Archives du mois de mars 2010

Séparez-vous !

31mar

Chouette découverte que ce roman de David Foenkinos intitulé Nos séparations. Ni plus ni moins un roman d’amour raté (le roman n’est pas raté mais l’histoire d’amour est catastrophique), Foenkinos nous entraîne dans la vie sinueuse du roi de la bourde, Fritz, fils de soixante-huitards, fantaisiste personnage travaillant pour les éditions Larousse. Fritz revient sur son premier amour, une histoire qui aurait pu être tout à fait banale mais qui se transforme en  enchevêtrement de situations désastreuses. Entre Alice et lui, la relation est houleuse. A chaque fois qu’ils trouvent un fragile équilibre, tout s’écroule comme un pauvre château de cartes. De séparations en retrouvailles, ils continuent tous deux leur petit bonhomme de chemin. On rit, on pleure et on s’attache à notre héros, à ses histoires de dents, de définitions et de cravates. Foenkinos nous offre ici un roman ravissant, drôle et un peu mélancolique sur la complexité inexplicable des relations humaines. D’où la difficulté de vous le raconter. Alors, un conseil, lisez-le. Et si vous aimez, lisez également En cas de bonheur et Le Potentiel érotique de ma femme.

Francesca, vendue

30mar

Mort de Francesca de Rimini et Paolo Malatesta par A.CabanelQui se souvient de la pièce de théâtre de Gabriele D’Annunzio qui ajouta à sa réputation de grand auteur au début du XX° siècle Francesca de Rimini ? Il n’y a plus grand monde pour lire ce poète un peu baroque, même à Arcachon dont il aida à faire, un temps, la réputation. Il avait pourtant saisi ce qui faisait toute l’intensité dramatique d’une des grandes figures légendaires de l’Italie. Le talentueux Jacques Tournier qui nous offre de temps à autre un roman (qu’on se souvienne du délicieux Des persiennes vert perroquet édité par Martine Sada chez Calmann-Lévy) s’est à son tour intéressé à cette héroïque jeune femme qui dut « payer le prix de la guerre » en étant livrée par sa famille à l’ennemi juré pour que cessent les batailles meurtrières. Donnée en gage mais jamais asservie, cette jeune fille qui se retrouve dans le lit d’un infirme violent dont elle ne sait rien sinon que chez elle on le hait ne cesse jamais de proclamer sa liberté alors qu’on la cloître. Jacques Tournier a choisi d’écrire au présent pour nous faire adhérer au plus près à cette histoire sans le recul de l’Histoire : nous sommes dans son présent, nous haletons à la voir malmenée, nous la suivons au coeur de ce Moyen Age à la fois raffiné et sauvage, en un temps où Chrétien de Troyes chante les hauts faits de ses chevaliers de la Table Ronde que des âmes bien nées découvrent. Langue brève, qui refuse l’effet, langue épurée que celle de Jacques Tournier et qui convient parfaitement à cette épopée amoureuse dont tout le monde connaît les ressorts (mais que nous ne raconterons pas…) et que Dante immortalisera. Magnifique, tragique, Francesca de Rimini rappellera aux amateurs de romans historiques qu’il n’est pas besoin de costumer ses héros pour les rendre inoubliables et aux amateurs de littérature tout court que le passé est une mine pour les écrivains de talent.

La vie comme un roman

29mar

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Après la sortie en 2007 de textes inédits entourant le séminaire Le discours amoureux qu’a tenu Roland Barthes entre 1974 et 1976 (et qui a donné lieu au mythique Fragments d’un discours amoureux en 1977), l’essayiste est toujours à l’honneur des éditions du Seuil (une biographie de Tiphaine Samoyault serait en préparation) vingt ans tout juste après sa disparition le 26 mars 1980.

