Entre ciel et éther

— Ecrit le Lundi 15 mars 2010 dans la rubriqueC'est nouveau”.

Jon Kalman StefanssonManifestement son éditeur chez Gallimard, Jean Mattern, y croit beaucoup car il s’est fendu d’une lettre aux libraires pour les inviter à ne pas manquer le roman islandais qui paraît ce mois-ci dans la collection Du Monde entier. N’était cet avertissement, nous aurions malgré tout dirigé nos pas vers Entre ciel et terre parce que les Scandinaves se font rares à la NRF et qu’ils déçoivent rarement. Jon Kalman Stefansson est un auteur encore jeune (il est né en 1963) et quoique très connu dans les pays nordiques il n’avait pas encore trouvé son traducteur chez nous. Avec Eric Boury, l’un des rares français capables de rendre la puissance de cette langue ancienne, nous tenons désormais sa voix .

La poésie imprègne profondément ce roman, elle est même le point de départ tragique de l’histoire qui nous présente des gens d’apparence fruste, pêcheurs islandais confrontés chaque jour à l’imminence d’une mort terrible dans l’eau glacée où ils vont chercher leur subsistance sans même savoir nager. Peu de poésie dans un univers aussi rude où la nature chaque jour rappelle sa puissance, et quand elle se manifeste elle parvient à tuer : Bardur, le costaud qui lit Le Paradis perdu de Milton en songeant à sa douce, est tellement enchanté voire emporté par ce qu’il découvre qu’un matin fatal il oublie d’enfiler sa vareuse, ce qui est synonyme de mort. C’est son cadavre gelé qu’on ramènera sur la berge. Dans ce pays où le mot, rare et choisi, est une telle richesse, il n’est pas question de laisser à l’abandon un livre quand bien même il serait le responsable d’une mort absurde. Le plus jeune va donc s’attribuer la mission de le ramener à son propriétaire, ce n’est encore qu’un gamin mais le danger qu’il sait devoir affronter ne va pas le retenir et au milieu d’éléments impassiblement déchaînés (c’est une des terribles grandeurs de ce livre que ces visions d’un océan qui tue sans relâche mais sans injustice, d’une montagne qui menace sans qu’on en fasse une divinité) il va se mettre en quête d’un homme et affronter du même coup le monde où les mots sont plus nombreux et plus difficiles à déchiffrer. Car ce sont bien les mots qui sont au coeur de cet ouvrage, ils ont le « pouvoir de nous consoler et de sécher nos larmes », ils nous sauvent ou nous perdent, c’est bien le Verbe, réputé salvateur mais qui peut vous exploser à la figure, qui magnifie ses pages rudes et on comprend qu’un nom, un seul nom peut devenir « l’enjeu d’une vie » aussi infime soit-elle. Parce que ce roman n’est pas cérébral, que ses protagonistes sont humbles et démunis, il n’en acquiert que plus de puissance. Aucune place au verbeux, à l’inutile. Entre ciel et terre, il y a une place pour l’homme et ses chants pathétiques, une place dont Stefansson a fait un roman, un sublime roman.


Commentaires récents

Posté par Simonsen
Le 18 mars 2010

Le pull donnerait un peu le mal de mer mais le livre est superbe ! Totalement d’accord avec vous. RS

Posté par Chloe Valère
Le 30 août 2010

Du lyrisme et de la retenue dans ce livre âpre et beau que vous m’avez donné envie de lire. Merci.

Posté par LACROUTS
Le 3 novembre 2010

Bonjour,

Bonjour,

Ce roman est sublime. C’est un lecteur exigeant, régulièrement agacé par l’inflation des louanges qui entourent la publication d’écrits bien vains, qui s’exprime ici. J’ai découvert ce roman par hasard en médiathèque. Je n’en avais lu auparavant aucune critique, ni dans les revues littéraires à grand tirage, ni dans le supplément littéraire de mon  » grand quotidien national du soir ».
Comment cela est-il possible? Ce long poème en prose de plus de 200 pages,âpre sans jamais être noir, aussi rude parfois mais également aussi vigoureux que ses personnages, m’a procuré l’un de ces grands chocs de lecture qu’on espère toujours en ouvrant un roman, mais qu’on rencontre si peu souvent dans une vie de lecteur.
En refermant ce roman, en en lisant puis en en relisant de larges extraits, j’ai pensé à ces prix Nobel de littérature parfois attribués à des auteurs quasiment inconnus du grand public en France. M. Stefanssson ne serait-il pas victime de l’exiguïté du marché du livre en Islande?

Mais j’en ai assez dit, ne perdez pas plus de temps à me lire, ouvrez donc plutôt ce roman sans tarder.

Posté par mo
Le 18 décembre 2010

moi aussi
je me suis pris la dose des mots de jon stefansson comme on prend impunément une drogue je m’explique: nous consommons quelques livres tièdes et puis à cette lecture là une espèce d’ivresse nous signifit qu’il se passe quelque chose de « pas anodin » et même, de beaucoup plus dangereux…
le très jeune homme qui prend la décision de se suicider parce que c’est simple comme bonjour, qui est trahit par les mots dont on lui apprend l’étrange pouvoir n’est-il pas un peu moi-même tout au fond
j’en suis bouleversée

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