Archives du mois de janvier 2010

Ne pas surseoir à Choir

14jan

Eric Chevillard  copyright J.-L. Bertini/OpaleGrand jour pour les amateurs d’Eric Chevillard, petit (pas si petit cependant) groupe d’irréductibles qui suivent avec attention les méandres littéraires de son fleuve absolument unique dans le paysage uniforme des Lettres françaises : son nouveau roman est tombé du camion ce matin et nous nous sommes dépêchés de le mettre en table…hier, car déjà, depuis une semaine, des impatients le réclamaient qui s’étaient trop vite habitués à son rythme annuel. La pause a été plus longue que prévu, même si Chevillard ne s’interrompt jamais comme le prouve son génial autofictif d’internet repris en volume (et donc supprimé de la toile aussitôt…) par un petit éditeur… qui ne craint pas d’affronter ce que d’aucuns appellent un paradoxe éditorial quand il ne s’agit en fait, simplement et nécessairement, que de la matérialisation d’une oeuvre d’abord née sur internet pour mûrir et vieillir (ou pas) sur des étagères. Outre cet Autofictif voit une loutre, toujours aussi drôle et percutant, voici Choir, l’opus noir du génie dijonnais. On va sans aucun doute parler à son propos d’avatar beckettien et il est à peu près certain que c’est une des rares filiations que l’auteur revendique. Les personnages englués de l’île de Choir nous rappellent certains êtres coincés dans le sol du prophète Samuel et ils ratiocinent à l’infini, ils tournent sur eux-mêmes, incapables qu’ils sont de s’envoler de cette malédiction insulaire où il est fréquent qu’un avion vienne se crasher. Livre de la condamnation, livre de l’absolu, du refus du romanesque, livre total qui enduit de poussière la métaphysique qu’il illustre, livre du désespoir absolu (et donc de la lumière qui s’y dérobe), livre-suicide où l’auteur va au bout d’une idée sans dévier mais sans se prendre les pieds dans l’illusion qu’il produit, livre jusqu’au-boutiste épuisant dont on ressort lessivé (ce qui n’appartient qu’aux oeuvres fortes) et stupéfait, Choir n’est pas une satire, il ne se moque pas de nous (ou alors tout le temps), ne fait pas miroir avec notre monde de sables mouvants. C’est là qu’il s’impose justement, dans sa folle ambition de ne pas se servir de la littérature mais de servir la littérature en lui donnant ce rôle de décrire l’impossible, de décrire ce qui s’effondre sans avoir jamais existé, d’utiliser tous les registres et surtout les moins évidents pour conter la déréliction la plus sinistre. Les amateurs d’Eric Chevillard vont se prendre une belle claque, certains vont tordre du nez devant cet humour d’une profondeur abyssale, mais parmi eux, les plus fervents ou ceux qui savent que cet excessif ne fait pas dans la demi-mesure, il y en aura pour saluer une oeuvre fondamentale. Et si avec ça on ne vous a pas fait peur…

2009, année érotique

12jan

L’année 2009 est révolue, nous pourrions presque, déjà, la célébrer. En matière d’érotisme cependant rien à voir avec son ancêtre de 1969. Heureusement, nos libraires veillent. Jusqu’au rayon S.F. tenu de barbe de maître par Loïc qui a découvert parmi les nouveautés des petits éditeurs spécialisés (une mine dans ce domaine) un croustillant petit recueil de nouvelles mêlant, et c’est assez rare, atmosphère science fictionnelle et thématique olé-olé. Mais mieux qu’un texte, il a choisi de nous en parler de vive voix, sélectionnant quelques nouvelles parmi les douze que contient ce volume simplement appelé…69.