Si la sortie l’an passé de deux ensembles de fiches concernant plutôt l’intime de l’auteur – donc non destinées à être publiées - à savoir son Journal de deuil (Seuil) et ses Carnets d’un voyage en Chine (Bourgois) avait déclenché de vives protestations (notamment pour le premier dans lequel Barthes met à nu sa douleur de fils venant de perdre sa mère) , Eric Marty  – qui dirige l’édition complète des oeuvres de Barthes disponibles en cinq tomes au Seuil – continue de faire découvrir les inédits du directeur d’étude à l’Ecole pratique des hautes études. Il révèle cette année son séminaire des années 1973-1974  intitulé Le lexique de l’auteur assorti d’une centaine de fragments jusqu’alors conservés dans les archives de l’IMEC et préparatoires au fameux Roland Barthes par Roland Barthes désormais paru simultanément dans la collection Points.

Il est important de rappeler que ce séminaire (du 8 novembre 1973 au 30 mai 1974) et, parallèlement, l’écriture de ce glossaire (en fait un texte de commande) d’inspiration autobiographique (datant de 1975 pour sa première édition dans la collection « Ecrivains de toujours ») marquent un tournant décisif dans l’oeuvre de Roland Barthes. En 1973, la parution du fondamental Plaisir du texte déporte de plus en plus les travaux et la réflexion de Barthes du règne de l’image/imaginaire et de la forme de l’essai critique (sous le signe de la déprise de la doxa, de l’Idéologie, de la bourgeoisie) vers l’invention d’un « objet littéraire inédit » (Eric Marty) hybride car à mi-chemin de la théorie et de la forme romanesque idéale, soit la réalisation d’ un  »imaginaire d’écriture« , un désir du texte. Les contours ici pressentis de sa Vita nova esquissent son projet d’écriture romanesque brutalement interrompu par sa disparition et finalement recueillis dans les cours de sa Préparation au roman (1978-1980).

Avertissant son diligent lecteur dans un des fragments intitulé « Le livre du Moi » que son Roland Barthes par Roland Barthes  « est un roman, pas une biographie [...] Je me suis mis en scène comme un personnage de roman« , il éclaircit le choix d’une triple signature qui oscille sans cesse entre « je », « il » et « vous » comme afin de détourner ironiquement, voire ruiner toute possibilité objective (vérité scientifique) de l’exercice autobiographique : nouvelle version ou mise en abyme de sa fameuse « mort de l’auteur » ?

« Tout ceci doit être considéré comme dit par un personnage de roman – ou plutôt par plusieurs. [...] La substance de ce livre, finalement, est totalement romanesque. L’intrusion, dans le discours de l’essai, d’une troisième personne qui ne renvoie cependant à aucune créature fictive, marque la nécessité de remodeler les genres : que l’essai s’avoue presque un roman : un roman sans noms propres. »

 L’année 1974 du tome IV (1972-1976) de ses Oeuvres Complètes se termine symboliquement par une brève note tracée de sa main qui, reprenant cette énonciation plurielle si caractéristique chez Barthes prend grâce à ce nouvel éclairage des coulisses tout leur sens et force émotionnelle :

« Et après ?

- Quoi écrire, maintenant ? Pouvez-vous encore écrire quelque chose ?

- On écrit avec son désir, et je n’en finis pas de désirer. »

 

 

Murder Ballad

26mar

nickcavemunro.JPGNick Cave revient à la littérature, quinze ans après la traduction de Et l’âne vit l’ange,  et renoue avec ses thèmes fondamentaux, soit la mort et la folie, traités de manière obsessionnelle. L’homme en noir australien a su décliner brillamment le talent vénéneux qu’on lui connaissait déjà.

Alors que Bunny revient d’une de ses fructueuses tournées commerciales, il est représentant en produit de beauté, il découvre le corps sans vie de sa femme. Leur enfant, Bunny Junior, est plongé dans l’encyclopédie offerte par sa mère, et culpabilise relativement : il semble qu’il aurait pu aider sa mère à ne pas mettre fin à ses jours… Bunny, désemparé, ne trouve qu’une seule solution : reprendre sa tournée en emmenant son fils avec lui, dans une Punto déglinguée, qui sera leur seul foyer. Mais qu’apporter à Junior, alors que l’unique talent de ce père à la dérive est une aura sexuelle irrésistible doublée d’une ignorance crasse ? Cette ballade tempo moyen  montre les infinies formes que peut prendre l’amour filial, seul fragile rempart à la folie ambiante, pour ne pas mentionner le mystérieux satyre qui terrorise cette partie de l’Angleterre, armé d’un masque et d’un trident en plastique…

Ce roman, aux accents d’Harry Crews ou de Jim Thompson (version Des Cliques et des Cloaques), nous amènera dans l’Angleterre profonde, peuplée d’êtres déçus et amers et de chimères ricanantes en lieu et place des bonnes fées des contes.

