace sur un roman qui semble en dire peu mais qui distille une tension latente jusqu’à mener à sa finalité l’objet tranchant central. Tout en manipulant son autre objet coulé au coeur d’une douceur inquiétante, se dessine en creux le rôle de ce lecteur pour lequel l’auteur réclame un rôle actif : celui de combler les lacunes du monologue du narrateur Lucky à l’instar de l’idiot Benjy dans Le bruit et la fureur de Faulkner, un écrivain qui a influencé Yves Ravey. De l’aveu de l’auteur lui-même qui souhaiterait créer une littérature d’ « archétypes » (quand on sait que Cutter se joue des ressorts à la fois tragiques et burlesques à la manière de Beckett, ainsi que des ingrédients classiques du roman noir qui pourraient rappeler au cinéma une intrigue digne des meilleurs Chabrol), on peut finalement penser qu’il atteint ici à l’épure la plus aboutie, le rêve d’une « écriture blanche » aussi ciselée qu’éprouvante pour son lecteur et qui lui vaudrait pour cela une des belles réussites de la maison Minuit.

Dans l’attente de cette consécration, nous suivrons bien entendu avec vif intérêt les prochaines publications de l’auteur que nous espérons revoir et dont voici pour patienter, et garanti sans coupure (ou presque…) l’intégralité de son interview :

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