A lui la place pour un numéro de chaude voltige…

Traverser la nuit

11jan

Fabio ViscogliosiCertaines nuits sont infranchissables et vous collent au drap du souvenir, demain paraît presque inimaginable et il faut toutes les ressources de la psyché pour inventer de quoi tailler sa route jusqu’au matin libérateur. Fabio Viscogliosi, qui inaugure ce mois-ci la nouvelle collection de Brigitte Giraud chez Stock, La Forêt, l’a bien compris et s’il attendu d’avoir dépassé la quarantaine pour nous ouvrir à la lumière de son intime clairière, il le fait avec une fraîcheur qui pour n’être jamais mièvre possède un charme redoutable. On entame son livre seulement, croit-on,  pour en apprécier la saveur et on se retrouve deux heures plus tard conquis par sa musique, les brèves mesures de sa partition sautillante qui nous fait aller et venir entre passé familial et souvenirs de lectures ou brèves épiphanies, sans flirter avec l’érudition ou l’égotisme forcené. Sortez-le de votre sac pendant votre prochain voyage en train, vous ferez un peu contraste avec la masse sans imagination des lecteurs de romans prédigérés qui en imaginant le meilleur des mondes possibles pataugent dans le plus fade, mais surtout vous y trouverez sujet à rêveries, à échappées, tournant les pages sans vous rendre compte que la fin du trajet approche.

Se raconter par fragments, beaucoup l’ont fait. Qu’on songe à J.B. Pontalis qui a illustré avec tellement de subtilité cet art de dire beaucoup en retenant sa plume. Fabio Viscogliosi n’invente rien mais il met à profit son sens du rythme, sa pudeur pour composer un inattendu roman familial tout en silence et en demi-teintes, donnant à la figure du père absent la première place, érigeant un modeste monument à cet homme venu d’Italie tout jeune pour s’inventer un avenir en France. L’exercice qui consiste à raconter son ascendance en lui rendant hommage est toujours délicat et moins aisé que le règlement de compte qui donne des munitions brillantes (on brille moins quand on loue que quand on crible). Viscogliosi y va franchement, sans ces petites précautions qui font le bon sentiment, et Dieu sait que les bons sentiments sont une valeur en hausse dans la littérature française contemporaine qui a entendu la plainte unanime de toutes ces lectrices réclamant « des livres qui redonnent le moral (pour une vieille amie à l’hôpital ou qu’a pas la forme…) ». Il ne s’interdit pas de lancer des pistes de réflexion qu’il se garde bien d’explorer, on lui en sait gré : une idée jetée au milieu de la forêt a parfois plus de chance d’éclore qu’un petit essai prétentieux et vite oublié. Livre de questions, questionnement du souvenir et de la force des liens, Je suis pour tout ce qui aide à traverser la nuit n’a pas à revendiquer son statut de roman, ce genre fourre-tout qui accueille n’importe quoi, il n’est pas non plus un récit, cette dénaturation romanesque, il est recueil, il est hommage, il est chansons, il est exposition de tableaux intimes, et c’est le plus beau compliment que, pour l’heure, nous pouvons lui faire. Vous y croiserez Eddy Cochrane avant la chute, René Magritte, ce dynamiteur qui voulait une vie tranquille, Buster Keaton âgé et philosophe, des musiciens qui composent la B.O. d’une vie, des portails si lourds à monter, des souvenirs si faussement légers.

On n’a pas encore écouté les disques que Fabio Viscogliosi a enregistré, il y chante paraît-il en italien. On en connaît pas bien les nombreuses bandes dessinées dont il est l’auteur mais on va se dépêcher d’aller faire un tour au rayon B.D. de chez Mollat avant de visiter le rayon disques… Le dessinateur sera d’ailleurs, nous apprend Sarah, la jeune recrue du rayon, à l’honneur pour le salon d’Angoulême, ce qui coïncidera avec la nouvelle édition en un volume sous le nom de Da Capo de trois de ses oeuvres. Comme quoi la littérature mène à tout.