La mort de Bunny Munro ? Une fête d’anniversaire cauchemardesque et interminable, en quelque sorte…

Histoires de libraires

25mar

une librairie d’antanIl n’est pas de libraire qui n’ait des histoires à raconter sur les clients qu’il a rencontrés, les personnalités qui ont traversé ses rayons, les incidents terribles devenus sujets de plaisanterie, les détresses et les enchantements survenus au milieu des sages rayonnages d’un lieu pour le moins particulier. Tous n’ont pas cependant l’envie, le talent ou la patience de les coucher sur du papier et de les transformer, comble du métier, en livres. C’est ce qu’a fait pourtant Jean-François Delapré, un éminent confrère qui tient à Lesneven, dans le Finistère, « la librairie la plus à l’ouest de l’Europe, la dernière avant l’Amérique », un homme des extrêmes donc, extrême dans son amour de la littérature et extrême dans la taille de son livre qui se lit en moins d’un quart d’heure. Mais quel joli quart d’heure ! Catalène Rocca, la première des nouvelles de son très court recueil qui en compte deux, ne se raconte pas, à moins de vouloir à toute force faire un exercice de paraphrase. Le libraire qui parle nous raconte cette expérience qui menace l’amateur de livres quand surgit dans son magasin la créature qui en change la lumière, femme différente qui ose une demande curieuse et qu’on ne parvient pas à oublier après avoir failli. Inutile d’insister pour connaître le savoureux épilogue : tout le charme de ce petit texte est bien entendu dans la chute, délectable. Pas question non plus de dévoiler qui est cet « homme au manteau de pluie » qui entre un jour dans la librairie pour faire vivre à la libraire présente un moment étrange. N’insistez pas. vous dit-on… Mais faites-vous plaisir en achetant ce parfait petit compagnon d’un trajet qui vous permettra, peut-être, de regarder vos libraires, un bref instant, sous un autre jour. Et cette bonne idée est à mettre à l’actif de la maison La Table ronde, un éditeur qui aime bien les libraires, nous semble-t-il…

France Culture et la Centrale

24mar

Elisabeth Filhol (cliché P.O.L)Ce n’est pas la première fois que cela nous arrive, rappelons-nous Véronique Ovaldé il y a deux ans, mais une fois encore un de nos auteurs sélectionnés pour le Prix Lavinal a été honoré par le Prix France Culture – Télérama (1) qui sera remis jeudi pendant la soirée d’inauguration du Salon du Livre de Paris sur le stand de Radio France.

Doté de 5 000 euros, ce prix qui est décerné pour la cinquième année, a choisi, mardi 23 mars Elisabeth Filhol pour son premier roman, La centrale, paru chez P.O.L.
L’occasion donc pour nous d’évoquer cet auteur née en 1965, qui exerce le terrible métier d’analyste financière dans le milieu industriel. Le livre, étrange, un rien inquiétant sous des dehors neutres, avait reçu un bel accueil de la critique puis du public. Il nous invite à suivre la vie d’un travailleur temporaire au sein des centrales nucléaires françaises, dont celle de Blaye qui nous est si dangereusement proche.
Le roman d’Elisabeth Filhol, nous informe le magazine professionnel Livres Hebdo, s’est vendu jusqu’à présent à 13 000 exemplaires sur un tirage cumulé de 15 000 exemplaires ; un tirage de 20 000 supplémentaires a été lancé à l’annonce du prix.

Gageons que cette récompense prestigieuse aura des conséquences sur nos délibérations…

 

(1) Le prix France Culture – Télérama  a déjà récompensé François Bégaudeau (2006), Régis Jauffret (2007), Véronique Ovaldé (2008) et Antoine Bello (2009).

