Archives du mois de février 2010

L’hospitalité d’Espitalier

25fév

Un nouvel auteur, généreux, bon vivant, avec du style et de l’entrain, avec une plume qui sait se faire légère pour masquer une belle gravité, un nouvel auteur découvert dans notre ville, peut-être à deux pas de nos rayons, c’est toujours une bonne nouvelle et nous l’accueillons comme telle. Aussi avons-nous été ravis lorsque Nicolas Espitalier, puisque c’est de lui qu’il s’agit, ne le taisons pas plus longtemps, a accepté de se livrer au très délicat exercice du monologue devant caméra. Un seul défi et le plus difficile : racontez-nous votre livre, donnez-nous envie de le lire… Avec modestie et humour le jeune auteur auquel nous espérons un riche avenir s’il maintient ses qualités, évidentes à la lecture du délicieux Salamanque, a donc affronté les fortes lumières de notre studio. Voici pour vous, ce qu’il nous dit de son expérience romanesque en terre hispanique…

Le couac du coin-coin !

24fév

Brookmyre L’inimitable Christopher Brookmyre revient à la charge avec le titre (délicieusement absurde, nous en convenons) Les Canards en plastique attaquent, qui signe le retour du journaliste Jack Parlabane, coriace et obstiné (pour le moins). Pour les plus avertis, deux enquêtes de Parlabane ont été traduites en France, il s’agissait des (feu) deux Série Noire suivantes : Un matin de chien puis le Royaume des aveugles. Toujours avec ce style direct et cru, à mi chemin entre Tim Dorsey et Ian Rankin, Ecosse oblige  : Brookmyre propose un tableau de la société drôle, certes, mais évidemment pas rassurant, car corruption et coup médiatique valent mieux que probité et humilité,  soit la leçon que l’on pourrait tirer des enquêtes de Parlabane. Ici, bienvenue dans une arnaque  (ce  qu’en pense Parlabane)de fort belle envergure- plus c’est gros, plus ça passe ! -  il s’agit de montrer qu’un certain Gabriel Lafayette n’est pas médium, comme il le laisse penser (et le prouve à maintes reprises) mais bien un manipulateur cupide et meurtrier… L’auteur retrouve ici certains de ses thèmes fétiches : la crédulité, l’ambition dévorante et destructrice, la manipulation politique, mis en valeur par un sens de l’à propos indéniable, une plume incisive servie par une construction impeccable et retorse, bref, Christopher Brookmyre délivre un roman noir enlevé et pertinent.

Signalons la sortie de Petite bombe noire (dans la collection points) où l’on découvre Angélique de Xavia,femme flic aux méthodes parfois, hum, discutables (mais tellement efficaces).

 

 

 

 

Le jour où j’ai épluché Palerme…

23fév

PalermeSi, par cas, vous avez l’intention de partir faire un tour à Palerme, entre le Routard et le Guide Vert sur la Sicile, pensez à glisser dans votre valise l’ingénieux guide réalisé par l’écrivain et journaliste Roberto Alajmo, lui-même natif de l’île. Avec son titre énigmatique apparemment emprunté à Paco Ignacio Taibo II, Palerme est un oignon (Ed. La fosse aux ours) s’impose comme un livre original indispensable pour découvrir cette destination hautement touristique. L’auteur des Fous de Palerme et de plusieurs autres romans tous parus chez Rivages, choisit ici de s’adresser directement au lecteur, lui ayant tout juste laissé le temps de quitter l’aéroport pour se rendre à son hôtel (1), entre les murs duquel il l’imagine désormais hésiter entre curiosité et appréhension. A ce lecteur, qu’il prend la liberté de tutoyer et de flatter généreusement – ici, c’est un « voyageur averti », là, un « voyageur intelligent » -, il décrit sa majesté la Ville, ses habitants, ses rue, ses places, ses églises, ses jardins, son histoire. Si son regard se veut clément et attendri, il n’en demeure pas moins qu’en se posant comme fin observateur, il fait montre d’un esprit d’analyse indiscutable. On insistera enfin sur cet humour presque touchant dont il ne fait guère l’économie, et ce pour notre plus grand plaisir. En un mot, voici un livre à la fois surprenant et instructif qui donne envie de découvrir la production littéraire de cet auteur contemporain, compatriote de Sciascia et de Lampedusa.


(1) Trajet qui se veut tout sauf anodin à en croire l’auteur, d’après qui, « Entre l’aéroport et le centre, on trouve la carte de visite de la Ville. »

 

F.A.