Wild Alaska

08jan

sukkwan21.jpg

C’est au plus profond des eaux glacées de l’Alaska que le lecteur plonge dès l’ouverture de ce premier roman au titre presque imprononçable, Sukkwan Island, du nom de l’île en question sur laquelle échoue (non, pardon… accoste) un jour de juin Jim et son fils de treize ans, Roy. S’il s’agit d’une chance pour ces deux personnages jusque là plutôt étrangers l’un à l’autre (Roy vivait jusque là confortablement en Californie avec sa mère et sa soeur et son père a démissionné de son côté pour vivre un an avec lui), tous deux vont apprendre à se découvrir en totale autarcie au sein d’une nature sauvage mais qu’ils apprivoisent peu à peu, à l’instar de leur « nature » respective. Chasse, pêche et aménagement de leur cabane sont au programme de leurs premières semaines car ce retour à la bonne mère/ terre vierge a des airs de paradis perdu bien que le lieu soit d’abord le repaire d’ours qui n’hésitent pas à piller les réserves de nourriture de nos deux Robinson qui vont se révéler l’un (à) l’autre dans leur complicité et leurs failles.

Pourtant, le réel danger rôde ailleurs, et nous y sommes menés comme hypnotisés par l’efficacité narrative de ce premier roman de l’américain David Vann paru pour cette rentrée littéraire du début 2010 aux éditions Gallmeister (collection « nature writing« ).Sans éventer le secret totalement imprévisible qui constitue le coeur de ce magnifique récit et fait voler en éclats le mythe américain  en une expérience fascinante aux accents de roman noir, sachez que vous ne ressortirez pas indemne de ce dépaysement initiatique en Alaska vers les tréfonds de l’âme qui vaut véritablement l’aventure, méritant la comparaison avec La Route de Cormac McCarthy.

 

Le plafond d’Olivier Bleys

06jan

Nous connaissions bien Olivier Bleys comme romancier puisqu’il est un des tout premiers dans un genre qu’il affectionne et où il fait preuve d’une grande maîtrise, le roman historique. Sa dernière oeuvre nous emmenait dans le Brésil d’avant l’indépendance sur les traces d’un soldat portugais condamné à protéger de précieux instruments d’une  musique qu’il ne supporte pas (Le colonel désaccordé). Mais cet écrivain, désormais bordelais, a plus d’une corde à son arc et il nous l’a prouvé récemment avec la sortie d’un essai très enlevé Le Plafond de verre où, partant de son propre parcours dans la société il se livre à une incisive et pertinente réflexion. Il s’agit d’un livre personnel qui se penche tout particulièrement sur le « complexe social » de notre société.

A travers ce texte ancré dans un contexte historique et politique, l’auteur décrit l’isolement dans lequel vivent les exclus, les pauvres, ceux qu’on ne veut pas voir et dont on peut (ou veut) encore moins s’occuper. Il dresse différents portraits de vie afin de mettre en évidence les contrastes de notre civilisation. Face aux nombreuses injustices, il réinterroge les valeurs démocratiques et tente de comprendre s’il est possible de briser ce « plafond de verre ». Ce très beau titre, immédiatement parlant, renvoie à la fragilité et à la précarité qu’incarne notre malaise social, semblable selon lui à une « maladie, d’origine familiale et presque génétique ».

Ce texte dont la force tient justement au côté personnel éclaire de façon percutante notre société actuelle. Mais Olivier Bleys n’a pas qu’un talent de plume. Et il nous a fait, en plein air et à côté de la statue de Toussaint Louverture, une démonstration de son talent oratoire. Nous vous invitons à le découvrir dans cette première vidéo de l’année sur notre site.

 Et vous pourrez retrouver l’écrivain sur le blog qu’il tient à l’adresse suivante :volubilis

(avec le concours de Mylène des Sciences Humaines)