Le Mauvignier des libraires

23mar

Il aura échappé au Goncourt et à toutes ses contraintes fastidieuses, il n’échappera pas au Prix des Libraires qui vient de lui être attribué : Laurent Mauvignier, chéri depuis ses débuts par la profession, est donc le nouveau lauréat de ce prix qui fait peu de bruit dans les médias mais a un écho parfois insoupçonné. Des hommes avait fait partie de nos livres de rentrée, imposant sa voix, son ambition et un sujet délicat abordé avec intelligence. Parce que nous sommes contents qu’il fasse de nouveau l’actualité, nous vous rappelons l’article que nous lui avions consacré ainsi que la vidéo qu’il avait accepté de tourner dans nos « studios » naissants. Toutes nos félicitations à Laurent, en lui souhaitant un prix de tout repos et des libraires toujours enthousiastes.

Il semble bien que les éditeurs de chez Minuit aiment se faire désirer des lecteurs du poche. Double, leur collection de poche, est alimentée avec beaucoup de parcimonie, presque au compte-goûte, et chaque sortie de livre n’en devient que plus attendue.

Alors non, ce n’est pas encore cette année que les lecteurs du poche  pourront lire Ravel, petit bijou signé Jean Echenoz, en Double. En revanche, en septembre, ils auront le privilège de suivre la sortie simultanée de 3 chefs-d’oeuvre du catalogue Minuit: Rosie Carpe, de Marie NDiaye, Faire l’amour, de Jean-Philippe Toussaint, et enfin Dans la Foule de Laurent Mauvignier.

Avec Dans la Foule, Mauvignier choisit de reprendre un fait divers pour le moins tragique, celui de la finale de la Coupe d’Europe des Champions qui a eu lieu au stade Heysel en 1985:  l’effondrement d’une partie des tribunes suite à l’affrontement de supporters. Un bilan lourd, puisqu’on a recensé une quarantaine de morts.

Les personnages se nomment Jeff, Tonino, Tana, Fransesco, Geoff. Ils viennent de Belgique, de Grande Bretagne, d’Italie. Ils sont jeunes, presque des gamins, et ils ont évidemment la vie devant eux lorsqu’ils s’apprêtent à se rendre au stade. Tour à tour, ils nous font entendre leur voix, de la description de leur quotidien au drame terrible.

On retrouve encore une fois, et avec un plaisir non dissimulé, l’écriture si particulière de l’auteur, qui mêle dans un souffle monologue intérieur, paroles et pensées des personnages. La polyphonie devient tantôt chant funèbre, tantôt épopée où les personnages, témoins de l’Histoire, nous livrent leur profond désarroi mais nous transmettent aussi leur grande rage de vivre, malgré tout.

Mauvignier parvient à sonder l’intimité de chacun avec un immense talent. Il signe ici un texte particulièrement poignant, déchirant, mais emprunt aussi d’une grande humanité.

Au regard de ses romans antérieurs, Dans la Foule s’inscrit comme un roman différent, plus long, plus aux prises avec l’Histoire aussi. Ce texte semble marquer un tournant dans son oeuvre et l’on ne saurait que trop l’encourager à poursuivre dans cette voie. La preuve avec Des Hommes, son roman suivant, un très grand texte dont le sujet est la guerre d’Algérie et ses traumatismes.

Mauvignier, un auteur à ne jamais cesser de suivre donc…

 