Une vieille histoire de fantômes

22fév

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Hardskafi : le titre original du dernier Indridason recèle le mystère et la clé de la sixième aventure de notre policier islandais préféré, Erlendur Sveinsson. Pas d’inquiétude pour la prononciation, vous le trouverez en bonne place dans notre rayon Polars sous le titre français choisi par Métailié, à savoir Hypothermie. Car encore une fois avec le talentueux écrivain, cette terre lointaine familièrement appellée « le glaçon » (expression trouvée dans le passionnant premier roman Noir océan d’un nouvel auteur lui-même islandais, Stefan Mani publié chez Gallimard) donnera à son lecteur chaudement installé les frissons dignes de cet hiver des plus rudes…

Chez Indridason, tout commence toujours par la découverte d’un cadavre  : dans Hypothermie, nul doute que Maria s’est suicidée dans son chalet des environs du lac de Thingvellir si ce n’est une mystérieuse cassette d’enregistrement de sa récente visite chez un médium éveille le soupçon dans l’esprit d’Erlendur. Très affectée par le décès de sa mère deux ans auparavant, la victime aurait souhaité entrer en contact avec elle peu avant son terrible passage à l’acte. Si notre policier ne croit en aucun cas à la vie après la mort, ni même à Dieu ou à l’enfer, c’est mû par son vieil instinct et sa notoire passion des affaires de disparitions qu’il va de nouveau déterrer un passé oublié depuis des générations, tel qu’il nous l’avait révélé dans La Cité des Jarres (2005), La Femme en vert (2006), La Voix (2007), L’Homme du lac (2008) – ces quatre premiers volets sont parus en poche chez Points –  et Hiver arctique (Métailié, 2009). Ici, son enquête va l’obliger à agir seul (ses collègues Sigurdur Oli et Elinborg ne font ici que de brèves apparitions), ce qui renforce notre sympathie vis-à-vis de ce personnage solitaire, apathique, un peu lourdaud et toujours empêtré dans sa névrose familiale, mais tellement attachant ! Sa méfiance vis-à-vis de l’au-delà vont le porter à examiner de plus près cette curieuse histoire de fantômes et de croyances qui mêle progressivement à une étrange fusion mère/fille des expériences limites entre vie et mort lourdes de conséquences et de conspirations ainsi que l’écrivain français Marcel Proust…

 A la manière de son flic silencieux et déterminé, Indridason tisse des liens entre de curieux hasards qui font se rejoindre peu à peu passé et présent, se rencontrer des personnages aux secrets de famille enfouis et aux trajectoires pas si innocentes. Une nouvelle fois, à l’enquête principale vient se greffer une intrigue secondaire (autour de la disparition non résolue d’un lycéen en 1976)  qui, semble-t-il de prime abord, n’entretient aucun rapport avec la première jusqu’aux dernières pages qui vont faire tomber les masques les plus solides. La réussite de ce dernier opus et certainement de la « saga Erlendur » (Indridason avoue dans une récente interview que le style resserré des sagas islandaises influence son écriture)  réside en majeure partie dans ces subtils échos savamment entretenus entre l’enquête « officielle » et l’ histoire personnelle, la tragédie fondatrice qui donne la clé de son taciturne héros dont l’existence s’est brutalement arrêtée à l’âge de dix ans.

« Hardskafi » qui signifie « obstacle infranchissable, muraille » est à l’image de cette douleur elle-même ancienne (Erlendur, tout comme son auteur, sont obsédés par le « temps », ses ravages et ratages) qui le libérera un jour peut-être de ses propres revenants. Nous comprenons que cette Faute existentielle prend alors racine dans cette très froide montagne de son enfance qui a enseveli à jamais son frère cadet Bergur alors que tous deux eurent à lutter contre une tempête de neige apocalyptique. Ce traumatisme (hypothermique, donc…) est de nouveau ici symbolisé par des crimes commis de sang « froid » ainsi que par les rapports « réfrigérants » (ou lentement promis au dégel ?) entre les personnages gravitant autour d’Erlendur en quête de ses propres réponses :  mention spéciale à sa fille Eva Lind et son fils Sindri qui campent de magnifiques personnages secondaires écorchés vifs mettant leur père face à ses désillusions, ses faiblesses et manques. Tous composent le tableau de désemparés terriblement magnifiés dans leur humaine désespérance pour l’un des plus grands moments de partage avec des lecteurs légitimement de plus en plus nombreux au fil des épisodes.