Avoir du nez pour Camus

05jan

Sylvie et CamusCamus, Camus, Albert Camus, il va être bien difficile d’y échapper à notre grand homme que menace l’ombre inquiétante de la panthéonisation. La France aime les célébrations, les anniversaires, les chiffres décimaux et elle se souvient toujours de sa vieille passion pour les illustres écrivains. Avant d’être honteusement récupéré par des politiciens qui l’auront à peine lu, dépêchons-nous de relire ce romancier en lui préférant ces admirables textes courts, de replonger dans l’essayiste en pardonnant au dramaturge. Albert Camus a encore beaucoup à nous dire malgré ce demi-siècle d’éloignement et le bouleversement de notre société, agitée désormais par d’aitres soubresauts. On lira avec profit le texte rédigé pour notre site par l’excellent Dominique Rabaté qui a participé au Dictionnaire Camus et à qui quelques centaines de signes suffisent pour faire le point. Pour n’être pas en reste, la librairie Mollat va donc accompagner l’événement en consacrant au Prix Nobel une grande vitrine et une table où seront visibles les principales oeuvres le concernant. Michel Lafon, plus rompu à l’art du best-seller qu’à celui de la littérature proprement dite, a réussi avec l’album consacré à Camus par sa fille Catherine, un bel objet plein de dévotion qui redonne sa place à l’homme avant le mythe, et le succès a été au rendez-vous, preuve s’il en était besoin de l’incroyable attachement porté à un homme par un public qui se reconnaît en lui bien plus volontiers que dans de grandes figures d’intellectuels qui semblent souvent coupés du réel.

Et pour le plaisir, Sylvie, grande lectrice de Camus lorsqu’elle avait quinze ans, en train de monter la vitrine…


Belle année, belle santé, belles lectures

02jan

un oiseau d’eau sur un lac calmeDeux singuliers pour un pluriel : voilà les voeux du rayon Littérature pour cette année décimale que nous vous souhaitons dix fois meilleure que la précédente et dix fois plus enrichissante. Dix fois plus de livres aussi ? N’y allons pas trop fort, d’autant que la rentrée d’hiver qui débute dès mardi nous offrira de belles découvertes mais en moins grand nombre que l’an passé. Rassurez-vous, il s’agit quand même de quelques centaines de romans et récits, parmi lesquels nous essaierons  de découvrir le futur lauréat du Prix Printemps des Lecteurs Mollat pour sa quatrième édition.

Quelques petits livres pour commencer en douceur nous sont parvenus aujourd’hui dont ceux de Céline Minard, Boris Bergman, Véronique Bizot, Gilles Leroy, Mahi Binebine, Pascale Gautier, Arnaud Cathrine (ils arrivent au fur et à mesure que j’écris ce petit texte à la volée). Mais pour commencer nous aurons une pensée pour Emmanuelle Pagano qui posera sa trace blanche sur nos tables dès lundi  : elle compte quelques inconditionnels parmi nous, et avec L’absence d’oiseaux d’eau (POL), un roman épistolaire dont il « manque » un des correspondants, une histoire d’amour née de la littérature et de ses ratures, une invasion de la vie romanesque dans la vie réelle, elle risque surprendre une fois encore, surtout que le lien avec Bordeaux n’est pas si ténu qu’on le croit. Ecrire un roman à deux est un défi, un défi sur la durée, sur la résistance d’un contrat invisible mais n’en publier qu’une des parties, c’est-à-dire avouer l’échec de l’entreprise, voilà qui est étrange et stimulant, condamné que l’on est en tant que lecteur à remplir les vides, à en mesurer la périphérie et le vertige. La question lancinante qui se pose néanmoins est cette toute puissance de l’écriture : que faire d’une vie contaminée par les mots ? « Pourquoi j’écris ? Parce qu’écrire m’est indispensable pour vivre, le bonheur comme le malheur » : écrire possède un pouvoir et Emmanuelle Pagano nous le démontre avec cet homme qu’elle retient par ses mots tout en le chassant, un homme qui a choisi une vie d’exception celle de « l’écrivain total », « plus enchaîné à l’écriture » qu’elle, plus voué à la solitude. C’est ce dernier mot malgré tout qui s’impose : la littérature n’est-elle pas affaire de solitude, irrémédiablement ?  Absent du roman et pourtant fantôme permanent, c’est lui le héros de ce livre. Les oiseaux d’eau en étant absents, on lira donc cet essai d’ornithologie amoureuse sans crainte de s’envoler mais pas sans risque d’y laisser des plumes.

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