Jauffret en coup droit

22mar

Régis JauffretRégis Jauffret n’est pas du genre à transiger. Il place au-dessus de son confort, de ce que certains de ses confrères pourraient nommer leur « carrière » (s’ils ne craignaient la honte qui surgit devant un tel mot quand il est question d’art), son exigence littéraire. Sans perdre son sang froid, il a choisi de s’éloigner de son prestigieux éditeur, Gallimard, pour donner à son roman Sévère la possibilité de voir le jour, sans coupure ni repentirs car rue Sébastien-Bottin on n’était, semble-t-il, pas très chaud pour lancer ce livre inspiré d’un fait divers largement commenté. Le Seuil et sa directrice littéraire Martine Sada n’ont pas hésité longtemps face à la puissance connue de l’écrivain marseillais (mais à vrai dire il n’y a pas de cause à effet entre Marseille et la puissance évoquée) qui rejoint ainsi un catalogue honoré par l’une des plus importantes voix de la littérature contemporaine. Mais tout cela n’est que de l’arrière-cuisine, car ce qui nous importe avant tout est ce fameux roman qu’on aurait pu imaginer sulfureux voire répréhensible. Il y a certes un fait divers comme déclencheur, étincelle qui a mis en branle la mécanique romanesque de Jauffret, mais on en vient vite à l’oublier, d’autant que les « vrais » protagonistes ne sont évidemment jamais cités. Cette affaire Stern qui réunissait tous les ingrédients d’un sujet croustillant pour la presse – le sexe hardcore, la fortune et la mort violente, un cocktail pour le moins sulfureux -  une histoire violente à même d’exciter les foules léchant le papier glacé des magazines toxiques, est bien le point de départ, et constitue le fil narratif de Sévère. Mais là commencent la liberté et le talent de Jauffret qui a choisi de « devenir » la criminelle et de la faire parler, à bout de souffle après un crime qu’elle tente d’endosser et de comprendre dans sa fausse fuite, à la fois lucide et complètement larguée.  Là commence aussi la nausée fascinée du lecteur happé par la prose simple d’un auteur qui maîtrise sa narration sans l’alentir, qui nous impose sa vérité en nous prévenant qu’il ment de toute façon et que quiconque pénètre dans l’univers de la littérature s’expose aux joies et aux tourments du mensonge. Le sexe et la soumission sont au coeur de Sévère, scrutant sans répit le lien qui unit cet amant odieux sorti ravagé d’une enfance qui le condamne aux pires fantasmes et de cette secrétaire qui entame leur relation en le giflant avant de tout accepter et de tout payer. Car l’argent est l’autre pilier de cette histoire, il est partout : le millionnaire est avare, maladivement, compulsif sur la note de frais qui couvre sa moindre dépense érotique, reprenant l’énorme somme (mais dérisoire pour lui) donné à la maîtresse pour mieux la bafouer. L’argent est pouvoir, il est malheur et malédiction, il ne guérit de rien et son pouvoir monstrueux plane sur toute l’histoire constituée d’une série de flash-backs qui brillent dans cet obscur sans issue. Imaginer qu’on sortira de ce livre en ayant approché la vérité de ce fait divers serait illusoire, ce n’est pas le rôle des romanciers et surtout pas celui de quelqu’un comme Jauffret. Mais croire qu’on en sortira intact ou léger serait une illusion encore plus forte. C’est avec ce genre de livres qu’il nous prouve qu’il est assurément l’un des plus importants écrivains de notre temps. Son intransigeance l’honore.

Et nous aurons le plaisir de recevoir Régis Jauffret pour une conférence le jeudi 1 avril à la librairie. c’est un événement assez rare pour qu’on se le dise.