 

Tout simplement magnifique…

19fév

La mer noireLe roman que nous voudrions mettre en lumière aujourd’hui est l’oeuvre d’un écrivain encore assez méconnu du lectorat français. Auteur d’une vingtaine de livres pour enfants et d’un premier roman pour adultes passé relativement inaperçu (Tout ira bien paru aux éditions Arléa en 2004), Kéthévane Davrichewy signe cette année un superbe roman qui risque fort de trôner sur notre table coups de coeur pendant un bon moment.

Lorsqu’on entreprend la lecture de La mer noire (édité par Sabine Wespieser), on nage en plein brouillard. On se demande où on met les pieds. On ne sait pas qui parle, on ne sait pas où on est, on ne sait pas dans quelle époque on est plongé. Cette brume épaisse qui enveloppe la narration va se disperser petit à petit. Ni trop vite, ni trop lentement, juste à temps pour que l’intérêt du lecteur ne commence à s’effriter, sans pour autant gâcher l’effet de suspense. En un mot, l’équilibre parfait. Peu à peu, on fait la distinction entre deux temporalités (maintenant et autrefois) et deux lieux (ici et là-bas), les deux étant amenés à se rejoindre au fur et à mesure. Ainsi, on comprend que le personnage central est une femme, et que le récit commence le jour de son anniversaire. En revanche, on reste encore dans le vague en ce qui concerne son âge ou les liens qu’elle entretient avec les autres personnages.

Sur fond de lutte pour l’indépendance de la Géorgie, on découvre ainsi l’histoire de Tamouna, qui s’est réfugiée en banlieue parisienne avec une partie de sa famille. Récit sur l’exil, la communauté, la famille, la guerre, les mensonges, La mer noire est avant tout un roman magnifique emprunt de rêve et de magie, de tension et de passion, qui promet de bouleverser plus d’un lecteur. Nous soulignerons enfin la beauté de la prose de Davrichewy, qui parvient à raconter en aussi peu de pages l’histoire d’une vie, avec ses épreuves et ses moments de bonheur, sans pour autant tomber dans la simplification. En un mot, c’est un livre marquant et émouvant qui promet de vous hanter bien après que vous en aurez terminé la lecture.

F.A.

Rame, rameur, ramé

17fév

Au tour de Gwénaël du rayon Poches de ramer avec ferveur pour nous confier son nouveau coup de coeur, un bref roman paru en collection folio et qui nous emmène Sur l’eau dans le sillage des personnages de H.M. van den Brink. A notre connaissance, il ne s’intéresse pas à l’aviron, et n’a jamais mis les pieds en Aveyron, mais ce très beau roman saura à coup sûr vous émouvoir autant qu’il l’a touché.

Les silences de Gamoneda

15fév

Bel événement pour les amateurs de poésie et de littérature hispanique que la venue du grand poète Antonio Gamoneda à l’Institut Cervantes de Bordeaux. Octogénaire à la voix grave, il a accepté que nous plantions devant lui notre caméra pour le saisir en train de lire quatre de ses poèmes. Cette prise, exceptionnelle, est suivie de la lecture des mêmes poèmes dans leur traduction par Jacques Ancet (tirée d’un livre paru chez Lettres Vives : Froid des limites). Avec pour seule musique ses vers, voici donc un court moment de grâce. Et comme la librairie est partenaire des manifestations organisées par l’Institut Cervantes au sein de la Casa de Goya, à deux pas de nos rayons, l’un de nos libraires a proposé un choix de ses ouvrages disponibles en français. Emma nous fait le rapide récit de cette belle soirée poétique :

En cette fraîche soirée hivernale, aller écouter de la poésie espagnole à l’institut Cervantes ne réchauffe nullement. Lorsque l’on connait la puissance des poèmes d’Antonio Gamoneda, le frisson ne nous quitte pas, depuis le début où il prend la parole pour répondre à Claude Le Bigot afin de justifier les thèmes récurrents de sa poésie et la part qu’il y tient, jusqu’à la fin de la rencontre, où il nous  livre une lecture de ses plus beaux poèmes, devant une assemblée conquise par sa voix puissante et musicale.

La poésie qu’il décrit comme long chemin vers l’irrémédiable, la discontinuité et l’ambigüité existentielle, prend tout son sens à cette lecture. Une intimité se crée d’instinct entre lui et ses lecteurs, en dehors de toute analyse stylistique et universitaire. Le public se plonge dans une poésie du désespoir, de la limite, sublimée par cet accent espagnol mélodieux qui teinte les sensations d’un rouge vif.