Les fleurs de la mort

19mar

Mort (source Aloys Rigaut)Intriguée par le contraste entre son titre et sa couverture – le dessin d’une couronne de roses à l’encre dorée sur un fond entièrement noir -, mais surtout curieuse de découvrir cette nouvelle réédition d’un texte de Istvan Orkény (1912-1979), c’est avec des prédispositions plus que favorables que je me suis lancée dans la lecture de Floralies, l’une des dernières parutions venues enrichir la collection Irodalom des éditions Cambourakis. Et c’est non sans plaisir que j’ai retrouvé dans ce deuxième roman signé par cet écrivain hongrois malheureusement encore assez méconnu les ingrédients qui nous avaient séduits dans Les boîtes (bien que ce texte soit manquant depuis quelques mois, vous pouvez toujours lire notre article à son sujet). Humour noir, cynisme et loufoquerie sont à nouveau au rendez-vous. S’il n’est point question de colonel et de guerre cette fois-ci, on constate en revanche que la mort demeure au centre des préoccupations de l’auteur. Aron Korom, jeune assistant-réalisateur, s’est mis en tête d’effectuer un documentaire cinématographique sur le trépas, sujet délicat s’il en est. « D’après mes supérieurs, la mort n’est pas un bon sujet, car tout le monde en a peur, alors que d’après moi, nous la craignons précisément parce que nous n’en parlons jamais, et que donc nous ne la connaissons pas. Depuis que le nombre des croyants a baissé et que nous avons perdu la perspective réconfortante de la vie dans l’au-delà, nous pensons à l’inéluctable, impuissants et désorientés, comme à quelque chose d’horrible et d’épouvantable. » Voilà comment notre homme justifie son projet dans la lettre au premier ministre sur laquelle s’ouvre le roman. Vaine entreprise que celle dans laquelle il va se lancer avec acharnement : comment peut-il se figurer que la démystification de la mort est à la portée de tout le monde ? Et pourtant, il y croit dur comme fer et embarque une poignée de cobayes dans son expérience. Ces femmes et ces hommes dont les jours sont comptés vont dès lors accepter de témoigner devant la caméra jusqu’à leur dernier souffle.

Dans ce monde en proie à la déréliction, la froideur se conjugue à l’implacabilité pour déconcerter le lecteur. Si vous êtes en quête de pathos et de réconfort sur la question, passez votre chemin. En revanche, si vous faîtes partie des fervents lecteurs d’écrivains dans la veine de Ionesco et de Csàth, et si les textes grinçants et déroutants à souhait ne vous font pas peur, vous conviendrez aisément que Istvan Orkény est un maître de l’absurde et du décalage à côté duquel il serait dommage de passer.

F.A.

Cendres, poussière et fumée

18mar

Florence DelayFlorence Delay fume. Vous l’ignoriez ? Florence Delay possède une collection de cendriers. Nous l’ignorions. Elle en trimballe d’ailleurs toujours un sur elle car le spectacle des mégots urbains la désole. Le petit livre qu’elle nous offre pour saluer la dissipation des brumes hivernales est mieux, bien mieux qu’un « coffee table book »comme on en voit traîner négligemment dans les demeures où exposer un livre donne de l’importance. Ce serait même plutôt un livre de chevet qu’on est content de goûter par petites bouffées en se réjouissant de ce projet, ni catalogue ni « je me souviens », carrousel de réminiscences et d’aveux, notes de lectrice et touches d’érudition jamais fumeuses même si toutes concernent le tabac, ce plaisir devenu vice, cette volupté que ne connaissaient pas les anciens comme le raconta Pierre Louÿs. Loin de Florence Delay l’idée de vouloir dresser un éloge de ces petits compagnons des jours difficiles, de ces consolantes demoiselles, car il y a même chez elle l’aveu d’un souci, celui de moins consommer pour mieux profiter, Mes cendriers est surtout un hommage élégant, à la fois « Rich & Light », à cette amie héritée d’un père très aimé, le psychiatre Jean Delay dont la figure réapparaît au long du livre. Objet qui aide à fuir ou qui contribue à célébrer (que penser de votre voisin dont les pensées s’envolent au milieu du nuage fait par sa cigarette : tente-t-il de s’échapper ou s’enchante-t-il de votre présence ? ), la cigarette et son réceptacle négligé ont droit aux attentions d’un auteur qui sait ce qu’elle leur doit. Leur doit-elle son « Prix Fumina » ? Ce n’est pas certain…Mais l’inspiration, oui, elle l’avoue sans détour, car moins elle fume, moins elle écrit. Livre de courants d’air qui met à l’honneur la belle citation de Ramon Gomez de la Serna (qui disait aussi : « Tout mégot est un épilogue de pensée géniale ») dont elle fut la traductrice :  : »La prose doit avoir plus de trous qu’aucun crible, et les idées aussi. », Mes cendriers est aussi et avant tout un livre de collection, d’accumulation, celle de tous ces cendriers aimés ou honnis qui, chacun, renvoie à un épisode, un ami, un souvenir parti en fumée. Vous y croiserez Hemingway au cigare éteint, Jean Nicot le philologue piètre ambassadeur, Char et ses papiers maïs, M.Pickwick qui aime la fumée sans fumer, Svevo & Zeno, César Vallejo grand et triste, beaucoup de cendres éparpillées, peu d’amertumes, quelques bonnes résolutions (comme le voeu de Carême) et le bonheur d’écrire. Pour un peu, un petit peu, on s’en voudrait de n’avoir pas goûté à ce vice trop puni, mais cela il ne faut pas le dire et encore moins l’écrire.

Florence Delay viendra nous rendre visite le vendredi 16 avril dans les Salons Mollat : fumeurs repentis ou forcenés, amateurs de belle prose et de souvenirs brillants comme d’infimes braises, simplement amoureux de la littérature, vous êtes les bienvenus.

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Et en guise d’illustration, quelques propos de notre académicienne recueillis pour Le Figaro Littéraire par Astrid de Larminat :

LE FIGARO. – Dans votre livre, vous évoquez vos cendriers avec tendresse, comme s’ils étaient des compagnons ?

Florence DELAY. – Oui.

Je laisse l’éloge du tabac à Sganarelle, dans la scène 1 de Dom Juan. Mon livre est plutôt un hommage à cette petite compagne qu’est la cigarette. J’ai une relation sentimentale avec elle. J’essaye de la moins aimer, mais ça me ferait de la peine de l’abandonner d’autant plus qu’elle reconduit à notre condition : partir en fumée. Je voulais aussi me moquer un peu de l’atmosphère générale qui fait du fumeur un bandit. Mais loin de moi l’idée de nuire à la santé publique. Je sais gré aux lois récentes d’avoir brisé l’habitude de fumer sans y penser, de nous avoir forcés à espacer nos cigarettes qui sont ainsi encore meilleures. Mais je réclame un peu d’égards pour les fumeurs. Nous savons bien le risque que nous prenons, on nous le dit assez, inutile d’en rajouter. J’emporte toujours un cendrier portable. Tous ces mégots sur les trottoirs, c’est dégoûtant.

Savez-vous pourquoi vous avez commencé à fumer ?

La première cigarette, c’est comme le premier baiser, un rite, une initiation qui marque la sortie de l’enfance. On fait comme les grands. J’imitais mes parents, en un siècle, le XXe, où cibiches et impers fabriquaient des réfractaires, de Bogart à Malraux, à Camus. Comment se défaire de cette vision enfantine ?

La cigarette n’est-elle pas liée à l’écriture ?

Oui. Dans le bureau de mon père, cartouches de gitanes et rames de papier étaient rangées côte à côte. Le stylo et la cigarette, ça va ensemble. À cet égard, j’envie les peintres dont les mains sont occupées. Mais la main de l’écrivain me semble oisive, du moins celle des maudits qui écrivent à la main. J’envie ceux dont le clavier écrit les livres. Pour ma part, quand j’écris directement à l’ordinateur, je dois recommencer, ce n’est pas mon style. J’ai l’idée, purement imaginaire bien sûr, mais les images sont tenaces, que la cigarette, quand j’écris, travaille à ma place ou avec moi. Inspirer la fumée m’inspire. Moins je fume, moins j’écris. Il y a quelque chose de spirituel dans la cigarette, d’aérien. Une volute, c’est beau. Allumer une cigarette est une manière de fuir un mauvais moment ou au contraire de célébrer un moment heureux. On l’allume quand on est seul, ou quand on est ensemble. Dans les moments de joie, ou d’inquiétude. C’est bizarre.

Dans votre livre, vous rapprochez les cendres de la cigarette de celles que le prêtre dépose sur le front du chrétien le mercredi des Cendres. Avez-vous décidé de faire un jeûne de tabac pour le Carême ?

Chaque année, le premier jour du Carême, je me dis que je devrais arrêter de fumer jusqu’à Pâques. Ce serait la seule chose un peu sérieuse et élégante à faire. Mais cette fois encore, j’ai remis ça à l’an prochain…

Mes cendriers de Florence Delay, Gallimard, 134 p, 12 €.

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