Emma sur la plage de Chesil

11fév

Le froid perçant de ces derniers jours n’ a pas permis à notre jeune libraire Emma de trouver la tenue de plage adaptée pour évoquer Sur la plage de Chesil de Ian McEwan qui vient de sortir en poche. C’est donc bien couverte que devant les caméras de notre « studio » elle s’est lancée dans l’analyse de ce magnifique et poignant (quoique souvent cruel) roman de l’un des plus brillants romanciers britanniques de sa génération. Ecoutons-la et regardons-la dans ce délicat exercice d’équilibre sur fond noir, avant de nous précipiter vers ce livre qui ne se laisse pas facilement oublier…

Jonathan Coe au micro !

10fév

Jonathan CoeAussi étonnant que cela puisse paraître, ce n’est pas grâce à Gallimard que nous pourrons ce soir profiter des charmes de la conversation du grand écrivain britannique Jonathan Coe. En effet, le brillant auteur du lu et relu Testament à l’anglaise, et plus récemment, de La pluie avant qu’elle ne tombe a récemment dévoilé au public français ses talents de biographe. Paru en janvier dernier chez Quidam quelques six ans après sa publication en Angleterre, B.S. Johnson : histoire d’un éléphant fougueux s’impose comme l’oeuvre d’une vie, le fruit d’une obsession de longue date. Jonathan Coe se pose comme l’avocat ou le promoteur de cet écrivain encore trop méconnu, à la fois romancier, poète, critique littéraire et réalisateur. Sortis dans les années 1960 et 1970, ses romans, que l’on qualifie souvent d’ »expérimentaux », commencent à peine à faire l’objet de traductions dans notre langue et ce grâce aux éditions Quidam, qui ont entrepris d’ajouter ses romans les uns après les autres à leur catalogue, le dernier en date étant Les malchanceux, en novembre dernier.

Pour en revenir à cette biographie colossale, certainement la première d’une longue liste, Sam Taylor, jeune auteur anglais dont nous avions découvert le superbe premier roman (L’amnésique, éd. du Seuil) et qui était venu nous rencontrer dans la foulée, il s’agit sans conteste du meilleur livre de Coe. Alors rendez-vous à partir de 18h dans les salons de la librairie…

Le prix de la liberté

09fév

PrisonQuel lecteur averti n’a pas ses petites préférences en matière de maison d’édition ? Certes, rien n’est figé, cela peut évoluer, que ce soit dû à un changement de nos propres goûts ou à un tournant constaté dans telle ou telle ligne éditoriale. Alors voilà, j’avoue attendre chaque nouvelle parution qui vient enrichir le catalogue des éditions Cambourakis avec une impatience à peine dissimulée. Car on y trouve des perles, souvent des rééditions mais parfois aussi des textes inédits. Intitulé Le marchand de liberté, le roman qui fait l’objet de la chronique d’aujourd’hui est une réédition. Son auteur, Stanley Elkin, est aussi génial que méconnu. Si si, je vous assure… Il en existe encore plein qui n’attendent que vous pour être découverts, c’est réjouissant…

Je vous présente donc Alexander Main sans plus tarder, « le Bailbondsman, le bailleur de caution, le garant ». Sévissant dans le Cincinnati des années 1960, notre (anti-) héros doit apparaître sous les contours de la fée clochette ou d’Aladdin aux yeux de plus d’une âme en peine. En effet, il se propose de payer la caution des individus en détention provisoire qui en manifestent le besoin, faisant ainsi du système judiciaire américain son gagne-pain… Après tout, c’est un service comme un autre, n’est-ce pas ?… Forcément, pour avoir l’idée d’exercer un tel métier, on imagine un type complètement loufoque, et on n’a pas tort ! « Et donc je suis Alexander Main, le bailbondsman phénicien, les difficultés d’autrui sont mon héritage. Alexander Main le Ba’albondsman, qui fait son devoir depuis des générations et qui adore ça, prospérant sur l’idée de la liberté qui est mon argent à la banque, qui est mon élément comme le sable était celui de mes ancêtres. »

Le marchand de liberté, c’est la garantie – puisque c’est bien ce dont il s’agit – que vous allez passer un bon moment. Et les tribulations de cet uluberlu ouvertement déjanté ne seront pas sans vous rappeler celles de Fan Man, l’homme aux ventilateurs qui promenait son esprit enfumé à travers le New York des années 1970 dans le roman éponyme de William Kotzwinkle (cf. notre blog), à une différence près : la prose d’Elkin réussit la prouesse de rester extrêmement littéraire – tout en étant complètement explosive -, et ce bien que le lecteur soit parachuté dès les premières pages dans la tête de notre énergumène.

F.A.

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